Walter F. Otto, Le corps humain et la danse
Qu’est-ce que la danse ? Pour Walter F. Otto, philologue et historien des religions, il ne s’agit ni d’un art d’agrément ni d’un banal exercice physique, mais bien de la voie par laquelle l’homme grec archaïque s’inscrivait dans un tout vivant que côtoyait le divin. Dans cette recension de la première édition italienne du Corps humain et la danse (éd. Lindau, 2025), Giovanni Sessa nous entraîne dans la danse des origines, loin du logocentrisme moderne stérile.
Walter F. Otto (1874-1958), philologue et historien des religions, fut un intellectuel de premier plan du XXᵉ siècle. L’ensemble de ses œuvres révèle un intérêt majeur pour la religiosité grecque. Le chercheur a identifié dans l’esprit religieux hellénique un noyau vital, à la fois théorique et existentiel, vers lequel se tourner pour échapper à la domination du Ge-stell heideggérien[1], l’appareil de la technoscience. C’est ce dont témoigne, de manière évidente, la première édition en langue italienne d’un volume synthétique mais très dense de l’Allemand, Le corps humain et la danse, paru en 2025 aux éditions Lindau.
L’excellente traduction et la direction du volume sont dues à Giovanni Pirari. Dans son ample essai introductif, ce dernier fournit au lecteur les bonnes clés pour accéder de façon fructueuse au travail original du penseur. La première édition du volume est parue à Darmstadt en 1955, précédée d’un remerciement à Elizabeth Duncan (1871-1948), sœur d’Isadora (1877-1927), danseuse célèbre et épouse du poète Sergueï Essenine (1895-1925). Elizabeth avait fondé une école chorégraphique inspirée d’une paideia[2] intégrale, qui considérait l’esprit et le corps comme les expressions d’une même réalité. La référence à la danseuse fut supprimée dans l’édition de 1956.
Pour Otto, la danse est un instrument essentiel pour l’exégèse de la culture hellénique. Il ne s’agit pas, il faut le préciser, d’un traité technique, purement chorégraphique, mais d’une approche inhabituelle qui voit dans l’acte dansant la « possibilité pour l’homme d’être authentiquement lui-même et de se connaître dans ses potentialités innées et originelles » (p. 19), commente le responsable de l’édition.
La danse met en scène la présentation naturelle de la forme humaine. Ainsi, elle est inscrite depuis toujours dans notre nature : « prête à jaillir, lorsque l’homme rencontre le monde et l’espace avec confiance et spontanéité » (p. 18-19).
L’homme dansant est libre de la contrainte finaliste-utilitariste imposée par les visions logocentriques, et pour cette raison, il expérimente la dimension divine et ludique de la réalité. En effet, selon l’auteur, les dieux furent vécus en Grèce comme des puissances présentes, qui se manifestent dans la physis-mixis, la nature relationnelle orphique où « Tout est dans Tout ». Ils ne cherchaient pas à consoler des maux de la vie : ils étaient autres que les hommes, mais proches et présents dans leur existence, car « leur être révélait la luminosité et l’éternité de la vie, au-dessus de l’alternance des destins individuels » (p. 15-16).
La critique moderne a regardé le monde grec à travers des lunettes déformantes, introduites par le monothéisme sotériologique chrétien et la raison des Lumières, comme l’a bien compris aussi Johann Jakob Bachofen (1815-1887)[3]. Dès lors, les dieux furent réduits à « des figures mystérieuses […] avec lesquelles l’imagination jouait plus ou moins sérieusement » (p. 14). Ces expressions primitives ont été éloignées du monde par l’esprit religieux qui a suivi, rendant ainsi la nature désolée.
À l’opposé de l’exégèse chrétienne et moderne, mais sans tomber dans une quelconque révolte contre le monde moderne, Otto, dans cet ouvrage concis, se remet au diapason de la gratuité de l’être. Le propos du chercheur est l’expression du lógos physikós, la pensée de la nature divine. La danse met surtout en échec la dimension augustinienne, intériorisante et anthropocentrée, de la connaissance.
Danser est un experimentum mundi : seule l’ouverture aux êtres qui nous entourent rend possible la compréhension de la Totalité de la vie, cette « vicissitude universelle » chère à Giordano Bruno (1548-1600)[4], dans laquelle tout est impliqué.
Pour cette raison, dans chaque acte compris selon la perspective aristotélicienne, le même principe prévaut toujours : celui, non fondé, de la liberté-puissance, auquel chaque « ex-sistere », chaque existence est suspendue.
Giovanni Pirari rappelle que la référence de Walter F. Otto au traité de Nicolas de Cues (1401-1464) intitulé De icona. De visione Dei (Le Tableau ou la Vision de Dieu, 1453) n’est pas fortuite. La philosophie de la Renaissance est en effet un outil théorique pour convertir le subjectivisme augustinien en autre chose : la rencontre avec l’émerveillement de la physis-mixis, dans laquelle l’homme dansant, tel Thalès de Milet (v. 625/620 – v. 548/545 av. J.-C.), se découvre « partie d’un tout vivant » (p. 22). D’ailleurs, comme l’a récemment rappelé le philosophe-danseur Romano Gasparotti (né en 1959), dans la nature tout danse. Dansent les planètes, les abeilles, les oiseaux, et, naturellement, les hommes. L’homme dansant grec vivait la rencontre avec l’être divin des choses dans les espaces naturels, affirmant son consentement renouvelé au hic et nunc.
Le rejet de cette vision n’a pas seulement désertifié le monde, il a plongé l’homme dans l’angoisse existentielle, fruit psychologique de l’exaltation du progrès. Sur ce point, Otto semble retrouver l’idée de la perspective inversée de Paul Florensky (1882-1937)[5]. En elle, l’homme n’est plus le centre aperceptif autour duquel s’organise l’espace mais le moment de la vie universelle qui s’écoule, comme l’eau d’une source, de manière perpétuelle.
Le chercheur allemand s’appuie, pour soutenir sa conception du monde et de la danse, sur les thèses du zoologiste et biologiste Adolf Portmann (1897-1982)[6], en explicitant leur contenu philosophique. Toutes les fonctions de la vie sont, dans cette perspective, subordonnées à l’autoprésentation de toute existence. Le monde manifeste « une mystérieuse intériorité à travers la configuration phénoménale de l’individu » (p. 33).
La nature, dira Giorgio Colli (1917-1979), est l’expression d’une origine qui s’offre, qui se manifeste, uniquement dans la multiplicité[7]. Lorsque les formes vivantes se manifestent à l’homme, elles le saisissent et le capturent, l’obligeant, dans l’action poïétique, à répondre à l’action de la physis. L’homme, en dansant, poursuit « la création à travers son être et son agir » (p. 35). D’ailleurs, comme l’a rappelé Pindare (v. 518 – v. 438 av. J.-C.), les dieux ont demandé à Zeus de compléter le monde à travers l’action sacralisante des Muses.
Notre corps n’est pas une frontière, une limite infranchissable, mais le témoignage de l’incorporation universelle du principe, la dynamis, dans la physis-mixis. La danse selon Walter F. Otto rejoint, à sa manière, la vision spinoziste[8] d’une nature au caractère poreux, traversée de part en part par une même puissance divine. La posture droite des humains renvoie à la dimension anagogique, implicite dans notre corporéité. Avec nos pieds, comme Antée, nous puisons la force de Gaïa, la Terre-Mère, pour nous élever vers la clarté ouranienne. Celui qui danse vit dans le metaxu platonicien[9], « dans l’intervalle », suspendu et libre entre Terre et Ciel, expérimentant que dans la vie les opposés ne font toujours qu’un, ambigus et confondus dans les choses.
Le corps humain et la danse est un livre d’une grande importance. Il suggère aux hommes qu’à travers la pratique de la danse, il est toujours possible de faire l’expérience de l’origine.
Recension en italien de Giovanni Sessa publiée sur le site Il Fondo.
Traduite et mise en ligne en français sur le site Euro-Synergies.
Fiche du livre
Walter F. Otto et Giovanni Pirari (éd. scientifique et trad. italienne), Il corpo umano e la danza, 28 février 2025, Éd. Lindau, collection Piccola biblioteca, 14,00 €
Notes
- Martin Heidegger, « Das Ge-stell » (Le Dispositif), deuxième conférence du cycle de Brême (Einblick in das was ist, décembre 1949), publiée dans le tome 79 de la Gesamtausgabe.
- Ndlr : la paideia désigne dans la Grèce antique le processus d’éducation et de formation intégrale de l’homme (corps, esprit et caractère) visant à le conduire vers l’excellence (arétè) et à l’inscrire dans sa communauté politique et culturelle. Voir l’intervention de Christopher Gérard, « Paideia, la transmission comme acte révolutionnaire », IVᵉ colloque de l’Institut Iliade, « Européens : transmettre ou disparaître », le 18 mars 2017.
- J. J. Bachofen, Das Mutterrecht (Le Droit maternel), 1861.
- Giordano Bruno, De la cause, du principe et de l’Un, 1584.
- Paul Florensky, La perspective inversée, 1919.
- Adolf Portmann, Die Tiergestalt (La Forme animale), 1ʳᵉ éd. 1948 ; 2ᵉ éd. 1960.
- Ndlr : Giorgio Colli (1917-1979), philosophe et philologue italien, auteur de La Sagesse grecque (1977) et coéditeur, avec Mazzino Montinari, de l’édition critique de référence des Œuvres philosophiques complètes de Nietzsche (à partir de 1968). Sa pensée défend l’idée que la sagesse grecque archaïque (antérieure à Platon) exprime une expérience immédiate et multiple du réel, irréductible à la raison logique et à tout principe unificateur abstrait.
- Baruch Spinoza, L’Éthique, 1677.
- Platon, Le Banquet, v. 380 av. J.-C.
Photo : Bas-relief de ménade, Musées du Capitole Mark Cartwright (CC BY-NC-SA)