Pour une préférence civilisationnelle

Pour une préférence civilisationnelle

Pour une préférence civilisationnelle

Jean-Yves Le Gallou, créateur de la fondation identitaire Polémia, et co-fondateur de l’Institut ILIADE, réfléchit aux conditions d’un avenir respectueux de ce que nous sommes, nous autres Européens. Il réfléchit à l’idée d’une préférence civilisationnelle. Entretien paru dans le numéro de décembre 2017 du mensuel Monde & Vie.


Jean-Yves Le Gal­lou, vous pro­po­sez ces der­niers temps le concept de « pré­fé­rence civi­li­sa­tion­nelle ». Pour­quoi ne pas vous bor­ner à la pré­fé­rence natio­nale, dont on a beau­coup par­lé ?

La pré­fé­rence natio­nale ren­voie à un concept juri­dique qui est le concept de natio­na­li­té. C’est la pré­fé­rence pour les déten­teurs de la natio­na­li­té. Aujourd’hui, la natio­na­li­té est deve­nue un concept juri­dique, décon­nec­té du concept iden­ti­taire. Résul­tat ? Beau­coup de Fran­çais vont se sen­tir mieux à Prague, Buda­pest ou Por­to qu’en Seine Saint-Denis par exemple. La pré­fé­rence de civi­li­sa­tion ren­voie à une iden­ti­té cultu­relle com­mune et je crois que c’est un res­sen­ti de plus en plus par­ta­gé que, jus­te­ment, l’identité c’est la culture com­mune. Je vous en don­ne­rais un exemple : nous avons fait, avec Polé­mia, une vidéo inti­tu­lée Etre fran­çais, qui a recueilli 1 300 000 vues sur You tube. Nous avons lan­cé ensuite avec l’Institut ILIADE, une vidéo inti­tu­lée Etre euro­péen. L’opinion géné­rale était que l’Europe n’aurait aucun suc­cès et que nous n’atteindrions pas les chiffres de la pré­cé­dente, que nous ferions trois ou quatre fois moins de vues. En réa­li­té, elle en a fait trois fois plus : 3 750 000 vues, seule­ment en France. C’est un signe… Qu’est-ce qu’être un Fran­çais aujourd’hui ? Mou­loud qui voile sa femme est fran­çais… La natio­na­li­té tend à deve­nir un concept pure­ment juri­dique, sans prise sur la réa­li­té.

Selon vous, le déve­lop­pe­ment des iden­ti­tés régio­nales en Europe va dans le même sens d’une pré­fé­rence avant tout civi­li­sa­tion­nelle ?

Le déve­lop­pe­ment des iden­ti­tés locales et régio­nales repré­sente une double réac­tion, d’abord contre le jaco­bi­nisme nive­leur et puis contre le mon­dia­lisme. On n’ose pas trop s’affirmer dif­fé­rent de l’immigré, mais on se per­çoit dif­fé­rent du pays auquel on est rat­ta­ché. En fait, que ce soit en Cata­logne ou en Corse, on se trouve devant une des formes du vote iden­ti­taire, même si sou­vent les repré­sen­tants de cette sen­si­bi­li­té auto­no­mistes ou natio­na­listes sont poli­ti­que­ment cor­rects, même si, par exemple, les auto­no­mistes écos­sais trouvent qu’un Pakis­ta­nais qui va à la Mos­quée d’Edimbourg est un Ecos­sais. On note­ra que cette idéo­lo­gie mul­ti­cul­tu­ra­liste est moins pré­sente en Corse, où les chefs du Par­ti se sont affi­chés soli­daires du maire de Sis­co, qui avait défen­du sa popu­la­tion entré en conflit avec des musul­mans et qui a pris un arrê­té anti bur­ki­ni.

Mais, en Corse, le vote Front natio­nal s’effondre ? On est pas­sé de quelque 12 % à 3 % ?

C’est jus­te­ment parce que le vote auto­no­miste est per­çu comme le véri­table vote iden­ti­taire. Le Front natio­nal a trop long­temps déser­té la ques­tion de l’identité. Il n’apparaît plus, non plus, comme un vote pro­tes­ta­taire. C’est le vote auto­no­miste, en Corse, qui appa­raît à la fois comme le vote pro­tes­ta­taire et comme le vote iden­ti­taire. On peut ajou­ter que la perte de cré­di­bi­li­té de Marine Le Pen, depuis le fameux débat du Second tour de la Pré­si­den­tielle, n’est pas pour rien dans l’effondrement, en Corse, du Front natio­nal. Sous sa baguette le Front natio­nal a vou­lu deve­nir un Par­ti clas­sique, un Par­ti comme les autres. Eh bien ! En Corse, c’est l’ensemble des Par­tis clas­siques qui s’effondre et même la Répu­blique en Marche ne fait que 11 % des suf­frages au Pre­mier tour.

Vous par­lez de pré­fé­rence civi­li­sa­tion­nelle. N’est-ce pas un peu abs­trait ? Que contient la pré­fé­rence civi­li­sa­tion­nelle ?

La civi­li­sa­tion, c’est avant tout une concep­tion du monde. Cette concep­tion euro­péenne du monde est fon­dée sur l’incarnation et sur la repré­sen­ta­tion, cela bien sûr dans le chris­tia­nisme, mais aus­si avant le chris­tia­nisme…

Incar­na­tion, je com­prends… Qu’entendez-vous par repré­sen­ta­tion ?

Je ne parle pas ici de la repré­sen­ta­tion poli­tique démo­cra­tique, mais tout sim­ple­ment de la repré­sen­ta­tion dans l’art de la figure humaine, et même de la repré­sen­ta­tion du divin. Dans l’Antiquité gré­co-romaine, les dieux, vous le savez, sont à l’image des hommes. Et dans le chris­tia­nisme, Dieu se fait homme. Cette proxi­mi­té, cette imma­nence du divin, voi­là ce qui carac­té­rise la culture euro­péenne. Le divin est dans la nature. Les lieux sacrés des païens et des chré­tiens sont sou­vent les mêmes d’ailleurs. Une grande par­tie de la bataille cultu­relle, encore aujourd’hui, doit viser cette héré­sie chré­tienne qu’est l’iconoclasme. Les ico­no­clastes sont ces héré­tiques qui, se reven­di­quant de la pure­té de leur foi, refusent la repré­sen­ta­tion du Christ et des saints. On trouve ce cou­rant au début du chris­tia­nisme, mais on le retrouve au XVIème siècle, où les sta­tues de saints ou les fresques venues du Moyen-âge sont détruites par les dis­ciples de Cal­vin. La Révo­lu­tion fran­çaise nous don­ne­ra à nou­veau l’exemple de la van­da­li­sa­tion de la culture et du triomphe de l’abstraction. Aujourd’hui, du point de vue cultu­rel, une orga­ni­sa­tion comme Daech, en guerre mon­diale contre l’Occident, se carac­té­rise aus­si comme un mou­ve­ment ico­no­claste, qui détruit toutes les repré­sen­ta­tions issues du pas­sé : je pense aux Boud­dha afghans, que ces nou­veaux Van­dales ont fait explo­ser à la dyna­mite. La des­truc­tion des Temples à Pal­myre pro­cède du même esprit. Il s’agit pour les isla­mistes d’anéantir une tra­di­tion cultu­relle remon­tant à l’Antiquité. Ces des­truc­tions ont sym­bo­li­que­ment plus d’importance sou­vent que l’incendie de puits de pétrole ou même que des mas­sacres de masse.

Vous incluez dans cette guerre de civi­li­sa­tion la fameuse ques­tion du voile isla­mique ?

Plus que d’un mor­ceau de tis­su, il s’agit de la concep­tion que l’on se fait de la femme et du res­pect de sa liber­té. Les femmes euro­péennes, n’ont jamais été enca­gées dans un harem ou der­rière un mur de tis­su… L’amour cour­tois a pro­pa­gé une concep­tion très res­pec­tueuse de la femme. Dans l’Antiquité, il y a des dieux et des déesses. Dans le chris­tia­nisme, le rôle de la Vierge Marie, que les Médié­vaux appelle « Notre Dame », en réfé­rence à l’amour cour­tois, revêt une impor­tance que les chré­tiens d’aujourd’hui ont par­fois du mal à com­prendre. Dans ce contexte cultu­rel, il est nor­mal qu’il y ait une bataille fron­tale sur la ques­tion du voile, inter­dit dans l’espace publique. Comme disait Mon­tes­quieu, « les mœurs sont plus impor­tantes que les lois ».

L’excision, que faut-il faire ?

Je dirais sur­tout ce qu’il ne faut pas faire : don­ner à une jeune femme malienne le sta­tut de réfu­giée poli­tique en France pour qu’elle ne soit pas exci­sée dans son pays et la lais­ser subir cet acte mons­trueux dans notre Pays…

Com­ment s’insère la laï­ci­té dans votre com­bat civi­li­sa­tion­nel ?

La civi­li­sa­tion euro­péenne se carac­té­rise par la liber­té des débats, par la libre confron­ta­tion des idées. Quant à la laï­ci­té elle-même, son inter­pré­ta­tion laï­ciste actuelle me paraît arti­fi­cielle et pour tout dire fran­co-fran­çaise. Ce qui est impor­tant – la fameuse que­relle des guelfes et des gibe­lins en porte la trace au cœur du Moyen âge – c’est la sépa­ra­tion du domaine poli­tique et du domaine reli­gieux. Mais il n’y a pas besoin du laï­cisme pour cela. Quand on y réflé­chit, il y a quelque chose d’ahurissant : le Conseil d’Etat valide la construc­tion de mos­quées avec leurs mina­rets, il valide le hal­lal, l’abattage de l’Aïd et le port du bur­ki­ni, mais il inter­dit que la sculp­ture d’un pape soit accom­pa­gnée d’une croix. Cette déci­sion est clai­re­ment liber­ti­cide. C’est la rai­son pour laquelle j’ai mani­fes­té devant le Conseil d’Etat, le 12 décembre contre l’arrêt ren­du concer­nant la croix de Ploër­mel, je veux par­ler de cette sta­tue de Jean-Paul II que le laï­cisme ambiant entend pri­ver de sa croix.

Que pré­co­ni­sez-vous concrè­te­ment ?

Il est urgent de lut­ter contre la bana­li­sa­tion de ce genre de déci­sion ubuesque, selon laquelle il fau­drait muti­ler une œuvre d’art au nom de l’idéologie. Conce­voir la sta­tue du pape sans la croix qui le sur­plombe, c’est une atteinte à la liber­té de créa­tion, c’est encore une forme de ce van­da­lisme dont je vous par­lais tout à l’heure. Il faut dénon­cer les vrais res­pon­sables de ces dérives immi­gra­tio­nistes et anti-iden­ti­taires. Ce ne sont pas les poli­tiques en pre­mier lieu…

Qui est res­pon­sable ?

Nous subis­sons le pou­voir des juges, c’est clair. Com­ment s’exerce-t-il ? Ils prennent des textes juri­diques géné­raux et ils les inter­prètent de façon liber­ti­cide. Aujourd’hui ni la liber­té de réunion, ni la liber­té d’expression, ni la liber­té des col­lec­ti­vi­tés locales ne sont garan­ties… Les maires qui ne veulent pas de bur­ki­ni sur les plages de leurs villes sont contraints de rap­por­ter leurs déci­sions ; on oblige les édiles à dis­tri­buer des repas hal­lal dans les can­tines muni­ci­pales, et pour y par­ve­nir, on se targue d’une inter­pré­ta­tion de grands prin­cipes abs­traits comme la liber­té d’aller et de venir ou la liber­té reli­gieuse. Quand je parle du pou­voir des juges, il s’agit de quatre ou cinq per­sonnes, Jean-Marc Sau­vé, Ber­nard Stirn, Remi Schwartz ou Thier­ry Thuot, qui adossent leur idéo­lo­gie laï­ciste, maçon­nique ou chré­tienne pro­gres­siste sur les médias du Poli­ti­que­ment cor­rect. Ils font régner la ter­reur et imposent des réponses néga­tives pour tout ce qui est chré­tien et évi­dem­ment pas pour les musul­mans.

A quand faites vous remon­ter ce ter­ro­risme des juges ?

Le Conseil d’Etat était cultu­rel­le­ment et idéo­lo­gi­que­ment conser­va­teur. Il a bas­cu­lé dans l’immigrationnisme au début des années 70, sous la pres­sion du GISTI (Groupe d’Information et de sou­tien des Tra­vailleurs immi­grés). La prise de pou­voir du Conseil d’Etat sur les ques­tions d’identité date pré­ci­sé­ment de 1978, date à laquelle on a assis­té à l’invalidation du décret Bon­net, qui inter­di­sait le regrou­pe­ment fami­lial. Une telle mise à la casse s’est opé­rée par le biais de l’interprétation de la Conven­tion inter­na­tio­nale sur les droits de l’enfant, qui n’avait abso­lu­ment pas été for­mu­lée pour répondre une telle situa­tion.

Que faire ?

Le pro­blème cen­tral aujourd’hui, du point de vue civi­li­sa­tion­nel, ce n’est pas l’Union euro­péenne, ce n’est pas le pou­voir poli­tique, c’est le pou­voir des juges. Aujourd’hui, les seuls qui aient une influence, ce sont les mino­ri­tés eth­niques, sexuelles ou reli­gieuses. Il faut nous consti­tuer, sur tel ou tel sujet de socié­té, en mino­ri­tés agis­santes ; face aux autres, il faut que les nôtres, qui consti­tuent la majo­ri­té silen­cieuse, s’organisent en groupes de pres­sion, pour défendre notre iden­ti­té, nos mœurs, nos modes ali­men­taires, notre his­toire… Le récit natio­nal est un enjeu qui concerne tout le monde et que nous devons pré­ser­ver et faire connaître.

Pro­pos recueillis par Claire Tho­mas

Cré­dit pho­to : novo­press via Fli­ckr (cc)