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Comme New York, Paul Morand était–il cosmopolite ?

Qui mieux qu'un auditeur de la promotion Jean Raspail pour brosser le portrait d'un autre écrivain voyageur ? Dans cet article publié dans Livr'Arbitres, Théo Delestrade raconte Paul Morand, loin du cliché de « l'immonde cosmopolite » qu'on nous présente aujourd'hui. De page en page et de continent en continent, Paul Morand contemple avec clairvoyance le crépuscule du monde d'hier, et l'aurore de celui qui est désormais le nôtre.

Comme New York, Paul Morand était–il cosmopolite ?

Notre époque, sentant Paul Morand échapper à son contrôle, l’a transformé en être immonde et cosmopolite. Immonde, cela va de soi : c’était un homme de droite. Cosmopolite, l’affaire est plus alambiquée qu’il n’y paraît, dès lors que l’on distingue justement le voyageur du cosmopolite. Comparons Morand à l’un de ses maîtres : qui songerait à faire un écrivain cosmopolite du comte Arthur de Gobineau, à qui l’on doit tout autant les Nouvelles asiatiques qu’un Essai sur l’inégalité des races humaines ?

Il est indéniable que Paul Morand fut l’un des plus remarquables écrivains du voyage, et que cette puce sauteuse ne parvint jamais à tenir en place. Parce qu’il désirait voir le monde, parce qu’il le décrivit comme nul autre, et de mille et une façons (dans des récits de voyage, des portraits de villes, des nouvelles, etc.), certains le prirent à tort pour un cosmopolite.

La première partie de l’œuvre de Morand célébra la découverte du monde. Elle fut omniprésente dès son premier livre intitulé Les Extravagants, scène de la vie de bohème cosmopolite (écrit dans les années 1910 et publié à titre posthume) jusqu’au début des années 1930. « Comprendre le plus de choses possibles et en jouir avait toujours été sa devise, et le vaste monde ne semblait pas trop grand pour ses appétits de jeune homme » (Les Extravagants).

Paul Morand fut également l’un des premiers écrivains à montrer, qu’on le veuille ou non, que le « moi–moïsme » national de Maurice Barrès (« ancien homme libre qui ne nous proposait, hélas, que des frontières ») était fini. La décrépitude était aussi advenue pour l’Europe, qui n’était plus le personnage principal de l’Histoire du monde. Voici ce qu’en dit Jâli, prince d’un royaume asiatique imaginaire dans Bouddha vivant (1926) :

« Le monde n’a pas été fait que pour la race blanche, répondit–il. Si celle–ci périt de ses propres mains, après une domination aussi courte que brillante, c’est sans doute son heure et c’est peut–être la nôtre de vivre. »

Plus que tout, Paul Morand voulait courir le monde, s’attacher à ses diverses curiosités et les raconter. C’est ainsi qu’il nous fait découvrir les garçons d’ascenseur de New York, les bains de nuit finlandais, les bars asiatiques, la coprophagie qui a cours en Afrique de l’Ouest, etc. Sa plume courait aussi vite que ses yeux, sur chaque centimètre du globe. Au fond, on sent qu’il préférait le mouvement au voyage, et qu’il voulait plus connaître le monde qu’il ne l’aimait. S’il bougeait autant, c’était avant tout pour obéir à une tension et à un rythme intérieur, pour chercher à tromper le temps (et non pas à le tuer) et chercher à comprendre d’autres peuples. Impossible mission.

Morand n’était pas un cosmopolite précisément parce qu’il n’y a jamais eu chez lui une volonté de réconcilier des peuples qui ne pouvaient pas se comprendre. L’amitié avec les autres peuples n’est jamais une fraternité. Morand adoptait plutôt la vision de l’Européen triomphant, qui, n’étant pas forcé de peiner seize heures par jour au travail des champs comme un prolétaire de couleur, pouvait s’arroger le monde. Dans Hiver Caraïbe (1929) :

« J’aurai joui en pleine conscience du monde qui finit ; j’aurai vu les derniers beaux pays, reçu les derniers saluts de races encore respectueuses. Blanc, je me promène dans les mondes jaune et noir comme un seigneur qui reçoit les hommages des paysans à la fin du XVIIIe siècle ; tout en sachant que cela ne durera pas, il trouve qu’en ce début de juillet 1789 il fait bon vivre… »

En vérité, quand Morand voyageait, il était d’avance désabusé et d’emblée émerveillé.

Il subodorait qu’il était l’un des derniers à parcourir ce globe qui rétrécissait et s’uniformisait, et qu’il fallait se presser avant l’irrémédiable gâchis. Un nouveau drame métaphysique venait d’éclater depuis que l’homme s’était enfermé dans une étroite boule d’eau qu’il parcourait à la même vitesse que le Petit Prince ses planètes :

« On est arrivés à construire des locomotives qui vont plus vite que les idées […]. Qui se doute, sauf les techniciens de l’exil, qu’il faudra des centaines d’années, toute une éducation, des saints, des martyrs, pour que des individus ordinaires puissent vivre en commun, s’ils ne parlent pas la même langue ? »
(Rien que la terre, 1926)

C’est désabusé après plusieurs tours du monde que Morand changea de ton. Il se plongea enfin dans la France, qu’il avait délaissée dans ses livres, et, après la guerre, dans l’Histoire. Il sentait que la jeunesse et le succès n’étaient plus de son côté. Il se renferma et devint de plus en plus nationaliste.

Désormais, ce n’était plus lui qui parcourait le monde, mais le monde entier qui déferlait sur son continent. Il ne cessait de déplorer tout cela, notamment dans sa longue correspondance avec Jacques Chardonne et, par la suite, dans son Journal inutile : « Mais quand on va avoir un milliard de sa race, on a toujours raison […] ; la Chine est un phénomène naturel comme l’inondation ; le fleuve Jaune » ou encore « Londres, méconnaissable : ville pakistanaise et chinoise. » La disparition de l’Europe, voilà ce qui l’attristait profondément.

Dans son dernier roman, publié en 1965, les nations avaient également disparu, englouties par le Dieu capitalisme :

« Les histoires idiotes de nations ; lui avait compris qu’au–dessus des drapeaux venait de se former sur le monde une superstructure entièrement nouvelle, pas très solide peut–être, mais la toute dernière. Les nations ont éclaté ; [elles] s’appellent maintenant General Electric, IBM, IG Farben, General Motors, et les deuxièmes bureaux se nomment Unilever ou Coca–Cola. Les patries étaient des sons et des couleurs ; nous voici dans le règne du gris, au royaume de l’anonyme. »

Le monde avait sombré, et le cosmopolitisme avec lui.

Théo Delestrade – Promotion Jean Raspail

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