Naissance et éducation

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De la naissance au sevrage

Les rites de la nais­san­ce ont pour objet de sépa­rer le nou­veau-né du mon­de de « l’en deçà » dont il vient pour l’intégrer à la socié­té humai­ne, donc à ses deux parents, à sa famil­le, au grou­pe social dont il fait aus­si par­tie et à la repré­sen­ta­tion du mon­de et au sys­tè­me reli­gieux de la com­mu­nau­té. Ces rites font donc alter­ner des moments de sépa­ra­tion et d’intégration sym­bo­li­ques, sépa­rés par des moments dits « de mar­ge ».

L’enfant nait nu, sans capa­ci­té de mar­cher ou de se nour­rir seul, beau­coup plus fra­gi­le que les petits des ani­maux. La mère, mais aus­si le père (dif­fé­ren­ce essen­tiel­le par rap­port à la plu­part des ani­maux) doi­vent donc s’en occu­per.
En Fran­ce, il était de tra­di­tion qu’aussitôt après l’accou­che­ment, la matro­ne ten­de le nou­veau-né nu à son père qui ôtait l’un de ses vête­ments – le plus sou­vent sa che­mi­se – pour en entou­rer le tout petit. Ce fai­sant, le père sub­sti­tue sa pro­pre pro­tec­tion à cel­le du ven­tre mater­nel, offre sa cha­leur à l’enfant, lui fait connaî­tre son odeur et s’introduit dans la rela­tion exclu­si­ve qu’il entre­te­nait jusqu’alors avec sa mère.
Quel­le que soit la for­me qu’il pren­ne, le bap­tê­me est une autre façon de cou­per le lien uni­que qui relie la mère et l’enfant en reliant ce der­nier à la com­mu­nau­té fami­lia­le et socia­le. Dans l’ancienne Fran­ce, la mère n’allaitait pas son enfant entre sa nais­san­ce et son bap­tê­me, ce der­nier inter­ve­nant 24 à 48 heu­res après la nais­san­ce ; aucu­ne rai­son médi­ca­le n’expliquant cet­te abs­ti­nen­ce, les folk­lo­ris­tes esti­ment qu’il s’agit uni­que­ment d’une pério­de « de mar­ge », des­ti­née à mar­quer clai­re­ment la sépa­ra­tion entre la vie in ute­ro et la vie socia­le. La fonc­tion d’intégration socia­le de la céré­mo­nie du bap­tê­me est éga­le­ment attes­tée par l’interdiction long­temps fai­te à la mère d’y assis­ter.
Tou­te la peti­te enfan­ce jusqu’au sevra­ge est consa­crée à l’achèvement et au façon­na­ge du petit corps. Le sein mater­nel rem­pla­ce le cor­don ombi­li­cal pour nour­rir le nou­veau-né et le fait d’emmailloter le bébé dans un lan­ge ser­ré par des ban­de­let­tes (tra­di­tion qui n’a dis­pa­ru qu’au ving­tiè­me siè­cle !) avait pour fonc­tion de main­te­nir droits des mem­bres enco­re mous et d’éviter que le nou­veau-né ne repren­ne une posi­tion fœta­le.

Les tra­ces de la vie in ute­ro sont sou­vent conser­vées ou béné­fi­cient de trai­te­ments spé­ci­fi­ques qui indi­quent l’importance qui y est atta­chée. Le pla­cen­ta, asso­cié à l’alimentation du fœtus, l’est aus­si à la lac­ta­tion de la mère ; en Ita­lie, il était conser­vé quel­ques jours puis dépo­sé dans une eau cou­ran­te pour « fai­re mon­ter le lait ». Quant au cor­don ombi­li­cal, il était per­çu com­me pou­vant avoir une influen­ce sur la vie futu­re du nou­veau-né. Il était tra­di­tion­nel­le­ment cou­pé court pour les filles et plus long pour les gar­çons, au motif que le mem­bre viril de ces der­niers y trou­ve­rait un « patron ». Il était éga­le­ment pré­cieu­se­ment conser­vé par la sage-fem­me ou le père, la des­truc­tion de ce lien avec « l’en deçà » étant sou­vent per­çue com­me pré­mo­ni­toi­re : ain­si, s’il était ingé­ré par un cochon, le futur adul­te en aurait les mœurs et, s’il était jeté dans l’eau, l’enfant ris­quait de mou­rir noyé…
Aujourd’hui com­me hier, cer­tains enfants nais­sent « coif­fés », c’est-à-dire avec un petit mor­ceau de mem­bra­ne amnio­ti­que sur la tête. Les anciens y voyaient un très heu­reux pré­sa­ge pour ces enfants que cet­te tra­ce de leur vie intra uté­ri­ne pro­té­geait de tou­te mort par le feu, l’eau et les bles­su­res ; à noter qu’à Rome, le fait d’être « né coif­fé » assu­rait de gagner ses pro­cès mais, qu’en Vala­chie, il pré­fi­gu­rait une trans­for­ma­tion futu­re en vam­pi­re si l’on ne pre­nait pas la pré­cau­tion de fai­re ingé­rer sa « coif­fe » à l’enfant…
Le sevra­ge pro­pre­ment dit inter­vient à l’apparition des dents, qui indi­que qu’il est temps de cou­per le cor­don ombi­li­cal sym­bo­li­que de l’allaitement, puis­que le petit hom­me est désor­mais capa­ble de se nour­rir seul, mais aus­si d’affronter la dou­leur.

Dans de nom­breu­ses régions d’Europe, le jour du sevra­ge, la mère badi­geon­nait son sein de mou­tar­de ou de poi­vre, nour­ri­tu­res for­tes et viri­les oppo­sées à la dou­ceur du lait fémi­nin. Lors­que l’enfant qui ten­tait de téter reje­tait vio­lem­ment le sein en tour­nant la tête, son père lui ten­dait un mor­ceau de pain trem­pé dans du lait. Cet­te nour­ri­tu­re n’est pas une nou­veau­té pour l’enfant, déjà nour­ri « à la bec­quée » par sa mère de façon com­plé­men­tai­re avec de la « pana­de » ou de la bouillie.

L’important dans ce petit rituel est le rôle joué par le père qui, à nou­veau, affir­me sa com­plé­men­ta­ri­té avec la mère et son rôle essen­tiel pour la socia­li­sa­tion de l’enfant. Un pas­sa­ge que résu­me bien l’adage « pain d’homme et lait de fem­me font venir les enfants forts ».

Sour­ce : L’Europe, mythes et tra­di­tions, sous la direc­tion d’André Akoun, Ed. Bre­pols, 1990

L’âge de raison

Nous connais­sons l’importance du pas­sa­ge de l’enfance à l’adolescence qui mar­que la sor­tie d’un mon­de pro­té­gé où les fem­mes jouent un grand rôle pour un mon­de inter­mé­diai­re dans lequel les jeu­nes vivent plus entre eux, tout en aidant les adul­tes de leur sexe dans leurs tâches quo­ti­dien­nes.

Dans l’ancienne Fran­ce, ce pas­sa­ge se fai­sait à 7 ans, le fameux « âge de rai­son ». Dans les Lan­des, l’enfant était sym­bo­li­que­ment revê­tu de neuf des pieds à la tête par son par­rain si c’était un gar­çon, sa mar­rai­ne s’il s’agissait d’une fille. A Quim­per, l’entrée d’un gar­çon dans l’adolescence était mar­quée par sa pre­miè­re saou­le­rie et la remi­se du « pen­baz », le gour­din bre­ton por­té par les hom­mes.

La pre­miè­re com­mu­nion n’a qu’une fai­ble impor­tan­ce en tant que rite de pas­sa­ge. Elle n’a acquis un sta­tut de céré­mo­nie fami­lia­le et socia­le qu’au cours du XIXe siè­cle et tend à dis­pa­raî­tre au ryth­me de la déchris­tia­ni­sa­tion depuis le milieu du XXe siè­cle.
Les grou­pe­ments de gar­çons et de filles, très vivants jusqu’au début du XXe siè­cle, n’existent qua­si­ment plus aujourd’hui autre­ment qu’au tra­vers d’associations à cen­tres d’intérêt, alors qu’ils ont eu un rôle essen­tiel pour inté­grer les plus jeu­nes, régler la vie sou­vent tumul­tueu­se des ado­les­cents et, sur­tout, orga­ni­ser et contrô­ler les ren­con­tres entre jeu­nes gens et jeu­nes filles.

Le fait de fai­re par­tie de ces socié­tés de jeu­nes gens ou de jeu­nes filles don­nait aux uns et aux autres le droit de par­ti­ci­per aux dan­ses lors des dif­fé­ren­tes fêtes et d’être gar­çons ou filles d’honneur lors des maria­ges. Les gar­çons dis­po­saient éga­le­ment du droit de tirer des coups de feu aux bap­tê­mes et aux maria­ges et de plan­ter les « mais » des filles. Mais la vie auto­no­me de ces der­niè­res a très vite été limi­tée par la volon­té de l’Eglise de les enca­drer jusqu’à leur maria­ge au tra­vers de confré­ries tel­les que « Les filles du Vœu », « Les filles de la Vier­ge », « Les Sacris­ti­nes », etc.

Ce sont ces socié­tés de jeu­nes gens et de jeu­nes filles qui repé­raient en leur sein de jeu­nes adul­tes sus­cep­ti­bles de s’accorder et les condui­saient pro­gres­si­ve­ment à se rap­pro­cher. Lorsqu’un gar­çon déci­dait de fai­re sa cour à une fille, il atten­dait sou­vent la nuit du 30 avril au 1er mai pour aller, avec les autres jeu­nes gens, plan­ter un « mai », c’est-à-dire un jeu­ne arbre, sym­bo­le de vie, dont seules les bran­ches et les feuilles du som­met ont été conser­vées, devant la mai­son de l’élue de son cœur.
Les amou­reux se ren­con­traient ensui­te au ryth­me des fêtes calen­dai­res et patro­na­les, des veillées et des foi­res, tou­jours accom­pa­gnés d’un ou plu­sieurs mem­bres de leurs com­mu­nau­tés de jeu­nes res­pec­ti­ves, dont on voit bien le rôle de régu­la­teur qu’elles jouaient.
Dans les pays scan­di­na­ves et ger­ma­ni­ques ain­si qu’en Suis­se roman­de, exis­tait éga­le­ment la tra­di­tion du « Kilt­gang » (appel­la­tion suis­se) qui consis­tait à ce que les jeu­nes filles reçoi­vent, une fois par semai­ne les gar­çons qui leur fai­saient la cour, en tête à tête dans leur cham­bre mais sans rap­ports sexuels.

Sour­ce : L’Europe, mythes et tra­di­tions, sous la direc­tion d’André Akoun, Ed. Bre­pols, 1990

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