« Situation de la France » et réveil des Européens : une dimension spirituelle

Saintlouis

« Situation de la France » et réveil des Européens : une dimension spirituelle

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Nous proposons à nos lecteurs cet article de Pierre Le Vigan pour le site Metamag, qui est une critique stimulante du dernier livre de Pierre Manent et interroge les conditions de notre confrontation à l’islam. Où apparaît l’urgente nécessité, pour les Européens, et parmi eux et au premier chef les Français, de s’affirmer comme tels. Ce qui suppose la reconstruction d’une armature spirituelle et morale pour « continuer l’histoire européenne ».

« Situation de la France », de Pierre Manent

« Situa­tion de la Fran­ce », de Pier­re Manent

Com­ment fai­re une pla­ce à l’immigration déjà pré­sen­te, et sur­tout l’immigration musul­ma­ne, en évi­tant « l’éviscération spi­ri­tuel­le », ou enco­re le grand rem­pla­ce­ment des âmes ache­vant le pro­ces­sus enga­gé avec le grand oubli des ori­gi­nes… euro­péen­nes de l’Europe ? Faut-il refu­ser le reli­gieux ? Faut-il le nier, ou le mini­mi­ser sys­té­ma­ti­que­ment ? Faut-il se conten­ter de répé­ter les man­tras de la laï­ci­té ? Pier­re Manent ne le croit pas. Il pen­se que ce qu’il faut met­tre face à l’islam, face au plein (un trop plein ?) de l’islam, ce ne peut être le creux, le vide de la laï­ci­té. Ce ne peut être que l’affirmation des ori­gi­nes prin­ci­pa­le­ment chré­tien­nes de l’Europe. (…)

De là, un livre plein d’interrogations mais aus­si fort de quel­ques convic­tions, écrits après les atten­tats de jan­vier 2015. C’est un livre contre le renon­ce­ment. Non pas le renon­ce­ment à lut­ter contre le ter­ro­ris­me – c’est là une affai­re de tech­ni­cien de la sécu­ri­té et de la poli­ce –, mais, plus fon­da­men­ta­le­ment, le renon­ce­ment à affir­mer ce que nous som­mes.

Qui sommes-nous ?

Nous som­mes les hom­mes d’un ter­ri­toi­re, l’Europe, et plus pré­ci­sé­ment l’Occident euro­péen, qui a effec­ti­ve­ment une his­toi­re sou­vent conflic­tuel­le avec l’islam, et qui est avant tout la ter­re d’une autre reli­gion, le chris­tia­nis­me, lui-même enchâs­sé dans un sup­port gré­co-romain, païen et poly­théis­te. L’erreur de l’analyse laï­que du fait reli­gieux est de croi­re que la reli­gion ne peut être qu’une affai­re indi­vi­duel­le. Ce n’est pas le cas ni avec le catho­li­cis­me, ni avec l’islam – voi­re moins enco­re. La véri­té, c’est que quand la IIIe Répu­bli­que a vou­lu arra­cher l’éducation à l’Eglise catho­li­que, c’est par­ce que le chris­tia­nis­me lui-même était à l’origine de l’idée de laï­ci­té, et ce fut pour sub­sti­tuer à la mora­le chré­tien­ne une mora­le laï­que qui était exac­te­ment la même, et, on l’oublie aujourd’hui, qui était une reli­gion de la patrie. La laï­ci­té d’alors consis­tait à appren­dre l’amour des scien­ces et l’amour de la patrie.

La laï­ci­té d’aujourd’hui est tout autre. C’est un grand évi­de­ment : il s’agit d’extirper tout ce qui est foi. C’est le grand évi­te­ment du sacré. L’éducation laï­que pré­pa­re les enfants à « être les socié­tai­res d’une socié­té sans for­me où les reli­gions se dis­sou­draient com­me le res­te », écrit Pier­re Manent. Nous oscil­lons alors, en matiè­re de rela­tions avec les musul­mans, entre une exi­gen­ce d’invisibilité et une tolé­ran­ce à tout sous le nom de « res­pect des croyan­ces ». Or, si cacher son visa­ge ne peut être tolé­ré car le pro­pre des rela­tions humai­nes, c’est de voir le visa­ge de l’autre et de pou­voir se fai­re signe, un tis­su sur les che­veux ne pose pas plus de pro­blè­me que d’arborer une cas­quet­te de pseu­do joueur amé­ri­cain de bas­ket – ce qui ne tom­be pas sous le coup de la répro­ba­tion géné­ra­le. Dans le même temps, le res­pect des croyan­ces, s’il n’implique pas l’invisibilité de ceux qui croient, ne peut légi­ti­mer aucu­ne res­tric­tion à la liber­té d’expression. Il ne sau­rait y avoir, en fait, de « res­pect des croyan­ces » – les croyan­ces New Âge sont-elles intel­lec­tuel­le­ment res­pec­ta­bles ? –, mais, à pro­pre­ment par­ler, de res­pect de ceux qui croient. Enco­re faut-il que la liber­té d’expression soit vala­ble pour tous (…).

Pier­re Manent le dit jus­te­ment : nous ne sau­rions nous atta­cher étroi­te­ment à « une thè­se savan­te qui pré­ten­drait déter­mi­ner l’identité de l’Europe ». Cela ne veut pas dire que l’on peut fai­re des Euro­péens de n’importe qui dans n’importe quel­les condi­tions. Il faut, dit jus­te­ment Pier­re Manent, une com­mu­nau­té d’expérience. Il faut aus­si indi­quer clai­re­ment quel est notre modè­le poli­ti­que. L’Europe n’a pas choi­si le césa­ro-papis­me. Elle a choi­si le modè­le des nations. Dans une reli­gion sans pape com­me l’islam, la fusion des pou­voirs spi­ri­tuel et césa­rien peut être une ten­ta­tion. Ce n’est pas la voie euro­péen­ne. C’est pour­quoi les Euro­péens doi­vent dire clai­re­ment ce que nous savons : spi­ri­tuel­le­ment, l’Europe n’est pas vide. Ce n’est pas un réci­pient. En Euro­pe, le prin­ci­pe d’alliance avec le Très-Haut n’est pas la même cho­se que le prin­ci­pe d’obéissance à Dieu dans l’islam. Mais cela pose aus­si la ques­tion de l’Europe de Bruxel­les : c’est l’Europe d’un nou­veau papis­me « droits de l’hommiste » et césa­rien à sa maniè­re insi­dieu­se. Les nou­veaux prê­tres de la reli­gion des droits de l’homme sont aus­si les prê­tres de la reli­gion du Mar­ché, du Capi­tal et de l’indifférenciation géné­ra­li­sée des hom­mes. Ils impo­sent aux Euro­péens un rem­pla­ce­ment de peu­ple qui ne peut qu’aboutir – et c’est déjà en cours – à des catas­tro­phes humai­nes et civi­li­sa­tion­nel­les.

Que voulons-nous ?

« Que vou­lons-nous fai­re en poli­ti­que si nous som­mes inca­pa­bles de défi­nir notre com­mu­nau­té d’appartenance et d’action poli­ti­que ? » Com­ment pou­vons-nous être res­pec­tés en tant qu’Européens non musul­mans (chré­tiens ou pas, athées ou agnos­ti­ques) si nous ne som­mes, en Euro­pe, que les tenan­ciers d’un lieu de l’extension illi­mi­tée des droits de la « par­ti­cu­la­ri­té indi­vi­duel­le » ? Du fait de la conjonc­tion de la laï­ci­té (dans sa ver­sion laï­cis­te) et du culte de la diver­si­té, on ne nom­me que les musul­mans. On ne dit pas ce que sont les non musul­mans. « Tu n’es pas musul­man ? Tu n’es pas juif ? Alors, tu n’es rien ? » Or, les non musul­mans (et non juifs) sont quel­que cho­se. Ils sont tout d’abord Euro­péens. Ils sont aus­si chré­tiens de civi­li­sa­tion, même s’ils ne le sont pas (ou plus) for­cé­ment de foi. Les musul­mans eux-mêmes ne s’y trom­pent guè­re. On peut ain­si dire qu’un musul­man inté­gré, c’est un musul­man qui res­pec­te les droits et devoirs de la répu­bli­que c’est-à-dire une indif­fé­ren­ce polie, tan­dis qu’un musul­man assi­mi­lé, ce n’est pas un musul­man dépouillé de sa cultu­re, mais c’est un musul­man qui vous sou­hai­te « joyeux Noël » (et non pas « joyeu­ses fêtes »), c’est-à-dire qui a com­pris qui vous êtes, même si vous n’avez pas la foi, et qui vous res­pec­te en tant que tel, en tant que mem­bre d’une cer­tai­ne civi­li­sa­tion (un musul­man qui res­pec­te­ra en vous le mem­bre de la « patrie des droits de l’homme », cela n’existe tout sim­ple­ment pas pour la rai­son assez esti­ma­ble que les musul­mans ne sont pas naïfs). Ces réa­li­tés des per­cep­tions socia­les, d’un côté et de l’autre, du côté chré­tien et musul­man, nos gou­ver­nants veu­lent les amen­der car elles ne sont pas confor­mes à la doxa domi­nan­te. A-t-on vu dans l’histoire tota­li­ta­ris­me plus insi­dieux que le nôtre, fouillant à ce point les conscien­ces ? Face aux droits de l’homme sans raci­ne, face aux droits de l’homme « sans qua­li­té » (Robert Musil), dési­den­ti­fié (Alain Fin­kiel­kraut), et « sans gra­vi­té » (Char­les Mel­man), face à l’homme occi­den­tal qui ne prend rien au sérieux, face à l’homme post­mo­der­ne rica­nant et rigo­lard, l’homo canal + ou « Homo comi­cus » (Fran­çois L’Yvonnet), il se pro­duit une isla­mi­sa­tion ram­pan­te et rapi­de car le désir va du côté de ceux qui croient en quel­que cho­se.

Pier­re Manent a cer­tai­ne­ment rai­son de dire que nous devrions exi­ger des musul­mans fran­çais qu’ils rom­pent les liens avec les puis­san­ces étran­gè­res qui les finan­cent, pour fai­re vivre un islam vrai­ment de Fran­ce. Tout cela sup­po­se tou­te­fois de sor­tir d’une indif­fé­ren­ce réci­pro­que. Cela sup­po­se de ne pas seule­ment deman­der aux musul­mans – et à cha­cun d’entre nous – d’adhérer aux « valeurs de la répu­bli­que », qui ne coû­tent rien et n’engagent à rien, si ce n’est à payer ses contra­ven­tions et ses impôts. Cela sup­po­se de sor­tir des incan­ta­tions laï­cis­tes. La laï­ci­té est un dis­po­si­tif, uti­le du res­te, mais ce n’est pas un site. Le site, c’est la nation fran­çai­se, c’est une nation d’Europe au milieu d’autres nations d’Europe.

Face à l’immigration et à l’islam : sortir de notre « dormition »

De Louis Mas­si­gnon au père Michel Lelong en pas­sant par Maxi­me Rodin­son et Jac­ques Benoist-Méchin, il y a tou­te une tra­di­tion d’intérêt d’intellectuels fran­çais pour l’islam. Cet­te tra­di­tion n’intéresse plus un seul ins­tant nos pseu­do-éli­tes et hom­mes poli­ti­ques. En désta­bi­li­sant les régi­mes ara­bes laïcs, qui ne l’étaient d’ailleurs pas au sens euro­péen du ter­me (Irak, Libye, Syrie, …) mais en un autre sens, nos gou­ver­nants sont pour­tant co-res­pon­sa­bles de la mort de mil­lions de musul­mans. Ils sont aus­si res­pon­sa­bles d’une aggra­va­tion des flux migra­toi­res dont souf­fre l’Europe et qui, pour autant, ne sont pas une solu­tion sai­ne pour les immi­grants et moins enco­re pour leurs pays d’origine. Cet­te désta­bi­li­sa­tion des pays de l’Orient se retour­ne contre nos peu­ples, ici, en Euro­pe, et ce ne sont pas des musul­mans laïcs qui posent des bom­bes, mais des isla­mis­tes radi­caux ultra-reli­gieux, bien que par­fai­te­ment conta­mi­nés par les aspects les plus extrê­mes de l’hypermodernité. Ce sont des reli­gieux sans cultu­re, fra­cas­sant notre laï­cis­me sans cultu­re.

Fati­gués d’être eux-mêmes et même d’être quel­que cho­se, les Euro­péens cher­chent à se don­ner le repos en enle­vant tou­tes les bar­riè­res : entre peu­ples, entre sexes, entre éco­no­mie. C’est la ten­ta­tion du grand repos de la mort. Nous ne vou­lons plus « conti­nuer l’histoire euro­péen­ne », remar­que Pier­re Manent. Fai­re son his­toi­re, c’est effec­ti­ve­ment fati­gant. Mais il ne tient pas à nous de ne plus être per­çu com­me Euro­péens. Nous vou­lons le grand repos et la liber­té. Nous aurons la fati­gue et l’esclavage. Le cou­ra­ge sau­ve au moins l’honneur. Bien sou­vent, il sau­ve même un peu plus que cela. C’est pour cela qu’un Zem­mour écrit des livres.

Dans le long tra­vail de recons­truc­tion d’une arma­tu­re spi­ri­tuel­le et mora­le, il fau­dra cer­tai­ne­ment deman­der, note Pier­re Manent, aux musul­mans fran­çais de se sépa­rer de l’oumma, et de recon­naî­tre la Fran­ce com­me la pre­miè­re de leur com­mu­nau­té d’appartenance. Il fau­drait dire : fai­re pas­ser l’oumma après l’appartenance à la com­mu­nau­té natio­na­le fran­çai­se. Il fau­dra aus­si rap­pe­ler à cha­cun que l’Europe n’est pas le lieu abs­trait des droits de l’homme cou­pé du citoyen mais la ter­re d’une lon­gue civi­li­sa­tion. L’Europe n’est cer­tes pas immua­ble, mais elle n’est nul­le­ment pour autant une coquille vide. Jac­ques Benoist-Méchin, pré­sen­tant des let­tres de sol­dats de la Gran­de Guer­re, défi­nis­sait notre tâche com­me cel­le « de sti­mu­ler la genè­se d’un natio­na­lis­me nou­veau, plus lar­ge et plus luci­de que le bel­li­cis­me tra­di­tion­nel », qui pré­ser­ve­rait « la vita­li­té de la Fran­ce, au regard des autres nations ; la vita­li­té de l’Europe au regard des autres civi­li­sa­tions ».

Pier­re Le Vigan

Pier­re Manent, Situa­tion de la Fran­ce, Des­clée de Brou­wer, 176 pages, 15,90 €. A com­man­der à : europa-diffusion.com

Cet arti­cle a été mis en ligne le 06/10/2015 sur Meta­mag, « le maga­zi­ne de l’esprit cri­ti­que » : metamag.fr. Cré­dit pho­to : meu­nierd / Shutterstock.com