Pour une éthique européenne de la tenue

Pour une éthique européenne de la tenue

Pour une éthique européenne de la tenue

Par Henri Levavasseur, docteur en histoire et linguiste, spécialiste des cultures germaniques anciennes et de la protohistoire de l’Europe septentrionale, formateur de l’Institut ILIADE.

Ouvert par le cata­clysme de la Pre­mière Guerre Mon­diale, le cycle du « sombre ving­tième-siècle » a plon­gé l’Europe dans une crise de civi­li­sa­tion sans pré­cé­dent, l’amenant à secré­ter elle-même, à tra­vers les idéaux fai­san­dés d’un uni­ver­sa­lisme enne­mi des nations et des peuples, le poi­son du « grand effa­ce­ment » qui menace de détruire jusqu’aux racines de son génie.

Rien, pour­tant, n’est encore joué : il appar­tient aux jeunes Euro­péens de ne pas se rési­gner et d’écrire une autre his­toire, en accord avec les immenses poten­tia­li­tés d’une culture mul­ti­mil­lé­naire. C’est en pui­sant dans leur longue mémoire, en pro­cé­dant au « grand res­sour­ce­ment », qu’ils appren­dront à se connaître eux-mêmes, à don­ner sens et forme à leur des­tin, afin de trou­ver les res­sources morales per­met­tant de rele­ver les défis qui les attendent. Confron­tés à la dis­so­lu­tion des ins­ti­tu­tions et de la cité dans le mag­ma d’une socié­té mul­ti­cul­tu­relle, mul­ti-eth­nique et mul­ti-conflic­tuelle, cette jeu­nesse devra se ras­sem­bler sur son propre sol en com­mu­nau­tés pérennes, orga­niques et sou­dées.

De telles com­mu­nau­tés ne reposent pas seule­ment sur des liens de soli­da­ri­té mutuelle, mais aus­si sur la valeur indi­vi­duelle, c’est-à-dire sur la capa­ci­té de cha­cun à rece­voir, incar­ner et trans­mettre l’héritage com­mun.

Cette valeur ne se mesure pas seule­ment à l’aune des capa­ci­tés intel­lec­tuelles et phy­siques, ou du talent artis­tique — même si ces qua­li­tés sont émi­nem­ment pré­cieuses. Ici inter­vient la notion d’éthique, asso­ciée à celle de tenue, qui jouent toutes deux un rôle fon­da­men­tal dans la vision euro­péenne du monde.

Comme l’écrivait Pierre Drieu La Rochelle : « on est plus fidèle à une atti­tude qu’à des idées » (Gilles, 1939).

Que convient-il donc d’entendre par « éthique de la tenue » ? Quelles sont les formes spé­ci­fiques que revêt cette éthique dans l’histoire de la civi­li­sa­tion euro­péenne ? Quels sont enfin les modes d’expression pos­sibles, per­met­tant aujourd’hui d’incarner cette éthique ?

Qu’est-ce que l’« éthique de la tenue » ?

Les dic­tion­naires contem­po­rains défi­nissent volon­tiers l’éthique comme une réflexion phi­lo­so­phique fon­da­men­tale, sur laquelle la morale éta­blit ses normes, ses limites et ses devoirs.

Dans cette optique, le détail des pres­crip­tions morales, fon­dées sur la dis­tinc­tion du bien et du mal, est sus­cep­tible de varier d’une socié­té ou d’une reli­gion à l’autre, tan­dis que l’éthique en appelle à la rai­son pour poser des prin­cipes uni­ver­sels, par de-là les contin­gences his­to­riques et les par­ti­cu­la­rismes de chaque civi­li­sa­tion.

Cette concep­tion de l’éthique, propre à la tra­di­tion phi­lo­so­phique des Lumières, a natu­rel­le­ment peu à voir avec celle dont nous allons nous entre­te­nir.

Reve­nons à l’origine du mot. Ety­mo­lo­gi­que­ment, éthique et morale ren­voient, dans le monde antique, aux mêmes notions. Le mot fran­çais « morale » dérive du latin mora­lis, qui pro­vient lui-même de mos, « mœurs », « cou­tume », « usage » — le mos majo­rum, « cou­tume ances­trale », fon­dant la morale du citoyen romain de l’époque clas­sique. Le mot « éthique » trouve son ori­gine dans le grec « ἦθος », qui pré­sente les prin­ci­pales signi­fi­ca­tions sui­vantes :

  1. « séjour habi­tuel, lieux fami­liers, demeure » (employé au plu­riel) : ἦθεα désigne dans l’Iliade les pâtu­rages des che­vaux, tout comme νομός (« part », « por­tion de ter­ri­toire », « pâtu­rage », qui prend ensuite le sens de « cou­tume, loi, usage », le verbe νέμειν, « attri­buer, répar­tir, régler selon la cou­tume ») ;
  2. « dis­po­si­tion de l’âme, manière d’être, carac­tère » : notam­ment la célèbre for­mule d’Héraclite ἦθος ἀνθρώπῳ δαίμων (« la manière d’être, pour l’homme, est empreinte divine ») ; la joie, le cou­rage, la noblesse sont par exemple des ἤθη, que les dif­fé­rents arts s’efforcent d’imiter ;
  3. « cou­tume, usage, mœurs » (cf. éga­le­ment la forme ἔθος, « cou­tume, usage ») ; dans sa Théo­go­nie, Hésiode évoque les νόμοι et les ἦθεα des immor­tels, c’est-à-dire les lois et les usages des dieux. L’ethos d’un peuple trouve ses racines dans la tra­di­tion et repose donc sur une trans­mis­sion.

Dans le domaine de l’art ora­toire, ἦθος prend en outre un sens par­ti­cu­lier : les Grecs dis­tinguent en effet entre le logos, qui ren­voie à la logique, le pathos, qui ren­voie à la sen­si­bi­li­té, et l’éthos qui cor­res­pond à ce que nous nom­mons le « style ».

On sai­sit d’emblée que l’ethos ne ren­voie pas chez les Grecs à une quel­conque morale uni­ver­selle, fon­dée sur l’opposition du bien et du mal : il s’agit au contraire d’un concept évo­quant le carac­tère propre d’un être don­né, en lien avec le lieu où il séjourne et la manière dont il se com­porte habi­tuel­le­ment — d’où le sens de « cou­tume », d’« usage », que l’on retrouve éga­le­ment dans le latin mos.

Le mot ἔθος est d’ailleurs éty­mo­lo­gi­que­ment appa­ren­té à ἔθνος (« famille, clan, peuple »), ain­si qu’à ἔθω (« per­sonne fami­lière », « les siens »). Ce der­nier terme, lui même appa­ren­té au latin soda­lis (« com­pa­gnon », « ami »), dérive d’une racine de indo-euro­péenne *su̯ē̆dh- (« faire sien », « se poser soi-même »), que l’on retrouve dans le sans­crit svádhā (« pou­voir per­son­nel », « auto­ri­té natu­relle », « usage », « cou­tume »), le vieil-haut-alle­mand sito ou l’allemand Sitte, « cou­tume », « mœurs ».

Au sens éty­mo­lo­gique, l’éthique désigne donc la manière d’être au monde en confor­mi­té avec l’usage, la cou­tume, la tra­di­tion en un lieu don­né. Elle est la manière dont les êtres se tiennent face au monde, dans leur séjour habi­tuel. On retrouve d’ailleurs ce lien entre les notions de cou­tume, de séjour et de tenue dans la proxi­mi­té éty­mo­lo­gique entre les termes fran­çais « habi­ta­tion, habi­tude, habit », appa­ren­tés au latin habi­tus, « manière d’être ».

Très tôt, le mot « habit » est asso­cié dans notre langue à l’idée de « main­tien » de « tenue », au sens de « tenir sa place et son rang ».

Il est donc tout à fait per­ti­nent de par­ler d’éthique de la tenue, dans la mesure où cette for­mule per­met de défi­nir une forme d’exigence tour­née vers un idéal humain propre à notre civi­li­sa­tion, à nos mœurs, nos tra­di­tions et nos cou­tumes, indé­pen­dam­ment des formes uni­ver­selles de morale, qu’elles soient d’essence reli­gieuse ou laïque, c’est-à-dire fon­dées soit sur le dogme et la foi, soit sur une défi­ni­tion abs­traite de la rai­son humaine, déta­chée de tout enra­ci­ne­ment spé­ci­fique.

Com­ment défi­nir l’éthique euro­péenne de la tenue ? Comme tou­jours, à par­tir de l’étude des figures emblé­ma­tiques que nous livre notre his­toire depuis l’antiquité.

L’éthique de la tenue dans l’histoire européenne

Sans nier la valeur des exem­pla légués par la grande tra­di­tion clas­sique, nous ne nous réfè­re­rons pas ici à telle ou telle anec­dote édi­fiante, mais ten­te­rons de sai­sir l’essence de notre tra­di­tion de manière à la fois plus géné­rale et plus pro­fonde, en évo­quant quelques « figures arché­ty­piques » qui des­sinent les contours d’une éthique propre aux élites euro­péennes.

Cette éthique ren­voie à un cer­tain idéal aris­to­cra­tique, dont les traits prin­ci­paux pré­sentent une conti­nui­té éton­nante depuis l’antiquité, en dépit des par­ti­cu­la­rismes liés à tel ou tel peuple, et mal­gré les divers bou­le­ver­se­ments sociaux, reli­gieux et poli­tiques qu’a pu connaitre l’Europe au fil des siècles.

Quatre types fon­da­men­taux ont pro­fon­dé­ment mar­qué l’imaginaire euro­péen, et consti­tuent en quelque sorte les figures tuté­laires aux­quelles toute élite authen­tique doit se réfé­rer : le héros homé­rique, le citoyen romain, le che­va­lier médié­val, le gen­til­homme.

Le héros homé­rique évo­lue dans un uni­vers où le juge­ment por­té sur l’homme ne repose pas sur la dua­li­té du bien et du mal, en tant que cri­tères moraux fon­dés sur la crainte de dieu, l’amour du pro­chain, la crainte du châ­ti­ment et l’espérance du salut éter­nel, mais sur la dis­tinc­tion du beau et du laid, de ce qui est hono­rable et de ce qui ne l’est pas, sur la néces­si­té de se mon­trer digne de l’estime de ses pairs, confor­mé­ment à des règles de com­por­te­ment fon­dées sur la cou­tume ances­trale.

L’idée de faute ori­gi­nelle est absente : le « bien » (ἀγαθόν, « ce qui bon ») est ce qui conforme au juste ordon­nan­ce­ment des choses et de l’univers (κόσμος, « ordre [de l’univers] », mais aus­si « parure, orne­ment »). L’expression καλὸς κἀγαθός (« beau et bon »), à laquelle se conforme l’aristocratie athé­nienne, désigne un idéal de per­fec­tion humaine où la qua­li­té du paraître rejoint celle de l’être : le phi­lo­sophe Wer­ner Jae­ger évoque à ce pro­pos, dans son ouvrage Pai­deia, consa­cré à la for­ma­tion de l’homme grec, un « idéal che­va­le­resque de la per­son­na­li­té humaine com­plète, har­mo­nieuse d’âme et de corps, com­pé­tente au com­bat comme en paroles, dans la chan­son comme dans l’action ».

A l’inverse, toute mani­fes­ta­tion de déme­sure (ὕϐρις), chez les hommes comme chez les dieux, entraîne une catas­trophe. Nous sommes ici aux anti­podes de ce que le phi­lo­sophe Hei­deg­ger décèle dans la moder­ni­té occi­den­tale, à savoir la « méta­phy­sique de l’illimité » — l’appétit du « tou­jours plus », auquel nous devons oppo­ser la logique du « tou­jours mieux ».

Pour reve­nir aux textes d’Homère, « toute trans­gres­sion de l’harmonie, de la mesure, de la conduite droite, se paie au prix fort, ain­si la funeste colère d’Achille, pré­texte de l’Iliade. Homère ignore l’intériorisation d’une morale fon­dée sur la faute et la culpa­bi­li­té. (…) Il met en action des ver­tus et leurs contraires, le cou­rage et la lâche­té, l’honneur et la bas­sesse, la magna­ni­mi­té et la ran­cune, la loyau­té et la traî­trise. Il montre aus­si des carac­tères, sans rien dis­si­mu­ler de leurs contra­dic­tions, Hec­tor et sa luci­di­té, Péné­lope et sa fémi­ni­té, Achille et sa vaillance, Ulysse et son habi­li­té, Nes­tor et sa rai­son, Pâris et sa fai­blesse, Hélène et son extrême sen­sua­li­té. Les poèmes homé­riques ne parlent pas en for­mules concep­tuelles ou dog­ma­tiques. Ils donnent pour­tant des réponses claires aux ques­tions de la vie et de la mort » (D. Ven­ner, His­toire et tra­di­tion des Euro­péens, pp. 108–109).

Héri­tière du monde grec, mais aus­si d’une tra­di­tion propre, fon­dée en grande par­tie sur un héri­tage indo-euro­péen, la civi­li­sa­tion romaine nous a éga­le­ment légué un idéal aris­to­cra­tique d’une grande valeur : celui du citoyen de l’époque clas­sique. Ce der­nier appa­rait constam­ment sou­cieux de sa digni­tas, aus­si bien per­son­nelle que fami­liale. Pour la pré­ser­ver, il est prêt à aller jusqu’au sacri­fice de sa vie : la mort volon­taire est à Rome un sort tou­jours pré­fé­rable au déshon­neur.

La digni­tas s’enracine dans la vir­tus, non pas la ver­tu au sens chré­tien du terme, mais la qua­li­té qui dis­tingue l’homme, vir : l’énergie morale, la force d’âme, la maî­trise de soi (gra­vi­tas), qui se situe au cœur de l’enseignement des Stoï­ciens.

Ces qua­li­tés sont indis­so­ciables de la pie­tas, c’est-à-dire du res­pect de la tra­di­tion (mos majo­rum), du devoir ren­du aux dieux et à la famille, en par­ti­cu­lier au père, devoirs aux­quels s’ajoute le ser­vice de l’état. Avec la vir­tus, la cle­men­tia et la ius­ti­tia, la pie­tas est l’une des quatre ver­tus impé­riales recon­nues à Auguste sur l’inscription du bou­clier d’or (cli­peus aureus) pla­cé en son hon­neur dans la Curia Iulia. Comme chez les Grecs, l’idéal du citoyen romain se fonde sur l’unité de l’être et du paraître. C’est le sens de la for­mule de Juvé­nal : mens sana in cor­pore sano.

Sci­pion fait gra­ver sur son tom­beau la for­mule sui­vante « Ma vie a enri­chi les ver­tus de ma race. J’ai engen­dré des enfants, j’ai cher­ché à éga­ler les exploits de mon père. J’ai méri­té la louange de mes ancêtres, qui se sont réjouis de me voir né pour leur gloire. Ma digni­tas a ren­du fameuse ma race » (cité par D. Ven­ner, id., p. 136).

La che­va­le­rie médié­vale reprend une par­tie de cet héri­tage, asso­cié certes aux ver­tus chré­tiennes, mais éga­le­ment au vieil idéal mar­tial et à la concep­tion de l’honneur répan­dus dans les socié­tés cel­tiques et ger­ma­niques. Domi­nique Ven­ner (id., pp. 178–179) qua­li­fie l’éthique che­va­le­resque d’« éthique incar­née » : « prouesse, lar­gesse et loyau­té sont ses attri­buts que l’honneur résume. L’élégance de l’âme com­mande d’être vaillant jusqu’à la témé­ri­té ».

L’exigence de fidé­li­té à la parole don­née pousse à tenir la foi jurée jusqu’à la mort, atti­tude magni­fi­que­ment exal­tée dans la Chan­son des Nibe­lun­gen, de telle sorte que l’idéal du sacri­fice héroïque, pré­sent dans toute la tra­di­tion épique du monde ger­ma­nique, a sans doute contri­bué de façon déci­sive à l’acceptation du chris­tia­nisme par les peuples du Bar­ba­ri­cum. Le poème saxon Heliand décrit d’ailleurs le Christ et ses dis­ciples comme un prince ger­ma­nique entou­rés de ses vas­saux, tan­dis que les noces de Cana appa­raissent comme un fes­tin guer­rier.

A l’époque moderne, la figure du gen­til­homme repré­sente la syn­thèse et l’aboutissement de ces divers héri­tages, à tra­vers l’équilibre entre les talents de l’homme d’épée et de l’homme d’esprit, alliant élé­gance morale, dis­tinc­tion, cou­rage et maî­trise de soi. Tel est l’idéal, lar­ge­ment par­ta­gé à tra­vers toute l’Europe, que s’efforcent d’atteindre le Jun­ker prus­sien et le gent­le­man bri­tan­nique.

Une cer­taine forme de stoï­cisme propre à l’homme d’action est com­mune aux quatre types que nous venons d’évoquer.

Est-ce à dire, cepen­dant, que l’éthique de la tenue se trouve réser­vée à une élite sociale fon­dée exclu­si­ve­ment sur des règles de trans­mis­sion héré­di­taire ? Si cette der­nière a natu­rel­le­ment tou­jours joué un rôle cen­tral, il convient de rap­pe­ler l’importance d’autres formes d’institutions méri­to­cra­tiques, repo­sant sur la notion de com­pa­gnon­nage guer­rier. Les concepts de noblesse et de che­va­le­rie, par exemple, ne sont pas stric­te­ment iden­tiques.

Comme le sou­ligne Domi­nique Ven­ner (Un samou­raï d’Occident, p. 294), nos racines « ne sont pas seule­ment celles de l’hérédité, aux­quelles on peut être infi­dèle, ce sont éga­le­ment celles de l’esprit, c’est-à-dire de la tra­di­tion qu’il appar­tient à cha­cun de se réap­pro­prier ».

Quelles leçons concrètes la jeu­nesse euro­péenne de notre temps, déter­mi­née à s’engager sur la même voie, peut-elle tou­te­fois recueillir de ces exemples si éloi­gnés de notre quo­ti­dien ? En appa­rence, les modèles que nous venons d’évoquer semblent dépas­sés pour plu­sieurs rai­sons : l’environnement social, cultu­rel et poli­tique tra­di­tion­nel, néces­saire à l’éducation d’une véri­table élite, a aujourd’hui été en grande par­tie balayé ; la noblesse a ces­sé d’être une ins­ti­tu­tion, d’assurer un rôle poli­tique cen­tral et de « don­ner le ton » ; les valeurs domi­nantes sont au contraire celles de l’hédonisme indi­vi­dua­liste et de l’égalitarisme, même si les inéga­li­tés éco­no­miques et sociales sont par ailleurs de plus en plus criantes ; la notion d’élite est lar­ge­ment dépré­ciée, ou se trouve asso­ciée à des types humains oppo­sés à ceux de l’ancienne aris­to­cra­tie euro­péenne ; l’élitisme est même per­çu comme un tra­vers ; enfin, un grand nombre de ceux qui sont en mesure de récla­mer, en tant qu’héritiers par le sang et par le nom, le patri­moine spi­ri­tuel de l’ancienne aris­to­cra­tie euro­péenne, adoptent par­fois des com­por­te­ments assez éloi­gnés des valeurs de leurs aïeux.

Médio­cri­té et vul­ga­ri­té ne consti­tuent pas néces­sai­re­ment des tares nou­velles, propres à notre époque, mais elles font aujourd’hui l’objet d’une com­plai­sance sans pré­cé­dent, qui trouve son expres­sion la plus ache­vée dans les « modèles » impo­sés aux popu­la­tions sidé­rées par les loi­sirs de masse et le matra­quage publi­ci­taire : il s’agit d’une véri­table inver­sion des canons esthé­tiques et éthiques. L’idéal aris­to­cra­tique n’a pas néces­sai­re­ment dis­pa­ru, mais il ne struc­ture plus la socié­té.

Pour­tant, cha­cun de nous peut encore choi­sir d’incarner une part de l’éthique aris­to­cra­tique euro­péenne, en la décli­nant — au fémi­nin comme au mas­cu­lin — dans des situa­tions et des enga­ge­ments très divers.

Cette pos­si­bi­li­té revêt une por­tée qui dépasse les seuls des­tins indi­vi­duels. Domi­nique Ven­ner le rap­pelle dans le Samou­raï d’Occident (p. 296) : « Les ébran­le­ments de notre temps ont des causes qui excèdent les seuls forces de la poli­tique ou des réformes sociales. Il ne suf­fit pas de modi­fier des lois ou de rem­pla­cer un ministre par un autre pour construire de l’ordre là où sévit le chaos. Pour chan­ger les com­por­te­ments (…), il faut réfor­mer les esprits, une tâche à tou­jours recom­men­cer ».

L’éthique de la tenue est l’expression indi­vi­duelle et com­mu­nau­taire de cette réforme des esprits, pré­lude au néces­saire réveil de l’Europe en dor­mi­tion. Elle est une voie d’excellence, dans laquelle la jeu­nesse euro­péenne doit aujourd’hui réap­prendre à s’engager.

L’éthique de la tenue pour les Européens d’aujourd’hui

S’il peut paraître dif­fi­cile d’établir les cri­tères objec­tifs de la « tenue », cha­cun sait ins­tinc­ti­ve­ment défi­nir ce qu’il convient de reje­ter : le débraillé, la vul­ga­ri­té, le lais­ser-aller. Ce der­nier peut prendre des formes diverses : lais­ser-aller du corps (ava­chis­se­ment ou exhi­bi­tion vul­gaire), lais­ser-aller du vête­ment (le modèle « uni­ted colors », uni­ver­sel et « uni­sexe »), lais­ser-aller du com­por­te­ment et de l’attitude (manque de maî­trise de soi, oubli des règles élé­men­taires de la cour­toi­sie et du savoir-vivre), lais­ser-aller du lan­gage (outrance, approxi­ma­tion ou vul­ga­ri­té), lais­ser-aller de l’esprit et de l’intellect (paresse intel­lec­tuelle, confor­misme), lais­ser-aller de l’âme (perte du sens de l’honneur et de la parole don­née, de la fidé­li­té à ses prin­cipes et à son héri­tage, absence de cou­rage).

A toutes ces formes d’abandon de soi-même, il faut pré­ci­sé­ment oppo­ser la notion de « tenue ». Celle-ci consti­tue une ascèse — ce qui n’implique pas néces­sai­re­ment une vie « ascé­tique » : au-delà de son accep­tion reli­gieuse, pas­sée dans le voca­bu­laire chré­tien par l’intermédiaire du latin chré­tien asce­ta, le mot est appa­ren­té au grec ἄσκησις (« exer­cice »), qui désigne à l’origine divers types d’activités artis­tiques ou phy­siques, en par­ti­cu­lier l’ath­lé­tisme. L’ascèse est donc avant tout une dis­ci­pline.

L’éthique de la tenue se fonde en défi­ni­tive sur la volon­té de vivre en euro­péen, confor­mé­ment à notre tra­di­tion. Fidèle à la « longue mémoire euro­péenne », Domi­nique Ven­ner nous rap­pelle à ce pro­pos que « l’esthétique fonde l’éthique » (Un samou­raï d’Occident, 2013), et nous incite à nous réfé­rer à ce qu’il nomme la « triade homé­rique » : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beau­té comme hori­zon ».

La nature comme socle, c’est non seule­ment res­pec­ter l’ordre natu­rel et ses grands équi­libres, d’un point de vue aus­si bien éco­lo­gique qu’anthropologique (à tra­vers la pola­ri­té du mas­cu­lin et du fémi­nin), mais éga­le­ment assu­mer et trans­mettre les carac­tères spé­ci­fiques de notre patri­moine héré­di­taire euro­péen. C’est savoir s’immerger régu­liè­re­ment dans la splen­deur de nos pay­sages et s’attacher à la dimen­sion com­mu­nau­taire de nos tra­di­tions à tra­vers la célé­bra­tion des fêtes calen­daires tra­di­tion­nelles, asso­ciées au cycle annuel.

L’excellence comme but, c’est conser­ver le sou­ci de l’élégance morale, pra­ti­quer une cer­taine rete­nue et culti­ver l’exigence envers soi-même ; c’est s’efforcer à l’adéquation de la pen­sée et de l’action, de l’être et du paraître, tendre à se dépas­ser plus qu’à recher­cher son « épa­nouis­se­ment per­son­nel » dans une pers­pec­tive stric­te­ment hédo­niste, se sou­mettre à une dis­ci­pline libre­ment consen­tie plus que de reven­di­quer une liber­té totale ; c’est se savoir « maillon d’une chaîne », ser­vir plus que se ser­vir, se mon­trer exi­geant dans le choix de ses pairs tout en étant capable d’affronter la soli­tude ; enfin et sur­tout, c’est trans­mettre cet ensemble d’exigences par l’exemple, en ne se reniant jamais soi-même au pro­fit de la faci­li­té, du confort ou de la sécu­ri­té. Le plus sûr moyen d’y par­ve­nir est de construire ce que Domi­nique Ven­ner appelle notre « cita­delle inté­rieure », par la médi­ta­tion quo­ti­dienne, la lec­ture, mais aus­si la dis­ci­pline du corps (notam­ment à tra­vers la pra­tique spor­tive, afin d’entretenir le sens de l’effort et le goût de l’action).

La beau­té comme hori­zon, c’est — à défaut de pou­voir « ré-enchan­ter » le monde par ses seules forces lorsque les dieux paraissent l’avoir déser­té — ne jamais lais­ser la lai­deur avoir prise sur soi, se sous­traire autant que pos­sible à son emprise (en se gar­dant de l’accoutumance aux dis­trac­tions « à la mode », alliant vul­ga­ri­té, bêtise et inver­sion des valeurs) ; c’est recher­cher au contraire toutes les occa­sions de nour­rir son esprit par la contem­pla­tion du beau ; c’est aus­si mani­fes­ter, à la mesure de ses moyens, ce sou­ci de la beau­té et de l’élégance jusque dans les moindres occa­sions du quo­ti­dien, dans les objets qui nous entourent, la déco­ra­tion de notre habi­tat comme dans la tenue ves­ti­men­taire, en confor­mi­té avec notre esthé­tique euro­péenne. Tel est le plus sûr moyen de rayon­ner, d’éveiller et de trans­mettre, aux enfants comme aux adultes. L’éthique de la tenue est aus­si une esthé­tique : se « tenir », c’est don­ner forme à son exis­tence.

Domi­nique Ven­ner a résu­mé l’ensemble de ces pré­ceptes dans le Samou­raï d’Occident (pp. 292, 296–297) : « Dans leur diver­si­té, les hommes n’existent que par ce qui les dis­tingue, clans, peuples, nations, cultures, civi­li­sa­tions, et non par ce qu’ils ont super­fi­ciel­le­ment en com­mun. Seule leur ani­ma­li­té est uni­ver­selle (…). Quelle que soit votre action, votre prio­ri­té doit être de culti­ver en vous, chaque jour, comme une invo­ca­tion inau­gu­rale, une foi indes­truc­tible dans la per­ma­nence de la tra­di­tion euro­péenne ».

L’éthique de la tenue, c’est vivre en Euro­péen !

Hen­ri Leva­vas­seur

Pho­to : Rit­ter, Tod und Teu­fel (Le che­va­lier, la mort et le diable), gra­vure d’Albrecht Dürer, 1513 (détail). Cré­dit : Domaine public