Recensions

Le Monde jusqu’à hier, de Jared Diamond

Dans Le Monde jusqu’à hier, le géographe et naturaliste américain Jared Diamond, lauréat du Prix Pulitzer 1998, compare l’organisation de sociétés traditionnelles étudiées par des anthropologues sur tous les continents. Ce faisant, il poursuit sa réflexion originale sur les peuples premiers en substituant aux discours politiques qui les mythifient une analyse rigoureuse, et établit des distinctions essentielles entre ces peuples et les nôtres.

Le Monde jusqu’à hier, de Jared Diamond

Jared Diamond, né en 1937, est un scientifique américain diplômé de Harvard et de Cambridge. Il est devenu au cours de sa carrière une figure reconnue de la géographie et de l’histoire environnementale. Ses nombreuses expéditions ornithologiques en Nouvelle-Guinée lui ont permis de développer une réflexion originale sur les peuples premiers et les inégalités de développement entre les nations. Pour aboutir à son chef-d’œuvre : De l’inégalité parmi les sociétés, récompensé par un prix Pulitzer en 1998.

Quel que soit le point où l’on se situe sur l’échiquier politique, il est commun de faire appel au mythe des sociétés primitives. Sociétés lointaines dans le temps ou dans l’espace, ensemble mal défini, elles sont souvent utilisées pour projeter les désirs de celui qui les convoque et pour justifier ses opinions. Ainsi Rousseau parle-t-il d’un « bon sauvage » pour défendre sa vision contractualiste de la société. Les féministes contemporaines, à la suite de Françoise d’Eaubonne dans Le Féminisme ou la Mort (1974), déclarent que la préhistoire relève d’un âge d’or pacifique dominé par un matriarcat auquel il serait souhaitable de revenir, et l’alt-right américaine défend quant à elle des valeurs hiérarchiques et patriarcales dans son manifeste Bronze Age Mindset (2018) en les présentant comme intemporelles.

Dans Le Monde jusqu’à hier, Jared Diamond entreprend d’analyser comment les sociétés traditionnelles – qu’il qualifie de « petites sociétés » –, coupées du développement technique et du marché mondial, répondent à certaines questions fondamentales, qui se posent à toute organisation humaine. Comment organiser l’éducation, la place des anciens ou encore la résolution des conflits ? La comparaison de ces pratiques au sein des sociétés traditionnelles, puis avec celles des pays dits développés, met en lumière des points de convergence ou de divergence entre les petites sociétés autant qu’elle permet de dessiner, en creux, les particularités anthropologiques des pays développés. L’auteur compare une quarantaine de sociétés étudiées par les anthropologues au sein de différentes zones : Amérique du Sud, Afrique, Océanie et Arctique.

Il commence par définir le territoire type d’une petite société. Si le territoire qu’elle occupe est riche en ressources, sa population est dense, ses frontières sont clairement délimitées et les parties qui le composent sont exclusives les unes des autres. Au contraire, si le territoire est pauvre en ressources, sa densité de population est faible, ses frontières sont floues et ses territoires plus souvent partagés. Dans les petites sociétés, les hommes qui n’appartiennent pas à la tribu sont divisés en trois catégories : amis, ennemis et inconnus. Si les individus rencontrés sont des inconnus, on cherche un éventuel lien de parenté – le conflit pouvant éclater si celui-ci n’est pas identifié. Le membre d’une petite société n’a que peu de contact avec l’extérieur : il connaît son propre territoire et identifie les territoires voisins, tandis que les territoires situés au-delà des sociétés voisines ne sont connus qu’oralement. Il cherche rarement un contact direct avec leurs habitants, puisque ces derniers représentent un danger. Le commerce existe, mais généralement sous la forme du troc, au gré des rencontres commerciales entre tribus qui ont lieu une fois par an ou moins.

Jared Diamond se penche ensuite sur la notion de justice, qui s’explicite lors de conflits entre membres de petites sociétés. Il faut garder à l’esprit qu’elle est ici rendue en dehors d’un État, et que les justiciables et les victimes sont généralement appelés à se revoir, puisqu’ils habitent souvent au sein d’un espace réduit. Le cadre de la justice traditionnelle est le clan, ce qui favorise en cas de contentieux entre clans la recherche d’un accord à l’amiable.

Il est frappant, considérant le rapport au conflit, qu’il n’y ait pas ici de rapport absolu de loyauté, comme on peut en trouver dans les sociétés des pays développés. Il est courant, par exemple, d’inviter la tribu voisine à un grand festin d’apparence amicale, afin de la piéger et de la massacrer par surprise. De même, le sens du sacrifice au nom du respect de l’autorité hiérarchique, ou pour venir en aide à ses camarades au péril de sa vie, ne va pas de soi au sein des « sociétés traditionnelles ». Il n’existe pas de haute autorité de commandement. Les chefs doivent faire preuve de persuasion et accepter que les décisions soient le fruit d’une concertation, même en situation d’urgence.

De fait, il n’y a pas de spécialiste de la guerre puisqu’elle est menée par des hommes qui travaillent habituellement à leur subsistance. Contrairement à une idée répandue, les pertes occasionnées par des guerres entre petites sociétés sont proportionnellement beaucoup plus importantes que celles des guerres modernes entre États, même si elles sont faibles en valeur absolue. Même des guerres modernes particulièrement meurtrières comme la Première Guerre mondiale ont tué une proportion bien moindre des populations belligérantes que certains conflits entre sociétés traditionnelles.

La norme observée en matière d’éducation est celle d’un groupe d’enfants, issus de toute la tribu, qui jouent ensemble. Ils reproduisent souvent les actions des adultes, notamment lors de la chasse. Les plus jeunes apprennent ainsi des aînés en les imitant, et les aînés apprennent à diriger les plus jeunes. Ils sont donc prêts à devenir parents plus tôt qu’au sein des sociétés développées. La responsabilité de l’enfant est généralement partagée par l’ensemble du groupe, avec une participation des pères quand les enfants atteignent les six ou sept ans. Jusqu’à l’âge d’un an, ces derniers passent beaucoup plus de temps avec leur mère que dans les sociétés modernes. On ne retrouve nulle part dans les petites sociétés l’idée de laisser pleurer les enfants en bas âge. L’infanticide est répandu, et il est généralement à la charge des femmes. Il est particulièrement pratiqué lorsque le groupe n’est pas sûr de pouvoir nourrir l’enfant, ou lorsque ce dernier est difforme. Les châtiments corporels sont peu fréquents chez les chasseurs-cueilleurs, mais ils le sont davantage chez les cultivateurs et plus encore chez les éleveurs. Selon Diamond, plus un groupe est susceptible de perdre le fruit de son travail à la suite de l’erreur d’un enfant, plus les châtiments corporels sont fréquents. Dans le même ordre d’idées, l’absence de compétition dans les jeux différencie habituellement les sociétés traditionnelles (qui ignorent le système de points) des sociétés développées.

Contrairement au sort des enfants, qui est relativement comparable dans beaucoup de petites sociétés, le traitement des anciens diffère d’un peuple à l’autre. On trouve aussi bien des sociétés gérontocratiques – dans lesquelles les anciens ont un poids politique et économique démesuré – que d’autres qui se débarrassent de leurs aînés de façon violente. Souvent, chez les peuples semi-nomades et vivant en zones arides, les plus âgés sont abandonnés à leur sort assez rapidement. De fait, ces zones comportent peu de ressources, et les groupes qui les habitent sont contraints de se déplacer souvent. Ces deux conditions rendent difficile de garder avec soi un membre en perte d’autonomie. Cette tendance s’observe notamment chez les Inuits et les Aborigènes. Outre le fait d’abandonner les anciens dans la nature, on constate que certains peuples cessent de leur accorder l’attention nécessaire, voire qu’ils les incitent ou les aident à se suicider ou, plus rarement, les assassinent purement et simplement. Les contextes dans lesquels les personnes âgées sont préservées sont souvent ceux dans lesquels le groupe leur a trouvé une utilité particulière. Ils peuvent, par exemple, participer à la cueillette, être de bon conseil pour la chasse, ou encore aider à l’éducation des enfants. D’ailleurs, une corrélation positive entre le fait d’avoir une grand-mère présente et le nombre de petits-enfants est également constatée dans des pays développés comme le Canada ou la Finlande. Il y a certains domaines dans lesquels l’âge n’est pas un frein aussi important que dans les travaux manuels, et dans lesquels les anciens trouvent plus souvent un rôle : la médecine, la religion, le divertissement ou même la politique. Enfin, rappelons qu’ils incarnent souvent la mémoire du groupe dans les sociétés qui ne maîtrisent pas l’écriture.

Le propos de Diamond s’étend à la psychologie générale. Dans les sociétés étudiées par les ethnologues, un risque, même peu fréquent, doit être pris en compte avec plus d’attention que dans les sociétés modernes. En raison des conditions d’hygiène, et en l’absence de la médecine moderne, les enjeux d’une blessure sont bien plus graves dans une société traditionnelle. Ses membres sont donc généralement plus prudents, assumant un comportement que l’auteur qualifie de « paranoïa constructive ». Les hommes des sociétés traditionnelles sont, en revanche, généralement beaucoup plus bavards. Les palabres constituent une source de divertissement, de lien social et d’adaptation à un contexte dangereux (puisque plus on a d’informations sur son environnement, mieux on peut s’en protéger).

Finalement, l’essai ne verse pas dans un rousseauisme naïf. L’espérance de vie des individus étudiés par les anthropologues est plus courte que la nôtre. Les dangers restent nombreux dans leur environnement. Ils proviennent de la nature, mais aussi d’un taux d’homicide très élevé (plusieurs dizaines de fois la moyenne d’un pays développé). La vision de l’hygiène qui nous semble élémentaire est loin d’être universellement partagée. Les petites communautés ne sont pas immunisées contre les infections de masse, et l’on sait que ces dernières ont eu des effets meurtriers lors des contacts avec les Européens ; sans oublier les famines ou les conséquences des carences alimentaires (semble-t-il plus fréquentes chez les cultivateurs que chez les chasseurs-cueilleurs). Dans l’ensemble cependant, l’alimentation des peuples étudiés est très saine, même si l’on observe parfois des problèmes de carences en vitamines ou en sel. Les maladies non transmissibles comme l’obésité, l’hypertension ou le diabète sont quasiment inconnues du monde traditionnel.

Même si on peut regretter une absence de définition claire de ce à quoi les sociétés traditionnelles sont comparées (il s’agit tantôt des pays développés, de l’Occident ou des États-Unis) et le manque de statistiques sur la fréquence de certains phénomènes, qui permettraient d’évaluer la valeur des comparaisons, on ne peut que recommander la lecture du Monde jusqu’à hier. Cet essai a le mérite de proposer une synthèse accessible de l’état des connaissances de l’anthropologie contemporaine. La narration est enrichie de nombreuses histoires vécues par l’auteur, notamment auprès de populations de Nouvelle-Guinée, ce qui rend le récit très vivant. Enfin, l’ouvrage bat en brèche le mythe du « bon sauvage » et établit certaines distinctions fondamentales entre « nous » et les « peuples premiers », depuis la place de l’individu jusqu’à l’importance de la parole donnée et de la hiérarchie.

Une pièce maîtresse pour mieux comprendre ce que nous sommes, en tant qu’hommes et en tant qu’Européens.

Jared Diamond, Le Monde jusqu’à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles, trad. Jean-François Sené, Paris, Gallimard, 2013, 538 p.

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