Orphée et Mélusine. Entretien avec Claude Lecouteux

Orphée et Mélusine. Entretien avec Claude Lecouteux

Orphée et Mélusine. Entretien avec Claude Lecouteux

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Professeur de littérature et civilisation germaniques du Moyen Age à l’Université de Paris IV-Sorbonne, Claude Lecouteux a consacré sa thèse aux monstres dans la littérature allemande du Moyen Age. Il a publié une quinzaine d’ouvrages et une centaine d’articles, généralement sur le merveilleux pagano-chrétien. Avec Philippe Walter, auteur d’une indispensable Mythologie chrétienne. Rites et mythes du Moyen Age (Imago), il a accompli un travail fondamental pour une meilleure connaissance du fonds païen de notre civilisation, tel qu’il se révèle dans les textes médiévaux. A la suite de Dumézil, de Duby et de Le Goff, Claude Lecouteux a entrepris une authentique archéologie de l’imaginaire européen. L’une de ses intuitions, qu’il corrobore au fil de ses livres, est que, pour nos régions, le Moyen Age germanique est tout aussi important que le celtique ou le roman. Par ses travaux rigoureux, il nous invite à redécouvrir le légendaire germano-scandinave, qui a profondément marqué notre culture. Parmi ses livres, conseillons son Petit Dictionnaire de mythologie allemande (Ed. Entente, Paris 1992), et sa série sur les êtres mystérieux qui peuplent nos légendes : Les Nains et les Elfes au Moyen Age (1988), Fées, Sorcières et Loups-Garous au Moyen Age (1992), Mélusine et le Chevalier au cygne (1997). Voir aussi Chasses fantastiques et Cohortes de la nuit au Moyen Age (1999). Tous ces livres sont publiés par les éditions Imago, qui avaient déjà édité in illo tempore le stimulant essai de David Miller, Le Nouveau Polythéisme (1979). Propos recueillis par Christopher Gérard pour la revue Antaios, équinoxe de printemps 1998.

Qui êtes-vous ? Com­ment vous défi­ni­riez-vous ?

Je suis pro­fes­seur à la Sor­bonne (Paris IV), titu­laire de la chaire de lit­té­ra­ture et civi­li­sa­tion alle­mandes du Moyen Age [*qu’il occupe jusqu’en 2007, note de l’Institut ILIADE]. Bien que cette matière ne soit qu’une option au sein du cur­sus, elle attire suf­fi­sam­ment d’étudiants pour for­mer ensuite de futurs cher­cheurs. Mon ensei­gne­ment porte essen­tiel­le­ment sur les textes lit­té­raires et riches en croyances de toutes sortes, puis, au niveau du Diplôme d’Etudes appro­fon­dies, mon sémi­naire aborde des thèmes plus spé­cia­li­sés. Ces der­nières années, j’ai trai­té des listes de super­sti­tions au bas Moyen Age, de la Chasse infer­nale, des Charmes et conju­ra­tions ; en 1998–99, je par­le­rai des morts mal­fai­sants et de la pré­his­toire du vam­pire. Pour me défi­nir, je dirai que je suis médié­viste avant d’être ger­ma­niste, ce qu’on me reproche par­fois, m’intéresse essen­tiel­le­ment à l’univers des men­ta­li­tés dont je tente de retrou­ver la cohé­rence par-delà toutes les déna­tu­ra­tions, soient-elles dues à l’influence de l’Eglise ou à l’évolution his­to­rique. C’est ain­si que je peux suivre la dégra­da­tion d’anciens mythes au rang de légendes et la sur­vi­vance des grands arché­types. Bref, mes col­lègues m’appellent le chas­seur de curio­si­tés. Mais grâce à ce domaine de recherches, j’ai pu consta­ter que ce que je met­tais au jour n’intéressait pas que les médié­vistes, et j’ai donc des contacts très inté­res­sants, par exemple avec Phi­lippe Wal­lon, méde­cin psy­chiatre cher­cheur à l’INSERM, qui tra­vaille sur le para­nor­mal, avec l’équipe que le pro­fes­seur Yoko Yama­da anime à Nagoya et qui étu­die les concep­tions de l’au-delà.

Si je me consacre à l’étude de ce que vous appe­lez notre héri­tage païen, c’est parce qu’il struc­ture notre pen­sée jusqu’aux pre­mières décen­nies du XXe siècle. Donc, connaître le pas­sé per­met de mieux com­prendre le pré­sent.

Quels furent vos maîtres, vos éveilleurs et d’où vous est venue cette pas­sion pour notre héri­tage païen que, de livre en livre, vous met­tez au jour ?

C’est la lec­ture des contes et légendes qui m’a peu à peu mené au domaine de recherches que je défriche depuis un quart de siècle. Puis j’ai décou­vert Mir­cea Eliade, Gas­ton Bache­lard, Gil­bert Durand, Alexan­der Hag­ger­ty Krappe, Theo­dor Gas­ter, qui m’ont ouvert les yeux vers des domaines fas­ci­nants. Ensuite, tour­né vers les anciens textes depuis mon ado­les­cence, je me suis consa­cré au Moyen Age, croyant naï­ve­ment que je pour­rais un jour en faire le tour et, dès la Maî­trise, j’abordai le mer­veilleux dont je ne tar­dai pas à dis­cer­ner la com­plexi­té. Grâce à Jacques Le Goff, je com­men­çais bien­tôt à ten­ter de voir au-delà des appa­rences, puis l’aide de Régis Boyer m’orienta vers mes recherches actuelles. La ren­contre de repré­sen­tants de diverses dis­ci­plines — anthro­po­lo­gie, eth­no­lo­gie, his­toire, roma­nis­tique, sla­vis­tique, folk­lore — m’apprit que dans le domaine que j’avais choi­si rien ne pou­vait débou­cher sur des conclu­sions per­ti­nentes si l’on ne pre­nait pas un cap plu­ri­dis­ci­pli­naire. Les tra­vaux des cher­cheurs d’outre-Rhin, Felix Kar­lin­ger, Lutz Röh­rich, Will-Erich Peu­ckert, Lean­der Pet­zold, Die­ter Har­me­ning, Rudolf Schen­da m’ont beau­coup appor­té au départ, puis ce furent ceux des cher­cheurs scan­di­naves — C. von Sydow, D. Strom­biik, R. Gram­bo par exemple — et belges, ici je cite­rai les noms de Samuel Glotz (Binche), Roger Pinon et André Mar­quet. En France, les tra­vaux de Jacques Ber­lioz, Nicole Bel­mont, Marie-Louise Ténèze et ceux du Centre Alpin et Rho­da­nien d’Ethnologie (Gre­noble), avec Chris­tian Abry et Alice Jois­ten, Robert Cha­naud et Dona­tien Laurent, m’ont révé­lé que dans le domaine étu­dié nous étions confron­tés à des croyances et des tra­di­tions qui se rient des fron­tières et qui relèvent des struc­tures anthro­po­lo­giques. J’ai enfin une grande dette de recon­nais­sance envers Georges Zink (Paris IV) qui m’a ini­tié aux arcanes de l’analyse des textes, et envers Jean Carles (Cler­mont II) qui m’a appris à écrire pour un lec­to­rat qui ne se com­pose pas uni­que­ment de spé­cia­listes. II ne faut pas que j’oublie Jacob Grimm, génial pré­cur­seur, dont j’ai eu plus d’une fois l’occasion de véri­fier la jus­tesse de ses intui­tions. C’est un modèle de plu­ri­dis­ci­pli­na­ri­té, de curio­si­té intel­lec­tuelle, qui a su mettre la phi­lo­lo­gie au ser­vice de la mytho­lo­gie. Si je me consacre à l’étude de ce que vous appe­lez notre héri­tage païen, c’est parce qu’il struc­ture notre pen­sée jusqu’aux pre­mières décen­nies du XXe siècle. Donc, connaître le pas­sé per­met de mieux com­prendre le pré­sent. Cet héri­tage est richis­sime et se cache der­rière ce que l’on a appe­lé “super­sti­tions”, mais dès que l’on creuse un peu, on s’aperçoit qu’il s’agit de croyances repo­sant sur une longue tra­di­tion que l’Eglise n’a jamais pu éra­di­quer. Et aus­si­tôt qu’on jette un regard sur les témoi­gnages d’Europe cen­trale et sep­ten­trio­nale, on prend conscience des ravages de l’évolution his­to­rique. La confron­ta­tion des croyances de pays ayant évo­lué moins rapi­de­ment avec ceux d’Europe occi­den­tale révèle le fonds païen ou, si l’on veut, peu ou pas chris­tia­ni­sé, son uni­té extra­or­di­naire puisqu’on relève des paren­tés éton­nantes entre des pays aus­si éloi­gnés les uns des autres que la Bre­tagne et la Rou­ma­nie, la Scan­di­na­vie et l’Espagne, sans que l’on puisse dis­cer­ner de liens géné­tiques. On débouche sur un mode d’appréhension du monde très archaïque et sur ce que Gil­bert Durand a appe­lé les struc­tures anthro­po­lo­giques de l’imaginaire, ou encore la psy­chic uni­ty de M. Wundt.

Que devez-vous à Georges Dumé­zil, à Hen­ri Don­ten­ville ?

Je dois à Dumé­zil la méthode alliant phi­lo­lo­gie et struc­ture, la notion de fonc­tions autour des­quelles s’organisent les men­ta­li­tés. Sa lec­ture des anciens mythes sous leur dégui­se­ment en romans m’a beau­coup appor­té, m’a en quelque sorte appris à lire, à repé­rer les indices, les failles, les inco­hé­rences, les motifs sans suite, les dédou­ble­ments de per­son­nages, bref tout ce qui indique que le texte que l’on a sous les yeux repose sur autre chose, sur des don­nées plus anciennes qui pos­sèdent un autre sens même si elles véhi­culent un mes­sage sem­blable. Mes livres de che­vet sont ses ouvrages Mythe et épo­pée, Du Mythe au roman.

Don­ten­ville m’a mon­tré qu’il fal­lait prendre en compte les tra­di­tions popu­laires et ne pas les consi­dé­rer comme un simple folk­lore. Du reste, la Socié­té de Mytho­lo­gie fran­çaise qu’il a fon­dée, pro­duit régu­liè­re­ment des tra­vaux remar­quables, très utiles, dans le cadre de l’Atlas mytho­lo­gique de la France, — qui sont publiés dans le Bul­le­tin de la Socié­té. Don­ten­ville fut un ini­tia­teur, au sens le plus noble du terme. Ses tra­vaux m’ont per­mis de prendre conscience de l’extraordinaire paren­té des croyances euro­péennes entre elles et m’ont confor­té sur la voie com­pa­ra­tiste choi­sie.

Pou­vez-vous dire un mot de votre méthode de tra­vail ? Peut-on par­ler dans votre cas, et dans celui de Phi­lippe Wal­ter, par exemple, d’archéologie de l’imaginaire, d’une sorte de com­pa­ra­tisme conti­nen­tal ?

La méthode que j’utilise est simple et marie aus­si bien Des­cartes, que Claude Ber­nard, V. Propp, A.J. Grei­mas et Georges Dumé­zil. Je com­mence d’abord à défi­nir le champ séman­tique des concepts clés des croyances que je ren­contre. Phi­lo­logue de for­ma­tion — j’ai ensei­gné la phi­lo­lo­gie ger­ma­nique pen­dant dix ans à l’Université de Caen -, j’ai tou­jours été cho­qué de voir que l’on uti­li­sait pêle-mêle des déno­mi­na­tions tou­chant aux créa­tures de la petite mytho­lo­gie. Kobold, Schrat, Mahr, Bil­wiz, Zwerg, Elbe, etc., appa­rais­saient comme inter­chan­geables dans les études que je lisais. Véri­fi­ca­tion faite à l’aide des gloses latines du haut Moyen Age, puis des lexiques et voca­bu­laires, je vis que chaque être pos­sé­dait une spé­ci­fi­ci­té à l’origine et que c’est au fil des siècles que des amal­games s’étaient pro­duits, que les vocables étaient deve­nus des mots-valises, d’où la dif­fi­cul­té d’en retrou­ver le sens pre­mier. Une fois éta­bli le ou les sens, je ras­semble le plus large cor­pus pos­sible, dans toutes les langues que je connais, sans exclure aucune forme d’écrit. Pour moi, le texte prime tout. Ensuite, je classe, confronte, dégage points com­muns et diver­gences, éta­blis des cri­tères de per­ti­nence, une grille de déchif­fre­ment -, sépare le fonds païen de sa gangue clé­ri­cale, sort du Moyen Age pour voir ce qui a sur­vé­cu dans les tra­di­tions post-médié­vales. Je dois recon­naître que la mois­son est très riche et sou­vent éton­nante. Je constate non seule­ment des cor­res­pon­dances extra­or­di­naires entre les dif­fé­rents pays d’Europe, mais aus­si la sur­vi­vance — on pour­rait même par­ler de péren­ni­té des antiques croyances jusqu’aux temps modernes, sur­tout dans les régions écar­tées qui sont de véri­tables conser­va­toires. En même temps, la cohé­rence de l’ensemble qui, au Moyen Age, appa­raît sous la forme de mem­bra dis­jec­ta, prend forme, les grands axes se dégagent : la vie, la mala­die, la mort, la pros­pé­ri­té, le mal­heur.

Pour la mort, j’ai com­men­cé par étu­dier les fan­tômes et les reve­nants non chris­tia­ni­sés, bien plus riches que ceux des exem­pla, ce qui m’a per­mis de débou­cher sur la notion de double (alter ego) et d’âme plu­rielle, que j’ai com­plé­té en me pen­chant sur les fées, les sor­cières et les loups-garous. Il me res­tait un gros mor­ceau à défri­cher, la Chasse infer­nale, troupe de reve­nants par­ti­cu­liers. C’est chose faite. En marge des enquêtes, je tra­duis les textes qui servent de sup­port à mes conclu­sions et les publie, entre autre chose pour contrer la cri­tique pas tou­jours bien inten­tion­née et sou­vent igno­rante des témoi­gnages scrip­tu­raires : les cri­tiques sont sou­vent des théo­ri­ciens glo­sant sur des études et non sur des faits, maniant des concepts mal défi­nis et pos­sé­dant une vision mono­dis­ci­pli­naire.

Avec Phi­lippe Wal­ter, nous fai­sons de l’archéologie men­tale et col­la­bo­rons depuis de nom­breuses années, lui dans le domaine cel­to-roman, moi dans le domaine ger­ma­nique, ce qui n’exclut pas, bien sûr, des incur­sions dans nos champs res­pec­tifs. En uti­li­sant un com­pa­ra­tisme bien pen­sé, nous décou­vrons les mêmes choses, et la force de Phi­lippe Wal­ter est son incom­pa­rable connais­sance des textes, notam­ment des vitae qui, il l’a prou­vé, nous ont trans­mis l’essentiel de la mytho­lo­gie de nos ancêtres.

Depuis des années vous dépouillez inlas­sa­ble­ment les textes médié­vaux, notam­ment ceux de l’aire ger­ma­nique. A quelle concep­tion du temps êtes-vous sans cesse confron­té ?

Le temps que je ren­contre est cyclique, c’est le grand temps de Mir­cea Eliade, l’éternel retour, avec des points forts comme les Douze jours, Pâques, la Pen­te­côte, les Quatre Temps, etc. Les croyances des­sinent un véri­table calen­drier païen. Phi­lippe Wal­ter en a déjà déchif­fré une bonne par­tie et les tra­vaux de Claude Gai­gne­bet ont appor­té beau­coup de lumière. Un desi­de­ra­ta des recherches serait de faire des mono­gra­phies sur cha­cune des dates clés dudit calen­drier. Nous en avons pour le Car­na­val, les Douze jours, mais beau­coup reste à faire. Je ren­contre aus­si un non temps, un temps abo­li, celui de l’au-delà, qui par­fois est sim­ple­ment ralen­ti. Là encore, diverses notions se téles­copent et il fau­drait pré­ci­ser bien des choses car même les dieux sont sus­cep­tibles de vieillir, ce qui prouve qu’ils n’échappent pas au temps, et s’ils ne pos­sé­daient les pommes de jou­vence d’Idunn, que devien­draient-ils ?

Comme le pro­fes­seur Régis Boyer, vous avez étu­dié la figure com­plexe du double, qui semble bien fon­da­men­tale dans cette vision du monde…

Avec Régis Boyer, nous avons l’avantage d’avoir accès aux tra­vaux des cher­cheurs scan­di­naves, tra­vaux mécon­nus ici pour de simples rai­sons lin­guis­tiques. Or, se pen­chant sur les tra­di­tions scan­di­naves, fin­noises et altaïques, des cher­cheurs comme Ivar Paul­son ont mis en évi­dence l’existence de l’âme plu­rielle, dont le double relève. R. Boyer pré­sen­ta les concepts de hamr, hugr et de fyl­gia et, sur la base de ses tra­vaux et en uti­li­sant les res­sources de la phi­lo­lo­gie, je décou­vris que les Ger­mains conti­nen­taux avaient eu, eux aus­si, de sem­blables concep­tions. Elar­gis­sant le champ d’investigation à l’ensemble de l’Europe et en tenant compte de ce que l’on appelle à tort le folk­lore, j’arrivai à la conclu­sion que ce que Régis Boyer appe­lait “ la forme interne ” n’était autre que le double. La lec­ture des études de 0. Rank et, sur­tout, de H. Lix­feld sur la légende du roi Gun­tram, m’apportèrent les der­nières preuves que le double rele­vait bien de l’univers men­tal de nos ancêtres et que la chris­tia­ni­sa­tion ne l’avait pas fait dis­pa­raître. Le concept de double est fon­da­men­tal puisqu’il explique les formes non humaines de l’homme — le loup-garou par exemple, les trans­ports au loin alors que le corps est en léthar­gie, cer­tains rêves enfin.

Le mixte paga­no-chré­tien res­sort admi­ra­ble­ment des charmes et conju­ra­tions qui nous sont par­ve­nus : là, les élé­ments chré­tiens sont cou­lés dans un moule païen et com­pris comme une forme de magie. Nous avons affaire à des gens prag­ma­tiques : deux sur­na­tu­rels valent mieux qu’un, alors autant mettre toutes les chances de son côté en invo­quant simul­ta­né­ment tous les dieux connus ou leurs parèdres et hypo­stases.

Peut-on à votre avis encore par­ler d’Occident chré­tien ? Le concept de paga­no-chris­tia­nisme ne cor­res­pon­drait-il pas mieux à l’Europe médié­vale ?

Je crois qu’il est plus simple de par­ler de foi mêlée, concept uti­li­sé par les clercs islan­dais du Moyen Age, car nous sommes sans cesse confron­tés à des phé­no­mènes de syn­cré­tisme. Le chris­tia­nisme est la reli­gion domi­nante, mais il n’empêche pas les hommes de conti­nuer à agir et pen­ser comme leurs ancêtres. En fait, deux sur­na­tu­rels vivent paral­lè­le­ment et s’interpénètrent ponc­tuel­le­ment. On a recours aux anciens dieux païens quand Dieu ou ses saints ne répondent pas à ce qu’on attend d’eux. La Saga du chris­tia­nisme est un bon exemple de cette forme de pen­sée : le père de Kodran accepte de se conver­tir si l’évêque lui prouve que Dieu est plus puis­sant que le génie qu’il vénère ! Si dans l’univers païen le genius cata­bul­li s’occupe du bétail et le pro­tège, il est peu à peu sup­plan­té par des saints spé­cia­li­sés. Le mixte paga­no-chré­tien res­sort admi­ra­ble­ment des charmes et conju­ra­tions qui nous sont par­ve­nus : là, les élé­ments chré­tiens sont cou­lés dans un moule païen et com­pris comme une forme de magie. Nous avons affaire à des gens prag­ma­tiques : deux sur­na­tu­rels valent mieux qu’un, alors autant mettre toutes les chances de son côté en invo­quant simul­ta­né­ment tous les dieux connus ou leurs parèdres et hypo­stases.

Quelle est la place du fond cha­ma­nique dans cette reli­gio­si­té conti­nen­tale ? Le thème de la Chasse sau­vage, que vous étu­diez dans votre der­nier livre, vous semble-t-il cen­tral ?

Le fond cha­ma­nique est impor­tant, plus qu’on ne le croyait il y a encore une décen­nie. Il est sous-jacent, sou­vent bien dis­si­mu­lé et déna­tu­ré, trans­po­sé dans la sphère des miracles par l’hagiographie, mais il trans­pa­raît dans la mytho­lo­gie — les boucs de Thor — et dans la lit­té­ra­ture des révé­la­tions. Je pense ici plus par­ti­cu­liè­re­ment aux voyages dans l’au-delà qui rap­pellent étran­ge­ment ceux du cha­mane par­ti à la recherche de l’esprit du malade que des démons ont empor­té. Toutes les lit­té­ra­tures médié­vales ne sont pas aus­si riches. Peter Buch­holz a fait la syn­thèse éclai­rante des traces de cha­ma­nisme dans les textes nor­rois. Car­lo Ginz­burg a mon­tré que les Benan­dan­ti rele­vaient d’antiques concep­tions cha­ma­niques. Les autres traces ont été mises au jour par les eth­no­logues et les folk­lo­ristes. Des thèmes comme la com­pré­hen­sion du lan­gage des oiseaux ou des ani­maux, la dis­po­si­tion des os de l’animal sur sa peau afin qu’il revive, la valeur sym­bo­lique et reli­gieuse de chiffres (le 9 par exemple), la concep­tion de l’arbre du monde, tous ces thèmes et motifs nous viennent du cha­ma­nisme. Il fau­drait aus­si par­ler des com­bats rituels à des dates pré­cises, de la concep­tion de l’au-delà, de la vie et de la mort. Le ter­rain de recherche est immense mais nous dis­po­sons main­te­nant des outils qui per­mettent d’avancer. Le plus dif­fi­cile était de décou­vrir les pre­mières traces, ensuite les mor­ceaux du puzzle s’ajustèrent peu à peu et la cohé­rence de cet uni­vers men­tal sor­tit de l’ombre. J’attends avec impa­tience la grande syn­thèse à laquelle tra­vaille mon ami Ronald Gram­bo (Kong­svin­ger, Nor­vège).

Quant à la Chasse sau­vage, c’est l’une des ques­tions les plus ardues qui soit. D’abord le terme est impropre puisqu’il recouvre Chasse sau­vage pro­pre­ment dite, Chas­seur dia­bo­lique, per­son­nage sur­na­tu­rel lan­cé à la pour­suite d’une proie — Phi­lippe Wal­ter a réus­si à mon­trer qu’il s’agissait d’un ves­tige de hié­ro­ga­mie, de la traque de la vierge mère afin d’assurer une fécon­da­tion, une fer­ti­li­sa­tion, — et enfin Chasse infer­nale, cohorte de morts qui passe sur terre à dates fixes. Je me suis essen­tiel­le­ment consa­cré à cette der­nière forme, mon­trant qu’il fal­lait impé­ra­ti­ve­ment dis­tin­guer ce que Chasse sau­vage dési­gnait sous peine de retom­ber dans les erreurs anciennes, qui ont la vie dure ! Il y a peu, Jean-Claude Schmitt affir­mait encore que Hel­le­kin est le “roi des morts”, inter­pré­ta­tion repo­sant sur une éty­mo­lo­gie aber­rante. Toutes les cohortes de la nuit ne sont pas des chasses, j’ai expo­sé il y a peu les cri­tères de dif­fé­ren­cia­tion qui per­mettent d’y voir un peu plus clair. Pour com­pli­quer les choses, il y a les tra­vaux de 0. Höfler sur les confré­ries d’hommes mas­qués. Höfler est par­ti d’une idée pré­con­çue qu’il a ten­té de prou­ver, éli­mi­nant ce qui ne cadrait pas avec ses vues, aus­si fut-il facile à Frie­drich Ranke d’énumérer les failles de son rai­son­ne­ment. Pour­tant, lorsqu’on reprend les textes eux-mêmes dans une pers­pec­tive euro­péenne — mon cor­pus com­prend plus de 150 textes ! — force est de consta­ter qu’il y a du vrai dans ce qu’affirme Höfler : il existe un lien entre ces confré­ries et la Chasse infer­nale. Il est dif­fi­cile à pré­ci­ser car le temps a fait son œuvre, et la ques­tion à laquelle il fau­dra répondre un jour ou l’autre est celle du pri­mat : les confré­ries sont-elles issues de la Chasse infer­nale, en sont-elles une imi­ta­tion, ou bien est-ce l’inverse et aurions-nous affaire à une réin­ter­pré­ta­tion ? Je peux répondre dans l’état actuel de mes tra­vaux, crois même que seul un groupe de cher­cheurs de dis­ci­plines dif­fé­rentes le pour­rait. Le thème est impor­tant non seule­ment au Moyen Age mais après, voyez les tra­di­tions scan­di­naves sur Osko­reia, Asger­dreia et Guro Rys­se­ro­wa. Nous sommes face à un amal­game, à un éche­veau qua­si­ment inex­tri­cable où se mêlent l’idée que la mort n’est pas une fin, que les morts règnent sur la fer­ti­li­té et la fécon­di­té, etc. Le culte des ancêtres est omni­pré­sent, la trans­for­ma­tion des­dits ancêtres en génies et en démons (au sens grec !) par­tout visible. En ce sens la Chasse infer­nale est l’un des foyers des repré­sen­ta­tions qui relèvent du paga­nisme.

Quel mythe vous paraît le mieux illus­trer l’esprit du paga­nisme euro­péen ?

Je ne me suis jamais posé la ques­tion car elle sup­pose faire un choix et pro­po­ser une défi­ni­tion du vocable “ mythe ” — pour moi, c’est avant tout un double lan­gage, un muthos et un logos, qui reflète une vision du monde (Wel­tan­schauung), et c’est celle-ci que je cherche à décou­vrir der­rière le mythe à pro­pre­ment par­ler. Cen­trale est à mon avis la concep­tion que la mort n’est qu’un état tem­po­raire, une retraite pro­vi­soire — on peut revivre, se réin­car­ner -, que la famille com­prend les aïeux et les vivants, que l’homme n’est jamais seul mais peut comp­ter sur les habi­tants de l’autre monde. Par­le­rai-je de mythe ? Je ne sais pas, mais s’il en est un qui exprime bien cette idée, c’est je crois celui d’Orphée, qui, jus­te­ment, concentre en lui de clairs ves­tiges de cha­ma­nisme. Mé1u­sine en repré­sente un autre aspect, celui des rap­ports de l’homme à la trans­cen­dance ; il faut y rat­ta­cher le mythe des femmes cygnes et des épouses sur­na­tu­relles ; la fon­taine de jou­vence, qui se retrouve dans Wolf­die­trich (Xllle siècle), atteste la vic­toire de l’homme sur le vieillis­se­ment qui conduit à la mort. On peut tra­cer le stem­ma des prin­ci­paux mythes à par­tir de l’archétype “ tré­pas ”.

Quelle est la figure du pan­théon vieil-euro­péen qui ren­contre votre pré­fé­rence ? Serait-ce Mélu­sine ?

Oui, vous avez rai­son ! Mélu­sine, mythe éter­nel capable de s’adapter au fil des temps, est un magni­fique ter­ri­toire de recherche, mais si je me suis pen­ché autre­fois sur ce qu’il y avait avant elle, sur son ori­gine, je regarde main­te­nant ce qu’elle est deve­nue après le Moyen Age, et c’est tout aus­si inté­res­sant. D’anciens arché­types sont réac­tua­li­sés, de nou­veaux sens pro­duits, le mythe sans cesse réé1a­bo­ré. Comme nous savons que des manus­crits se sont per­dus, il faut comp­ter sur la trans­mis­sion orale, ou plu­tôt, sur la réora­li­sa­tion. J’ai eu la chance de décou­vrir récem­ment une ver­sion incon­nue de la légende qui va dans ce sens ; je l’ai tra­duite et elle paraî­tra pro­chai­ne­ment. J’ai même un texte qui narre les retrou­vailles de Ray­mond de Poi­tiers et de Mé1u­sine, mais point de hap­py end : la fée embrasse son époux et le tue ! Ce qui fas­cine dans ce per­son­nage, c’est la mul­ti­pli­ci­té des facettes : génie tuté­laire, genius loci, ban­shee, mère, bâtis­seuse, par exemple. Elle pos­sède bien des traits de la fyl­gia nor­roise et de l’ayami altaïque, est proche de la nymphe Urva­çi, d’Echidna, mais elle est aus­si appa­ren­tée à la Mahr ger­ma­nique qui entre chez vous par le trou de la ser­rure, reste auprès de vous tant que celui-ci est bou­ché et dis­pa­raît le jour où quelqu’un libère le pas­sage. C’est un per­son­nage hau­te­ment syn­cré­tique et, tout à l’heure, vous me deman­diez quel mythe pour­rait illus­trer au mieux l’esprit du Paga­nisme euro­péen : Mélu­sine sans doute, tout en sachant bien qu’elle dépasse cette aire géo­gra­phique.

Pho­to : Orphée, ou Jeune Fille thrace por­tant la tête d’Orphée (détail), Gus­tave Moreau, 1865.