Robert Steuckers : « La démarche spirituelle de Jünger trouve son salut dans l’écriture et dans les voyages »

Junger

Robert Steuckers : « La démarche spirituelle de Jünger trouve son salut dans l’écriture et dans les voyages »

Imprimer en PDF

Robert Steuckers est l’auteur d’un ouvrage de référence, La Révolution conservatrice allemande (2014), qui compile biographies et textes choisis de ce grand mouvement intellectuel dont il est un spécialiste reconnu. Il est aujourd’hui à la tête du mouvement Synergies européennes après avoir quitté le GRECE en 1993. Le web magazine PHILITT l’a interrogé sur une figure emblématique de la Révolution conservatrice allemande, Ernst Jünger, ainsi que sur un personnage moins connu du grand public, Armin Mohler, grand théoricien de la Révolution conservatrice.


PHILITT : Vous dis­tin­guez plu­sieurs cou­rants au sein de la Révo­lu­tion conser­va­trice alle­mande. Auquel Ernst Jün­ger appar­tient-il ?

Robert Steuckers

Robert Steu­ckers

Robert Steu­ckers : Ernst Jün­ger appar­tient, c’est sûr, au filon natio­nal-révo­lu­tion­naire de la « Révo­lu­tion conser­va­trice », qua­si­ment dès le départ. C’est un cou­rant for­cé­ment plus révo­lu­tion­naire que conser­va­teur. Pour quelles rai­sons ini­tiales Ernst Jün­ger a-t-il bas­cu­lé dans ce natio­na­lisme révo­lu­tion­naire plu­tôt que dans une autre caté­go­rie de la Révo­lu­tion conser­va­trice ? Comme pour beau­coup de ses homo­logues, la lec­ture de Nietzsche, avant 1914, quand il était encore ado­les­cent, a été déter­mi­nante. Il faut tout de même pré­ci­ser que Nietzsche, à cette époque-là, est lu sur­tout par les franges les plus contes­ta­trices des gauches alle­mandes et par la bohème lit­té­raire. Il règne dans ces milieux un anar­chisme joyeux et moqueur qui arrache les masques des bien-pen­sants, dénonce les hypo­cri­sies et fus­tige le mora­lisme. Cet état d’esprit déborde dans le mou­ve­ment de jeu­nesse Wan­der­vo­gel, auquel par­ti­cipe Ernst Jün­ger en 1911–1912. La décou­verte de Nietzsche a lais­sé peu de traces écrites dans l’œuvre de Jün­ger. Entre son retour de la Légion Étran­gère et son enga­ge­ment dans l’armée impé­riale alle­mande en 1914, nous dis­po­sons de peu de notes per­son­nelles, de lettres adres­sées à ses parents ou à ses amis. Son bio­graphe Hei­mo Schwilk note sim­ple­ment qu’Ernst Jün­ger a lu La Volon­té de puis­sance et La Nais­sance de la tra­gé­die. On peut en déduire que l’adolescent hérite de cette lec­ture une atti­tude de rebelle. Aucun ordre éta­bli ne trouve grâce à ses yeux. Comme bon nombre de ses contem­po­rains de la Belle Époque, où l’on s’ennuie ferme, il rejette tout ce qui est figé. C’est donc essen­tiel­le­ment le Nietzsche que l’on a appe­lé « cri­tique » et « démas­quant » qui trans­forme Ernst Jün­ger à 18 ans. Il faut pen­ser dan­ge­reu­se­ment, selon les injonc­tions du soli­taire de Sils-Maria. Il faut aus­si une réno­va­tion totale, expé­ri­men­ter un vécu incan­des­cent dans des com­mu­nau­tés d’extase dio­ny­siaque. Ce vécu ardent, la guerre le lui offri­ra. Le cata­clysme libère de l’ennui, des répé­ti­tions sté­riles, du ron­ron ânon­né par les éta­blis­se­ment d’enseignement. L’expérience de la guerre, avec la confron­ta­tion quo­ti­dienne à l’« élé­men­taire » (la boue, les rats, le feu, le froid, les bles­sures…) achève de rui­ner tous les réflexes fri­leux qu’un enfant de bonne famille de la Belle Époque pou­vait encore rece­ler en son for inté­rieur.

D’où vient alors le natio­na­lisme de Jün­ger ?

Ce qui fait de Jün­ger un « natio­na­liste » dans les années 1920, c’est la lec­ture de Mau­rice Bar­rès. Pour­quoi ? Avant la Grande Guerre, on était conser­va­teur, mais non révo­lu­tion­naire ! Désor­mais, avec le mythe du sang, chan­té par Bar­rès, on devient un révo­lu­tion­naire natio­na­liste. Le vocable, plu­tôt nou­veau aux débuts de la répu­blique de Wei­mar, indique une radi­ca­li­sa­tion poli­tique et esthé­tique qui rompt avec les droites conven­tion­nelles. L’Allemagne, entre 1918 et 1923, est dans la même situa­tion désas­treuse que la France après 1871. Le modèle revan­chiste bar­ré­sien est donc trans­po­sable dans l’Allemagne vain­cue et humi­liée. Ensuite, peu enclin à accep­ter un tra­vail poli­tique conven­tion­nel, Jün­ger est séduit, comme Bar­rès avant lui, par le géné­ral Bou­lan­ger, l’homme qui, écrit-il, « ouvre éner­gi­que­ment la fenêtre, jette dehors les bavards et laisse entrer l’air pur ». Chez Bar­rès, Ernst Jün­ger ne retrouve pas seule­ment les clefs d’une méta­po­li­tique de la revanche ou d’un idéal de puri­fi­ca­tion vio­lente de la vie poli­tique, façon Bou­lan­ger. Il y a der­rière cette récep­tion de Bar­rès une dimen­sion mys­tique, concen­trée dans un ouvrage qu’Ernst Jün­ger avait déjà lu au lycée : Du sang, de la volup­té et de la mort. Il en retient la néces­si­té d’une ivresse orgiaque, qui ne craint pas le sang, dans toute démarche poli­tique saine, c’est-à-dire dans le contexte de l’époque, de toute démarche poli­tique non libé­rale, non bour­geoise.

Le camp natio­nal-révo­lu­tion­naire, au sein de la Révo­lu­tion conser­va­trice, est donc pour l’essentiel un camp de jeunes anciens com­bat­tants, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment influen­cés par Nietzsche et par Bar­rès (sou­vent via l’interprétation qu’en don­nait Jün­ger). Camp qui sou­hai­te­rait bien, si l’occasion se pré­sen­tait, faire un coup à la façon du géné­ral Bou­lan­ger, cette fois avec le corps franc du capi­taine Ehrhardt.

À par­tir de La Paix, essai publié en 1946, son oeuvre semble prendre un tour­nant indi­vi­dua­liste, peut-être plus spi­ri­tuel. Faut-il y voir une rup­ture avec la Révo­lu­tion conser­va­trice ?

Friedrich Georg Jünger, frère d’Ernst

Frie­drich Georg Jün­ger, frère d’Ernst

Je pense que le tour­nant « indi­vi­dua­liste », comme vous le dites, et le tro­pisme spi­ri­tuel et tra­di­tio­na­liste s’opèrent subrep­ti­ce­ment dès que la période poli­tique très effer­ves­cente, qui va de 1918 à 1926, cesse d’animer la scène poli­tique alle­mande. Les trai­tés de Locar­no et de Ber­lin apportent un apai­se­ment en Europe et l’Allemagne signe des trai­tés plus ou moins satis­fai­sants avec ses voi­sins de l’Ouest et de l’Est. On ne peut plus par­ler d’une période révo­lu­tion­naire en Europe, où tout aurait été pos­sible, comme une bol­ché­vi­sa­tion natio­nale de l’Atlantique au Paci­fique. Les rêves des révo­lu­tion­naires bar­ré­siens et futu­ristes ne sont plus pos­sibles. L’effervescence bol­che­vique, elle aus­si, s’estompe et l’URSS tente de se sta­bi­li­ser. Jün­ger fait ses pre­miers voyages, quitte l’Allemagne, muni d’une bourse d’études, pour étu­dier la faune marine à Naples. La ren­contre avec la Médi­ter­ra­née est impor­tante : ses pay­sages apaisent le sol­dat nor­dique reve­nu des Enfers de Flandre et de Picar­die. Les trai­tés et le séjour à Naples n’ont certes pas inter­rom­pu les acti­vi­tés édi­to­riales d’Ernst Jün­ger et de son frère Frie­drich Georg. Ils par­ti­cipent tous deux aux revues les plus auda­cieuses de la petite sphère natio­na­liste, natio­nale-révo­lu­tion­naire ou natio­nale-bol­che­vique. Ils sont rétifs aux avances de Goeb­bels, Hit­ler ou Hess : sur­tout parce que les deux frères demeurent « bou­lan­gistes ». Ils ne veulent pas par­ti­ci­per à des car­na­vals poli­tiques, fussent-ils pla­cés sous le signe d’un natio­na­lisme né de la guerre et refu­sant les impli­ca­tions du Trai­té de Ver­sailles. Dès l’avènement du natio­nal-socia­lisme au pou­voir en 1933, le retrait des frères Jün­ger s’accentue. Ernst Jün­ger renonce à toute posi­tion dans les aca­dé­mies lit­té­raires mises au pas par le nou­veau régime. Sié­ger dans ces aca­dé­mies contrô­lées mène­rait à un ron­ron sté­rile qu’un nietz­schéen, même quié­tiste, ne pour­rait admettre. C’est aus­si l’époque du pre­mier repli en zone rurale, à Kir­ch­horst en Basse-Saxe, dans la région de Hanovre, ber­ceau de sa famille pater­nelle. Puis quelques voyages en pays médi­ter­ra­néens et, enfin, les séjours pari­siens sous l’uniforme de l’armée d’occupation.

Est-ce un Jün­ger vieillis­sant qui s’exprime davan­tage dans ce registre indi­vi­dua­liste ?

L’abandon des posi­tions tran­chées des années 1918–1933 pro­vient certes de l’âge : Ernst Jün­ger a 50 ans quand le IIIe Reich s’effondre dans l’horreur. Il vient aus­si du choc ter­rible que fut la mort au com­bat de son fils Erns­tel dans les car­rières de marbre de Car­rare en Ita­lie. Au moment d’écrire La Paix, Ernst Jün­ger, amer comme la plu­part de ses com­pa­triotes au moment de la défaite, constate : « Après une défaite pareille, on ne se relève pas comme on a pu se rele­ver après Iéna ou Sedan. Une défaite de cette ampleur signi­fie un tour­nant dans la vie de tout peuple qui la subit ; dans cette phase de tran­si­tion non seule­ment d’innombrables êtres humains dis­pa­raissent mais aus­si et sur­tout beau­coup de choses qui nous mou­vaient au plus pro­fond de nous-mêmes. » Contrai­re­ment aux guerres pré­cé­dentes, la Seconde Guerre mon­diale a por­té la puis­sance de des­truc­tion des bel­li­gé­rants à son paroxysme, à des dimen­sions qu’Ernst Jün­ger qua­li­fie de « cos­miques », sur­tout après l’atomisation des villes japo­naises d’Hiroshima et de Naga­sa­ki. Notre auteur prend conscience que cette déme­sure des­truc­trice n’est plus appré­hen­dable par les caté­go­ries poli­tiques usuelles : de ce fait, nous entrons dans l’ère de la post­his­toire. La défaite du IIIe Reich et la vic­toire des alliés (anglo-saxons et sovié­tiques) ont ren­du impos­sible la pour­suite des tra­jec­toires his­to­riques héri­tées du pas­sé. Les moyens tech­niques de don­ner la mort en masse, de détruire des villes entières en quelques minutes sinon en quelques secondes prouvent que la civi­li­sa­tion moderne, écrit le bio­graphe Schwilk, « tend irré­mé­dia­ble­ment à détruire tout ce qui relève de l’autochtonité, des tra­di­tions, des faits de vie orga­niques ». C’est l’âge post­his­to­rique des « poly­tech­ni­ciens de la puis­sance » qui com­mencent par­tout, et sur­tout dans l’Europe rava­gée, à for­ma­ter le monde selon leurs cri­tères.

L’ouvrage de Robert Steuckers, une référence

L’ouvrage de Robert Steu­ckers, une réfé­rence

Le 22 sep­tembre 1945, rap­pelle Schwilk, Ernst Jün­ger écrit dans son jour­nal : « Ils ne connaissent ni les mythes grecs ni l’éthique chré­tienne ni les mora­listes fran­çais ni la méta­phy­sique alle­mande ni la poé­sie de tous les poètes du monde. Devant la vraie vie, ils ne sont que des nains. Mais ce sont des Goliaths tech­ni­ciens – donc des géants dans toute œuvre de des­truc­tion, où se dis­si­mule fina­le­ment leur mis­sion, qu’ils ignorent en tant que telle. Ils sont d’une clar­té et d’une pré­ci­sion inha­bi­tuelles dans tout ce qui est méca­nique. Ils sont dérou­tés, rabou­gris, noyés dans tout ce qui est beau­té et amour. Ils sont titans et cyclopes, esprits de l’obscurité, néga­teurs et enne­mis de toutes forces créa­trices. Eux qui peuvent réduire à rien des mil­lions d’années (de cris­tal­li­sa­tion orga­nique, ndt) par quelques maigres efforts, sans lais­ser aucune œuvre der­rière eux qui puisse éga­ler le moindre brin d’herbe, le moindre grain de blé, la plus modeste aile de mous­tique. Ils sont loin des poèmes, du vin, du rêve, des jeux, empê­trés sans espoir dans des doc­trines fal­la­cieuses, énon­cées à la façon des ins­ti­tu­teurs pré­ten­tieux. Néan­moins, ils ont leur mis­sion à accom­plir. »

Ce sont là les mots d’un homme désa­bu­sé…

Ce sont ces sen­ti­ments-là qu’Ernst Jün­ger veut com­mu­ni­quer à ses lec­teurs immé­dia­te­ment après 1945. Schwilk, de loin, à mes yeux, le meilleur bio­graphe d’Ernst Jün­ger, explique le sens du glis­se­ment qui s’opère dans l’esprit de notre auteur : tous sont cou­pables dans cette deuxième guerre mon­diale qui fut « la pre­mière œuvre col­lec­tive de l’humanité ». Et une œuvre de des­truc­tion ! Les pro­jets poli­tiques ne pour­ront plus être « natio­naux », réduits aux seules nations de petites ou moyennes dimen­sions. Il faut, pense Jün­ger tout de suite après la guerre, faire une Europe, où tous les peuples prennent conscience que la guerre a été simul­ta­né­ment gagnée et per­due par tous. Cette Europe doit renouer avec les prin­cipes de quié­tude du Moyen Âge ou de l’Ancien Régime : il renonce clai­re­ment aux concepts qu’il avait for­gés dans les années 1920–1930, ceux de « mobi­li­sa­tion totale » et de « Tra­vailleur » qui avaient for­mé la quin­tes­sence de sa phi­lo­so­phie natio­nale-révo­lu­tion­naire juste avant l’accession de Hit­ler au pou­voir. Ces concepts, constate-t-il en 1946, ne peuvent plus débou­cher sur du posi­tif. Ils sont appe­lés à faire bas­cu­ler l’humanité dans l’horreur.

C’est ain­si que Jün­ger devient pro­phète de la « décé­lé­ra­tion » (die Ent­schleu­ni­gung), après avoir été dans les années 20, un pro­phète de l’accélération paroxys­tique (die Bes­chleu­ni­gung), comme le furent aus­si les futu­ristes ita­liens, regrou­pés autour de Mari­net­ti. Jan Robert Weber a sor­ti en 2011 une bio­gra­phie d’Ernst Jün­ger cen­trée sur la notion de « décé­lé­ra­tion » : il y explique que la démarche spi­ri­tuelle et « indi­vi­dua­liste » (je dirais la démarche de l’anarque) se déploie en deux phases prin­ci­pales : le recours à l’écriture, hau­te­ment reven­di­quée comme refuge pour échap­per au tra­vail des titans et des cyclopes ou aux affres déli­ques­centes de la post­his­toire ; puis les voyages dans les refuges médi­ter­ra­néens qui, très bien­tôt, seront, eux aus­si, vic­times de la moder­ni­té dévo­rante et de ses stra­té­gies d’accélération. Jan Robert Weber : « C’est le moi apai­sé d’un homme qui voyage à tra­vers le monde dans la post­his­toire. »

Armin Moh­ler a été le secré­taire d’Ernst Jün­ger et a œuvré à faire connaître la Révo­lu­tion conser­va­trice alle­mande. Pou­vez-vous nous en dire plus sur son rôle ?

C’est évi­dem­ment une rup­ture non pas tant avec la Révo­lu­tion conser­va­trice (qui connaît trop de facettes pour pou­voir être reje­tée entiè­re­ment) mais avec ses propres pos­tures natio­nales-révo­lu­tion­naires. Armin Moh­ler avait écrit le pre­mier article louan­geur sur Ernst Jün­ger dans Welt­woche en 1946. En sep­tembre 1949, il devient le secré­taire d’Ernst Jün­ger avec pour pre­mière tâche de publier en Suisse une par­tie des jour­naux de guerre. Armin Moh­ler avait déjà ache­vé sa fameuse thèse sur la Révo­lu­tion conser­va­trice, sous la super­vi­sion du phi­lo­sophe exis­ten­tia­liste (modé­ré) et pro­tes­tant Karl Jas­pers, dont il avait rete­nu une idée car­di­nale : celle de « période axiale » de l’histoire. Une période axiale fonde les valeurs pérennes d’une civi­li­sa­tion ou d’un grand espace géo­re­li­gieux. Pour Armin Moh­ler, très idéa­liste, la Révo­lu­tion conser­va­trice, en reje­tant les idées de 1789, du man­ches­té­risme anglais et de toutes les autres idées libé­rales, posait les bases, à la suite de l’idée d’amor fati for­mu­lée par Nietzsche, d’une nou­velle bat­te­rie de valeurs appe­lées, moyen­nant les efforts d’élites auda­cieuses, à régé­né­rer le monde, à lui don­ner de nou­velles assises solides. Les idées expri­mées par Ernst Jün­ger dans les revues natio­nales-révo­lu­tion­naires des années 20 et dans le Tra­vailleur de 1932 étant les plus « pures », les plus épu­rées de tout bal­last pas­séiste et de toutes com­pro­mis­sions avec l’un ou l’autre aspect du pan­li­bé­ra­lisme du « stu­pide XIXe siècle » dont par­lait Dau­det, il fal­lait qu’elles triomphent dans la post­his­toire et qu’elles ramènent les peuples euro­péens dans les dyna­mismes res­sus­ci­tés de leur his­toire.

Armin Mohler

Armin Moh­ler

La péren­ni­té de ces idées fon­da­trices de nou­velles tables de valeurs balaie­rait les idées boi­teuses des vain­queurs sovié­tiques et anglo-saxons et dépas­se­rait les idées trop cari­ca­tu­rales des natio­naux-socia­listes. Armin Moh­ler veut convaincre le maître de reprendre la lutte. Mais Jün­ger vient de publier Le Mur du Temps, dont la thèse cen­trale est que l’ère de l’humanité his­to­rique, plon­gée dans l’histoire et agis­sant en son sein, est défi­ni­ti­ve­ment révo­lue. Dans La Paix, Ernst Jün­ger évo­quait encore une Europe réuni­fiée dans la dou­leur et la récon­ci­lia­tion. Au seuil d’une nou­velle décen­nie, en 1960, les « empires natio­naux » et l’idée d’une Europe unie ne l’enthousiasment plus. Il n’y a plus d’autres pers­pec­tives que celle d’un « État uni­ver­sel », titre d’un nou­vel ouvrage. L’humanité moderne est livrée aux forces maté­rielles, à l’accélération sans frein de pro­ces­sus qui visent à se sai­sir de la Terre entière. Cette flui­di­té pla­né­taire, cri­ti­quée aus­si par Carl Schmitt, dis­sout toutes les caté­go­ries his­to­riques, toutes les sta­bi­li­tés apai­santes. Les réac­ti­ver n’a donc aucune chance d’aboutir à un résul­tat quel­conque. Pour par­faire un pro­gramme natio­nal-révo­lu­tion­naire, comme les frères Jün­ger en avaient ima­gi­né, il faut que les volon­tés citoyennes et sol­da­tiques soient libres. Or cette liber­té s’est éva­nouie dans tous les régimes du globe. Elle est rem­pla­cée par des ins­tincts obtus, lourds, pareils à ceux qui animent les colo­nies d’insectes.

L’attitude de l’anarque décrite par Jün­ger est donc une alter­na­tive, une pers­pec­tive nou­velle pour cette époque. Com­ment se défi­nit-elle ?

Devant l’ampleur de cette catas­trophe anthro­po­lo­gique, l’anarque doit ten­ter d’échapper au Lévia­than. Sa volon­té d’indépendance, calme et non plus tapa­geuse, doit épou­ser la « volon­té de la Terre », que cherchent à étouf­fer les goliaths et les titans. Pour Armin Moh­ler, Ernst Jün­ger renonce aux idéaux héroïques de sa jeu­nesse. Il ne l’accepte pas. Cor­res­pon­dant de jour­naux de langue alle­mande à Paris, il adresse régu­liè­re­ment des reproches mor­dants et iro­niques à Ernst Jün­ger. C’est la rup­ture. Les cri­tiques et les récri­mi­na­tions fusent : Moh­ler écrit que Jün­ger s’est ali­gné sur la « démo­cra­tie des occu­pants ». Pire : il accuse la seconde épouse de Jün­ger, Lise­lotte Loh­rer, d’être res­pon­sable de ce revi­re­ment ; elle ferait en sorte que son mari « ôte à ses propres dis­ciples les idéaux qui ont for­gé leur des­tin ».

Cette ten­sion se tra­duit-elle dans la récep­tion que la « Nou­velle Droite » fera de l’œuvre de Jün­ger ?

La Nou­velle Droite fran­çaise émerge sur la scène poli­ti­co-cultu­relle pari­sienne à la fin des années 60. Ernst Jün­ger y appa­raît d’abord sous la forme d’une pla­quette du GRECE due à la plume de Mar­cel Decom­bis. La Révo­lu­tion conser­va­trice, plus pré­ci­sé­ment la thèse de Moh­ler, est évo­quée par Gior­gio Loc­chi dans le n°23 de Nou­velle École. À par­tir de ces textes éclot une récep­tion diverse et hété­ro­clite : les textes de guerre pour les ama­teurs de mili­ta­ria ; les textes natio­naux-révo­lu­tion­naires par bribes et mor­ceaux (peu connus et peu tra­duits) chez les plus jeunes et les plus nietz­schéens ; les jour­naux chez les anarques silen­cieux, etc. De Moh­ler, la Nou­velle Droite hérite l’idée d’une alliance pla­né­taire entre l’Europe et les enne­mis du duo­pole de Yal­ta d’abord, de l’unipolarité amé­ri­caine ensuite. C’est là un héri­tage direct des poli­tiques et alliances alter­na­tives sug­gé­rées sous la répu­blique de Wei­mar, notam­ment avec le monde ara­bo-musul­man, la Chine et l’Inde. Par ailleurs, Armin Moh­ler réha­bi­lite Georges Sorel de manière beau­coup plus expli­cite et pro­fonde que la Nou­velle Droite fran­çaise. En Alle­magne, Moh­ler reçoit un tiers de la sur­face de la revue Cri­ti­con, diri­gée à Munich par le très sage et très regret­té Baron Cas­par von Schrenck-Not­zing. Aujourd’hui, cet héri­tage moh­le­rien est assu­mé par la mai­son d’édition Antaios et la revue Sezes­sion, diri­gées par Götz Kubit­schek et son épouse Ellen Kosit­za.

Armin Moh­ler a tra­vaillé en France et s’est mon­tré rela­ti­ve­ment fran­co­phile. Pour­tant sa posi­tion a tran­ché avec celle des tenants de la « Nou­velle Droite » sur la ques­tion de l’Algérie fran­çaise. Quel ensei­gne­ment tirer de cette contro­verse sur le rap­port de la pen­sée révo­lu­tion­naire conser­va­trice au monde ?

Armin Moh­ler a effec­ti­ve­ment été le cor­res­pon­dant de divers jour­naux alle­mands et suisses à Paris dès le milieu des années 50. Il apprend à connaître les res­sorts de la poli­tique fran­çaise : un texte magis­tral atteste de cette récep­tion enthou­siaste (qui renoue un peu avec le culte jün­ge­rien de Bar­rès…). Ce texte s’intitule Der franzö­sische Natio­nal­ja­ko­bi­nis­mus et n’a jamais été tra­duit ! Moh­ler est fas­ci­né par la figure de Charles de Gaulle, qu’il qua­li­fie d’« ani­mal poli­tique ». De Gaulle est pour Armin Moh­ler un dis­ciple de Péguy, Bar­rès et Berg­son, trois auteurs que l’on pour­rait inter­pré­ter puis mobi­li­ser pour re-pro­pul­ser les valeurs de la Révo­lu­tion conser­va­trice. Pour ce qui concerne l’affaire algé­rienne, mécon­nue et tota­le­ment oubliée en dehors de l’Hexagone, Armin Moh­ler rai­sonne dans son texte sur les gaul­lismes (au plu­riel !), Charles de Gaulle und die Gaul­lis­men, en termes tirés de l’œuvre de Carl Schmitt (qui, à l’époque, cri­ti­quait le « vedet­ta­riat » de Jün­ger, son art de se faire de la publi­ci­té comme une « diva » ; les cri­tiques de Moh­ler peuvent être com­pa­rées à celles for­mu­lées par Schmitt…). Pour le juriste, théo­ri­cien des « grands espaces », et pour Moh­ler, Jün­ger avait com­mis le péché de « se dépo­li­ti­ser ».

Cet engoue­ment de Moh­ler pour le Géné­ral de Gaulle est éton­nant !

Charles de Gaulle

Charles de Gaulle

Face au phé­no­mène « de Gaulle », Moh­ler ne tarit pas d’éloges : le géné­ral a réus­si à déco­lo­ni­ser sans pro­vo­quer une grande explo­sion poli­tique, une guerre civile géné­ra­li­sée. Il féli­cite aus­si le fon­da­teur de la Ve Répu­blique d’avoir amor­cé un grand cham­bar­de­ment ins­ti­tu­tion­nel après les sou­bre­sauts pro­vo­qués par l’indépendance algé­rienne. Là encore, c’est davan­tage le lec­teur de Schmitt plu­tôt que de Jün­ger qui parle : la Consti­tu­tion de 1958 est fina­le­ment l’œuvre d’un schmit­tien, René Capi­tant ; elle reva­lo­rise le poli­tique bien davan­tage que les autres consti­tu­tions en vigueur en Occi­dent. À cela s’ajoute que Moh­ler approuve l’introduction de l’élection directe du Pré­sident, suite au plé­bis­cite du 28 octobre 1962. Enfin, Schmitt, dis­ciple de Charles Maur­ras, Mau­rice Hau­riou et Charles Benoist, a hor­reur des « inter­mé­diaires » entre le monarque (ou le pré­sident) et le peuple. Moh­ler, ins­pi­ré par Schmitt, se féli­cite de la mise au pas pré­si­den­tia­liste des « inter­mé­diaires », consé­quence logique des nou­veaux prin­cipes consti­tu­tion­nels de 1958 et du pou­voir accru de la per­sonne du Pré­sident, à par­tir de 1962. Le « qua­trième gaul­lisme », selon Moh­ler, est celui de la « Grande Poli­tique », d’une géo­po­li­tique mon­diale alter­na­tive, où la France tente de se déga­ger de l’étau amé­ri­cain, en n’hésitant pas à pac­ti­ser avec des États jugés « voyous » (la Chine, par exemple) et à assu­mer une poli­tique indé­pen­dante dans le monde entier. Cette « Grande Poli­tique » se brise en mai 68, quand la « chien­lit » se mani­feste et entame sa « longue marche à tra­vers les ins­ti­tu­tions », qui a mené la France tout droit à la grosse farce fes­ti­viste d’aujourd’hui. Moh­ler, non pas en tant que lec­teur de Jün­ger mais en tant que lec­teur de Schmitt, est gaul­liste, au nom même des prin­cipes de sa Révo­lu­tion conser­va­trice. Il ne com­prend pas com­ment on peut ne pas juger de Gaulle seule­ment sur des cri­tères schmit­tiens. Il com­mente l’aventure des ultras de l’OAS en deux lignes. Moh­ler appar­te­nait donc à un autre vivier poli­tique que les futurs ani­ma­teurs de la Nou­velle Droite. Les nou­velles droites alle­mandes pos­sèdent d’autres idio­syn­cra­sies : la conver­gence entre Moh­ler et la Nou­velle Droite fran­çaise (avec le jün­ge­rien Ven­ner) vien­dra ulté­rieu­re­ment quand les cli­vages de la guerre d’Algérie n’auront plus de per­ti­nence poli­tique directe.

Moh­ler vou­lait trans­po­ser l’indépendantisme gaul­lien en Alle­magne. En février 1968, il va défendre à Chi­ca­go le point de vue de la « Grande Poli­tique » gaul­lienne à la tri­bune d’un « col­loque euro-amé­ri­cain ». Ce texte, rédi­gé en anglais et non tra­duit en fran­çais, a le mérite d’une clar­té pro­gram­ma­tique : il veut, sous les cou­leurs d’un nou­veau gaul­lisme euro­péen, déga­ger l’Europe du car­can de Yal­ta. S’il y a un ensei­gne­ment à tirer, non pas de cette contro­verse mais de cette pos­ture euro-gaul­lienne intran­si­geante, c’est qu’effectivement une lec­ture schmit­tienne des déchéances poli­tiques euro­péennes (à l’ère d’une post­his­toire déca­dente) s’avère bien néces­saire. Et qu’un pro­gramme de sor­tie hors de toutes les tutelles inca­pa­ci­tantes est impé­ra­tif, faute de quoi nous som­bre­rons dans un déclin défi­ni­tif. Tous les ingré­dients de notre dis­pa­ri­tion proche sont là.

L’influence que Jün­ger a exer­cé sur Moh­ler se res­sent-elle dans la récep­tion de la Révo­lu­tion conser­va­trice alle­mande par nos contem­po­rains ?

Pour une bonne part, oui. Mal­gré la grande diver­si­té des aspects et pers­pec­tives que prend et adopte la Révo­lu­tion conser­va­trice, le Jün­ger natio­nal-révo­lu­tion­naire, le natio­na­liste sol­da­tique, fas­cine sans doute davan­tage que l’anarque ou le voya­geur qui observe des mondes sau­vages encore plus ou moins intacts ou l’entomologiste qui se livre à ses « chasses sub­tiles ». Cepen­dant, il est exact aus­si que l’idée cen­trale du « Mur du Temps » n’est pas dépour­vue de per­ti­nence. Nous mari­nons bel et bien dans la post­his­toire ; quant au gaul­lisme ou à un euro­péisme simi­laire, on n’en voit plus vrai­ment la trace : Sar­ko­zy et Hol­lande ont liqui­dé les der­niers ves­tiges de l’indépendantisme gaul­lien. La pos­ture anti­amé­ri­caine de Chi­rac en 2003, au moment de la seconde guerre du Golfe contre Sad­dam Hus­sein, est un sou­ve­nir déjà loin­tain : rares sont ceux qui évoquent encore l’Axe Paris-Ber­lin-Mos­cou, défi­ni par Hen­ri de Gros­souvre. Par ailleurs, la longue liste d’auteurs sug­gé­rée par Moh­ler dans sa thèse de doc­to­rat patron­née par Jas­pers, sus­cite des voca­tions intel­lec­tuelles innom­brables. On ne compte plus les thèses sur ces auteurs, même s’ils ont long­temps été ostra­ci­sés, au nom d’une « rec­ti­tude poli­tique » avant la lettre. Toutes ces études ne par­ti­cipent pas de la même approche. Mais hors l’histoire, dans les tumultes désor­don­nés de la post­his­toire chao­tique, ce monde long­temps enfoui dans des sou­ve­nirs de plus en plus estom­pés, se recons­trui­ra. Pour consti­tuer un musée ? Ou pour consti­tuer les pré­misses d’un « grand retour » ?

Les figures du rebelle et de l’anarque sont mar­quées par une vive aspi­ra­tion à la liber­té, qui n’est pas sans lien avec une notion de l’aventure qui fonde la digni­té de la condi­tion humaine chez Moh­ler. L’individu, libre et aven­tu­rier, est-il l’archétype de l’homme qu’idéalise la Révo­lu­tion conser­va­trice ?

Thomas Molnar

Tho­mas Mol­nar

Oui, la liber­té de l’écrivain, de l’homme authen­tique, l’autonomie de la per­sonne, sont des qua­li­tés incon­tour­nables du rebelle et de l’anarque. Mieux : ils sont là, seuls, pour les incar­ner. Moh­ler, dans une que­relle phi­lo­so­phique et théo­lo­gique avec Tho­mas Mol­nar dans la revue Cri­ti­con, avait bap­ti­sé ce « réa­lisme héroïque »  du nom de « nomi­na­lisme ». La Nou­velle Droite, en tra­dui­sant uni­que­ment sa contri­bu­tion au débat avec Mol­nar, a, un moment, repris à son compte le terme de « nomi­na­lisme » pour expri­mer son exis­ten­tia­lisme héroïque, pour affir­mer en quelque sorte un pri­mat de l’existence sur les essences, mais en maniant des récits et des dis­po­si­tifs dif­fé­rents de ceux de Sartre. Le « nomi­na­lisme », ain­si défi­ni par Moh­ler, n’avait fina­le­ment que bien peu de choses à voir avec le nomi­na­lisme du Moyen Âge. Non seule­ment le héros aven­tu­rier, le nietz­schéen abso­lu, incarne l’aventure, mais aus­si l’anarque quiet, le voya­geur qui se trans­pose dans des mondes encore intacts, l’explorateur qui défie les pièges de la nature vierge, le vul­ca­no­logue comme Haroun Tazieff, le com­man­dant Cous­teau ou l’observateur des grands mam­mi­fères ter­restres ou marins ou encore l’entomologiste, sont éga­le­ment des figures qui refusent les confor­mismes des mil­lions de consom­ma­teurs, trou­peau bêlant des agglo­mé­ra­tions post­his­to­riques. Dans les rangs de la Nou­velle Droite, nul mieux que Jean Mabire n’a défi­ni l’aventurier dans un entre­tien qu’il a accor­dé à Laurent Schang, aujourd’hui col­la­bo­ra­teur d’Éléments. Cet entre­tien était paru dans Nou­velles de Syner­gies Euro­péennes. Mabire expri­mait là, tout comme dans ses chro­niques lit­té­raires ras­sem­blées dans la col­lec­tion « Que lire ? », un exis­ten­tia­lisme authen­tique : celui qui veut des hommes enra­ci­nés (dans leur patrie char­nelle) mais dés­ins­tal­lés et qui fus­tige les hommes déra­ci­nés et ins­tal­lés. Dans cette for­mule claire, dans cette dis­tinc­tion qui a le mérite de la lim­pi­di­té (mer­ci à l’ami Ber­nard Gar­cet !), nous avons résu­mé le pro­gramme vital qu’il nous fau­dra nous appli­quer à nous-mêmes pour deve­nir et res­ter de véri­tables rebelles et anarques.

Pro­pos recueillis par Valen­tin Fon­tan-Moret pour PHILITT. Source : philitt.fr.