Vers l’explosion de la poudrière mondiale ?

Vers l’explosion de la poudrière mondiale ?

Vers l’explosion de la poudrière mondiale ?

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Il appa­raît bien loin­tain le temps où un pre­mier minis­tre fran­çais se réjouis­sait de per­ce­voir les « divi­den­des de la paix ». L’heureuse issue de la guer­re froi­de et la dis­pa­ri­tion de la mena­ce sovié­ti­que sem­blaient alors ouvrir une ère nou­vel­le et annon­cer la « fin de l’Histoire » espé­rée par Fran­cis Fukuya­ma. Le triom­phe pla­né­tai­re de la démo­cra­tie par­le­men­tai­re à l’occidentale, cou­plé avec celui de l’économie de mar­ché et l’adhésion obli­ga­toi­re à l’idéologie droitdel’hommiste pré­pa­raient l’avènement de la paix per­pé­tuel­le rêvée par Kant deux siè­cles plus tôt. « L’empire bien­veillant » de Geor­ge Bush père, la « nation indis­pen­sa­ble » de Made­lei­ne Albright étaient là pour assu­rer la poli­ce uni­ver­sel­le et met­tre au pas les rebel­les, ce dont la Ser­bie fit la dou­lou­reu­se expé­rien­ce en 1999. Samuel Hun­ting­ton vient cer­tes nuan­cer cet opti­mis­me en pro­phé­ti­sant un futur « choc des civi­li­sa­tions » mais cet­te nou­vel­le clé d’interprétation de l  ‘évo­lu­tion du mon­de s’accorde trop par­fai­te­ment avec la nou­vel­le vision géo­po­li­ti­que en train de s’affirmer à Washing­ton et dans les cer­cles néo-conser­va­teurs et atlan­tis­tes pour ne pas sus­ci­ter de légi­ti­mes soup­çons. La Chi­ne est l’adversaire poten­tiel de l’avenir et la dis­tinc­tion éta­blie entre mon­de occi­den­tal et mon­de sla­ve ortho­doxe dis­si­mu­le mal la pré­oc­cu­pa­tion amé­ri­cai­ne d’empêcher à tout prix l’émergence d’un bloc euro­rus­se , seul en mesu­re de contes­ter à ter­me l’hégémonie de la puis­san­ce domi­nan­te.

L’événement, de dimen­sion pla­né­tai­re, du 11 sep­tem­bre 2001 vient pour­tant bou­le­ver­ser la don­ne en entraî­nant les Etats-Unis, en Afgha­nis­tan puis en Irak, dans des inter­ven­tions aux retom­bées tota­le­ment cala­mi­teu­ses, pro­pres à fai­re sur­gir un enne­mi isla­mis­te aus­si dan­ge­reux qu’inattendu qui a ouvert une confron­ta­tion majeu­re sus­cep­ti­ble de contri­buer au grand cham­bar­de­ment de l’ordre éta­bli depuis la fin de la secon­de guer­re mon­dia­le. La rapi­de ascen­sion des pays émer­gents, le retour de la Rus­sie, l’inexistence de l’Europe-puissance et les pou­driè­res pro­che-orien­ta­les et afri­cai­nes consti­tuent la toi­le de fond sur laquel­le vont fata­le­ment s’opérer, dans les années et les décen­nies qui s’annoncent des bou­le­ver­se­ments de gran­de ampleur à pro­pos des­quels il est plus que jamais néces­sai­re d’anticiper et de se pré­pa­rer.

Editorial du Hors-Série n°10 de la NRH

Edi­to­rial du Hors-Série n°10 de la NRH

La paix rêvée par les paci­fis­tes n’est pas pour demain et tout fami­lier de la lon­gue his­toi­re ne peut en être sur­pris. Le grand pré­his­to­rien Jean Gui­lai­ne nous expli­que ain­si que « la guer­re s’enracine dans les temps paléo­li­thi­ques ». « Mère de tou­te cho­se » selon Héra­cli­te, elle est omni­pré­sen­te à tou­tes les épo­ques dans l’ensemble des socié­tés humai­nes et com­man­de les gran­des rup­tu­res qui, de la conquê­te romai­ne au choc des cava­le­ries médié­va­les ou aux batailles du Grand Siè­cle, déter­mi­nent dura­ble­ment les des­ti­nées du mon­de. L’horreur des deux conflits mon­diaux de la pre­miè­re moi­tié du XXème siè­cle et l’avènement de l’ère nucléai­re qui a conclu le second ont per­mis d’imaginer que le « phé­no­mè­ne-guer­re » tel qu’a vou­lu l’analyser Gas­ton Bou­thoul, le fon­da­teur de la « polé­mo­lo­gie », allait être enfin com­pris et maî­tri­sé et que, selon la for­mu­le célè­bre de Ray­mond Aron, la paix allait cer­tes demeu­rer « impro­ba­ble » mais que la guer­re était en tout cas deve­nue  « impos­si­ble ». Un juge­ment per­ti­nent en plei­ne guer­re froi­de, quand s’accumulaient dans les deux camps domi­nant la pla­nè­te les arse­naux de l’apocalypse, mais lar­ge­ment obso­lè­te aujourd’hui, en un temps où de nou­vel­les mena­ces se pré­ci­sent, alors que s’additionnent les dés­équi­li­bres éco­no­mi­ques et démo­gra­phi­ques, alors que la « mon­dia­li­sa­tion » pré­sen­tée com­me un hori­zon indé­pas­sa­ble – on nous déjà fait le coup avec les « len­de­mains qui chan­tent » chers à nos com­mu­nis­tes d’avant-hier – révè­le régu­liè­re­ment ses effets catas­tro­phi­ques.

Au moment où l’Europe, anes­thé­siée par de « éli­tes » aus­si aveu­gles qu’incapables, appa­rait com­me « l’homme mala­de » d’un mon­de en plei­ne muta­tion, il devient urgent de pren­dre en comp­te les dan­gers qui s’accumulent et de se doter des moyens néces­sai­res pour y fai­re face. Il est dans l’Histoire des moments déci­sifs qui impo­sent des choix luci­des et cou­ra­geux, fau­te de quoi l’hypothèse du pire se trans­for­me vite en cer­ti­tu­de.

Phi­lip­pe Conrad
Direc­teur de La Nou­vel­le revue d’histoire (NRH)
Pré­si­dent de l’Institut Ilia­de

Edi­to­rial du Hors-Série n°10 de la NRH, L’Eternel retour de la guer­re, prin­temps-été 2015, dis­po­ni­ble en kios­que et sur abon­ne­ment : 88, ave­nue des Ter­nes – 75017 Paris