Colloque 2027 : L'animal et nous, renouer avec l'ordre du vivant

Colloque 2027 : L’animal et nous. Renouer avec l’ordre du vivant

L’animalisme inspire des listes aux élections et il ne se trouve plus guère de grande librairie sans un rayon consacré à la condition animale. Ce qui naguère semblait relever de la sensibilité privée, de l’ascèse religieuse ou du questionnement scientifique est devenu l’un des grands thèmes à travers lesquels se confrontent les visions du monde.

Colloque 2027 : L’animal et nous. Renouer avec l’ordre du vivant

Au cours des dernières décennies, la question animale est devenue dans nos sociétés européennes un thème à la fois important et disputé du débat public. Elle touche à la protection des animaux, à la place que nous leur accordons dans nos vies quotidiennes, aux devoirs que nous nous reconnaissons envers eux. Elle a gagné la sphère de la philosophie, des mœurs, puis du droit, jusqu’à inspirer des engagements politiques nouveaux et des manières de vivre qui entendent rompre avec une tradition jugée insensible au bien-être des animaux. Les différentes formes de végétalisme ne relèvent plus de choix marginaux, elles constituent de nouveaux projets de société. L’animalisme inspire des listes aux élections et il ne se trouve plus guère de grande librairie sans un rayon consacré à la condition animale. Ce qui naguère semblait relever de la sensibilité privée, de l’ascèse religieuse ou du questionnement scientifique est devenu l’un des grands thèmes à travers lesquels se confrontent les visions du monde.

Plus que jamais, cette passion publique met en évidence le fait qu’interroger l’animal, c’est toujours et fondamentalement interroger l’homme. C’est le saisir dans sa nature, dans ses origines, dans sa vie organique, mais aussi dans son rôle qui l’arrache à la seule animalité pour le faire entrer dans l’ordre de la parole, de la forme, du rite et de la culture. Dans l’histoire de l’Europe, l’animal est partout présent, autant dans notre manière de vivre et de survivre au quotidien que dans notre manière de représenter le monde et de nous percevoir nous-mêmes. Retracer notre épopée civilisationnelle, c’est donc non seulement établir l’histoire de notre rapport à l’animal ; mais c’est aussi, à bien des égards, interroger le rapport des hommes à leur propre animalité. C’est chercher – pour reprendre les mots de Konrad Lorenz – l’envers de ce miroir dans lequel nous nous sommes reconnus.

De la domestication du chien jusqu’à la classification scientifique des espèces, la fréquentation de cet « autre » au sein du vivant s’est transformée, sans pour autant effacer la profondeur de ces attaches. Les formes anciennes de la vie commune ne peuvent pas être pensées sans l’animal, l’expansion des peuples indo-européens sans le cheval, la vieille société paysanne sans ses troupeaux, ses basses-cours et ses bœufs de trait, l’ordre féodal sans les destriers de guerre, les équipages de chasse et l’art de la fauconnerie. À la fin du XIXe siècle encore, les rues de grandes villes d’Europe étaient peuplées de milliers de chevaux, et la vie urbaine était inimaginable sans le bruit des sabots ferrés au rythme des calèches et des charrettes. De même, dès l’éveil des premières sociétés, l’animal a peuplé l’imaginaire des hommes, dans la puissance incommensurable des représentations pariétales, dans le sortilège des premiers objets sacrés, tout comme, en lointain écho, dans l’héraldique et les bestiaires. Des récits mythologiques jusqu’à George Orwell, en passant par le Roman de Renart et les Fables de La Fontaine, l’animal a permis à l’homme de se saisir en récit.

Mais cette intime vie en commun ne saurait effacer la part prédatrice qui, dans l’homme, fonde dès les chasses paléolithiques son rapport à la vie et à la mort à travers l’animal, comme l’a rappelé Walter Burkert dans Homo necans. Une prédation qui, au cours de l’époque moderne, s’est trouvée déchaînée par les nouvelles possibilités que lui ont offertes la science et la technique. Dès 1913, Ludwig Klages annonçait, dans L’Homme et la Terre, le péril d’une humanité qui, pour sa propre prospérité, s’était rendue capable d’appauvrir le monde de sa biodiversité. Ce cri n’a rien perdu de sa force. Dans une Europe menacée par l’artificialisation, l’uniformisation et la rupture des anciennes appartenances, l’impératif de la défense du vivant a fait naître une inquiétude toute nouvelle, celle de voir disparaître le rapport à la nature qui a inscrit dans les paysages d’Europe au fil des siècles un équilibre du vivant où l’homme jouait un rôle décisif sans en menacer pour autant la pérennité. Admettre le caractère de lutte qui a toujours aussi constitué ce rapport au monde sauvage ne doit pas nous empêcher de chercher la mesure qui permet aux peuples, aux bêtes, aux lieux et aux saisons de participer à un ordre habitable.

Cette évolution de notre rapport au vivant a également profondément transformé notre manière de nous comporter avec l’animal dans la sphère d’activités proprement humaines. L’élevage intensif, l’industrialisation de la production de viande et lait, l’enfermement massif des animaux, leur transport sur de longues distances, leur transformation en produits rentables, l’abattage mécanisé, autant de manifestations d’un lien qui s’est rompu sous le poids des impératifs de la rationalisation, du rendement et du défi alimentaire lancé par la croissance démographique. La modernité technique a accru la puissance humaine sur le vivant, mais cette puissance s’est souvent retournée en déracinement et en brutalité. Lorsque le bétail n’est plus que l’objet d’un calcul, lorsque disparaît le lien concret entre l’homme, le troupeau, le métier et le territoire, c’est toute une civilisation sensible qui se défait. Avec elle s’effacent des gestes, des savoirs, une tradition, une familiarité patiente avec les êtres et les choses, tout ce qui faisait du rapport à l’animal non une abstraction marchande, mais une discipline du regard et du soin, cultivée sur le temps long.

La fin du travail avec l’animal utilitaire et l’occultation industrielle de la mise à mort ont profondément changé le regard de l’homme sur l’animal. Mues par une sensibilité nouvelle, des réactions aussi légitimes que contestables se sont progressivement fait jour. Des idéologies nouvelles, qui prétendent parler au nom des animaux, s’affairent désormais à déconstruire la singularité humaine. L’antispécisme ne se contente pas de rappeler les devoirs de l’homme envers les animaux. Il tend à nier ce par quoi l’homme se tient dans le monde comme être de parole, de transmission, de responsabilité et de mémoire – réduisant l’humain à l’animal, il espère rendre à l’animal sa dignité. Dans le même temps, l’inflation contemporaine des animaux de compagnie, parfois chargés de remplacer des rapports humains défaillants, révèle encore une autre métamorphose. Elle dit beaucoup de la solitude de l’homme moderne, de l’insuffisance de ses liens affectifs, tandis que la communauté des hommes avec les animaux est progressivement perdue de vue.

Le prochain colloque de l’Institut Iliade entend donc dénouer la question animale pour sonder ces tendances qui ont affecté la juste place des animaux dans le développement de notre civilisation. Il s’agira de refuser la destruction industrielle du vivant autant que l’idéologie antispéciste qui prétend faire des animaux des hommes comme les autres, au profit d’un point de vue différentialiste. Ainsi, il sera possible de penser un rapport éclairé, éthique et enraciné à l’animalité, fidèle aux formes traditionnelles par lesquelles notre civilisation a su unir les animaux aux métiers, aux paysages, aux récits, aux mythes, aux rites et aux symboles. Protéger les espèces, préserver les milieux, réapprendre aussi à se confronter au monde sauvage, en un mot retenir la force de destruction considérable dont l’homme s’est rendu puissant, est-ce renoncer à l’humanité ? N’est-ce pas au contraire en retrouver la pleine mesure, dans un sens véritablement écologique ? Les Européens doivent renouer le lien par lequel ils ont si longtemps su, dans leurs diverses cultures, reconnaître dans l’animal non un égal indifférencié, ni un simple instrument, mais un compagnon de destin, un signe du monde.

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