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1832. Le choléra s’abat sur Paris

Au moment où nous sommes confrontés à une pandémie aussi inquiétante qu’inattendue, les Français - qui, ces dernières décennies ont cru être débarrassés du tragique – redécouvrent que les grandes épidémies ont, au fil des siècles, accompagné leur Histoire, de la grande peste noire du XIVe siècle à la grippe espagnole de 1918 en passant par les pestes du XVIIe siècle, le malheur qui s’abattit sur Marseille en 1720 ou le choléra de 1832. Largement oublié au siècle suivant, cet épisode n’en a a pas moins révélé les fragilités du monde nouveau né de la révolution scientifique, de l’industrialisation et des progrès de l’urbanisation. Il a surtout montré à quel point le souci de l’hygiène publique allait commander désormais la lutte contre les maladies.

1832. Le choléra s’abat sur Paris

Dans la France de Louis-Philippe, Paris, alors l’une des plus grandes villes d’Europe, fut la principale victime d’une épidémie qui n’en eut pas moins des répliques en province.

En 1832, la capi­tale fran­çaise compte 785 000 habi­tants. Elle est alors divi­sée en douze arron­dis­se­ments eux-mêmes par­ta­gés en quar­tiers qu’habitait une popu­la­tion com­po­sée à 70% de pauvres. Sur le plan social, la ville appa­raît en effet très inéga­li­taire et les contrastes sont très mar­qués entre les nou­veaux quar­tiers bour­geois, modernes et aérés, et les zones popu­laires com­bi­nant l’absence d’hygiène, l’insalubrité, la dif­fi­cul­té d’accès à l’eau et l’exigüité de loge­ments misé­rables. C’est sur ce ter­rain pro­pice que va se déve­lop­per l’épidémie impor­tée d’Inde où le mal était alors endé­mique.

Le sub­con­ti­nent a été affec­té à plu­sieurs reprises par la pous­sée du mal. Dès les années 1780, puis en 1817. Le Ben­gale, Agra puis Del­hi sont tou­chés et les dépla­ce­ments des pèle­rins contri­buent à répandre le fléau. En 1821, l’ensemble de l’Inde est affec­té, puis Cey­lan, la Bir­ma­nie, Malac­ca et Java, avant que la Chine soit tou­chée en 1822.

Vers l’ouest, Mas­cate, la pénin­sule ara­bique et la Perse sont affec­tées à leur tour avant la Méso­po­ta­mie, le Cau­case et les rivages méri­dio­naux de la Mer Cas­pienne. L’épidémie semble se cal­mer en 1824, mais repart au Ben­gale deux ans plus tard, pour gagner l’Afghanistan, la Perse, les rives de la Mer Noire et la Rus­sie.

L’Empire otto­man est tou­ché à son tour et, par la Mol­da­vie et la Bul­ga­rie, la Hon­grie est atteinte alors que les pro­grès du mal en Rus­sie font qu’il se pro­page jusqu’à la Fin­lande. C’est à la faveur du sou­lè­ve­ment polo­nais de 1830 que l’armée russe va appor­ter le mal jusqu’à Var­so­vie alors que, dans le même temps, le pèle­ri­nage à La Mecque de 1831 favo­rise l’extension du fléau.

Après Riga et Dant­zig, Ham­bourg est tou­chée en octobre 1831. Une com­mis­sion de méde­cins fran­çais est expé­diée sur place pour éva­luer le dan­ger mais, quand elle pré­sente son compte-ren­du le 3 avril 1832, il est arri­vé à Paris. Londres a déjà été tou­chée, de novembre 1831 à avril 1832 mais les élites bri­tan­niques se ras­surent en se per­sua­dant que seules les « classes infé­rieures » sont mena­cées par cette mala­die impor­tée des « pays arrié­rés ». On ignore à peu près tout de l’origine du mal et ce n’est que beau­coup plus tard que le vibrion cho­lé­rique sera iden­ti­fié par Koch, le grand bac­té­rio­lo­giste alle­mand.

On com­prend tou­te­fois très vite que le déve­lop­pe­ment du mal pro­vient de la trans­mis­sion d’homme à homme et que l’eau pol­luée, les mains sales, la misère phy­sio­lo­gique d’une part impor­tante de la popu­la­tion et la disette qui l’affecte de manière récur­rente créent, avec l’insalubrité géné­rale, des condi­tions favo­rables à l’extension du fléau. Les mesures pré­ven­tives sont qua­si­ment inexis­tantes. Le ministre d’Argout, char­gé à la fois du com­merce, des tra­vaux publics et de la san­té, peut comp­ter sur le Conseil supé­rieur de san­té du royaume, sur l’Académie de méde­cine et sur les com­mis­sions d’arrondissements et de quar­tiers qui ont été mises sur pied mais ces diverses ins­tances appa­raissent bien désar­mées, au point que l’on débat encore de la réa­li­té de la conta­gion. Méri­mée parle même de « niai­se­rie » à ce pro­pos et la néces­si­té de l’isolement ne fait même pas l’unanimité. Le pré­fet de police Gis­quet veut, quant à lui, ras­su­rer les Pari­siens en dif­fu­sant de simples conseils de pro­pre­té ou des sug­ges­tions culi­naires telles que « man­ger du pois­son »… Seuls 200 lits d’hôpitaux sont ini­tia­le­ment pré­vus pour faire face et, jusqu’en mars 1832, c’est une rela­tive insou­ciance qui pré­vaut.

Le car­na­val de la mi-Carême — qui favo­rise la pro­mis­cui­té entre les fêtards — va consti­tuer le seuil de bas­cu­le­ment à par­tir duquel Paris plonge dans le cau­che­mar. Les vic­times sont prises de malaise et donnent l’impression que leur visage bleuit – l’expression « peur bleue » appa­raît à ce moment – et, le 26 mars 1832, les pre­miers décès — 22 cas – sont enre­gis­trés à l’Hôtel-Dieu. Trois jours plus tard, le nombre des vic­times s‘élève à 300 et le len­de­main, 1er avril, aucun quar­tier de la capi­tale n’est épar­gné, même si le Jour­nal des Débats, qui entend ras­su­rer ses lec­teurs, affirme que la mala­die touche avant tout la « classe pauvre ». On enre­gistre cent décès le 2 avril, 200 le 3 et 300 le 5. Le 9 avril 1200 cas sont diag­nos­ti­qués et 814 des malades meurent. Au 14 avril, on déplore déjà 13 000 malades et 7000 morts. À la fin du mois d’avril, le total des décès s’élève déjà à 12 824.

Dans les quar­tiers popu­laires, la rumeur se répand d’un empoi­son­ne­ment et la colère monte contre un régime qui doit comp­ter avec l’opposition des socié­tés répu­bli­caines, déçues des résul­tats de s « trois glo­rieuses » de l’été 1830, mais aus­si des milieux légi­ti­mistes et bona­par­tistes. Ces diverses oppo­si­tions se sont mani­fes­tées au cours de l’année pré­cé­dente. La messe anni­ver­saire célé­brée à Saint-Germain‑l’Auxerrois en mémoire du duc de Ber­ry assas­si­né en 1820 a entraî­né une émeute qui a abou­ti au sac de l’archevêché. En mai, les bona­par­tistes se sont ras­sem­blés le 5 au pied de la Colonne Ven­dôme pour le dixième anni­ver­saire de la mort de Napo­léon. En novembre 1831, l’insurrection des canuts lyon­nais a confir­mé la fra­gi­li­té du régime, qui a dû éga­le­ment faire face à une émeute de chif­fon­niers le 31 mars 1832, alors que l’épidémie a déjà com­men­cé à frap­per.

Au moment où beau­coup de ceux qui le peuvent envi­sagent de se replier de la capi­tale vers la cam­pagne, Louis-Phi­lippe refuse de quit­ter Paris mais le pre­mier ministre et ministre de l’Intérieur Casi­mir Per­ier ne veut pas qu’il prenne des risques en allant au che­vet des malades. Son fils, le duc d’Orléans, se ren­dra tou­te­fois à l’Hôtel-Dieu le 1er avril, en com­pa­gnie de Casi­mir Per­ier, du ministre d’Argout, du pré­fet Gis­quet et du pré­sident du Conseil Supé­rieur de la San­té Hély d’Oissel. L’héritier du trône se rend éga­le­ment au Val de Grâce le 10 avril. Aupa­ra­vant, d’Argout s’est ren­du à la Pitié le 4 avril, deux jours après la visite effec­tuée par Mon­sei­gneur de Que­len, arche­vêque de Paris, à l’Hôtel Dieu. Le pré­lat se rend ensuite le 4 avril à la Pitié et le 5 à l’Hôpital Saint-Antoine.

Alors que la presse légi­ti­miste voit comme une puni­tion du Ciel le mal qui s’abat sur Paris, ville rebelle tou­jours prête au désordre, Casi­mir Per­ier est conta­mi­né et rem­pla­cé au minis­tère de l’Intérieur par Mon­ta­li­vet. Le comte d’Argout, ministre du Com­merce et de la San­té est frap­pé à son tour, ain­si que l’amiral de Rigny, le vain­queur de la bataille de Nava­rin. Alors que le gou­ver­ne­ment se voit ain­si déci­mé par le cho­lé­ra, le ministre des affaires étran­gères, Sebas­tia­ni, suc­combe à une crise d’apoplexie. Louis aux Finances, Soult à la Guerre et Barthe à la Jus­tice sont, certes, épar­gnés mais le pou­voir poli­tique éta­bli moins de deux ans plus tôt n’en appa­raît pas moins ébran­lé, au moment où les mesures prises contre le fléau se révèlent cruel­le­ment insuf­fi­sants. On orga­nise le lavage des rues et l’on dis­pense des conseils d’hygiène. Quinze cents lits des­ti­nés aux malades sont ins­tal­lés en deux semaines et des hôpi­taux tem­po­raires sont amé­na­gés, on mobi­lise quinze cents méde­cins, dont trente paie­ront de leur vie leur enga­ge­ment auprès des malades (il en ira de même pour douze des seize cents étu­diants en méde­cine appe­lés en ren­fort).

Le pic des décès est atteint le 18 avril avec 445 morts dans la jour­née. On manque de cor­billards et il faut réunir des four­gons d’artillerie pour trans­por­ter les cadavres dont la grève des fos­soyeurs, sou­cieux de se pré­ser­ver du mal, retarde l’inhumation. Casi­mir Per­ier meurt le 16 mai alors que la situa­tion semble se sta­bi­li­ser len­te­ment mais une deuxième vague épi­dé­mique sur­vient en juillet, avec une pointe à 225 morts le 18 juillet, sept cents morts au total. La géné­ro­si­té pri­vée et la cha­ri­té orga­ni­sée par Mon­sei­gneur de Que­len et l’Œuvre des Orphe­lins de Saint Vincent de Paul per­mettent de sur­mon­ter la crise alors que Paris a connu, avec l’émeute qui a sui­vi, le 5 juin, les obsèques du géné­ral répu­bli­cain Lamarque, une jour­née insur­rec­tion­nelle dra­ma­tique qui a mobi­li­sé 30 à 50 000 mani­fes­tants et a été immor­ta­li­sée par Vic­tor Hugo dans Les Misé­rables.

L’épidémie s’éteint au cours de l’été. Elle sera consi­dé­rée comme ter­mi­née le 29 sep­teembre. Le bilan total des morts s’élève à 18 402 vic­times, dont 13 001 du 26 mars au 15 juin. Les femmes ont été davan­tage frap­pées que les hommes et et le niveau de mor­ta­li­té a varié selon les quar­tiers en fonc­tion de leur richesse. Les sala­riés et les pauvres ont payé un tri­but plus lourd que les bour­geois, ce qu’expliquent les condi­tions d’insalubrité et de loge­ment des quar­tiers popu­laires.

À l’extérieur de Paris, le mal a tou­ché la Seine-et-Oise, l’Oise, la Somme, l’Aube, l’Aisne, la Meuse, le Pas-de-Calais, le Nord, l’Yonne, la Nièvre, le Loi­ret, l’Eure, l’Eure-et-Loir, le Loir-et-Cher, la Loire infé­rieure, le Maine-et-Loire, l’Indre mais aus­si Bor­deaux et en octobre, puis les Côtes-du-Nord et le Mor­bi­han. Au final, cin­quante dépar­te­ments sont affec­tés et les décès sur­ve­nus en pro­vince sont au nombre de 94 666 (sur 229 534 malades iden­ti­fiés).

Le mal n’ a pas pour autant dis­pa­ru d’Europe. Il frappe en 1833 en Hon­grie et au Por­tu­gal, avant d’atteindre l’Amérique du Nord. Il fera encore 3 158 morts à Mar­seille en 1834. Il sera de retour en France en 1849, en 1853–1854 , 1865–1866, 1873 et 1874, fai­sant à chaque fois plu­sieurs mil­liers de vic­times. Il ne repré­sente plus pour­tant à cette époque un dan­ger de grande ampleur car la réa­li­sa­tion du Paris hauss­man­nien et la révo­lu­tion de l’hy­giène qui s’impose au milieu du XIXe siècle ont suf­fi pour conju­rer le péril, le cho­lé­ra rede­ve­nant au fil du temps, la mala­die exo­tique qu’il était à son ori­gine.

Phi­lippe Conrad

Le duc d’Or­léans visi­tant les malades de l’Hô­tel-Dieu pen­dant l’é­pi­dé­mie de cho­lé­ra, en 1832. Tableau d’Al­fred Johan­not. Coll. Musée Car­na­va­let. CC0 Paris Musées / Musée Car­na­va­let