Ungern, le Baron fou

Ungern, le Baron fou

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Une étude publiée naguère sur un roman du regretté Jean Mabire, par l’écrivain Christopher Gérard.

Ungern, le baron fou est le pre­mier livre de Jean Mabi­re que j’ai lu, dans une méchan­te édi­tion de poche ornée d’une cou­ver­tu­re oran­ge légè­re­ment kit­sch. J’avais alors sei­ze ans et me pas­sion­nais pour le tra­gi­que des­tin des Armées blan­ches. Le roman débu­te par une scè­ne de cha­ma­nis­me, plu­tôt exo­ti­que pour le lycéen à la tête far­cie de tex­tes clas­si­ques, amou­reux d’une Hel­la­de mar­mo­réen­ne et à mil­le lieues des sor­ti­lè­ges bou­ria­tes. Bien plus, la bru­ta­li­té sans com­plexe du tex­te sédui­sit le jeu­ne lec­teur, habi­tué à des écri­vains plus poli­cés. Sur­tout, l’histoire incroya­ble de ce jun­ker bal­te, des­cen­dant d’un Teu­to­ni­que tué à Tan­nen­berg, géné­ral rus­se et prin­ce mon­gol, pro­phè­te du réveil de l’Asie jau­ne, qui, en sou­ve­nir des Dieux païens de sa Bal­ti­que nata­le, “ordon­na de fixer au fron­ton de cha­que isba des têtes de che­vaux ou de dra­gons en bois décou­pés”, ce héros cor­né­lien que Mabi­re res­sus­ci­tait à coups de knout, me fas­ci­na d’emblée.[2] L’anachronisme total du per­son­na­ge ne pou­vait que plai­re à un ado­les­cent peu séduit — euphé­mis­me — par le gau­chis­me inver­té­bré carac­té­ris­ti­que des années 70. Quel­le bouf­fée d’oxygène que le récit de cet­te che­vau­chée, en plei­ne tour­men­te révo­lu­tion­nai­re, d’un offi­cier per­du qui vou­lut oppo­ser au maté­ria­lis­me dia­lec­ti­que et à la dic­ta­tu­re du pro­lé­ta­riat le règne du Boud­dha vivant et les tech­ni­ques archaï­ques de l’extase !

Ungern, le baron fou

Ungern, le baron fou

L’ouvrage est dédié à un cer­tain Olier Mor­drel, dont j’ignorais tout à l’époque, et cite le Jour­nal d’un déli­cat, livre d’un auteur peu lu dans les athé­nées bruxel­lois d’alors, un mau­dit dont mon père m’avait dit du bien, Drieu la Rochel­le : “Les grands conqué­rants sont de grands conquis. Ils sont empor­tés par ce besoin d’action qui main­te­nant dévo­re les hom­mes. Et ce besoin d’action empê­tré dans la poli­ti­que n’est qu’un pre­mier degré. Le second degré, plus com­plet, sera donc reli­gieux.” Com­me par une heu­reu­se coïn­ci­den­ce, je décou­vris, vers la même épo­que, Rêveu­se bour­geoi­sie dans la biblio­thè­que pater­nel­le, on peut donc dire que c’est grâ­ce à Mabi­re que je fis connais­san­ce avec ce Drieu qu’il affir­mait “par­mi nous”. Deux ans plus tard, foui­nant dans l’immense librai­rie Pau­li de la rue Raven­stein – une caver­ne aux tré­sors com­me on n’en trou­ve plus –, je mis la main sur son essai, publié en 1963. L’ouvrant, je tom­bai sur une cita­tion des Upa­ni­shads qui cla­quait com­me une nagaï­ka cosa­que : “Qui ne croit pas, ne pen­se pas” [3].

Cet­te for­mu­le lapi­dai­re défi­nit tout l’esprit de Mabi­re, et en fait tou­te sa vie, com­me j’ai pu le com­pren­dre en le fré­quen­tant. A lire cer­tai­nes lignes du roman, l’étudiant gavé de posi­ti­vis­me athée sur­sau­tait, agréa­ble­ment secoué. Ain­si : “Super­sti­tion, tu es sages­se”. Ou “L’aigle soli­tai­re, lui, est païen. Pas besoin de sec­te pour retrou­ver la com­mu­nion avec les for­ces de la natu­re”. Et aus­si “S’il y a un Dieu, il est sur la ter­re et non dans le ciel. Il est en nous et non hors de nous. Les Japo­nais savent cela mieux que moi. C’est ici, en Mon­go­lie que vont se ren­con­trer et se recon­naî­tre l’Extrême-Orient et l’Extrême-Occident, sous le signe du soleil”. Que par des­sus le mar­ché Mabi­re citât Héra­cli­te – pole­mos pan­tôn men patèr esti, pan­tôn de basi­leus [5] – m’enchantait : ce drô­le de Nor­mand, qui annon­çait un roman inti­tu­lé La Lan­de des Païens, avait des fré­quen­ta­tions vrai­ment sin­gu­liè­res ! Plus tard, j’ai lu d’autres titres de Mabi­re : ses remar­qua­bles chro­ni­ques lit­té­rai­res, la réédi­tion de sa bel­le revue Viking aux édi­tions du Veilleur de proue, son essai sur Thu­lé [6].

Reve­nons à nos Bou­ria­tes, que Mabi­re dépeint avec brio dans son roman, l’occasion pour lui d’illustrer un thè­me aus­si essen­tiel que le Paga­nis­me : Ungern était l’adepte d’un Boud­dhis­me mâti­né de cha­ma­nis­me et le roman­cier lui fait allu­mer de grands feux sol­sti­ciaux, ceux-là mêmes que l’écrivain sus­ci­te un peu par­tout sur son pas­sa­ge depuis un demi-siè­cle. Mar­qué par l’anticléricalisme fami­lial, j’aimais que Mabi­re pré­fé­rât les cha­ma­nes aux lamas, et j’appréciais son exal­ta­tion d’un savoir sen­suel : “Savoir. Pour qui sait, tout s’explique. Les super­sti­tions des pay­sans esto­niens et les pro­ver­bes de mes cava­liers cosa­ques. Tout un mon­de qui sur­git de la ter­re. Je suis super­sti­tieux par­ce que j’essaye de retrou­ver les for­ces obs­cu­res de la natu­re. Je sais que je fais par­tie du mon­de et que ma volon­té est la même que cel­le des fleurs qui finis­sent par triom­pher de l’hiver gla­cé. Je vois des signes par­tout : dans le vol des oiseaux et la for­me des nua­ges, dans la mous­se humi­de, dans l’eau crou­pis­san­te, dans les pier­res aux for­mes étran­ges. Le mys­tè­re est visi­ble. Il nous entou­re. Je suis fort de tou­te la for­ce du mon­de”. Quel­le rup­tu­re avec le maté­ria­lis­me gros­sier et l’évangélisme miè­vre de mes contem­po­rains, calo­tins ou mécréants !

L’autre thè­me est celui de l’Eurasie. C’est chez Mabi­re que je décou­vris en effet une thé­ma­ti­que très peu étu­diée à l’Ouest : le sou­ve­nir de la Hor­de d’or, la réha­bi­li­ta­tion de Gen­gis Khan et l’idée tou­ra­nien­ne. Ecou­tons le Jour­nal apo­cry­phe d’Ungern, ima­gi­né par Mabi­re : “L’Europe et l’Asie ont été fécon­dées par la même lumiè­re du Nord. Le Chris­tia­nis­me et le Boud­dhis­me ne sont que des mas­ques”. Ce débat avait fait rage dans les cer­cles de l’émigration rus­se et conti­nuait de pas­sion­ner quel­ques cher­cheurs sovié­ti­ques, mais en Euro­pe, plus per­son­ne chez les “krem­li­no­lo­gues” ne s’y inté­res­sait vrai­ment. Qu’un auto­no­mis­te nor­mand, chan­tre des patries char­nel­les et des hau­tes éco­les popu­lai­res, ait réin­tro­duit l’eurasisme dans le domai­ne fran­co­pho­ne méri­te d’être sou­li­gné [7]. Quel­ques années plus tard, alors que je pour­sui­vais en dilet­tan­te mes recher­ches sur l’émigration rus­se, je tom­bai sur une remar­qua­ble revue inti­tu­lée L’Autre Euro­pe, publiée par L’Age d’Homme, mon futur édi­teur [8]. Le numé­ro 7/8 de 1985 publiait une tra­duc­tion d’un célè­bre poè­me d’Alexandre Blok, Les Scy­thes, rédi­gé le 30 jan­vier 1918. Jean Mabi­re, dont les lec­tu­res étaient — impar­fait de l’indicatif, que je tape la mort dans l’âme — immen­ses, avait-il lu Blok ? Je ne le sau­rai jamais, mais son gar­de blanc conver­ti au Paga­no-Boud­dhis­me par­le le même lan­ga­ge mes­sia­ni­que et hal­lu­ci­né que celui du poè­te révo­lu­tion­nai­re :

Vas­tes sont nos forêts. Nous y dis­pa­raî­trons
Aux yeux de l’Europe jolie
Et du fond des taillis à vos cris répon­drons
Du rire énor­me de l’Asie…
Pau­vres fous, mar­chez donc sur l’Oural et ses ombres !
Vous com­bat­trez sur notre sol :
Vos beaux engins d’acier souf­flant, cra­chant des nom­bres,
Contre les hor­des du Mon­gol. Mar­chez ! Mais main­te­nant seuls, nus, sans bou­clier.
Nous res­te­rons sous notre ten­te. Nous vous ver­rons mou­rir de loin, sans sour­ciller,
De nos petits yeux en aman­de.

Alexan­dre Blok (1880–1921) feint de confon­dre Scy­thes et Mon­gols pour mieux exal­ter l’élément tar­ta­re – archaï­que – de la Sain­te Rus­sie, pour mieux chan­ter la syn­thè­se eur­asien­ne et son refus des valeurs mar­chan­des. Entre les Rou­ges et les Noirs, Mabi­re rejoint son confrè­re rus­se par son chant rebel­le, irré­cu­pé­ra­ble.

Le rôle de l’autonomiste bre­ton Olier Mor­drel dans la genè­se de l’œuvre n’est “pas clair”, com­me dirait un flic de la pen­sée : n’est-ce pas cet acti­vis­te deux fois condam­né à mort qui offrit au jeu­ne dis­ci­ple deux romans, un sta­li­nien et un hit­lé­rien, consa­crés à Ungern Khan ? [9]

Enfin, reli­sant ce livre vingt-qua­tre ans après, une cho­se me frap­pe. De façon très curieu­se, on y décè­le entre les lignes un vieux mythe indo-euro­péen, illus­tré de l’Islande à l’Inde, celui du guer­rier impie [10]. Les épo­pées indo-euro­péen­nes pré­sen­tent en effet un même type de héros deve­nu néga­tif, un être som­brant dans la déme­su­re et ne res­pec­tant plus ni Dieux ni lois. Com­me si les des­tins vou­laient que, face à la mort qui s’avance, le héros cher aux Dieux dût per­dre leur pro­tec­tion par son aveu­gle­ment, par le non res­pect de règles invio­la­bles. Achil­le, César, Cuchu­lainn tom­bent ain­si, vic­ti­mes de leur aveu­gle­ment, ren­dus déments par les Dieux qui peu­vent ain­si les aban­don­ner à leur sort, tant est gran­de la puis­san­ce du Fatum auquel même les Immor­tels se sou­met­tent. Achil­le prie pour la défai­te des Achéens et la vic­toi­re de son enne­mi Hec­tor. César res­te sourd aux som­bres pré­sa­ges et mar­che, ivre de confian­ce, vers ses assas­sins. Le Viking Harald III de Nor­vè­ge fait assas­si­ner son rival Einar dans la sal­le même de son palais. Le thè­me du héros impie se retrou­ve du Cau­ca­se à l’Irlande, et même l’empereur Julien est dépeint par l’historien Ammien Mar­cel­lin com­me igno­rant les aver­tis­se­ments divins lors de sa cam­pa­gne d’Orient.

Le Ungern de Mabi­re peut aus­si être vu com­me un guer­rier deve­nu impie, puis­que, dans les der­niers temps, il est dépeint com­me négli­geant les pré­sa­ges funè­bres, tel que la mort de l’aigle du Kou­touk­tou ou l’assassinat d’Archipoff, le chef des Mon­gols. Ungern com­met lui-même des cri­mes inex­pia­bles : il mas­sa­cre de cha­me­liers inno­cents, défi­gu­re son uni­que méde­cin, se mon­tre scan­da­leu­se­ment vio­lent à l’égard de ses offi­ciers les plus fidè­les. Pareil à Julien qui, dans son déli­re, veut rejoin­dre l’Indus, Ungern rêve de gagner le Tibet à pied alors qu’autour de lui rôdent les chiens, pla­nent les vau­tours et se déchaî­ne l’orage. Etran­ge rémi­nis­cen­ce d’un anti­que arché­ty­pe indo-euro­péen auquel Jean Mabi­re redon­ne la vie. Etran­ge pres­cien­ce de l’artiste apte à met­tre ses intui­tions en for­me, fidè­le en cela aux Upa­ni­shads : qui ne croit pas ne pen­se pas.

Chris­to­pher Gérard, MMXVI

Notes

  1. Mon volu­me de poche ayant trou­vé refu­ge dans une biblio­thè­que amie, c’est l’exemplaire en grand for­mat de la pre­miè­re édi­tion que j’utilise, cel­le de la col­lec­tion Têtes brû­lées, diri­gée par Domi­ni­que Ven­ner : Jean Mabi­re, Ungern, le baron fou. La che­vau­chée du géné­ral-baron Roman Feo­do­ro­vit­ch von Ungern-Ster­berg du gol­fe de Fin­lan­de au désert de Gobi, Bal­land, Paris 1973. La dédi­ca­ce que Jean tra­ça d’une main fer­me le 6 juillet 2003, aux For­ges de Paim­pont, résu­me admi­ra­ble­ment les liens qui m’unissent à lui : “Pour CG, qui — com­me Ungern (et Drieu) — sait qu’il est plus impor­tant d’être fidè­le à une atti­tu­de qu’à des idées”. Réédi­té en 1987 sous le titre Ungern, le Dieu de la guer­re, aux éd. Art et His­toi­re d’Europe (Paris) avec un avant-pro­pos de l’auteur.
  2. Evo­quant Tan­nen­berg, un autre sou­ve­nir de lec­tu­re me revient : celui du sai­sis­sant comp­te-ren­du que fait Benoist-Méchin des funé­railles du Maré­chal Hin­den­burg le 7 août 1934, dans A l’épreuve du temps, 1905–1940, Jul­liard, Paris 1989. Com­me il le pré­ci­se dans la réédi­tion de 1987, Mabi­re voit en Benoist-Méchin l’un de ses maî­tres. Voir aus­si Fran­çois Maxen­ce, Jac­ques Benoist-Méchin. His­to­rien et témoin du Pro­che et Moyen Orient, Ed. Char­le­ma­gne, Bey­rou­th 1994.
  3. Jean Mabi­re, Drieu par­mi nous, La Table ron­de, Paris 1963. L’ouvrage est dédié à Phi­lip­pe Héduy, “en sou­ve­nir de Roger Nimier”.
  4. Coïn­ci­den­ce : mon père pos­sé­dait, en livre de poche, Les Samou­raï, œuvre d’Yves Bré­hé­ret… et d’un cer­tain Jean Mabi­re. Enco­re un bou­quin dévo­ré avec pas­sion et qui chan­gea subrep­ti­ce­ment de biblio­thè­que, pas­sant du salon à ma sou­pen­te.
  5. Héra­cli­te, frag­ment 129, éd. Conche, PUF, Paris 1986. “Le conflit est le père de tou­tes cho­ses, de tou­tes le roi”.
  6. Jean Mabi­re, Que lire ?, 7 volu­mes parus (récem­ment réédi­tés chez Dual­pha), qui repré­sen­tent sans dou­te le meilleur de l’œuvre mabi­rien­ne. Et, Thu­lé. Le soleil retrou­vé des Hyper­bo­réens, Robert Laf­font, Paris 1977. Dual­pha l’a éga­le­ment réédi­té (après une ver­sion luxueu­se des éd. Irmin­sul).
  7. Voir à ce sujet Mar­lè­ne Laruel­le, L’idéologie eur­asis­te rus­se, ou com­ment pen­ser l’empire, L’Harmattan, Paris 1999. Du même auteur, Mythe aryen et rêve impé­rial dans la Rus­sie du XIXe siè­cle, CNRS, 2005.
  8. L’Autre Euro­pe, revue diri­gée par Wla­di­mir Bere­lo­wit­ch et publiée par L’Age d’Homme. La tra­duc­tion des Scy­thes (1918) est due à Michel Thié­ry.
  9. Je lis aus­si, dans la réédi­tion de la saga d’Ungern par les édi­tions Art et his­toi­re d’Europe, qu’un mys­té­rieux Doc­teur Sorel, méde­cin mili­tai­re de son état, pous­sa Mabi­re à roman­cer le pre­mier jet du livre. Enco­re une ques­tion que je ne lui pose­rai jamais.
  10. Voir à ce sujet Fré­dé­ric Blai­ve, Impius Bel­la­tor. Le mythe indo-euro­péen du guer­rier impie, Ed. Kom, Arras 1996.

Voir aus­si : notre rubri­que « BDthè­que idéa­le : notre mon­de d’hier, d’aujourd’hui et de demain ».

Sour­ce : archaion.hautetfort.com, le 19 mai 2016. Cré­dit pho­to : DR.