Recensions

La propriété c’est l’envol, de Bernard Charbonneau

Ami et compagnon de route historique de Jacques Ellul (1912-1994), spécialiste de la technique, Bernard Charbonneau (1910-1996) est longtemps resté dans son ombre. Souvent cités par les mouvements écologistes et décroissants, ses ouvrages sont relativement éparpillés, assez difficiles d’accès, et de ce fait aujourd’hui encore peu connus du grand public comme du monde universitaire. Ils n’en demeurent pas moins complexes, originaux, stimulants par leur radicalité, et plus ou moins inclassables politiquement. On ne peut donc qu’approuver l’excellente initiative des éditions R&N, qui rééditent depuis quelques années les textes fondamentaux de Bernard Charbonneau, dont les premiers datent des années 1960. C’est notamment le cas de La propriété c’est l’envol, initialement publié en 1984, dont la réédition en 2023 nous redonne accès à un essai important sur les relations entre propriété, liberté et société.

La propriété c’est l’envol, de Bernard Charbonneau

Avec un titre qui détourne ouvertement, comme un pied de nez, la célèbre formule « La propriété, c’est le vol ! » de Proudhon (Qu’est-ce que la propriété ?, 1840), Bernard Charbonneau propose dans ce petit livre une réflexion originale et critique sur une notion trop largement décriée, à gauche comme à droite :

« Le mien, le tien, ce n’est pas joli, tous les bons esprits (par ailleurs propriétaires) s’accordent là-dessus. La propriété c’est dégueulasse, mais l’appropriation, quelle vertu active ! »

Avec un ton franc et un parler parfois familier, Charbonneau entend ainsi dresser un plaidoyer raisonné en faveur de la propriété, remettant en cause l’idée selon laquelle elle ne serait qu’égoïsme, inégalité et exploitation. Il s’agit de montrer qu’elle est également, sous une certaine forme, une véritable condition de la liberté individuelle, chacun ayant besoin de posséder quelque chose pour s’affirmer comme un homme libre. Dans ce contexte, la propriété ne se définit pas comme un avoir abstrait ou un droit théorique ; elle s’incarne concrètement dans un lieu, dans un territoire ou dans des objets dont il convient à la fois de prendre soin et de savoir faire usage au quotidien. Posséder une maison, une parcelle de terrain ou un outil devient alors le moyen de développer une relation personnelle avec le monde, ce qui fait de la propriété une condition première de l’enracinement et un point d’appui pour prendre son envol en agissant, en créant et en vivant selon ses propres choix en toute sécurité.

Cette philosophie positive de la propriété se distingue donc immédiatement de la notion d’accumulation. Ce que défend Charbonneau, ce n’est pas le fait de posséder toujours davantage pour augmenter sa richesse, son influence ou son pouvoir ; c’est au contraire ce qui nous appartient pour un usage concret et localisé, ce que nous avons la responsabilité d’entretenir et d’utiliser (une maison habitée par une famille, une terre cultivée par un paysan, un outil manipulé par un artisan). Dans cette logique, il n’existe de « bonne » propriété que si elle est directement liée à la vie de ceux qui la détiennent, et uniquement si ceux qui la détiennent sont effectivement en mesure d’en jouir pleinement. On se situe donc ici à l’antipode de la notion capitaliste de propriété, rapidement devenue abstraite, avec pour seul objectif l’accumulation des biens, la garantie d’un profit ou l’exercice d’un pouvoir sur ceux qui ne possèdent rien. Charbonneau dénonce ainsi le non-sens de la multipropriété (il n’est pas possible de jouir simultanément d’une multitude de logements), mais également de la propriété financière (un tantième d’entreprise détenu par un actionnaire ne représente rien de concret).

Pour appuyer cette démonstration, le livre de Charbonneau revient largement sur l’histoire de la propriété, mais également sur celle de l’expropriation, qui apparaît comme son corollaire inverse. En examinant les différents régimes qui se sont succédé à travers les époques (propriété paysanne, propriété bourgeoise et capitaliste, expropriation socialiste et communiste, expropriation néocapitaliste), et en s’intéressant plus particulièrement aux transformations liées au développement de l’État et de la technique au cours du XXᵉ siècle, il constate que les sociétés modernes donnent paradoxalement l’impression de rendre les individus plus libres, alors qu’en réalité, elles les éloignent progressivement de la maîtrise concrète de leur existence. Le développement capitaliste et financier de grandes structures économiques et techniques entraîne en effet une concentration du pouvoir et une perte d’autonomie, en raison de laquelle l’individu risque de ne plus posséder véritablement ni son environnement ni les moyens de son existence. Cette critique rejoint une préoccupation plus générale : la défense d’une liberté concrète face aux « systèmes » qui cherchent à organiser la vie humaine de manière toujours plus rationnelle et centralisée. Le Capital, l’État, la science et la technique peuvent ainsi contribuer à une forme d’expropriation, non seulement matérielle, mais également humaine et sociale. Cette réflexion peut être mise en relation avec de nombreux questionnements essentiels, comme la concentration des richesses, l’accès au logement et à la terre, la dépendance croissante aux grandes structures économiques et technologiques, ou encore la politique d’aménagement du territoire qui exproprie et réorganise l’espace dans une logique rationnelle dont les ambitions se situent au-delà des échelles humaines. Dans tous les cas, l’individu perd progressivement la possibilité d’agir et d’entretenir une relation personnelle avec ce qui l’entoure.

Pour pallier cette aliénation, Charbonneau ne refuse pas simplement les alternatives capitalistes et collectivistes (socialistes ou communistes). Il cherche également à dépasser les oppositions qui les séparent politiquement en revenant à la définition et à la réalité de la notion de « possession », considérant que la propriété ne peut être qu’individuelle (ou familiale, voire communautaire), et surtout qu’elle ne peut contribuer à la liberté que si elle s’inscrit dans une logique concrète à échelle humaine. Cette position, qui déborde naturellement sur les notions d’enracinement, de transmission et d’héritage, rend l’argumentation particulièrement intéressante. Citant Ortega y Gasset, il pense avant tout l’homme occidental comme un héritier animé par une conscience historique et construit par une transmission qui transforme et qui embellit de génération en génération un patrimoine qui s’enracine. C’est ainsi qu’en liant la terre à la pierre, chaque propriété devient le vecteur concret d’une liberté dont la valeur est unique, et de ce fait suffisante pour faire d’un pauvre un riche.

Au-delà de la démonstration, qui relève en réalité des convictions philosophiques de son auteur plus que d’une véritable analyse économique ou juridique, La propriété c’est l’envol nous invite donc à réfléchir à un choix fondamentalement politique : posséder pour accumuler ou posséder pour vivre. Dans le contexte actuel, alors que les questions de logement, de ressources naturelles, d’environnement et de concentration économique sont toujours plus préoccupantes, cet essai est à la fois exigeant et stimulant. Bernard Charbonneau défend une conception de la propriété permettant de conserver un rapport direct, concret et responsable avec l’économie et avec l’environnement. Sa critique de l’expropriation, qu’elle soit communiste ou néocapitaliste, invite à privilégier, dans tous les domaines, une propriété dimensionnée selon les usages, liée à la responsabilité qu’elle implique et à la liberté qu’elle permet. Radicale dans ses principes, discutable dans ses détails, c’est une position qui pose explicitement une question absolument essentielle : peut-on véritablement vivre libre si l’on ne possède rien qui nous permette de nous ancrer dans le monde ? C’est précisément cette question qui donne à l’ouvrage toute sa force et toute son actualité.

Bernard Charbonneau, La propriété c’est l’envol, Paris, R&N Éditions, 2023, 170 p.

Soutenir l'Institut Iliade

Notre indépendance repose sur vous

Faire un don défiscalisé
Voir aussi

À lire sur le même sujet

© 2026 Institut Iliade – tous droits réservés