Philippe Conrad : « Discerner les continuités qui donnent au monde européen son identité »

Philippe Conrad : « Discerner les continuités qui donnent au monde européen son identité »

Philippe Conrad : « Discerner les continuités qui donnent au monde européen son identité »

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Source : lerougeetlenoir.org — Philippe Conrad est historien. Il dirige, depuis la mort de Dominique Venner, la Nouvelle Revue d’Histoire. Il a été dans le passé rédacteur en chef de Histoire-Magazine et de Terres d’Histoire. Il a dirigé plusieurs encyclopédies historiques aux Editions Atlas. Il dirige la collection “Culture-Guides” éditée par les Presses Universitaires de France et l’agence Clio. L’Institut Iliade, que Philippe Conrad dirige, organise un colloque à Paris le 25 avril prochain, autour du thème de l’« univers esthétique des Européens ». Il a bien voulu répondre aux questions du R&N.

R&N : Phi­lip­pe Conrad, pou­vez-vous pré­sen­ter l’Institut Ilia­de ?

Phi­lip­pe Conrad : L’institut Ilia­de a été créé en juin 2014, un an après la mort de Domi­ni­que Ven­ner qui avait for­mu­lé le sou­hait de voir une struc­tu­re de ce type pour­sui­vre l’action qu’il avait enga­gée en vue de réveiller la conscien­ce fran­çai­se et euro­péen­ne, endor­mie dans les temps de chaos que nous connais­sons depuis plu­sieurs décen­nies. L’Institut a voca­tion à déve­lop­per des actions de for­ma­tion intel­lec­tuel­le au pro­fit des jeu­nes géné­ra­tions qui accè­dent aujourd’hui aux res­pon­sa­bi­li­tés. Il a éga­le­ment pour but l’organisation de mani­fes­ta­tions cultu­rel­les tel­les que confé­ren­ces, col­lo­ques ou voya­ges. Il dis­po­se d’un site qui doit fai­re connaî­tre ses acti­vi­tés et four­nir les muni­tions intel­lec­tuel­les néces­sai­res à tous ceux qui cher­chent à com­pren­dre le mon­de d’aujourd’hui et à agir sur lui.

R&N : Vous intro­dui­rez le col­lo­que de l’Iliade le 25 avril pro­chain sur l’univers esthé­ti­que. Quel est le but du col­lo­que ?

Phi­lip­pe Conrad : Après avoir évo­qué l’an der­nier la figu­re de Domi­ni­que Ven­ner, nous nous atta­chons cet­te année à la repré­sen­ta­tion de la beau­té qui a été, dans la lon­gue durée, cel­le des Euro­péens. Cha­que espa­ce de civi­li­sa­tion défi­nit des nor­mes par­ti­cu­liè­res quant à la concep­tion de l’homme ou de la socié­té, et c’est tout autant vrai en matiè­re artis­ti­que. Or la “vieille Euro­pe”, cel­le d’avant le “som­bre XXe siè­cle”, nous a lais­sé en ce domai­ne un héri­ta­ge excep­tion­nel dont nous sou­hai­tons que les géné­ra­tions nou­vel­les d’aujourd’hui, désem­pa­rées par les escro­que­ries du pré­ten­du “art contem­po­rain”, puis­sent le redé­cou­vrir.

R&N : Qu’est-ce qu’un “uni­vers esthé­ti­que” ? Ce qui enca­dre l’art ? Un ensem­ble de valeurs ?

Phi­lip­pe Conrad : Un “uni­vers esthé­ti­que” cor­res­pond à une cer­tai­ne appré­hen­sion du mon­de, à un ensem­ble de règles et de repré­sen­ta­tions dans le cadre des­quel­les peu­vent évo­luer les artis­tes et les créa­teurs qui vont expri­mer, au fil du temps, des valeurs ou des sen­si­bi­li­tés qui, au-delà des trans­for­ma­tions for­mel­les ou des ins­pi­ra­tions suc­ces­si­ves, témoi­gnent de per­ma­nen­ces supé­rieu­res.

R&N : De quel­le Euro­pe par­le-t-on ? Quel­les limi­tes chro­no­lo­gi­ques et géo­gra­phi­ques ?

Phi­lip­pe Conrad : Notre Euro­pe se consti­tue déjà, à beau­coup d’égards, avec les socié­tés aris­to­cra­ti­ques qui se met­tent en pla­ce à par­tir de l’Age du Bron­ze. Elle s’affirme ensui­te en Grè­ce avec les récits fon­da­teurs que nous a lais­sés Homè­re, puis à Rome, mais aus­si dans les contrées “bar­ba­res” des mon­des cel­ti­que et ger­ma­ni­que. L’aventure se pour­suit à Byzan­ce et dans le mon­de sla­ve tout autant que dans l’Occident latin pro­fon­dé­ment impré­gné par le chris­tia­nis­me à par­tir du IVe siè­cle. C’est sur cet­te peti­te pénin­su­le du conti­nent asia­ti­que qu’évoquait Valé­ry que s’est déve­lop­pé un espa­ce civi­li­sa­tion­nel tout à fait ori­gi­nal qui va enga­ger, à par­tir des XVe-XVIe siè­cles, le décloi­son­ne­ment du mon­de et impo­ser à la pla­nè­te une domi­na­tion remi­se en cau­se par l’immense tra­gé­die que fut la guer­re civi­le euro­péen­ne de 1914–1945.

R&N : Y a-t-il des uni­vers pré-chré­tiens, chré­tiens et post-chré­tiens ? Quel­le conti­nui­té entre les uni­vers esthé­ti­ques, ancien puis chré­tien et enfin moder­ne ? Quel est l’apport de l’Europe chré­tien­ne selon vous ?

Phi­lip­pe Conrad : Il est aisé de dis­cer­ner les conti­nui­tés qui, dans la lon­gue durée, don­nent au mon­de euro­péen son iden­ti­té, de l’Antiquité anté­rieu­re au chris­tia­nis­me puis à la moder­ni­té qui s’en est pro­gres­si­ve­ment éloi­gnée. L’héritage du chris­tia­nis­me demeu­re, dans tous les cas, essen­tiel dans la construc­tion de notre civi­li­sa­tion, quels que soient les dénis de réa­li­té aux­quels nous avons été confron­tés quand les ins­pi­ra­teurs de la cala­mi­teu­se Euro­pe de Bruxel­les ont refu­sé haut et fort de recon­naî­tre les raci­nes chré­tien­nes pour­tant indis­cu­ta­bles de notre civi­li­sa­tion. Le chris­tia­nis­me est deve­nu, à par­tir de la fin de l’Antiquité, et pour les quin­ze siè­cles qui ont sui­vi, la reli­gion de l’Europe et a lar­ge­ment déter­mi­né les dif­fé­rents aspects sociaux, poli­ti­ques cultu­rels de sa civi­li­sa­tion.

R&N : Quel est le rôle de la Fran­ce dans cet uni­vers esthé­ti­que euro­péen ?

Phi­lip­pe Conrad : Ce rôle est évi­dem­ment majeur du fait de l’histoire qui a été cel­le de notre pays au cœur du conti­nent. Il suf­fit d’évoquer notre patri­moi­ne médié­val, l’importance de la pla­ce occu­pée par la lan­gue fran­çai­se à par­tir du XVIIe siè­cle ou le rôle de pre­mier plan joué par les artis­tes ou les pen­seurs fran­çais au cours des der­niers siè­cles pour le consta­ter. En cela, la Fran­ce s’inscrit dans la magni­fi­que sym­pho­nie d’une Euro­pe où plu­sieurs pays ont suc­ces­si­ve­ment occu­pé le pre­mier rang dans le contex­te des riva­li­tés de puis­san­ce du pas­sé mais où, aujourd’hui, les fac­teurs d’unité appa­rais­sent, sur le plan cultu­rel, de plus en plus évi­dents, dans un mon­de domi­né par un maté­ria­lis­me et un uti­li­ta­ris­me deve­nus puis­sam­ment mor­ti­fè­res.