Institut ILIADE
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Financiarisation et barbarie

Intervention de Jean Hubert, diplômé d'HEC Paris, directeur d'un fonds d'investissement, enseignant et créateur un groupe de réflexion dédié aux questions de la morale en matière économique, prononcée lors du VIIIème colloque annuel de l'Institut Iliade, samedi 29 mai 2021.

Financiarisation et barbarie

Il n’a jamais été autant question que de « redonner du sens » à ce que l’on fait et rares sont aujourd’hui ceux qui ne souhaitent ardemment une réforme du système économique et financier afin qu’il soir plus « durable », plus « égalitaire » et « inclusif ». Quels que puissent être les moyens employés, il semble grand temps de tourner le dos aux désastres qu’un ordre hâtivement jugé libéral ou néolibéral a suscités. Et il n’est sans doute pas, au sein de la sphère économique, de domaine qui ait concentré plus de détestation que celui de la finance et de figure plus honnie que celle du financier.

Pourtant, cette défiance peut sembler paradoxale alors que des attentes légitimes se portent confusément vers elle. Si cette exaspération est forte, quand elle n’est pas l’expression d’une idéologie caricaturale, c’est que le sentiment d’une responsabilité, d’une dignité particulière qui s’attache à la mission et donc à la vocation de l’investisseur demeure présent à l’esprit du grand nombre. Plus encore, cette responsabilité de l’investisseur est perçue comme d’autant plus grande que la puissance de la sphère financière n’a cessé de s’accroître à la faveur des bouleversements technologiques et réglementaires qui ont affecté le monde ces dernières décennies.

Si la figure de l’investisseur est si centrale, c’est que l’acte d’investir ou de prêter est au cœur de la dynamique économique puisque c’est par lui que le capital et le travail se rencontrent et s’articulent. En effet, c’est en permettant l’allocation d’une épargne, produite en particulier par le travail et non consommée par le travailleur-épargnant, que l’investisseur permet l’emploi du capital au service du travail, et donc de l’homme dont le travail fonde la dignité.

Cependant, cet investisseur est-il conscient de sa propre dignité, de l’éminence de cette responsabilité ? Dispose-t-il des « outils conceptuels » et des références qui lui permettraient d’apprécier cette responsabilité et cette éthique qui sature le discours ambiant sur l’investissement ? Rien n’est moins sûr. A-t-il même commencé, cet acteur capital, à s’intéresser radicalement à sa vocation davantage qu’à sa fonction, alors que la crise sanitaire nous force brutalement à nous interroger sur le sens profond de notre action, notamment en tant qu’investisseur ? Mais, en sommes-nous encore capables ? N’avons-nous pas perdu, dirigeants, politiques, investisseurs, le sens du commencement ?

C’est d’ailleurs par cette interrogation que débute le maître livre de Jean-François Mattéi, La Barbarie intérieure. Et si nous avons perdu le sens du commencement, c’est que l’homme moderne est profondément habité par ce sentiment d’arriver « après » et de se penser comme tel. Après les grands récits, après les idéologies, après l’histoire, après les illusions : telle serait la nouvelle bonne nouvelle. « Rien ne peut désormais nous arriver après ce que nous avons cru, vécu et souffert ; nous ne sommes même pas surpris de la fin de nos illusions car il faudrait commencer à s’en étonner. » Or, cet étonnement originel, cet étonnement philosophique, en sommes-nous encore capables ? Et qu’en est-il des économistes et de financiers ?

Comment s’étonner qu’il en soit autrement alors que, non seulement la philosophie n’est plus véritablement enseignée, mais sa disparition programmée est la conséquence d’une vaste entreprise raisonnée de démantèlement du cadre éducatif hérité des grecs, des latins dont le cœur résidait dans l’apprentissage des humanités. Il suffit, en France, de se rappeler que l’épreuve de culture générale a récemment disparu du concours d’entrée à l’Institut de sciences politiques de Paris au motif qu’elle constituait, selon les mots mêmes de son dernier directeur général, un « obstacle psychologique ».

Et c’est un saisissant paradoxe, de l’aveu même des dirigeants de prestigieuses écoles de commerce, alors que la « recherche de sens » n’a jamais été aussi grande, de constater qu’un jeune étudiant, en France et à peu près partout en Europe et en Amérique du Nord, peut désormais achever son cursus sans avoir jamais croisé des auteurs qui constituaient, il y a encore quelques années, le viatique indispensable de tout homme cultivé. Ignorant de son ignorance, le barbare n’a pas même lu ce qui permet de commencer sa propre réflexion et lorsqu’il souhaite le faire, ou lorsqu’il est question d’« éthique » dans le domaine de la finance notamment, il se retrouve souvent démuni et vite happé par ce monde de procédures auquel il a été formé.

« Qu’est-ce d’autre en effet que la barbarie sinon la dissociation de l’être ? » s’interroge Jean-François Mattéi citant José Ortega y Gasset. Appliqué à la discipline de l’économie, maîtresse de toutes les autres dans un monde largement gagné par la sphère marchande, l’on débutera notre cheminement par cette interrogation : pourquoi l’économie est-elle devenue une science barbare ?

Dans l’ultime chapitre de son maître livre, L’Âme désarmée, Alan Bloom propose un panorama amusant des disciplines enseignées à l’université en dressant un tableau sommaire et ironique des rapports qui se sont établis entre les trois grands domaines qui structurent l’enseignement et « décident de ce qu’est la connaissance ». Au sommet de cette hiérarchie : les sciences exactes. « Vivant dans l’isolement mais heureuse, fonctionnant comme un mécanisme d’horlogerie, remportant comme toujours succès sur succès et fières d’être utiles. » On y trouve la biologie, la physique, les mathématiques, la médecine, l’informatique. Autant de disciplines au sujet desquelles personne ne trouve rien à redire car elles offrent à l’humanité des bénéfices incommensurables car « notre mode de vie dépend entièrement des spécialistes de ces sciences qui ont tenu leur promesse ».

Viennent ensuite les sciences humaines et les lettres et, dès lors, les difficultés commencent puisque l’on sort du champ de l’étude du corps humain pour s’intéresser à l’homme ou plus exactement à « cette partie ou cet aspect de l’homme qui n’est pas le corps ». Si ce n’est pas le corps, qu’est-ce alors que cette réalité fugitive, ce « fragment irréductible », cet aspect insaisissable qui est pourtant « la cause de la science, et de la société, et de la culture, et de la politique, et de l’économie, et de la poésie et de la musique ».

Intimidées et complexées par les sciences exactes, sciences humaines et lettres se méprisent mutuellement. Et parmi les sciences humaines, l’économie tient une place à part. C’est celle des sciences humaines qui aurait le mieux réussi, au point d’ailleurs qu’elle est la plus mathématisée car on peut compter ses objets et elle peut construire des modèles mathématiques pour des fins au moins théoriquement susceptibles de rendre ses prévisions possibles. Il suffit pour s’en convaincre de s’arrêter sur la figure de l’investisseur, tout absorbé qu’il est par l’optimisation de son modèle financier.

Que dissimulent ses modèles financiers sinon cette éternelle tentative consistant à réduire le monde en équations mathématiques, en conventions efficaces. Cette recherche de l’équilibre, que consacre la notion même de prix d’équilibre qui constitue la pierre angulaire de quantités de ces modèles, peut se prévaloir d’une autorité scientifique reconnue par cette illustre académie suédoise suscitée par l’inventeur de la dynamite, lui-même physicien.

Que l’économie ne soit cependant pas une science exacte, d’éminents économistes se sont évertués à le rappeler dans de savants ouvrages souvent injustement oubliés. Il suffit de penser à Ludwig von Mises, remarquable figure de l’école autrichienne qui, dans son ouvrage capital L’Action humaine, rappelait en des termes brutaux mais clairvoyants « qu’aucune expérience de laboratoire ne peut être exécutée en matière d’action humaine ». Pourtant, Ludwig von Mises reconnaît l’utilité des outils mathématiques, qu’il assimile à des méthodes de « constructions imaginaires », en tant qu’ils contribuent à un raisonnement déductif dont l’objet est de mieux comprendre, en dernière instance, l’action humaine. Et si la méthode spécifique de l’économie est celle de la construction imaginaire, c’est qu’il ne peut en exister d’autre puisque, à la différence des sciences naturelles, l’économie ne peut précisément faire reposer ses observations sur des expériences.

Cruel dilemme de l’économiste qui sait sa méthode fausse, mais cependant indispensable. Elle est fausse car « l’action consiste à faire des choix et à affronter un avenir incertain » tandis que dans l’économie en rotation uniforme, « il n’y a aucun choix et l’avenir n’est pas incertain puisqu’il ne diffère pas de l’état présent connu ». Elle est indispensable car elle permet de comprendre, notamment, la fonction de l’entrepreneur et la signification des profits et pertes, termes qu’il faut bien pouvoir isoler pour les confronter.

Par orgueil, par ambition peut-être, l’économie – ou du moins une certaine économie – s’est progressivement affirmée comme une science exacte, oubliant ou feignant d’oublier qu’elle fut un jour une fille de la philosophie et une branche de la logique. On trouve sous la plume d’un autre éminent économiste du XXe siècle, Wilhelm Röpke, une mise en garde contre la tentation matérialiste d’une certaine conception de l’économie. Ce même Röpke fut l’un des artisans, au côté du chancelier Ludwig Erhard, de la renaissance industrielle allemande d’après-guerre, et l’un des principaux concepteurs de l’ordo-libéralisme rhénan, cette voie intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme, lesquels, au sortir de la guerre, s’opposaient frontalement, l’un dans sa version anglo-saxonne, l’autre, dans sa version communiste.

Dans son ouvrage Au-delà de l’offre et de la demande, Röpke n’a pas de mots assez durs contre ce qu’il nomme l’économisme et qui consiste en une forme de rationalisme social, « une manie incurable de faire des moyens un but et de ne penser qu’au pain ». L’économisme, tel que Röpke le définit donc en 1958, est précisément cette tentation, cette structure mentale, consistant à ne pas aller au-delà de l’offre et de la demande pour considérer l’économie de marché comme une « technique économique » dont la finalité se limite à l’amélioration du bien-être matériel. « A quoi bon le confort matériel si, en même temps, nous rendons le monde de plus en plus laid, bruyant, commun et ennuyeux, si les hommes perdent le fondement moral et spirituel de leur existence. »

A quelle conclusion ce constat doit-il nous amener ? Il doit nous conduire à considérer que ce que l’on appelle la financiarisation n’est pas qu’un phénomène économique caractérisé par la croissance immodérée des flux financiers et la déconnexion avec l’économie réelle. C’est surtout une déviance anthropologique qui procède du compartimentage des savoirs pour aboutir à la promotion de l’être fragmenté, creux, désaffilié et désencastré.

C’est pourquoi l’on ne peut aujourd’hui parler véritablement de « recherche de sens » dans le domaine de la finance, donc de finance responsable, sans s’interroger radicalement non seulement sur les limites de la théorie économique, ce qui est banal, mais sur les racines même de l’effondrement intellectuel et philosophique qui nous mine. Car comment penser une nouvelle finance quand on ne sait plus même ce que c’est que penser ; que l’on ne s’interroge plus sur le sens profond des mots et les véritables fins dernières. Voilà par quoi une approche conséquente, radicale au sens où elle doit s’attacher à la racine des choses comme le suggère l’un de nos maîtres, devrait débuter.

Ainsi, l’on peut s’évertuer à considérer que la finance responsable, les fonds d’impact, la finance à long terme, la meilleure prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance sont indispensables, que le calcul de l’empreinte carbone est la nouvelle frontière de la gestion financière. L’on peut se réjouir que les encours des « investissements socialement responsables » (ISR) aient explosé. Et l’on peut penser que tout cela est une réponse appropriée à la crise de la Covid-19 qui nécessite de prendre davantage en compte les externalités positives ou négatives et mieux intégrer les parties prenantes, au travers de notations, de « guidelines » et de « covenants ».

Mais si l’économie, en tant que discipline et cadre de référence demeure une science barbare, elle ne produira jamais que des barbares, c’est-à-dire des êtres dissociés pour qui « l’impact » est un concept instrumental, dont l’utilité est de préserver les marges d’une industrie qui a failli à sa vocation. C’est pourquoi les fonds d’investissement, dans le monde de l’après-pandémie, ont tout intérêt à subordonner leurs instruments techniques à des concepts philosophiques que tous leurs cadres pourraient utilement découvrir, pour se les réapproprier, pour enfin les incarner. C’est ce qui se passait sans doute dans le monde d’avant, celui de la tradition.

Jean Hubert

Retrouvez les actes du colloque dans le hors-série de la revue littéraire Livr’Arbitres (10 €).