Relire Homère

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A l’occasion de la parution des Essais sur Homère (PUF, 1999), Marcel Conche avait répondu aux questions de la revue Antaios (1993–2001). Source : archaion.hautetfort.com

Pour­quoi reli­re Homè­re en 2000 ? En quoi est-il,  incom­pa­ra­ble­ment, l’Educateur par excel­len­ce ?

L’an 2000 de l’ère chré­tien­ne ne signi­fie pour moi rien de par­ti­cu­lier. Si l’on fait par­tir l’ère des Olym­pia­des de 776 AC, nous voi­ci, en effet, si je ne m’abuse, dans la six cent qua­tre-vingt qua­tor­ziè­me Olym­pia­de, chif­fre qui n’a rien de par­ti­cu­lier. Pour­quoi reli­re Homè­re aujourd’hui ? C’est que nous vivons en un temps où l’on sait que la vie humai­ne est une vie mor­tel­le. Mon­tai­gne nous conte que saint Hilai­re, évê­que de Poi­tiers (v. 315-v.367), crai­gnant pour Abra, sa fille uni­que, les embû­ches du mon­de, deman­da sa mort à Dieu, ce qu’il obtint et « de quoi IL mon­tra une sin­gu­liè­re joie ». En l’an 1000, com­me au IVème siè­cle, la vie éter­nel­le était objet de cer­ti­tu­de. En l’an 2000, c’est le contrai­re. Les phi­lo­so­phes ana­ly­sent la « fini­tu­de » (End­li­ch­keit) com­me nous étant essen­tiel­le, et notre « tem­po­ra­li­té » (Zeit­li­ch­keit) com­me étant, par essen­ce, une tem­po­ra­li­té finie. Com­ment vivre une vie mor­tel­le ? Il s’agit de résou­dre ce que Leib­niz nom­me un « pro­blè­me de maxi­mum et mini­mum » : obte­nir, durant une vie brè­ve, le maxi­mum d’effet. Quel « effet » ? Le plus d’argent pos­si­ble, pen­sent les finan­ciers, les bour­siers. Mais l’argent n’est pas une valeur en soi. Homè­re est l’Educateur par excel­len­ce car il for­me notre facul­té cri­ti­que, la kri­sis, la facul­té de dis­tin­guer, de choi­sir — d’un mot qui signi­fie « trier ». Il nous ensei­gne à sépa­rer le bon grain de l’ivraie des faus­ses valeurs, et à choi­sir les valeurs d’excellence. Com­ment vivre ? De façon à ce que cet­te vie, dans sa briè­ve­té, réa­li­se la plus hau­te excel­len­ce. Achil­le per­çoit le bon­heur com­me une ten­ta­tion. IL choi­sit quel­que cho­se de plus éle­vé que le bon­heur. Ain­si font les héros de l’Ilia­de.

Relire Homère

Reli­re Homè­re

Mais com­ment le reli­re ? Avec quels yeux ?

Lire Homè­re à la maniè­re des « ana­lys­tes », qui font de l’Ilia­de et de l’Odys­sée un assem­bla­ge de piè­ces rap­por­tées, c’est sacri­fier bien des signi­fi­ca­tions qui n’existent que par l’effet d’ensemble, et com­me ôter d’un orga­nis­me le tis­su conjonc­tif pour le rédui­re à un sque­let­te. Les « dif­fi­cul­tés » rele­vées par les « ana­lys­tes » sont d’ailleurs si peu net­tes qu’il a fal­lu vingt-cinq siè­cles pour qu’elles soient remar­quées. Si elles étaient si peu que ce soit concluan­tes, les Grecs anciens les eus­sent per­çues. L’Ilia­de et l’Odys­sée sup­po­sent la vision vision­nai­re d’un uni­que poè­te qui est aus­si un poè­te uni­que : les « ana­lys­tes » vont-ils tom­ber dans l’absurdité de sup­po­ser plu­sieurs Homè­re ? Il faut lire Homè­re avec l’œil non d’un dépe­ceur mais d’un phi­lo­so­phe, si le phi­lo­so­phe est, com­me le veut Pla­ton, l’homme des « vues d’ensemble » (Répu­bli­que, VII, 537c) — un œil, cepen­dant, moins hégé­lien que goe­théen : il ne suf­fit pas d’être phi­lo­so­phe si l’on n’est pas quel­que peu poè­te. Car la pen­sée pen­san­te n’est pas seule­ment concep­tuel­le : elle ne mécon­naît pas la clar­té que peu­vent appor­ter la com­pa­rai­son et la méta­pho­re. Héra­cli­te, Par­mé­ni­de, les Anté­so­cra­ti­ques en géné­ral ne sont pas les seuls à l’avoir vu, mais aus­si Berg­son, Hei­deg­ger et d’autres. Il est regret­ta­ble que Hei­deg­ger n’ait pas davan­ta­ge médi­té Homè­re.

Dans « Le ratio­na­lis­me d’Homère », vous écri­vez : « les dieux d’Homère ne sont ni en dehors de la natu­re, ni même en dehors du mon­de : ils sont, com­me nous, au mon­de — au même mon­de ». Pou­vez-vous pré­ci­ser votre vision du divin chez Homè­re ?

La phra­se que vous citez me fait son­ger au frag­ment 30 d’Héraclite : « Ce mon­de, le même pour tous, ni dieu ni hom­me ne l’a fait, mais il a tou­jours été, il est et il sera, feu tou­jours vivant, s’allumant en mesu­re et s’éteignant en mesu­re ». Ce mon­de, pour Homè­re com­me pour Héra­cli­te, est « le même pour tous » : hom­mes et dieux. C’est ain­si que la dif­fé­ren­ce du jour et de la nuit vaut pour les dieux com­me pour les hom­mes. Les dieux sont « au mon­de », com­me nous. Le mon­de n’est pas leur œuvre, mais l’œuvre de la natu­re. Homè­re voit « l’origine de tous les êtres » (Ilia­de, 14.246) dans l’ »Océan », sym­bo­le de la puis­san­ce et de la fécon­di­té de la natu­re. L’épopée chan­te le mon­de humain, bien que la natu­re, avec ses météo­res, ses sour­ces, ses fleu­ves, ses forêts, ses bêtes sau­va­ges, soit tou­jours pré­sen­te à l’esprit du poè­te. Or, les grands dieux d’Homère sont — on l’a sou­vent obser­vé — abso­lu­ment sem­bla­bles à des hom­mes — excep­té qu’ils sont plus forts et sont immor­tels : ils man­gent, boi­vent, fes­toient, aiment, haïs­sent, se ven­gent, souf­frent, dor­ment, ont des syn­co­pes, etc. Dès lors, où est le divin ? Je crois qu’il faut le cher­cher moins chez les dieux pré­oc­cu­pés sur­tout par la guer­re des hom­mes, enga­gés dans cet­te guer­re et tout péné­trés de pas­sions humai­nes, que chez ceux qui se tien­nent loin des affai­res humai­nes, vivent dans la proxi­mi­té de la natu­re, en sym­bio­se avec elle. Le divin est pré­sent sous la for­me des innom­bra­bles dieux qui sont l’esprit de la natu­re et dont la péren­ni­té rela­ti­vi­se l’aventure humai­ne — à laquel­le les grands dieux s’intéressent beau­coup trop, s’agissant de ce qui agi­te « de pau­vres humains, pareils à des feuilles, qui tan­tôt vivent pleins d’éclat et man­gent le fruit de la ter­re, et tan­tôt se consu­ment et tom­bent au néant ». Le divin pré­cè­de les dieux : il consis­te dans le don ini­tial qui leur est fait, à eux com­me à nous, de la vie, de la lumiè­re. Quant au Don­neur de ce don ini­tial, c’est la Natu­re, mais il ne faut pas la per­son­na­li­ser : elle n’est pas un être, mais le fait même de l’être — mot qui, dit Nietz­sche, ne signi­fie rien d’autre que « vivre ».

Vous consa­crez un cha­pi­tre au pes­si­mis­me d’Homère. Ne trou­vons-nous pas de nom­breux traits opti­mis­tes dans son oeu­vre, à com­men­cer par une for­me d’humanisme, illus­trée par le bou­le­ver­sant dia­lo­gue entre Achil­le et Priam ?

La réus­si­te d’Ulysse mon­tre, ai-je dit, que « déci­sif est le rôle de la trom­pe­rie dans la réus­si­te des hom­mes ». Com­me trom­per est un mal, et donc le mal l’emporte sur le bien dans la stra­té­gie de ceux qui veu­lent triom­pher dans le mon­de, on peut par­ler de « pes­si­mis­me ». Mais ce n’en est pas la seule for­me que l’on peut dis­cer­ner chez Homè­re. Il par­le de la mort qui « tout achè­ve » : dès lors que la mort ne lais­se, après elle, aucun espoir, il est dif­fi­ci­le de par­ler « d’optimisme ». Il est vrai que les plus hau­tes valeurs humai­nes sont incar­nées par les héros, et repré­sen­tées par leur atti­tu­de et leur condui­te : le res­pect de la foi jurée (les Achéens font la guer­re en ver­tu d’une pro­mes­se fai­te à Méné­las), l’esprit de sacri­fi­ce, la volon­té d’excellence, le cou­ra­ge, bien sûr, mais aus­si la fidé­li­té, le res­pect et l’estime d’autrui, fût-il l’ennemi, l’esprit de bien­veillan­ce et la géné­ro­si­té (chez Alki­noos, notam­ment), la sym­pa­thie, la com­pas­sion. Mais pré­ci­sé­ment, les plus bel­les qua­li­tés mora­les se trou­vent chez les hom­mes, non chez les dieux. or, ce sont les dieux qui ont la for­ce et tien­nent en main — dans les limi­tes fixées par le des­tin — le sort des humains. Une for­ce, en laquel­le il y a bien plus d’arbitraire que de bon­té essen­tiel­le, domi­ne tout. Que les dieux n’aient pas les ver­tus que l’on voit chez les hom­mes, il ne peut d’ailleurs en être autre­ment. Ces ver­tus vien­nent, en effet, de cela même que les hom­mes ont en pro­pre, qui est de mou­rir. Elles défi­nis­sent la réac­tion de l’homme noble face à la mort : à sa mort ou à la mort d’autrui. Cer­tes, ces ver­tus, du moins les ver­tus d’humanité, sont com­me mises entre paren­thè­ses dans le com­bat san­glant — ce pour­quoi Homè­re condam­ne la guer­re, com­me le lui repro­che Héra­cli­te. Et l’on pour­rait par­ler « d’optimisme », s’il lais­sait entre­voir un mon­de humain où régne­rait la paix. Mais je ne vois rien de tel. Vous par­lez d’ »huma­nis­me ». Soit ! si vous enten­dez : huma­nis­me héroï­que. Homè­re veut que l’homme regar­de vers les hau­teurs. « Pes­si­mis­me », dis-je, mais, cer­tes, pes­si­mis­me actif, héroï­que, essen­tiel­le­ment viril. Je veux bien admet­tre que le pes­si­mis­me tra­gi­que d’Homère, avec, au fond, une tel­le confian­ce en l’homme, est autre cho­se que sim­ple­ment du « pes­si­mis­me », au sens banal.

Jac­que­li­ne de Romil­ly a pu consa­crer un fort beau livre à Hec­tor. Quel­le figu­re vous séduit le plus chez Homè­re ?

Hec­tor est un chef valeu­reux, un beau-frè­re ras­su­rant, un père et un époux aimant et ten­dre, et il a bien d’autres qua­li­tés qui en font un bel exem­plai­re d’humanité. Mais une qua­li­té essen­tiel­le, pour celui qui veut le salut de son peu­ple et des siens, est l’intelligence. Or, Hec­tor en man­que par­fois. En tel moment cri­ti­que, ne voyant pas au-delà de l’heure pré­sen­te, il refu­se le « bon conseil » de Poly­da­mas qui, lui, « voit à la fois le pas­sé, l’avenir », et il juge incon­si­dé­ré­ment. Et les Troyens approu­vent leur chef, « dont l’avis fait leur mal­heur ». Et puis, j’observe, chez lui, un trait déplai­sant. Il deman­de un éclai­reur pour aller, de nuit, sur­veiller ce que font les Achéens. Soit ! Dolon se por­te volon­tai­re, à une condi­tion : Hec­tor doit jurer qu’il lui don­ne­ra les che­vaux et le char de bron­ze du Péléi­de. Hec­tor jure. Il sait pour­tant — j’en suis per­sua­dé —  que Dolon n’a aucu­ne chan­ce de mon­ter un jour les che­vaux d’Achille. Achil­le, héros démo­ni­que et fas­ci­nant, m’a cap­ti­vé davan­ta­ge qu’Hector. Je lui ai consa­cré un cha­pi­tre (et même deux). Il est le per­son­na­ge clé de l’Ilia­de — qui chan­te, ne l’oublions pas, la « colè­re d’Achille ». Ce sont ses atti­tu­des et ses choix qui déter­mi­nent le mou­ve­ment et l’action. Son inac­tion même, qui joue le rôle de ce que Hegel nom­me la « néga­ti­vi­té », n’est aucu­ne­ment une absen­ce. Inac­tif, mais en atten­te, il est sin­gu­liè­re­ment pré­sent.

Mais vous me deman­dez quel­le figu­re me « séduit » le plus. Je ne puis être « séduit » que par une natu­re fémi­ni­ne. Je lais­se de côté les dées­ses — pour les­quel­les j’ai peu d’estime. par­mi les mor­tel­les, j’ai le choix entre Bri­séis, Andro­ma­que et Hélè­ne — les autres ayant moins de pré­sen­ce. J’ai un fai­ble pour Bri­séis ; j’admire et je plains Andro­ma­que. Mais Hélè­ne a besoin que l’on se por­te à son secours. Elle a ce que Gor­gias nom­me une « mau­vai­se répu­ta­tion » — à cau­se de quoi, il s’est fait son avo­cat. Avec rai­son. Hélè­ne infi­dè­le à son mari, Méné­las ? A s’en tenir aux appa­ren­ces, on ne sau­rait le nier. Car enfin, elle sui­vit Pâris. De bon gré ? Sans dou­te, sinon eût-elle emme­né des tré­sors et ses escla­ves ? Mais il y a deux sor­tes d’amour : l’amour de croi­siè­re, cal­me, rai­son­na­ble, médi­té — Hélè­ne ne ces­sa jamais d’aimer Méné­las de cet amour -, et il y a l’amour d’emballement, la bour­ras­que d’amour, où le désir conduit aux déci­sions que l’on regret­te ensui­te. Mais la tem­pê­te sur la mer n’empêche pas le cal­me des grands fonds. Et l’amour qui dure est tou­jours là lors­que l’amour vio­lent s’est exté­nué. On le voit bien lors­que, du haut des rem­parts de Troie, la fem­me de Pâris, aux ardeurs ancien­nes, aper­çoit les Achéens et Méné­las, souf­fre, pleu­re et se confond en regrets.

Entre­tien paru dans la revue Antaios, octo­bre 1999

Né en 1922, Mar­cel Conche est pro­fes­seur émé­ri­te de phi­lo­so­phie à la Sor­bon­ne, mem­bre de l’Académie d’Athènes et citoyen d’honneur de la vil­le de Méga­re. Edi­teur à ses heu­res per­dues, il a tra­duit et com­men­té Héra­cli­te, Par­mé­ni­de, Anaxi­man­dre, Epi­cu­re aux PUF tout en trou­vant le temps de publier des ouvra­ges clas­si­ques sur Mon­tai­gne et Lucrè­ce.  En sep­tem­bre 1995, Mar­cel Conche avait déjà accor­dé un entre­tien à Antaios sur les Grecs, qua­li­fiés de « pres­que les seuls phi­lo­so­phes authen­ti­ques » et la phi­lo­so­phie grec­que com­me fon­da­men­ta­le­ment païen­ne. Sur le Poly­théis­me : « pour le pen­ser sans le rédui­re à n’être qu’une éta­pe dans un pro­ces­sus, il faut sans dou­te ten­ter de revi­vre une expé­rien­ce qui fut cel­le des Hel­lè­nes, cel­le de l’immanence et de l’évidence du sacré ». Sur l’Ancien Tes­ta­ment : « Plût au ciel qu’à l’âge sco­lai­re, plu­tôt que des leçons d’histoire « sain­te », on m’eût entre­te­nu de la Gaya Scien­za des trou­ba­dours. Le Cor­ré­zien que j’étais se fût sans dou­te recon­nu plus d’affinité avec Guy d’Ussel et Ber­nard de Ven­ta­dour qu’avec Abra­ham et autres. » Sur les Grecs, Mar­cel Conche a écrit un splen­di­de plai­doyer pour un phil­hel­lé­nis­me bien com­pris : « Deve­nir grec » (in Revue phi­lo­so­phi­que, jan­vier-mars 1996, p.3–22, repris dans Ana­ly­se de l’amour et autres sujets, PUF, Paris 1997). Pour mieux connaî­tre ce phi­lo­so­phe et mora­lis­te de hau­te lignée, il faut lire Vivre et phi­lo­so­pher. Répon­ses aux ques­tions de Luci­le Laveg­gi (PUF 1992) et Ma vie anté­rieu­re (Encre mari­ne 1998). Tout der­niè­re­ment, il a publié Le sens de la phi­lo­so­phie , livre dédié à sa mère qu’il ne connut pas puisqu’elle périt à sa nais­san­ce. Il s’agit d’une sobre médi­ta­tion sur la signi­fi­ca­tion pré­ci­se du mot « phi­lo­so­phie » : amour de la sages­se ou « scien­ce » du vrai ? M. Conche pen­che pour cet­te ten­sion tra­gi­que vers la véri­té, recher­che qui se dou­ble d’un appren­tis­sa­ge de l’amour au sens socra­ti­que, celui-là même qui ten­te de ren­dre l’autre meilleur en lui com­mu­ni­quant le désir d’excellence,  pro­pre aux âmes nobles : «  »A quoi mène la phi­lo­so­phie ? », me deman­de-t-on. La pre­miè­re répon­se est : « à rien » (à rien d’autre que la phi­lo­so­phie elle-même com­me skep­sis) ; la secon­de : « à aimer ». » Lisons donc M. Conche, sui­vons les tra­ces de cet Hel­lè­ne « désen­ga­gé des faus­ses évi­den­ces et des obses­sions col­lec­ti­ves ».

Pour com­plé­ter cet­te évo­ca­tion, voi­ci une note publiée naguè­re dans Antaios.

Parcours d’un stoïcien

Avec Ma Vie anté­rieu­re (Encre mari­ne), le phi­lo­so­phe Mar­cel Conche livre une émou­van­te médi­ta­tion sur le sens du tra­gi­que et la preu­ve de la per­ma­nen­ce, en ces temps d’hédonisme vul­gai­re, du stoï­cis­me com­me pos­tu­re phi­lo­so­phi­que, com­me maniè­re de vivre. Car ce qui frap­pe à la lec­tu­re de ces pages à l’impeccable lan­gue (“ une bel­le lan­gue répu­bli­cai­ne et châ­tiée ” dit jus­te­ment R.P. Droit dans sa chro­ni­que du Mon­de  du 3 avril 1998), c’est la cohé­ren­ce et la rigueur du pen­seur, qui est aus­si un mora­lis­te, cré­di­ble puisqu’il a inti­me­ment vécu ce qu’il pro­fes­se. L’évocation qu’il fait de Marie-Thé­rè­se Tron­chon, son épou­se dis­pa­rue en décem­bre 1997, est bou­le­ver­san­te. Elle fut son pro­fes­seur de Let­tres en 1941–1942 et cor­ri­gea  ses pre­miè­res dis­ser­ta­tions avant de deve­nir sa com­pa­gne pen­dant cin­quan­te-six ans. Il s’agit, c’est évi­dent, d’une âme de qua­li­té, d’une Dame. Le cou­ple for­mé est bien celui de deux let­trés, des jeu­nes gens d’autrefois, fru­gaux et racés, bref, tou­te une Fran­ce tra­di­tion­nel­le, englou­tie par la civi­li­sa­tion du spec­ta­cle et du fric. Mar­cel Conche est un pur pro­duit des hus­sards noirs de la Répu­bli­que  : petit pay­san cor­ré­zien, il mène, à la fin des années 30, une vie rude, mais non dépour­vue d’un “ bon­heur de fond ”, tout sauf béat. La cam­pa­gne n’avait que peu varié depuis Louis XV ; le vil­la­ge consti­tuait enco­re une réel­le com­mu­nau­té orga­ni­que où les dési­rs indi­vi­duels comp­taient pour rien. Entre un père, res­ca­pé de la Gran­de Guer­re, muré dans son silen­ce – la mère de Mar­cel Conche mou­rut peu après sa nais­san­ce – et sa tan­te, le futur phi­lo­so­phe fait ses pre­miè­res expé­rien­ces  : la per­te de la foi (“ le sen­ti­ment nou­veau se for­mait que la pro­vi­den­ce de l’homme peut n’être enco­re qu’une pro­vi­den­ce humai­ne ”), les vel­léi­tés de révol­te contre un père par­fois injus­te, les cours un peu par­ti­cu­liers de l’instituteur (plus doué pour l’éducation que pour l’instruction, mais pour qui Ver­cin­gé­to­rix et Bayard sont des modè­les)  : “ tiré à qua­tre épin­gles, M. Briat incar­nait les ver­tus de fran­chi­se, d’honnêteté, de gen­tilles­se ”. Une cour­toi­sie d’un autre âge !  Mar­cel Conche pro­non­ce un bel élo­ge du grec ancien, notre sans­krit  : “ le grec ancien, la lan­gue incom­pa­ra­ble, mer­veilleu­se, qui por­te en elle ce qu’il y a de plus fort, de plus lumi­neux, et, en même temps, de plus déli­cat et de plus fin. Sans elle, que serait la phi­lo­so­phie  ? Que serait même la pen­sée  ? ”. Le caté­chis­me n’est mani­fes­te­ment pas sa tas­se de thé  : “ il était ques­tion de l’histoire “ sain­te ”  : il fal­lait se sen­tir concer­né par ce qui était arri­vé à un cer­tain Moï­se, à un cer­tain Abra­ham. Désas­treu­se leçon car les péri­pé­ties de l’histoire des Juifs anciens n’importent qu’à ceux qui adhè­rent à l’Irrationnel. (…) Car entre Athè­nes et Jéru­sa­lem, il faut choi­sir. ” Socra­te lui appa­raît com­me une figu­re plus hau­te que le Naza­réen  : “ lorsqu’on se don­ne la pei­ne de mul­ti­plier les pains ou de mar­cher sur les eaux, c’est que l’on est en fau­te d’arguments ”. Mal­gré une envie vite pas­sée de rejoin­dre le maquis, Conche pré­fè­re étu­dier la gram­mai­re lati­ne huit heu­res par jour, ce qui nous évi­te les sou­ve­nirs d’anciens com­bat­tants, lui per­met d’entrer à l’Ecole Nor­ma­le et de se lan­cer à l’assaut du savoir phi­lo­so­phi­que. Une tel­le ascè­se nous vaut une ving­tai­ne de livres par­fai­te­ment cise­lés et sen­tis, quel­ques tra­duc­tions qui ser­vi­ront de réfé­ren­ce (Héra­cli­te, Par­mé­ni­de,…). Et un par­cours, du catho­li­cis­me pay­san à la sages­se tra­gi­que des Hel­lè­nes.

Pho­to : Aris­to­te devant le bus­te d’Homère, par Rem­brandt (1653), Metro­po­li­tan Museum of Art. Détail.