Virgile, notre vigie

Virgile, notre vigie

Virgile, notre vigie

Une recension du livre Virgile, notre vigie, de Xavier Darcos, par l’écrivain Christopher Gérard.

Si le latin, tour à tour langue des admi­nis­tra­tions et des armées impé­riales, des éru­dits et des ecclé­sias­tiques (jusqu’en 1962, avec quelques îlots de résis­tance), des let­trés d’hier (Mon­ther­lant) ou d’aujourd’hui (Matz­neff, Ober­lé, Féquant), peut à juste titre être qua­li­fié d’idiome sacré de l’Europe, Vir­gile est bien l’un de ses prin­ci­paux pro­phètes.

Avec Vir­gile, notre vigie, un essai appe­lé à deve­nir clas­sique, Xavier Dar­cos, de l’Académie fran­çaise, le rap­pelle avec brio, lui qui cite le Poète, dans l’Enéide, Anti­quam inqui­rite matrem – recher­chez la mère ancienne. Cette anti­qua mater, c’est la langue de César et de Cicé­ron, de Tacite et d’Ovide, de Vir­gile enfin, qui « rédige le poème de Rome et de la lati­ni­té tout entière, la Rome d’Auguste et de tou­jours, la reine de l’Occident qui sur­vit à ses dieux païens ».

A lire ces lignes, ami lec­teur, je devine ton dis­cret sou­pir : encore un essai scro­gneu­gneu sur l’héritage antique, qu’il fau­drait admi­rer par décret, sui­vi de l’inévitable lamen­ta­tion sur le déclin de nos tem­po­ra et de nos mores, et cae­te­ra. Eh bien pas du tout ! Ser­vi par un enthou­siasme qui le rend par­fois injuste à l’égard d’Homère, Xavier Dar­cos, sans nos­tal­gie aucune, dépous­sière le Poète de Man­toue. En ce sens, il s’inscrit dans la lignée des Car­co­pi­no, Boyan­cé, Gri­mal – la fine fleur de l’humanisme fran­çais. Sur­tout, il pro­pose à notre admi­ra­tion un immense poète, vigie au milieu du chaos, celui du Ier siècle A.C. avec ses guerres civiles et ses conju­ra­tions, comme celui de notre socié­té « rapié­cée et vapo­ri­sée ».

Car Vir­gile a vécu la fin d’un monde, celui d’une Répu­blique sénes­cente et ver­mou­lue et l’avènement d’un nou­veau régime, l’Impe­rium d’Auguste, que Dar­cos défi­nit jus­te­ment comme une révo­lu­tion conser­va­trice. Proche du Prin­ceps Octave, futur Auguste, le fru­gal Vir­gile sert le nou­veau régime sans ser­vi­li­té aucune, par recon­nais­sance pour un chef d’état qui réta­blit la paix et fait de Rome la capi­tale du monde civi­li­sé. L’ancien pro­vin­cial, res­té si proche de ses racines pay­sannes, chante l’ordo sae­cu­lo­rum magnus, ce grand agen­ce­ment des siècles où règne la concorde et qui ban­nit, un temps, les pas­sions des­truc­trices. Exhor­té par le Sou­ve­rain, Vir­gile com­pose l’Enéide, la chan­son de geste romaine par excel­lence, l’épopée qui, depuis sa divul­ga­tion il y a vingt siècles et son phé­no­mé­nal suc­cès, a connu une nou­velle tra­duc­tion tous les sept ans, comme par un sor­ti­lège de l’antique magie. L’aventure d’Enée le Troyen y rejoint celle d’Auguste le Romain ; deux hommes pro­vi­den­tiels y incarnent les ver­tus de la race romaine – pié­té filiale, sens du sacré, cou­rage phy­sique et moral, sen­ti­ment du devoir et accep­ta­tion du des­tin. Dar­cos a mille fois rai­son de défi­nir Enée comme un héros moderne, affran­chi de tout sauf de ses devoirs dic­tés par la pro­vi­dence (Dieu ou les Dieux), mais aus­si comme un « remède men­tal », car, depuis tou­jours, Vir­gile a fas­ci­né l’Occident, de Dante à Hugo, de Broch à Valé­ry.

Ce remède, décli­né par Vir­gile et appli­qué par Auguste, tient en quelques prin­cipes sains : fides, pie­tas, maies­tas, gra­vi­tas, vir­tus… Nul besoin de dic­tion­naire pour com­prendre que nous nous trou­vons là aux anti­podes de notre bel aujourd’hui. Rai­son de plus pour par­tir sur les traces du Poète qui chan­ta la récon­ci­lia­tion entre les citoyens et leur prince, entre les hommes et le monde, entre les humains et les Dieux.

Chris­to­pher Gérard. Source : archaion.hautetfort.com

Xavier Dar­cos, Vir­gile, notre vigie, Fayard, 278 pages, 19 €
Pho­to : Vir­gile lisant l’Enéide à Auguste, Octa­vie et Livia. Tableau de Jean-Bap­tiste Wicar, 1790 (détail). Source : Wiki­me­dia (cc)