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Bertrand du Guesclin à la bataille de Cocherel (16 mai 1364)

Batailles mémorables de l’Histoire de l’Europe. Septième partie.
Bien que la bataille de Cocherel demeure une bataille rangée au sens classique du terme, Du Guesclin sait y employer un stratagème qui illustre tout aussi bien son sens de la ruse que les pratiques de guérilla.

Bertrand du Guesclin à la bataille de Cocherel (16 mai 1364)

De 1337 à 1453, la France et l’Angleterre s’affrontent dans la « guerre de Cent ans », long conflit d’origine dynastique et politique. Après la mort du roi de France Philippe IV le Bel en 1314, lui succèdent tour à tour ses trois fils Louis X le Hutin (1314–1316), Philippe V le Long (1316–1322), Charles IV le Bel (1322–1328). Aucun d’eux n’ayant de descendance mâle, les barons et les évêques du royaume décident de couronner le neveu de Philippe le Bel, Philippe VI de Valois (1326–1350), en excluant de la succession les filles de Philippe IV. Or l’une d’elles est mariée à Édouard II, roi d’Angleterre, lequel tente justement d’étendre son influence sur certaines villes de Bretagne et de Flandre. Mais le vrai conflit éclate en 1337, lorsque Philippe IV tente de confisquer les fiefs anglais en Aquitaine : Édouard III, le fils d’Isabelle, donc le petit neveu de Philippe le Bel, réplique en se proclamant roi de France.

Contexte et personnage

Sous les règnes de Phi­lippe IV puis de Jean II le Bon (1350–1364), le sort des armes est d’abord favo­rable aux Anglais, avec les vic­toires de Cré­cy (1346), Poi­tiers (1356) et l’occupation de Calais (1347). C’est éga­le­ment durant la pre­mière moi­tié du conflit que la che­va­le­rie fran­çaise, certes trop sûre d’elle, apprend à connaître les redou­tables archers anglais. Ceux-ci, grâce à la por­tée redou­table de leurs grands arcs (200 m de por­tée utile) et à leur puis­sance de per­fo­ra­tion, assurent la supé­rio­ri­té tac­tique du camp anglais même dans des condi­tions d’infériorité numé­rique, comme c’est encore le cas à Azin­court en 1415.

La deuxième phase du conflit s’ouvre avec le cou­ron­ne­ment de Charles V le Sage (1364–1380) qui doit faire face à trois menaces aus­si mor­telles les unes que les autres : les dépré­da­tions des grandes com­pa­gnies, les attaques de l’Anglais et les menées de Charles de Navarre, des­cen­dant en ligne directe de Saint Louis et de Phi­lippe III le Har­di, et de ce fait pré­ten­dant au trône de France. Pour l’aider à com­battre ces enne­mis, il faut à Charles V un capi­taine d’exception, intré­pide, fort et rusé.

Né en 1320 au châ­teau de la Motte-Broons près de Dinan, dans une famille de la petite noblesse bre­tonne, Ber­trand du Gues­clin est décrit par ses bio­graphes comme un gar­çon à la fois laid et bru­tal, mais aus­si d’une force et d’une habi­le­té redou­tables. En dépit ou grâce à cela, il grimpe rapi­de­ment dans la hié­rar­chie mili­taire. Adou­bé che­va­lier en 1354 à la suite de sa conduite cou­ra­geuse au cours de plu­sieurs batailles contre les Anglais (prise du châ­teau de Grand Fou­ge­ray et défense de Rennes assié­gée), il est ensuite nom­mé capi­taine de la place forte du Mont Saint Michel, puis lieu­te­nant de Nor­man­die, d’Anjou et du Maine. Il devient en 1364, capi­taine géné­ral pour les pays entre Seine et Loire et cham­bel­lan de France. Ses mérites et ses vic­toires le conduisent à rece­voir en 1370 le bâton de conné­table de France des mains de Charles V.

Dans son entre­prise consis­tant à bou­ter les Anglais hors du royaume de France, Ber­trand du Gues­clin s’attache à évi­ter le choc avec le corps de bataille anglais tout en restrei­gnant peu à peu sa liber­té d’action. Pour cela, il exploite à fond les prin­cipes de mobi­li­té et de sur­prise, notam­ment en inter­cep­tant des convois ou en défai­sant des déta­che­ments ou des gar­ni­sons iso­lés. Ber­trand veille tou­jours à arri­ver par la direc­tion d’où on l’attend le moins. Il choi­sit aus­si ses cibles en fonc­tion de l’impact psy­cho­lo­gique pré­vi­sible de la vic­toire à venir : les gar­ni­sons don­nant des signes de mécon­ten­te­ment ou bien les villes dont la popu­la­tion semble mûre pour chan­ger de par­ti.

Ces pro­cé­dés de stra­té­gie indi­recte lui per­mettent, sans avoir à livrer de bataille ran­gée, de réduire les pos­ses­sions anglaises en France à une étroite bande de ter­ri­toire com­prise entre Bor­deaux et Bayonne.

La bataille

L’année 1364 doit voir le cou­ron­ne­ment de Charles V, dit Charles le Sage, en la cathé­drale de Reims confor­mé­ment au noble et ancien usage. Mais le royaume de France est au plus mal. Les der­nières années ont vu une suc­ces­sion de défaites (dont la bataille de Poi­tiers lors de laquelle est cap­tu­ré le roi Jean II le Bon), les émeutes des bour­geois de Paris sous la conduite du pré­vôt des mar­chands Étienne Mar­cel, et les jac­que­ries pay­sannes.

Pour­tant le capi­taine Du Gues­clin a déjà à son actif quelques suc­cès, notam­ment en Bre­tagne où, par d’habiles ruses, manœuvres et embus­cades, il a ter­ro­ri­sé les Anglais dans la forêt de Bro­cé­liande, ce qui lui vau­dra d’ailleurs le sur­nom de « Dogue noir de Bro­cé­liande ». Mais il lui faut aus­si faire face à l’autre enne­mi du royaume de France, Charles de Navarre. Or, ce der­nier a pla­cé à la tête de ses troupes un com­bat­tant répu­té, Jean de Grailly dit le Cap­tal de Buch.

Les com­pa­gnies de sou­dards qui obéissent à ces deux grands capi­taines se ren­contrent le 16 mai 1364 dans la plaine de Coche­rel (aujourd’­hui Har­den­court-Coche­rel), à quelques kilo­mètres d’Evreux. La dis­po­si­tion des troupes n’est pas à l’avantage du capi­taine Du Gues­clin : le Cap­tal s’est retran­ché sur une col­line qui domine les troupes de son adver­saire, escomp­tant que celui-ci, fidèle à la tra­di­tion des che­va­liers fran­çais, va s’élancer à l’assaut de sa posi­tion sous le « feu » des archers navar­rais.

Mais sans doute nour­ri du sou­ve­nir funeste des batailles de Cré­cy et de Poi­tiers, Ber­trand du Gues­clin va une nou­velle fois faire la preuve de son génie tac­tique. Il ordonne à ses troupes de feindre un repli, don­nant l’impression de vou­loir aban­don­ner le champ de bataille. Cette manœuvre n’est d’ailleurs pas tota­le­ment dénuée de sens pour une armée qui a plus à gagner à se reti­rer en bon ordre qu’à épui­ser vai­ne­ment son poten­tiel offen­sif.

Qu’ils aient été sourds aux ordres de pru­dence du Cap­tal ou que celui-ci ait lui aus­si cru trop pré­ma­tu­ré­ment à la vic­toire, les troupes navar­raises se pré­ci­pitent alors à la pour­suite des Fran­çais, les­quels, révé­lant leur feinte, prennent fina­le­ment leurs adver­saires à contre-pied, enfon­çant suc­ces­si­ve­ment leurs trois lignes de bataille pour finir par s’emparer du Cap­tal lui-même.

Ce qu’il faut retenir

Bien que la bataille de Coche­rel demeure une bataille ran­gée au sens clas­sique du terme, Ber­trand du Gues­clin sait y employer un stra­ta­gème qui illustre tout aus­si bien son sens de la ruse que les pra­tiques de gué­rilla qui avaient fait sa renom­mée en Bre­tagne.

Remar­quons aus­si que cette bataille n’est pas sans rap­pe­ler une autre, Has­tings qui a eu lieu près de trois cents ans plus tôt (14 octobre 1066) et dont Ber­trand se sou­vient peut être à cette occa­sion. En effet, à Has­tings, les troupes de Guillaume le Conqué­rant ayant vai­ne­ment ten­té au cours de nom­breuses charges de cava­le­rie lourde de délo­ger les Anglo-Saxons de la col­line où ils s’étaient ins­tal­lés, et la rumeur de la mort de Guillaume ayant par­cou­ru les rangs nor­mands, ces der­niers enga­gèrent un mou­ve­ment de repli qui mena­çait de se trans­for­mer en retraite pré­ci­pi­tée. Les Saxons se jetèrent à leur pour­suite, pen­sant pro­fi­ter de la ter­reur nais­sante des fuyards pour en occire le plus pos­sible. Entre­temps, Guillaume avait réap­pa­ru aux yeux de ses troupes ; il exploi­ta la har­diesse de ses enne­mis en les lais­sant se pré­ci­pi­ter sur son centre auquel il avait ordon­né de faire volte face, et en fai­sant manœu­vrer ses ailes pour qu’elles les prissent à revers.

Une telle manœuvre est certes ris­quée, le repli tac­tique pou­vant se trans­for­mer en déroute incon­trô­lable s’il n’est pas bien syn­chro­ni­sé avec la contre-attaque qui doit lui suc­cé­der. Elle néces­site en effet une troupe par­ti­cu­liè­re­ment dis­ci­pli­née et accor­dant une confiance abso­lue à son chef.

Nico­las L. — Pro­mo­tion Marc Aurèle

Illus­tra­tion : Charles Phi­lippe Lari­vière, Bataille de Coche­rel, prés d’E­vreux, 1839. Coll. Châ­teau de Ver­sailles, Gale­rie des Batailles. Domaine public.