Nietzsche et la France, sous la direction de Paolo D’Iorio, Alexandre Avril et David Simonin
Ignoré des universités françaises jusque dans les années 1960, Friedrich Nietzsche fascine nos intellectuels du XXᵉ siècle. Philosophe peut-être le plus célèbre du monde après Platon, il doit autant aux Français qu’ils ne lui doivent. C’est justement ce que montrent les contributions que regroupe l’ouvrage Nietzsche et la France. Grâce à ce travail dirigé par Paolo D’Iorio, Alexandre Avril et David Simonin, nous mesurons mieux l’influence de la culture française (dominante au XIXᵉ siècle) sur l’œuvre de l’Allemand. Une œuvre à laquelle on peut tout faire dire et son contraire, si on l’extrait du contexte qui irrigue la pensée de son auteur. De l’importance, donc, de cette lecture qui remet l’attitude nietzschéenne, souvent dévoyée, en perspective.
Depuis plus d’un siècle, Friedrich Nietzsche hante les intellectuels de l’Hexagone. Les trente contributions réunies dans cet ouvrage ne se contentent pas de mesurer l’ampleur de ce phénomène déjà largement documenté, mais nous aident à en comprendre la genèse et précisent la nature des recours à Nietzsche chez les auteurs français du XXᵉ siècle.
Les rapports entre Nietzsche et la France font depuis longtemps l’objet de travaux (Geneviève Bianquis, 1929 ; Louis Pinto, 1995 ; Jacques Le Rider, 1999 ; Giuliano Campioni, 2001). Les trente contributions que regroupe Nietzsche et la France (sous la direction de Paolo D’Iorio, Alexandre Avril et David Simonin, CNRS Éditions, 2025) approfondissent l’étude des deux versants de cette relation. Dans un premier temps, elles examinent ce que la pensée de Nietzsche doit à la France, et dans un second, les usages que certains auteurs français du XXᵉ siècle ont faits du philosophe allemand.
Nietzsche se méfiait des « énormes pattes » (Nietzsche contre Wagner) de ses compatriotes, les jugeant trop grossières pour saisir des pensées comme la sienne ou celle d’Arthur Schopenhauer. A contrario, il espérait rencontrer en France des esprits suffisamment subtils pour le comprendre. Cette rencontre a bien eu lieu, et le fait qu’elle ne doive presque rien au hasard constitue la thèse de la première partie de Nietzsche et la France. Pour la soutenir, les auteurs nous plongent dans les lectures de Nietzsche à partir des références présentes dans les œuvres publiées, les notes manuscrites ou encore les exemplaires annotés de sa bibliothèque. L’étude de ces sources leur permet de montrer que si Nietzsche a su parler aux Français, c’est en grande partie parce qu’il était lui-même imprégné de culture française.
Les différentes contributions traitent aussi bien des philosophes que Nietzsche critique durement (comme René Descartes) que de ceux avec lesquels il possède plus d’affinités. Elles montrent que, bien souvent, lorsque Nietzsche emprunte aux auteurs qu’il lit quelques-unes de leurs prémisses, c’est pour mieux s’écarter de leurs conclusions. Ainsi, l’article de Vivetta Vivarelli, « L’instant et l’éternité chez Nietzsche, Montaigne et Pascal », illustre bien comment Nietzsche s’approprie les réflexions sur la caducité qu’il trouve chez Blaise Pascal, mais en leur donnant une orientation radicalement nouvelle. En effet, là où Pascal souligne que les choses sont éphémères afin de montrer à quel point les passions qu’elles déclenchent sont futiles, Nietzsche nous invite à profiter pleinement des choses qui ne durent qu’un temps, puisqu’il n’en existe pas d’autres. Pour l’un, l’homme délaisse le salut de son âme lorsqu’il se divertit ; pour l’autre, l’éternité est un mirage qui empêche ceux qui le contemplent de jouir de la réalité. Ainsi, Nietzsche se réjouit de voir « que les hommes refusent absolument de penser la pensée de la mort ! » (Le Gai Savoir, § 278). Si Dieu est mort, alors ce qui était « le comble de la folie » (p. 93) aux yeux du janséniste devient le signe de la santé.
Au-delà des références classiques, plusieurs articles traitent des liens entre Nietzsche et la vie intellectuelle française de son temps. Ceux-ci font explicitement apparaître l’influence exercée par les savants et les artistes décadents français sur l’auteur allemand. Nietzsche les lit, les rumine et intègre leurs observations et leurs réflexions à ses propres travaux. À ses yeux, la race française est une « race malade » (Nietzsche contre Wagner), mais elle a le mérite d’être clairvoyante. Elle n’a pas son pareil lorsqu’il s’agit de repérer les « germes de mort qui errent invisibles dans l’atmosphère de notre civilisation » (Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine). Les artistes français, porteurs des symptômes du mal qu’ils diagnostiquent, ne peuvent toutefois pas en être les thérapeutes. Ils se complaisent, depuis Théophile Gautier, dans la décadence qu’ils analysent, là où « la philosophie de Nietzsche est tout entière mue par le projet de surmonter la décadence » (Arnaud Sorosina, p. 215). Les différents articles permettent donc de mesurer l’influence de la vie intellectuelle française sur la pensée de Nietzsche, mais également la distance que celui-ci prend systématiquement vis-à-vis des références qu’il mobilise.
Ainsi, son intérêt pour la psychologie de Théodule Ribot, dont il apprécie l’orientation antimétaphysique, ne l’empêche pas d’être critique envers ce qu’il considère comme un résidu de métaphysique. « En effet, si la métaphysique est une figure séculière de la religion, la science aussi est une ombre de Dieu dont le dogme fictif, ou la fiction dogmatique, est qu’il existe des faits » (Arnaud Sorosina, p. 195). La volonté de puissance n’est pas le réflexe nerveux. Nietzsche est un homme de son siècle dont il partage l’orientation positiviste, mais il est aussi un penseur irréductiblement singulier.
En se plaçant en amont de la découverte de l’œuvre, l’ouvrage offre donc des éléments qui corroborent la thèse de Mazzino Montinari, selon laquelle il faut renoncer à expliquer « l’influence considérable de Nietzsche sur la culture française par un nietzschéisme préexistant » (Geneviève Bianquis) et bien plutôt considérer que c’est « Nietzsche lui-même qui s’est préparé à sa réception en France par sa connaissance approfondie et son assimilation de la culture française fin de siècle » (Tâches de la recherche actuelle sur Nietzsche, 1968, p. 42). Nietzsche a donc pu se faire entendre en France parce que ses réflexions s’inscrivaient dans un cadre intellectuel que la France avait grandement contribué à façonner, mais il n’en a rien su.
En effet, les démarches entreprises par Nietzsche pour se faire connaître en France, en particulier auprès d’Hippolyte Taine, n’ont produit aucun résultat significatif. Ce n’est qu’après la crise de 1889 que Nietzsche va commencer à vraiment susciter des réactions dans l’Hexagone. Les articles suivants analysent l’usage que plusieurs auteurs français importants ont pu faire de Nietzsche. Étant donné qu’aucun de ces auteurs n’est véritablement nietzschéen, les textes se concentrent sur la façon dont ils recourent à certains aspects conceptuels et méthodologiques de la philosophie de Nietzsche pour nourrir leur propre pensée.
La contribution de Marta Faustino, consacrée à la réception de Nietzsche par Pierre Hadot, est tout particulièrement remarquable dans la mesure où elle offre un outil pour interpréter les contradictions qui jalonnent l’œuvre de Nietzsche. Pour Pierre Hadot, Nietzsche développe une conception de la philosophie pour laquelle les théories possèdent peu de valeur si elles sont incapables de transformer l’existence de ceux qui les adoptent. Par conséquent, comme ceux des auteurs antiques, les textes de Nietzsche risquent d’être illisibles pour ceux qui y cherchent un système théorique cohérent.
Dans cette perspective, les contradictions de Nietzsche n’apparaissent plus comme des incohérences qu’il faudrait résorber en décelant ce qui relève de l’ironie et ce qui n’en relève pas, mais comme différents moyens qui peuvent être efficaces à différents moments et dans différents contextes. La lecture universitaire, qui produit de la « critique des paroles en paroles » (Schopenhauer éducateur), se condamne donc à passer à côté des œuvres de Nietzsche, en y cherchant des choses qui ne s’y trouvent pas.
Si Nietzsche a immédiatement et durablement passionné les intellectuels français au sens large, il est resté relativement ignoré au sein de l’université jusqu’aux années 1960. Sa redécouverte doit toutefois moins à ses affinités spirituelles avec la France ou à la publication, en allemand, des cours de Martin Heidegger, qu’à son introduction au programme de l’agrégation. Alan D. Schrift montre en effet que ce concours joue un rôle si crucial dans la formation des universitaires français qu’il rend certaines références incontournables pour ceux qui les ont étudiées (souvent en tant qu’élève, puis comme professeur). Pour Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Jacques Derrida, Friedrich Nietzsche devient ainsi un interlocuteur privilégié. Plusieurs textes de la seconde partie de l’ouvrage sont logiquement consacrés à l’usage que ces auteurs font du corpus nietzschéen. Trois d’entre eux traitent spécifiquement des recours à Nietzsche chez Foucault. Au-delà des références explicites et des proximités évidentes, ils soutiennent qu’il existe « chez Foucault un nietzschéisme tacite, c’est-à-dire une filiation subtile, qui se traduirait moins par des emprunts doctrinaux explicites que par la réactivation d’une démarche » (Emmanuel Salanskis, p. 444).
Ainsi, Foucault serait authentiquement nietzschéen dans la mesure où, comme Nietzsche, il produit des généalogies du langage et étudie les mutations sémiotiques. Ces analyses sont souvent pertinentes, mais elles se heurtent aussi à une limite. En effet, les emprunts poststructuralistes examinés dans cette seconde partie ne concernent que quelques éléments de la philosophie de Nietzsche et les développements qu’ils inspirent n’ont parfois qu’un rapport très lointain avec cette philosophie. Ainsi, voulant « faire de Nietzsche son principal allié, Deleuze finit par négliger des aspects déterminants de la pensée nietzschéenne » (Scarlett Marton, p. 475). Il le trahit entièrement lorsqu’il écrit que « les notions de lutte, de guerre, de rivalité ou même de comparaison sont étrangères à Nietzsche et à sa conception de la volonté de puissance » (Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, p. 93) ! Car, même s’il est vrai que Nietzsche considère certaines formes de lutte comme un instrument du triomphe des faibles, il n’en demeure pas moins celui pour qui « les faibles et les ratés doivent périr […]. Et on doit même encore les y aider » (L’Antéchrist, § 2).
Il est évident que la philosophie de Nietzsche se prête à ce genre de traitement, ne serait-ce qu’en raison de sa forme. On ne peut cependant pas lui faire dire n’importe quoi et les différents auteurs en conviennent à plusieurs reprises. S’il existe des manières d’être authentiquement nietzschéen, il existe aussi des contrefaçons de Nietzsche. Sur ce point, l’ouvrage reste souvent trop timide, sans doute en partie parce qu’il privilégie les lectures poststructuralistes, qui s’intéressent au précurseur de la déconstruction des grands récits, mais qui omettent opportunément celui qui nous dit que la quantité de vérité qu’un esprit supporte a été pour lui « le vrai critère de la valeur » (Ecce Homo, Préface, § 3).
Dans cette perspective, le livre de Jacques Bouveresse, Nietzsche contre Foucault, aurait mérité plus que la page, assez nettement à charge, que lui consacre Frédéric Porcher dans le dernier article. S’il est vrai « qu’il n’y a pas un Nietzsche de Foucault » (p. 581), mais des Nietzsche de Foucault, il convient de se demander lesquels sont authentiques et lesquels ne le sont pas. Non pour distribuer les bons et les mauvais points, mais pour se donner la possibilité de jouer Nietzsche contre Foucault, y compris lorsque Foucault se réclame de Nietzsche.
En dépit de ces quelques réserves, Nietzsche et la France s’avère être un ouvrage précieux pour qui veut mieux comprendre Nietzsche et ses échos dans la culture française, dans la mesure où il en précise les origines. Partant du principe que Nietzsche, comme n’importe quel autre auteur, n’est pleinement intelligible qu’à partir du contexte qui irrigue sa pensée, les contributeurs nous offrent des moyens d’enrichir notre lecture.
En s’intéressant à l’encre que Nietzsche a fait couler en France au XXᵉ siècle, la seconde partie du livre permet d’apprécier une partie de la richesse de l’héritage nietzschéen, mais une partie seulement, dans la mesure où les contributions se limitent aux figures reconnues par le monde universitaire. C’est en vain, par exemple, que l’on cherchera des réflexions sur l’influence que Nietzsche a pu exercer sur des auteurs comme Pierre Drieu La Rochelle, Lucien Rebatet, Alain de Benoist ou Guillaume Faye. Par-delà le programme que les auteurs de l’ouvrage fixent explicitement pour la recherche, il reste donc à faire, dans la mesure où les recours à Nietzsche que les universitaires choisissent d’ignorer permettent d’envisager des perspectives qui ne sont pas moins authentiquement nietzschéennes, mais qui sont moins politiquement correctes que celles qu’ils considèrent.
Nietzsche et la France, sous la direction de Paolo D’Iorio, Alexandre Avril et David Simonin, CNRS Éditions, 2025, 608 pages