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Wokisme

Une idéologie progressiste en expansion

Né dans les marges du militantisme afro-américain, le terme woke – littéralement « éveillé » – s’est imposé en quelques décennies au centre de la bataille culturelle mondiale. Derrière l’apparente générosité de ses intentions – vigilance face aux discriminations, lutte contre les injustices sociales – le wokisme a cessé d’être une simple posture militante pour devenir une idéologie structurée, qui imprègne désormais les universités, les institutions publiques, les entreprises et les médias occidentaux. Loin d’un phénomène superficiel, il traduit une mutation politique et anthropologique profonde. L’Institut Iliade propose ici une mise en perspective critique de ce mouvement, en soulignant les périls qu’il fait peser sur la civilisation européenne.

Aux origines du terme woke

Le mot woke apparaît dans la culture afro-américaine dès les années 1930, dans des chansons et récits où il signifiait être « éveillé » à l’injustice raciale. Mais c’est surtout au XXe siècle, avec la lutte pour les droits civiques, puis au XXIe siècle, que le terme prend son essor. Popularisé par des artistes et militants noirs, il ressurgit dans les années 2010 dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, après la mort de Trayvon Martin en 2012 et les émeutes de Ferguson en 2014.

Au départ, stay woke désignait une vigilance légitime face aux discriminations et violences raciales. Mais très vite, le mot devient le marqueur identitaire d’un courant plus large, englobant féminisme radical, revendications LGBT, postcolonialisme, et toute une série de luttes se réclamant de la « justice sociale ». Barack Obama lui-même, lors de sa présidence, a contribué à sa diffusion, bien qu’il ait ensuite mis en garde contre les dérives d’une militance obsédée par la « pureté idéologique ».

De la revendication à l’idéologie

Le glissement sémantique du terme woke est révélateur. D’abord cri d’alerte face à des injustices concrètes, il devient dès la fin des années 2010 une grille de lecture globale, portée par les universités et relayée par les médias. Comme le note le sociologue Michel Wieviorka, il ne s’agit plus d’un simple slogan, mais d’une « idéologie progressiste totalisante ».

Son socle intellectuel s’enracine dans la tradition critique issue de l’école de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse), selon laquelle toute société est traversée par des rapports de domination invisibles. À ce noyau théorique s’ajoutent les gender studies, les queer studies et les postcolonial studies, qui transforment la race, le genre et l’orientation sexuelle en catégories politiques premières. Le citoyen, l’homme enraciné dans une culture et une nation, s’efface devant une identité fragmentée en « minorités » à protéger.

La cancel culture : arme du wokisme

L’un des effets les plus visibles de cette idéologie est la cancel culture. Derrière ce terme se cache une dynamique de censure et d’effacement. Écrivains, artistes, penseurs, figures historiques sont jugés à l’aune des valeurs actuelles et condamnés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères du moment.

En France, on a vu les classiques scolaires discutés sous le prisme du sexisme ou du racisme supposé. Racine, Pascal, Voltaire ou encore François Ier deviennent « problématiques ». Dans l’espace public, des statues sont déboulonnées ou affublées de panneaux explicatifs dénonçant les « crimes » de la colonisation. L’histoire cesse d’être étudiée et comprise : elle est jugée et réécrite.

Ce phénomène, qui s’observe également aux États-Unis ou au Royaume-Uni, illustre l’ambition totalisante du wokisme : refonder la mémoire collective en fonction de critères moraux instables, souvent instrumentalisés par des minorités militantes.

La diffusion en France : de l’université au politique

La France, en raison de son histoire coloniale et de son modèle universaliste, constitue un terrain de diffusion privilégié. Dès 2020, le terme « islamo-gauchisme » entre dans le débat public. En février 2021, Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale, dénonce l’influence du wokisme et de ses avatars dans les universités françaises. La polémique révèle un fossé : d’un côté, les tenants de l’universalisme républicain, de l’autre, les partisans d’une lecture identitaire inversée qui réduit les individus à leur couleur de peau ou leur orientation sexuelle.

La politologue Chloé Morin parle à ce sujet d’une « maladie infantile » de la gauche française : fascination pour des causes importées des États-Unis, au détriment du terrain social et des réalités nationales. Pour d’autres observateurs, comme Mathieu Bock-Côté, le wokisme est la radicalisation ultime d’une gauche postmoderne, coupée du peuple et de ses préoccupations réelles.

L’Europe contaminée

La France n’est pas isolée. En Allemagne, des débats agitent les universités sur l’usage du langage inclusif (Gendersternchen). En Espagne, plusieurs statues liées à la colonisation ont été retirées. Aux Pays-Bas, des musées révisent leurs collections pour mieux « contextualiser » la présence coloniale. En Grande-Bretagne, la contestation de la figure de Churchill illustre la même dynamique.

Partout, le même schéma : culpabiliser les Européens, déconstruire les figures de l’histoire nationale, affaiblir le socle culturel commun. Cette dynamique n’est pas neutre : elle alimente une vision géopolitique où l’Europe doit se ranger du côté des « démocraties inclusives » contre des États accusés d’être réactionnaires ou « illibéraux ». La guerre en Ukraine a parfois été interprétée sous ce prisme simplificateur.

Le wokisme comme symptôme

Il serait réducteur de voir dans le wokisme une force toute-puissante qui viendrait de l’extérieur miner l’Europe. En réalité, il prospère sur un terrain fragilisé. Une société enracinée, consciente de son identité, aurait rejeté ces dérives. Si l’idéologie woke gagne du terrain, c’est que l’Europe souffre déjà : immigration de masse, perte de continuité historique, effacement des structures traditionnelles. Le wokisme n’invente pas la crise : il exploite une société fragmentée pour en accentuer la division.

« Soyons clairs, le progressisme et le wokisme ne s’imposent que par les faiblesses des responsables – économiques, politiques, médiatiques – qui par lâcheté n’ont pas le courage de s’y opposer. »
Jean-Yves Le Gallou
La société de propagande. Manuel de résistance au goulag mental, éditions La Nouvelle Librairie, coll. Cartouches, 2022

Une idéologie en guerre contre l’histoire

L’historien François Furet mettait en garde, dès les années 1980, contre le « présentisme », cette tendance à juger le passé avec les catégories du présent. Le wokisme pousse cette logique à son paroxysme. Loin de comprendre l’histoire, il l’utilise comme instrument de culpabilisation. La France et l’Europe sont sommées de s’excuser en permanence.

Or, comme le rappelle l’Institut Iliade, une civilisation ne peut renaître qu’en assumant son héritage. Couper les Européens de leurs racines, effacer Pascal, Bodin ou Corneille, revient à les priver de la fierté nécessaire à toute continuité historique. L’idéologie woke est, à ce titre, une entreprise de déracinement.

Des critiques venues de l’intérieur

Le wokisme suscite des oppositions jusque dans ses propres rangs. En 2019, Barack Obama avertissait les jeunes militants américains contre le « piège de la pureté » : juger sans nuance, ostraciser plutôt que convaincre. De nombreux intellectuels progressistes, tels Alain Policar en France, tentent également de relativiser les excès d’une idéologie qui, en se radicalisant, divise davantage qu’elle ne rassemble.

« Les réformes sociétales ont […] un gros avantage : c’est qu’elles ne coûtent rien, ce qui n’est évidemment pas le cas de la politique sociale. En même temps, c’est la marche vers une société à l’américaine, individualisée à l’extrême et où l’on constate une sorte d’atomisation des classes sociales. »
Jacques Julliard
« Pourquoi la gauche s’effondre », Éléments n°159, mars 2016

Une guerre culturelle ouverte

Le débat n’est pas théorique : il est culturel et politique. En France, Jean-Michel Blanquer, Gilles Kepel, Nathalie Heinich ou Mathieu Bock-Côté ont dénoncé le danger du wokisme. Pour certains, il s’agit d’une guerre culturelle comparable à celle qui opposa jadis libéraux et collectivistes. Pour d’autres, d’un mythe médiatique masquant des fractures sociales plus profondes. Mais tous s’accordent : le wokisme s’impose dans l’éducation, les médias, la culture, jusqu’au langage. Sa puissance réside moins dans ses concepts que dans sa capacité à remodeler l’imaginaire collectif.

Face au wokisme : une réponse européenne

Face à cette idéologie, la critique seule ne suffit pas. L’Institut Iliade appelle à une réponse positive : réaffirmer la transmission, la continuité historique, la richesse des cultures européennes. Défendre nos œuvres, nos langues, nos traditions n’est pas seulement une résistance : c’est une affirmation de civilisation.

Il s’agit de redonner aux jeunes Européens le goût de leur héritage, la fierté de leur histoire, et la confiance dans l’avenir. L’Europe n’a pas à se laisser dicter ses valeurs par une idéologie importée : elle doit puiser dans ses propres racines pour affronter les défis du monde contemporain.

Le wokisme n’est pas une mode passagère. C’est une idéologie structurée, née dans les campus américains, qui cherche aujourd’hui à remodeler l’Europe. En France comme ailleurs, elle menace la liberté académique, la continuité culturelle et l’unité nationale. Mais cette menace peut devenir une opportunité : celle de redécouvrir la force de nos traditions et la profondeur de notre mémoire.

Comme le rappelle l’Institut Iliade, l’Europe ne renaîtra que si elle assume son héritage et le projette dans l’avenir. Le combat contre le wokisme n’est pas une nostalgie : c’est une fidélité active à la civilisation européenne.