Robert Steuckers : « La démarche spirituelle de Jünger trouve son salut dans l’écriture et dans les voyages »

Junger

Robert Steuckers : « La démarche spirituelle de Jünger trouve son salut dans l’écriture et dans les voyages »

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Robert Steuckers est l’auteur d’un ouvrage de référence, La Révolution conservatrice allemande (2014), qui compile biographies et textes choisis de ce grand mouvement intellectuel dont il est un spécialiste reconnu. Il est aujourd’hui à la tête du mouvement Synergies européennes après avoir quitté le GRECE en 1993. Le web magazine PHILITT l’a interrogé sur une figure emblématique de la Révolution conservatrice allemande, Ernst Jünger, ainsi que sur un personnage moins connu du grand public, Armin Mohler, grand théoricien de la Révolution conservatrice.


PHILITT : Vous dis­tin­guez plu­sieurs cou­rants au sein de la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce alle­man­de. Auquel Ernst Jün­ger appar­tient-il ?

Robert Steuckers

Robert Steu­ckers

Robert Steu­ckers : Ernst Jün­ger appar­tient, c’est sûr, au filon natio­nal-révo­lu­tion­nai­re de la « Révo­lu­tion conser­va­tri­ce », qua­si­ment dès le départ. C’est un cou­rant for­cé­ment plus révo­lu­tion­nai­re que conser­va­teur. Pour quel­les rai­sons ini­tia­les Ernst Jün­ger a-t-il bas­cu­lé dans ce natio­na­lis­me révo­lu­tion­nai­re plu­tôt que dans une autre caté­go­rie de la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce ? Com­me pour beau­coup de ses homo­lo­gues, la lec­tu­re de Nietz­sche, avant 1914, quand il était enco­re ado­les­cent, a été déter­mi­nan­te. Il faut tout de même pré­ci­ser que Nietz­sche, à cet­te épo­que-là, est lu sur­tout par les fran­ges les plus contes­ta­tri­ces des gau­ches alle­man­des et par la bohè­me lit­té­rai­re. Il règne dans ces milieux un anar­chis­me joyeux et moqueur qui arra­che les mas­ques des bien-pen­sants, dénon­ce les hypo­cri­sies et fus­ti­ge le mora­lis­me. Cet état d’esprit débor­de dans le mou­ve­ment de jeu­nes­se Wan­der­vo­gel, auquel par­ti­ci­pe Ernst Jün­ger en 1911–1912. La décou­ver­te de Nietz­sche a lais­sé peu de tra­ces écri­tes dans l’œuvre de Jün­ger. Entre son retour de la Légion Étran­gè­re et son enga­ge­ment dans l’armée impé­ria­le alle­man­de en 1914, nous dis­po­sons de peu de notes per­son­nel­les, de let­tres adres­sées à ses parents ou à ses amis. Son bio­gra­phe Hei­mo Schwilk note sim­ple­ment qu’Ernst Jün­ger a lu La Volon­té de puis­san­ce et La Nais­san­ce de la tra­gé­die. On peut en dédui­re que l’adolescent héri­te de cet­te lec­tu­re une atti­tu­de de rebel­le. Aucun ordre éta­bli ne trou­ve grâ­ce à ses yeux. Com­me bon nom­bre de ses contem­po­rains de la Bel­le Épo­que, où l’on s’ennuie fer­me, il rejet­te tout ce qui est figé. C’est donc essen­tiel­le­ment le Nietz­sche que l’on a appe­lé « cri­ti­que » et « démas­quant » qui trans­for­me Ernst Jün­ger à 18 ans. Il faut pen­ser dan­ge­reu­se­ment, selon les injonc­tions du soli­tai­re de Sils-Maria. Il faut aus­si une réno­va­tion tota­le, expé­ri­men­ter un vécu incan­des­cent dans des com­mu­nau­tés d’extase dio­ny­sia­que. Ce vécu ardent, la guer­re le lui offri­ra. Le cata­clys­me libè­re de l’ennui, des répé­ti­tions sté­ri­les, du ron­ron ânon­né par les éta­blis­se­ment d’enseignement. L’expérience de la guer­re, avec la confron­ta­tion quo­ti­dien­ne à l’« élé­men­tai­re » (la boue, les rats, le feu, le froid, les bles­su­res…) achè­ve de rui­ner tous les réflexes fri­leux qu’un enfant de bon­ne famil­le de la Bel­le Épo­que pou­vait enco­re rece­ler en son for inté­rieur.

D’où vient alors le natio­na­lis­me de Jün­ger ?

Ce qui fait de Jün­ger un « natio­na­lis­te » dans les années 1920, c’est la lec­tu­re de Mau­ri­ce Bar­rès. Pour­quoi ? Avant la Gran­de Guer­re, on était conser­va­teur, mais non révo­lu­tion­nai­re ! Désor­mais, avec le mythe du sang, chan­té par Bar­rès, on devient un révo­lu­tion­nai­re natio­na­lis­te. Le voca­ble, plu­tôt nou­veau aux débuts de la répu­bli­que de Wei­mar, indi­que une radi­ca­li­sa­tion poli­ti­que et esthé­ti­que qui rompt avec les droi­tes conven­tion­nel­les. L’Allemagne, entre 1918 et 1923, est dans la même situa­tion désas­treu­se que la Fran­ce après 1871. Le modè­le revan­chis­te bar­ré­sien est donc trans­po­sa­ble dans l’Allemagne vain­cue et humi­liée. Ensui­te, peu enclin à accep­ter un tra­vail poli­ti­que conven­tion­nel, Jün­ger est séduit, com­me Bar­rès avant lui, par le géné­ral Bou­lan­ger, l’homme qui, écrit-il, « ouvre éner­gi­que­ment la fenê­tre, jet­te dehors les bavards et lais­se entrer l’air pur ». Chez Bar­rès, Ernst Jün­ger ne retrou­ve pas seule­ment les clefs d’une méta­po­li­ti­que de la revan­che ou d’un idéal de puri­fi­ca­tion vio­len­te de la vie poli­ti­que, façon Bou­lan­ger. Il y a der­riè­re cet­te récep­tion de Bar­rès une dimen­sion mys­ti­que, concen­trée dans un ouvra­ge qu’Ernst Jün­ger avait déjà lu au lycée : Du sang, de la volup­té et de la mort. Il en retient la néces­si­té d’une ivres­se orgia­que, qui ne craint pas le sang, dans tou­te démar­che poli­ti­que sai­ne, c’est-à-dire dans le contex­te de l’époque, de tou­te démar­che poli­ti­que non libé­ra­le, non bour­geoi­se.

Le camp natio­nal-révo­lu­tion­nai­re, au sein de la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce, est donc pour l’essentiel un camp de jeu­nes anciens com­bat­tants, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment influen­cés par Nietz­sche et par Bar­rès (sou­vent via l’interprétation qu’en don­nait Jün­ger). Camp qui sou­hai­te­rait bien, si l’occasion se pré­sen­tait, fai­re un coup à la façon du géné­ral Bou­lan­ger, cet­te fois avec le corps franc du capi­tai­ne Ehrhardt.

À par­tir de La Paix, essai publié en 1946, son oeu­vre sem­ble pren­dre un tour­nant indi­vi­dua­lis­te, peut-être plus spi­ri­tuel. Faut-il y voir une rup­tu­re avec la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce ?

Friedrich Georg Jünger, frère d’Ernst

Frie­dri­ch Georg Jün­ger, frè­re d’Ernst

Je pen­se que le tour­nant « indi­vi­dua­lis­te », com­me vous le dites, et le tro­pis­me spi­ri­tuel et tra­di­tio­na­lis­te s’opèrent subrep­ti­ce­ment dès que la pério­de poli­ti­que très effer­ves­cen­te, qui va de 1918 à 1926, ces­se d’animer la scè­ne poli­ti­que alle­man­de. Les trai­tés de Locar­no et de Ber­lin appor­tent un apai­se­ment en Euro­pe et l’Allemagne signe des trai­tés plus ou moins satis­fai­sants avec ses voi­sins de l’Ouest et de l’Est. On ne peut plus par­ler d’une pério­de révo­lu­tion­nai­re en Euro­pe, où tout aurait été pos­si­ble, com­me une bol­ché­vi­sa­tion natio­na­le de l’Atlantique au Paci­fi­que. Les rêves des révo­lu­tion­nai­res bar­ré­siens et futu­ris­tes ne sont plus pos­si­bles. L’effervescence bol­che­vi­que, elle aus­si, s’estompe et l’URSS ten­te de se sta­bi­li­ser. Jün­ger fait ses pre­miers voya­ges, quit­te l’Allemagne, muni d’une bour­se d’études, pour étu­dier la fau­ne mari­ne à Naples. La ren­con­tre avec la Médi­ter­ra­née est impor­tan­te : ses pay­sa­ges apai­sent le sol­dat nor­di­que reve­nu des Enfers de Flan­dre et de Picar­die. Les trai­tés et le séjour à Naples n’ont cer­tes pas inter­rom­pu les acti­vi­tés édi­to­ria­les d’Ernst Jün­ger et de son frè­re Frie­dri­ch Georg. Ils par­ti­ci­pent tous deux aux revues les plus auda­cieu­ses de la peti­te sphè­re natio­na­lis­te, natio­na­le-révo­lu­tion­nai­re ou natio­na­le-bol­che­vi­que. Ils sont rétifs aux avan­ces de Goeb­bels, Hit­ler ou Hess : sur­tout par­ce que les deux frè­res demeu­rent « bou­lan­gis­tes ». Ils ne veu­lent pas par­ti­ci­per à des car­na­vals poli­ti­ques, fus­sent-ils pla­cés sous le signe d’un natio­na­lis­me né de la guer­re et refu­sant les impli­ca­tions du Trai­té de Ver­sailles. Dès l’avènement du natio­nal-socia­lis­me au pou­voir en 1933, le retrait des frè­res Jün­ger s’accentue. Ernst Jün­ger renon­ce à tou­te posi­tion dans les aca­dé­mies lit­té­rai­res mises au pas par le nou­veau régi­me. Sié­ger dans ces aca­dé­mies contrô­lées mène­rait à un ron­ron sté­ri­le qu’un nietz­schéen, même quié­tis­te, ne pour­rait admet­tre. C’est aus­si l’époque du pre­mier repli en zone rura­le, à Kir­ch­horst en Bas­se-Saxe, dans la région de Hano­vre, ber­ceau de sa famil­le pater­nel­le. Puis quel­ques voya­ges en pays médi­ter­ra­néens et, enfin, les séjours pari­siens sous l’uniforme de l’armée d’occupation.

Est-ce un Jün­ger vieillis­sant qui s’exprime davan­ta­ge dans ce regis­tre indi­vi­dua­lis­te ?

L’abandon des posi­tions tran­chées des années 1918–1933 pro­vient cer­tes de l’âge : Ernst Jün­ger a 50 ans quand le IIIe Rei­ch s’effondre dans l’horreur. Il vient aus­si du choc ter­ri­ble que fut la mort au com­bat de son fils Erns­tel dans les car­riè­res de mar­bre de Car­ra­re en Ita­lie. Au moment d’écrire La Paix, Ernst Jün­ger, amer com­me la plu­part de ses com­pa­trio­tes au moment de la défai­te, consta­te : « Après une défai­te pareille, on ne se relè­ve pas com­me on a pu se rele­ver après Iéna ou Sedan. Une défai­te de cet­te ampleur signi­fie un tour­nant dans la vie de tout peu­ple qui la subit ; dans cet­te pha­se de tran­si­tion non seule­ment d’innombrables êtres humains dis­pa­rais­sent mais aus­si et sur­tout beau­coup de cho­ses qui nous mou­vaient au plus pro­fond de nous-mêmes. » Contrai­re­ment aux guer­res pré­cé­den­tes, la Secon­de Guer­re mon­dia­le a por­té la puis­san­ce de des­truc­tion des bel­li­gé­rants à son paroxys­me, à des dimen­sions qu’Ernst Jün­ger qua­li­fie de « cos­mi­ques », sur­tout après l’atomisation des vil­les japo­nai­ses d’Hiroshima et de Naga­sa­ki. Notre auteur prend conscien­ce que cet­te déme­su­re des­truc­tri­ce n’est plus appré­hen­da­ble par les caté­go­ries poli­ti­ques usuel­les : de ce fait, nous entrons dans l’ère de la post­his­toi­re. La défai­te du IIIe Rei­ch et la vic­toi­re des alliés (anglo-saxons et sovié­ti­ques) ont ren­du impos­si­ble la pour­sui­te des tra­jec­toi­res his­to­ri­ques héri­tées du pas­sé. Les moyens tech­ni­ques de don­ner la mort en mas­se, de détrui­re des vil­les entiè­res en quel­ques minu­tes sinon en quel­ques secon­des prou­vent que la civi­li­sa­tion moder­ne, écrit le bio­gra­phe Schwilk, « tend irré­mé­dia­ble­ment à détrui­re tout ce qui relè­ve de l’autochtonité, des tra­di­tions, des faits de vie orga­ni­ques ». C’est l’âge post­his­to­ri­que des « poly­tech­ni­ciens de la puis­san­ce » qui com­men­cent par­tout, et sur­tout dans l’Europe rava­gée, à for­ma­ter le mon­de selon leurs cri­tè­res.

L’ouvrage de Robert Steuckers, une référence

L’ouvrage de Robert Steu­ckers, une réfé­ren­ce

Le 22 sep­tem­bre 1945, rap­pel­le Schwilk, Ernst Jün­ger écrit dans son jour­nal : « Ils ne connais­sent ni les mythes grecs ni l’éthique chré­tien­ne ni les mora­lis­tes fran­çais ni la méta­phy­si­que alle­man­de ni la poé­sie de tous les poè­tes du mon­de. Devant la vraie vie, ils ne sont que des nains. Mais ce sont des Goliaths tech­ni­ciens – donc des géants dans tou­te œuvre de des­truc­tion, où se dis­si­mu­le fina­le­ment leur mis­sion, qu’ils igno­rent en tant que tel­le. Ils sont d’une clar­té et d’une pré­ci­sion inha­bi­tuel­les dans tout ce qui est méca­ni­que. Ils sont dérou­tés, rabou­gris, noyés dans tout ce qui est beau­té et amour. Ils sont titans et cyclo­pes, esprits de l’obscurité, néga­teurs et enne­mis de tou­tes for­ces créa­tri­ces. Eux qui peu­vent rédui­re à rien des mil­lions d’années (de cris­tal­li­sa­tion orga­ni­que, ndt) par quel­ques mai­gres efforts, sans lais­ser aucu­ne œuvre der­riè­re eux qui puis­se éga­ler le moin­dre brin d’herbe, le moin­dre grain de blé, la plus modes­te aile de mous­ti­que. Ils sont loin des poè­mes, du vin, du rêve, des jeux, empê­trés sans espoir dans des doc­tri­nes fal­la­cieu­ses, énon­cées à la façon des ins­ti­tu­teurs pré­ten­tieux. Néan­moins, ils ont leur mis­sion à accom­plir. »

Ce sont là les mots d’un hom­me désa­bu­sé…

Ce sont ces sen­ti­ments-là qu’Ernst Jün­ger veut com­mu­ni­quer à ses lec­teurs immé­dia­te­ment après 1945. Schwilk, de loin, à mes yeux, le meilleur bio­gra­phe d’Ernst Jün­ger, expli­que le sens du glis­se­ment qui s’opère dans l’esprit de notre auteur : tous sont cou­pa­bles dans cet­te deuxiè­me guer­re mon­dia­le qui fut « la pre­miè­re œuvre col­lec­ti­ve de l’humanité ». Et une œuvre de des­truc­tion ! Les pro­jets poli­ti­ques ne pour­ront plus être « natio­naux », réduits aux seules nations de peti­tes ou moyen­nes dimen­sions. Il faut, pen­se Jün­ger tout de sui­te après la guer­re, fai­re une Euro­pe, où tous les peu­ples pren­nent conscien­ce que la guer­re a été simul­ta­né­ment gagnée et per­due par tous. Cet­te Euro­pe doit renouer avec les prin­ci­pes de quié­tu­de du Moyen Âge ou de l’Ancien Régi­me : il renon­ce clai­re­ment aux concepts qu’il avait for­gés dans les années 1920–1930, ceux de « mobi­li­sa­tion tota­le » et de « Tra­vailleur » qui avaient for­mé la quin­tes­sen­ce de sa phi­lo­so­phie natio­na­le-révo­lu­tion­nai­re jus­te avant l’accession de Hit­ler au pou­voir. Ces concepts, consta­te-t-il en 1946, ne peu­vent plus débou­cher sur du posi­tif. Ils sont appe­lés à fai­re bas­cu­ler l’humanité dans l’horreur.

C’est ain­si que Jün­ger devient pro­phè­te de la « décé­lé­ra­tion » (die Ent­schleu­ni­gung), après avoir été dans les années 20, un pro­phè­te de l’accélération paroxys­ti­que (die Bes­chleu­ni­gung), com­me le furent aus­si les futu­ris­tes ita­liens, regrou­pés autour de Mari­net­ti. Jan Robert Weber a sor­ti en 2011 une bio­gra­phie d’Ernst Jün­ger cen­trée sur la notion de « décé­lé­ra­tion » : il y expli­que que la démar­che spi­ri­tuel­le et « indi­vi­dua­lis­te » (je dirais la démar­che de l’anarque) se déploie en deux pha­ses prin­ci­pa­les : le recours à l’écriture, hau­te­ment reven­di­quée com­me refu­ge pour échap­per au tra­vail des titans et des cyclo­pes ou aux affres déli­ques­cen­tes de la post­his­toi­re ; puis les voya­ges dans les refu­ges médi­ter­ra­néens qui, très bien­tôt, seront, eux aus­si, vic­ti­mes de la moder­ni­té dévo­ran­te et de ses stra­té­gies d’accélération. Jan Robert Weber : « C’est le moi apai­sé d’un hom­me qui voya­ge à tra­vers le mon­de dans la post­his­toi­re. »

Armin Moh­ler a été le secré­tai­re d’Ernst Jün­ger et a œuvré à fai­re connaî­tre la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce alle­man­de. Pou­vez-vous nous en dire plus sur son rôle ?

C’est évi­dem­ment une rup­tu­re non pas tant avec la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce (qui connaît trop de facet­tes pour pou­voir être reje­tée entiè­re­ment) mais avec ses pro­pres pos­tu­res natio­na­les-révo­lu­tion­nai­res. Armin Moh­ler avait écrit le pre­mier arti­cle louan­geur sur Ernst Jün­ger dans Welt­wo­che en 1946. En sep­tem­bre 1949, il devient le secré­tai­re d’Ernst Jün­ger avec pour pre­miè­re tâche de publier en Suis­se une par­tie des jour­naux de guer­re. Armin Moh­ler avait déjà ache­vé sa fameu­se thè­se sur la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce, sous la super­vi­sion du phi­lo­so­phe exis­ten­tia­lis­te (modé­ré) et pro­tes­tant Karl Jas­pers, dont il avait rete­nu une idée car­di­na­le : cel­le de « pério­de axia­le » de l’histoire. Une pério­de axia­le fon­de les valeurs péren­nes d’une civi­li­sa­tion ou d’un grand espa­ce géo­re­li­gieux. Pour Armin Moh­ler, très idéa­lis­te, la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce, en reje­tant les idées de 1789, du man­ches­té­ris­me anglais et de tou­tes les autres idées libé­ra­les, posait les bases, à la sui­te de l’idée d’amor fati for­mu­lée par Nietz­sche, d’une nou­vel­le bat­te­rie de valeurs appe­lées, moyen­nant les efforts d’élites auda­cieu­ses, à régé­né­rer le mon­de, à lui don­ner de nou­vel­les assi­ses soli­des. Les idées expri­mées par Ernst Jün­ger dans les revues natio­na­les-révo­lu­tion­nai­res des années 20 et dans le Tra­vailleur de 1932 étant les plus « pures », les plus épu­rées de tout bal­last pas­séis­te et de tou­tes com­pro­mis­sions avec l’un ou l’autre aspect du pan­li­bé­ra­lis­me du « stu­pi­de XIXe siè­cle » dont par­lait Dau­det, il fal­lait qu’elles triom­phent dans la post­his­toi­re et qu’elles ramè­nent les peu­ples euro­péens dans les dyna­mis­mes res­sus­ci­tés de leur his­toi­re.

Armin Mohler

Armin Moh­ler

La péren­ni­té de ces idées fon­da­tri­ces de nou­vel­les tables de valeurs balaie­rait les idées boi­teu­ses des vain­queurs sovié­ti­ques et anglo-saxons et dépas­se­rait les idées trop cari­ca­tu­ra­les des natio­naux-socia­lis­tes. Armin Moh­ler veut convain­cre le maî­tre de repren­dre la lut­te. Mais Jün­ger vient de publier Le Mur du Temps, dont la thè­se cen­tra­le est que l’ère de l’humanité his­to­ri­que, plon­gée dans l’histoire et agis­sant en son sein, est défi­ni­ti­ve­ment révo­lue. Dans La Paix, Ernst Jün­ger évo­quait enco­re une Euro­pe réuni­fiée dans la dou­leur et la récon­ci­lia­tion. Au seuil d’une nou­vel­le décen­nie, en 1960, les « empi­res natio­naux » et l’idée d’une Euro­pe unie ne l’enthousiasment plus. Il n’y a plus d’autres pers­pec­ti­ves que cel­le d’un « État uni­ver­sel », titre d’un nou­vel ouvra­ge. L’humanité moder­ne est livrée aux for­ces maté­riel­les, à l’accélération sans frein de pro­ces­sus qui visent à se sai­sir de la Ter­re entiè­re. Cet­te flui­di­té pla­né­tai­re, cri­ti­quée aus­si par Carl Schmitt, dis­sout tou­tes les caté­go­ries his­to­ri­ques, tou­tes les sta­bi­li­tés apai­san­tes. Les réac­ti­ver n’a donc aucu­ne chan­ce d’aboutir à un résul­tat quel­con­que. Pour par­fai­re un pro­gram­me natio­nal-révo­lu­tion­nai­re, com­me les frè­res Jün­ger en avaient ima­gi­né, il faut que les volon­tés citoyen­nes et sol­da­ti­ques soient libres. Or cet­te liber­té s’est éva­nouie dans tous les régi­mes du glo­be. Elle est rem­pla­cée par des ins­tincts obtus, lourds, pareils à ceux qui ani­ment les colo­nies d’insectes.

L’attitude de l’anarque décri­te par Jün­ger est donc une alter­na­ti­ve, une pers­pec­ti­ve nou­vel­le pour cet­te épo­que. Com­ment se défi­nit-elle ?

Devant l’ampleur de cet­te catas­tro­phe anthro­po­lo­gi­que, l’anarque doit ten­ter d’échapper au Lévia­than. Sa volon­té d’indépendance, cal­me et non plus tapa­geu­se, doit épou­ser la « volon­té de la Ter­re », que cher­chent à étouf­fer les goliaths et les titans. Pour Armin Moh­ler, Ernst Jün­ger renon­ce aux idéaux héroï­ques de sa jeu­nes­se. Il ne l’accepte pas. Cor­res­pon­dant de jour­naux de lan­gue alle­man­de à Paris, il adres­se régu­liè­re­ment des repro­ches mor­dants et iro­ni­ques à Ernst Jün­ger. C’est la rup­tu­re. Les cri­ti­ques et les récri­mi­na­tions fusent : Moh­ler écrit que Jün­ger s’est ali­gné sur la « démo­cra­tie des occu­pants ». Pire : il accu­se la secon­de épou­se de Jün­ger, Lise­lot­te Loh­rer, d’être res­pon­sa­ble de ce revi­re­ment ; elle ferait en sor­te que son mari « ôte à ses pro­pres dis­ci­ples les idéaux qui ont for­gé leur des­tin ».

Cet­te ten­sion se tra­duit-elle dans la récep­tion que la « Nou­vel­le Droi­te » fera de l’œuvre de Jün­ger ?

La Nou­vel­le Droi­te fran­çai­se émer­ge sur la scè­ne poli­ti­co-cultu­rel­le pari­sien­ne à la fin des années 60. Ernst Jün­ger y appa­raît d’abord sous la for­me d’une pla­quet­te du GRECE due à la plu­me de Mar­cel Decom­bis. La Révo­lu­tion conser­va­tri­ce, plus pré­ci­sé­ment la thè­se de Moh­ler, est évo­quée par Gior­gio Loc­chi dans le n°23 de Nou­vel­le Éco­le. À par­tir de ces tex­tes éclot une récep­tion diver­se et hété­ro­cli­te : les tex­tes de guer­re pour les ama­teurs de mili­ta­ria ; les tex­tes natio­naux-révo­lu­tion­nai­res par bri­bes et mor­ceaux (peu connus et peu tra­duits) chez les plus jeu­nes et les plus nietz­schéens ; les jour­naux chez les anar­ques silen­cieux, etc. De Moh­ler, la Nou­vel­le Droi­te héri­te l’idée d’une allian­ce pla­né­tai­re entre l’Europe et les enne­mis du duo­po­le de Yal­ta d’abord, de l’unipolarité amé­ri­cai­ne ensui­te. C’est là un héri­ta­ge direct des poli­ti­ques et allian­ces alter­na­ti­ves sug­gé­rées sous la répu­bli­que de Wei­mar, notam­ment avec le mon­de ara­bo-musul­man, la Chi­ne et l’Inde. Par ailleurs, Armin Moh­ler réha­bi­li­te Geor­ges Sorel de maniè­re beau­coup plus expli­ci­te et pro­fon­de que la Nou­vel­le Droi­te fran­çai­se. En Alle­ma­gne, Moh­ler reçoit un tiers de la sur­fa­ce de la revue Cri­ti­con, diri­gée à Muni­ch par le très sage et très regret­té Baron Cas­par von Schren­ck-Not­zing. Aujourd’hui, cet héri­ta­ge moh­le­rien est assu­mé par la mai­son d’édition Antaios et la revue Sezes­sion, diri­gées par Götz Kubit­schek et son épou­se Ellen Kosit­za.

Armin Moh­ler a tra­vaillé en Fran­ce et s’est mon­tré rela­ti­ve­ment fran­co­phi­le. Pour­tant sa posi­tion a tran­ché avec cel­le des tenants de la « Nou­vel­le Droi­te » sur la ques­tion de l’Algérie fran­çai­se. Quel ensei­gne­ment tirer de cet­te contro­ver­se sur le rap­port de la pen­sée révo­lu­tion­nai­re conser­va­tri­ce au mon­de ?

Armin Moh­ler a effec­ti­ve­ment été le cor­res­pon­dant de divers jour­naux alle­mands et suis­ses à Paris dès le milieu des années 50. Il apprend à connaî­tre les res­sorts de la poli­ti­que fran­çai­se : un tex­te magis­tral attes­te de cet­te récep­tion enthou­sias­te (qui renoue un peu avec le culte jün­ge­rien de Bar­rès…). Ce tex­te s’intitule Der franzö­si­sche Natio­nal­ja­ko­bi­nis­mus et n’a jamais été tra­duit ! Moh­ler est fas­ci­né par la figu­re de Char­les de Gaul­le, qu’il qua­li­fie d’« ani­mal poli­ti­que ». De Gaul­le est pour Armin Moh­ler un dis­ci­ple de Péguy, Bar­rès et Berg­son, trois auteurs que l’on pour­rait inter­pré­ter puis mobi­li­ser pour re-pro­pul­ser les valeurs de la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce. Pour ce qui concer­ne l’affaire algé­rien­ne, mécon­nue et tota­le­ment oubliée en dehors de l’Hexagone, Armin Moh­ler rai­son­ne dans son tex­te sur les gaul­lis­mes (au plu­riel !), Char­les de Gaul­le und die Gaul­lis­men, en ter­mes tirés de l’œuvre de Carl Schmitt (qui, à l’époque, cri­ti­quait le « vedet­ta­riat » de Jün­ger, son art de se fai­re de la publi­ci­té com­me une « diva » ; les cri­ti­ques de Moh­ler peu­vent être com­pa­rées à cel­les for­mu­lées par Schmitt…). Pour le juris­te, théo­ri­cien des « grands espa­ces », et pour Moh­ler, Jün­ger avait com­mis le péché de « se dépo­li­ti­ser ».

Cet engoue­ment de Moh­ler pour le Géné­ral de Gaul­le est éton­nant !

Charles de Gaulle

Char­les de Gaul­le

Face au phé­no­mè­ne « de Gaul­le », Moh­ler ne tarit pas d’éloges : le géné­ral a réus­si à déco­lo­ni­ser sans pro­vo­quer une gran­de explo­sion poli­ti­que, une guer­re civi­le géné­ra­li­sée. Il féli­ci­te aus­si le fon­da­teur de la Ve Répu­bli­que d’avoir amor­cé un grand cham­bar­de­ment ins­ti­tu­tion­nel après les sou­bre­sauts pro­vo­qués par l’indépendance algé­rien­ne. Là enco­re, c’est davan­ta­ge le lec­teur de Schmitt plu­tôt que de Jün­ger qui par­le : la Consti­tu­tion de 1958 est fina­le­ment l’œuvre d’un schmit­tien, René Capi­tant ; elle reva­lo­ri­se le poli­ti­que bien davan­ta­ge que les autres consti­tu­tions en vigueur en Occi­dent. À cela s’ajoute que Moh­ler approu­ve l’introduction de l’élection direc­te du Pré­si­dent, sui­te au plé­bis­ci­te du 28 octo­bre 1962. Enfin, Schmitt, dis­ci­ple de Char­les Maur­ras, Mau­ri­ce Hau­riou et Char­les Benoist, a hor­reur des « inter­mé­diai­res » entre le monar­que (ou le pré­si­dent) et le peu­ple. Moh­ler, ins­pi­ré par Schmitt, se féli­ci­te de la mise au pas pré­si­den­tia­lis­te des « inter­mé­diai­res », consé­quen­ce logi­que des nou­veaux prin­ci­pes consti­tu­tion­nels de 1958 et du pou­voir accru de la per­son­ne du Pré­si­dent, à par­tir de 1962. Le « qua­triè­me gaul­lis­me », selon Moh­ler, est celui de la « Gran­de Poli­ti­que », d’une géo­po­li­ti­que mon­dia­le alter­na­ti­ve, où la Fran­ce ten­te de se déga­ger de l’étau amé­ri­cain, en n’hésitant pas à pac­ti­ser avec des États jugés « voyous » (la Chi­ne, par exem­ple) et à assu­mer une poli­ti­que indé­pen­dan­te dans le mon­de entier. Cet­te « Gran­de Poli­ti­que » se bri­se en mai 68, quand la « chien­lit » se mani­fes­te et enta­me sa « lon­gue mar­che à tra­vers les ins­ti­tu­tions », qui a mené la Fran­ce tout droit à la gros­se far­ce fes­ti­vis­te d’aujourd’hui. Moh­ler, non pas en tant que lec­teur de Jün­ger mais en tant que lec­teur de Schmitt, est gaul­lis­te, au nom même des prin­ci­pes de sa Révo­lu­tion conser­va­tri­ce. Il ne com­prend pas com­ment on peut ne pas juger de Gaul­le seule­ment sur des cri­tè­res schmit­tiens. Il com­men­te l’aventure des ultras de l’OAS en deux lignes. Moh­ler appar­te­nait donc à un autre vivier poli­ti­que que les futurs ani­ma­teurs de la Nou­vel­le Droi­te. Les nou­vel­les droi­tes alle­man­des pos­sè­dent d’autres idio­syn­cra­sies : la conver­gen­ce entre Moh­ler et la Nou­vel­le Droi­te fran­çai­se (avec le jün­ge­rien Ven­ner) vien­dra ulté­rieu­re­ment quand les cli­va­ges de la guer­re d’Algérie n’auront plus de per­ti­nen­ce poli­ti­que direc­te.

Moh­ler vou­lait trans­po­ser l’indépendantisme gaul­lien en Alle­ma­gne. En février 1968, il va défen­dre à Chi­ca­go le point de vue de la « Gran­de Poli­ti­que » gaul­lien­ne à la tri­bu­ne d’un « col­lo­que euro-amé­ri­cain ». Ce tex­te, rédi­gé en anglais et non tra­duit en fran­çais, a le méri­te d’une clar­té pro­gram­ma­ti­que : il veut, sous les cou­leurs d’un nou­veau gaul­lis­me euro­péen, déga­ger l’Europe du car­can de Yal­ta. S’il y a un ensei­gne­ment à tirer, non pas de cet­te contro­ver­se mais de cet­te pos­tu­re euro-gaul­lien­ne intran­si­gean­te, c’est qu’effectivement une lec­tu­re schmit­tien­ne des déchéan­ces poli­ti­ques euro­péen­nes (à l’ère d’une post­his­toi­re déca­den­te) s’avère bien néces­sai­re. Et qu’un pro­gram­me de sor­tie hors de tou­tes les tutel­les inca­pa­ci­tan­tes est impé­ra­tif, fau­te de quoi nous som­bre­rons dans un déclin défi­ni­tif. Tous les ingré­dients de notre dis­pa­ri­tion pro­che sont là.

L’influence que Jün­ger a exer­cé sur Moh­ler se res­sent-elle dans la récep­tion de la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce alle­man­de par nos contem­po­rains ?

Pour une bon­ne part, oui. Mal­gré la gran­de diver­si­té des aspects et pers­pec­ti­ves que prend et adop­te la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce, le Jün­ger natio­nal-révo­lu­tion­nai­re, le natio­na­lis­te sol­da­ti­que, fas­ci­ne sans dou­te davan­ta­ge que l’anarque ou le voya­geur qui obser­ve des mon­des sau­va­ges enco­re plus ou moins intacts ou l’entomologiste qui se livre à ses « chas­ses sub­ti­les ». Cepen­dant, il est exact aus­si que l’idée cen­tra­le du « Mur du Temps » n’est pas dépour­vue de per­ti­nen­ce. Nous mari­nons bel et bien dans la post­his­toi­re ; quant au gaul­lis­me ou à un euro­péis­me simi­lai­re, on n’en voit plus vrai­ment la tra­ce : Sar­ko­zy et Hol­lan­de ont liqui­dé les der­niers ves­ti­ges de l’indépendantisme gaul­lien. La pos­tu­re anti­amé­ri­cai­ne de Chi­rac en 2003, au moment de la secon­de guer­re du Gol­fe contre Sad­dam Hus­sein, est un sou­ve­nir déjà loin­tain : rares sont ceux qui évo­quent enco­re l’Axe Paris-Ber­lin-Mos­cou, défi­ni par Hen­ri de Gros­sou­vre. Par ailleurs, la lon­gue lis­te d’auteurs sug­gé­rée par Moh­ler dans sa thè­se de doc­to­rat patron­née par Jas­pers, sus­ci­te des voca­tions intel­lec­tuel­les innom­bra­bles. On ne comp­te plus les thè­ses sur ces auteurs, même s’ils ont long­temps été ostra­ci­sés, au nom d’une « rec­ti­tu­de poli­ti­que » avant la let­tre. Tou­tes ces étu­des ne par­ti­ci­pent pas de la même appro­che. Mais hors l’histoire, dans les tumul­tes désor­don­nés de la post­his­toi­re chao­ti­que, ce mon­de long­temps enfoui dans des sou­ve­nirs de plus en plus estom­pés, se recons­trui­ra. Pour consti­tuer un musée ? Ou pour consti­tuer les pré­mis­ses d’un « grand retour » ?

Les figu­res du rebel­le et de l’anarque sont mar­quées par une vive aspi­ra­tion à la liber­té, qui n’est pas sans lien avec une notion de l’aventure qui fon­de la digni­té de la condi­tion humai­ne chez Moh­ler. L’individu, libre et aven­tu­rier, est-il l’archétype de l’homme qu’idéalise la Révo­lu­tion conser­va­tri­ce ?

Thomas Molnar

Tho­mas Mol­nar

Oui, la liber­té de l’écrivain, de l’homme authen­ti­que, l’autonomie de la per­son­ne, sont des qua­li­tés incon­tour­na­bles du rebel­le et de l’anarque. Mieux : ils sont là, seuls, pour les incar­ner. Moh­ler, dans une que­rel­le phi­lo­so­phi­que et théo­lo­gi­que avec Tho­mas Mol­nar dans la revue Cri­ti­con, avait bap­ti­sé ce « réa­lis­me héroï­que »  du nom de « nomi­na­lis­me ». La Nou­vel­le Droi­te, en tra­dui­sant uni­que­ment sa contri­bu­tion au débat avec Mol­nar, a, un moment, repris à son comp­te le ter­me de « nomi­na­lis­me » pour expri­mer son exis­ten­tia­lis­me héroï­que, pour affir­mer en quel­que sor­te un pri­mat de l’existence sur les essen­ces, mais en maniant des récits et des dis­po­si­tifs dif­fé­rents de ceux de Sar­tre. Le « nomi­na­lis­me », ain­si défi­ni par Moh­ler, n’avait fina­le­ment que bien peu de cho­ses à voir avec le nomi­na­lis­me du Moyen Âge. Non seule­ment le héros aven­tu­rier, le nietz­schéen abso­lu, incar­ne l’aventure, mais aus­si l’anarque quiet, le voya­geur qui se trans­po­se dans des mon­des enco­re intacts, l’explorateur qui défie les piè­ges de la natu­re vier­ge, le vul­ca­no­lo­gue com­me Haroun Tazieff, le com­man­dant Cous­teau ou l’observateur des grands mam­mi­fè­res ter­res­tres ou marins ou enco­re l’entomologiste, sont éga­le­ment des figu­res qui refu­sent les confor­mis­mes des mil­lions de consom­ma­teurs, trou­peau bêlant des agglo­mé­ra­tions post­his­to­ri­ques. Dans les rangs de la Nou­vel­le Droi­te, nul mieux que Jean Mabi­re n’a défi­ni l’aventurier dans un entre­tien qu’il a accor­dé à Lau­rent Schang, aujourd’hui col­la­bo­ra­teur d’Éléments. Cet entre­tien était paru dans Nou­vel­les de Syner­gies Euro­péen­nes. Mabi­re expri­mait là, tout com­me dans ses chro­ni­ques lit­té­rai­res ras­sem­blées dans la col­lec­tion « Que lire ? », un exis­ten­tia­lis­me authen­ti­que : celui qui veut des hom­mes enra­ci­nés (dans leur patrie char­nel­le) mais dés­ins­tal­lés et qui fus­ti­ge les hom­mes déra­ci­nés et ins­tal­lés. Dans cet­te for­mu­le clai­re, dans cet­te dis­tinc­tion qui a le méri­te de la lim­pi­di­té (mer­ci à l’ami Ber­nard Gar­cet !), nous avons résu­mé le pro­gram­me vital qu’il nous fau­dra nous appli­quer à nous-mêmes pour deve­nir et res­ter de véri­ta­bles rebel­les et anar­ques.

Pro­pos recueillis par Valen­tin Fon­tan-Moret pour PHILITT. Sour­ce : philitt.fr.