Russie/Europe, une relation fondatrice devenue conflictuelle
Les relations entre la Russie et l’Europe constituent l’un des fils rouges de l’histoire politique du continent. Elles ne relèvent ni de l’accident ni de la conjoncture récente : elles s’inscrivent dans une longue durée faite de rapprochements, de malentendus, de rivalités et de ruptures. La guerre en Ukraine n’a pas créé cette fracture ; elle l’a rendue visible, brutale et impossible à éluder.
À travers la Russie, c’est toute la question du monde slave, de son rapport à l’Europe occidentale, de son identité politique et culturelle, qui se trouve reposée. La Russie est-elle européenne ? Partiellement européenne ? Fondamentalement autre ? Et surtout : que faire aujourd’hui d’un voisin à la fois central, puissant et perçu comme hostile par une grande partie des États européens ?
Russie et Europe : une histoire ancienne et ambivalente
Une présence géographique indiscutable
D’un point de vue strictement géographique, la question est tranchée : une partie significative de la Russie appartient au continent européen. La Russie européenne, à l’ouest de l’Oural, concentre la majorité de la population, les principales villes – dont Moscou et Saint-Pétersbourg – ainsi que les centres historiques du pouvoir politique.
Cette réalité nourrit une question récurrente dans le débat public :
- La Russie fait-elle partie de l’Europe ?
- Est-elle un pays d’Europe ou d’Asie ?
La réponse est factuelle : la Russie est un État eurasiatique, à cheval sur deux continents, mais historiquement ancré, pour sa formation politique, dans l’espace européen.
« Puissant souverain, en vérité, que celui dont les armes sont un aigle à deux têtes, tenant un sceptre et un globe, qu’entourent les écussons de Novgorod, de Wladimir de Kief, de Kazan, d’Astrakan, de Sibérie, et qu’enveloppe le collier de l’ordre de Saint-André, surmonté d’une couronne royale ! »
Jules Verne
Michel Strogoff, Librairie Hachette, coll. Le livre de Poche, 1966
Une européanisation par le haut
Dès le XVIIIᵉ siècle, les élites russes regardent vers l’Europe. Pierre le Grand, puis Catherine II, importent modèles administratifs, militaires et culturels occidentaux. La noblesse parle français, lit les philosophes des Lumières, se pense européenne.
Mais cette européanisation reste élitiste et incomplète. Le peuple russe demeure majoritairement rural, orthodoxe, soumis à une autocratie forte. Cette dissociation entre élites occidentalisées et masse populaire marque durablement la trajectoire russe.
Le monde slave : entre proximité culturelle et divergence politique
Une communauté linguistique et historique éclatée
Le monde slave s’étend de l’Europe centrale à l’Europe orientale : Pologne, pays baltes, Balkans, Ukraine, Russie. Il partage des racines linguistiques et, partiellement, religieuses.
Pourtant, cette proximité n’a jamais empêché les conflits. L’histoire du continent est jalonnée de rivalités entre États slaves eux-mêmes, souvent instrumentalisées par des puissances extérieures.
La Russie face aux autres Slaves européens
Depuis la chute de l’Union soviétique, nombre de pays slaves ont fait un choix stratégique clair :
- intégration à l’Union européenne,
- adhésion à l’OTAN,
- alignement politique sur les États-Unis.
Pour Moscou, ce basculement est vécu comme un recul stratégique, voire une humiliation historique. La question ukrainienne cristallise cette tension.
La guerre en Ukraine : rupture majeure avec l’Europe
Une guerre européenne au cœur du continent
La guerre en Ukraine n’est pas un conflit périphérique. Elle se déroule aux frontières directes de l’Union européenne et implique, de fait, l’ensemble du système de sécurité européen.
Elle oppose la Russie à un État soutenu politiquement, économiquement et militairement par l’Europe et les États-Unis. Cette guerre marque la fin de l’illusion d’un partenariat stratégique durable entre Moscou et les capitales européennes.
Qui soutient réellement l’Ukraine ?
Une question revient souvent : qui, des États-Unis ou de l’Union européenne, soutient véritablement l’Ukraine ?
- Les États-Unis fournissent l’essentiel de l’aide militaire lourde.
- L’Union européenne assume une part croissante de l’aide financière, humanitaire et logistique.
- Les divergences entre États membres restent fortes, révélant une Europe encore incomplètement unie sur le plan stratégique.
Sanctions économiques : efficacité et limites
Un choc réel mais amorti
Les sanctions imposées à la Russie ont provoqué :
- une contraction initiale de l’économie,
- un recul des investissements étrangers,
- une dépendance accrue vis-à-vis de partenaires non européens.
Cependant, contrairement aux attentes initiales, l’économie russe ne s’est pas effondrée. Elle s’est reconfigurée, notamment vers l’Asie, le Moyen-Orient et certaines économies émergentes.
Des effets collatéraux pour l’Europe
Les sanctions ont également eu un coût pour les États européens :
- hausse des prix de l’énergie,
- tensions industrielles,
- dépendance accrue à d’autres fournisseurs.
La question centrale demeure : les sanctions constituent-elles un outil de dissuasion durable ou un simple instrument politique symbolique ?
Réarmement et sécurité : le retour de la logique de puissance
Une Europe contrainte de se repenser militairement
Face à la Russie, l’Europe redécouvre la nécessité de la défense :
- augmentation des budgets militaires,
- renforcement de l’OTAN,
- débats sur une autonomie stratégique européenne.
Ce mouvement marque une rupture avec plusieurs décennies de désarmement relatif.
La Russie comme menace structurante
Dans les discours politiques européens, la Russie est désormais présentée comme une menace durable, justifiant un changement profond de doctrine sécuritaire.
Cette perception alimente une spirale de méfiance, où chaque camp interprète les gestes de l’autre comme offensifs.
La Russie est-elle européenne sur le plan culturel ?
Une culture profondément européenne
Sur le plan culturel, la Russie a produit :
- une littérature majeure,
- une musique et une philosophie inscrites dans la tradition européenne,
- une pensée politique nourrie de références occidentales.
Dostoïevski, Tolstoï, Tchaïkovski ou Soljenitsyne sont indissociables du patrimoine culturel européen.
Une vision politique divergente
Le clivage ne se situe pas tant sur le terrain culturel que sur celui du rapport au pouvoir, à l’État et à l’individu.
La tradition politique russe privilégie :
- la centralité de l’État,
- la verticalité du pouvoir,
- la primauté de la stabilité sur le pluralisme.
Ce modèle entre en friction directe avec les normes politiques promues par l’Union européenne.
La Russie et l’Union européenne : une non-appartenance assumée
Il convient d’être clair : la Russie ne fait pas partie de l’Union européenne, et n’a jamais été en position réaliste de l’intégrer. Les différences institutionnelles, juridiques et politiques rendent cette hypothèse irréaliste.
La question n’est donc pas celle de l’adhésion, mais celle de la coexistence.
Quel avenir pour les relations Russie–Europe à l’horizon 2030 ?
Trois scénarios possibles
Plusieurs trajectoires se dessinent :
- Confrontation durable : gel des relations, sanctions prolongées, militarisation accrue.
- Stabilisation pragmatique : maintien des désaccords politiques, mais réouverture de canaux économiques et diplomatiques.
- Recomposition géopolitique : affaiblissement relatif de l’Europe, recentrage russe vers l’Asie.
Aucun de ces scénarios n’implique un retour rapide à la situation antérieure à la guerre.
Une Europe face à ses propres contradictions
La crise russo-européenne agit comme un révélateur des fragilités européennes :
- dépendance stratégique,
- divisions internes,
- difficulté à parler d’une seule voix.
Le monde slave comme ligne de fracture européenne
La relation entre la Russie et l’Europe ne se résume ni à une opposition civilisationnelle simpliste ni à un conflit circonstanciel. Elle révèle une ligne de fracture profonde, où se croisent histoire, géographie, culture et rapports de puissance.
La Russie appartient en partie à l’Europe, mais elle n’adhère plus au projet politique européen tel qu’il s’est constitué depuis la fin de la guerre froide. L’Europe, de son côté, peine à penser une relation stable avec une puissance qui refuse ses normes sans renier son héritage européen.
Comprendre le monde slave, c’est accepter cette complexité, sans angélisme ni caricature. C’est aussi reconnaître que l’avenir du continent européen, à l’est comme à l’ouest, se jouera en grande partie dans la manière dont cette relation conflictuelle sera – ou non – dépassée.
« À côté des âneries du “réalisme socialiste” s’est développé, dans des circonstances dramatiques, un “underground” est-européen d’une vitalité saisissante, et d’une extraordinaire qualité. Quatre au moins, parmi les plus grands écrivains du siècle, nous viennent des pays communistes : les Russes Boulgakov, Siniavski et Soljénitsyne ; le Tchèque Kundera. Si ennemis que nous soyons de l’idéologie marxiste, nous maintenons que l’Europe, la vraie, ne se fera pas sans les peuples slaves — encore moins contre eux ! »
Pierre Gripari
Critique et autocritique, éditions L’Âge d’Homme, 1981