Parution : Lovecraft, la modernité en horreur
Lovecraft, la modernité en horreur (Aristide Leucate), Institut Iliade / Nouvelle Librairie, 2026, 96 pages.
Des dizaines de milliers de lettres, dont certaines dépassent soixante–dix pages : c’est dans cette correspondance, plus encore que dans ses récits, que Howard Phillips Lovecraft s’est livré. Aristide Leucate l’a lue, traduite pour partie, et y a cherché l’homme derrière le maître de l’épouvante. Il en revient avec le portrait d’un « vieil Européen » né en 1890 en Nouvelle–Angleterre, et d’une pensée bien plus construite qu’on ne l’admet d’ordinaire.
Ce trente et unième volume de la collection Longue Mémoire s’ouvre à Providence, que Lovecraft tenait pour une part de lui–même. On y suit un lecteur précoce des Mille et Une Nuits et de Poe, un astronome amateur, puis un « dépanneur du fantastique » qui réécrivait les textes des autres pour vivre, un épistolier infatigable et un homme bien plus sociable que la légende du reclus ne le laisse croire. Plusieurs idées reçues tombent au passage, à commencer par le « mythe de Cthulhu », étiquette forgée après sa mort par August Derleth, quand Lovecraft parlait de ses « Yog–Sothoteries ».
Le cœur du livre est consacré au « cosmicisme », que l’auteur refuse de réduire à un procédé littéraire. Lovecraft se disait non pas pessimiste mais « indifférentiste » : l’univers n’a ni dessein ni égard pour l’homme, et c’est pour cela même, écrivait–il, qu’il faut tenir à ses valeurs et à « l’arbitraire arrière–plan culturel » qui donne un sens aux existences. Une seule ancre résiste à ce vide, la tradition, « héritage émotionnel légué par la somme des expériences de nos ancêtres ». Aristide Leucate montre aussi ce que cet athée revendiqué doit malgré lui au religieux : ses récits fourmillent de rites, de cultes et de blasphèmes, et les dieux anciens de son enfance ne l’ont jamais quitté.
Le dernier chapitre demande si Lovecraft fut un « socialiste tory ». Sans esprit de système, il a pourtant beaucoup écrit sur son temps : contre la Société des Nations dès 1919, contre le « melting–pot », contre une démocratie de masse qu’il jugeait parasite des aristocraties, puis, en 1933, pour un New Deal assorti de retraites, d’une assurance chômage et d’une réduction du temps de travail. Ses préjugés raciaux sont examinés textes en main : l’auteur ne les nie pas, y voit un « racinisme », attachement aux siens plus que haine des autres, et récuse la caricature qu’en a tirée Michel Houellebecq.
L’essai s’achève sur les chats, que Lovecraft préférait aux chiens comme il préférait l’aristocrate au paysan : la bête indifférente et souveraine résume, mieux qu’un traité, la vision du monde de l’auteur de L’Appel de Cthulhu. Appuyé sur la biographie de S. T. Joshi et sur une lecture étendue de la correspondance, ce volume rejoint dans la collection ceux consacrés à Tolkien, Walter Scott, Ezra Pound ou Stefan George.
À propos de l’auteur
Aristide Leucate est juriste et essayiste. Ses travaux portent sur le droit, la philosophie et l’histoire des idées. Il est notamment l’auteur d’un Qui suis–je ? consacré à Carl Schmitt, aux éditions Pardès, de Carl Schmitt et la gauche radicale aux éditions de la Nouvelle Librairie ainsi que de Aux temps de la justice et Polemos notre père. Connaître la guerre, d’Héraclite à Julien Freund parus dans la collection « Longue Mémoire » de l’Institut Iliade.
Collection « Longue Mémoire »
La collection Longue Mémoire de l’Institut Iliade, publiée aux éditions de la Nouvelle Librairie, et dirigée par Antoine Dresse, vise à devenir la collection de référence pour connaître, comprendre et transmettre l’héritage civilisationnel européen. Ouverte à toutes les disciplines, de l’histoire à la sociologie, de l’économie à la science politique, elle propose des ouvrages concis, d’accès aisé, résumant l’état des connaissances sur un sujet donné. Visant une vulgarisation de qualité, scientifiquement rigoureuse, elle s’adresse à tous les publics. L’approche adoptée est « civilisationnelle », en ce qu’il s’agit d’aborder tout sujet en le replaçant dans la longue durée historique, et en insistant sur les continuités temporelles et spatiales qui font l’unité ethno–culturelle de l’Europe.
Caractéristiques techniques
Aristide Leucate, Lovecraft, la modernité en horreur, Collection « Longue Mémoire », n° 31 – Institut Iliade / Nouvelle Librairie, 2026, 96 pages, 10 €
ISBN : 978–2–38608–068–5
