Matulu, goélette corsaire

Matulu, goélette corsaire

Matulu, goélette corsaire

En plus de vingt-cinq ans, et bien avant la parution d’Une Vie en liberté, ses passionnants mémoires, j’aurai eu de nombreuses occasions d’évoquer le cher Michel Mourlet, écrivain salué tout jeune par Morand et Fraigneau, critique dramatique, théoricien (mac-mahonien) du cinéma et acteur (dans A bout de souffle), défenseur de la langue française, militant souverainiste… Je renvoie le lecteur à Quolibets, mon journal de lectures, où je consacre quelques pages à ce clandestin capital.

Matulu, goélette corsaire

Un autre ami, Fran­çois Kas­bi, s’est don­né la peine, et avec quel brio, de com­po­ser une antho­lo­gie de textes parus dans la mythique revue fon­dée et diri­gée par Mour­let au début des années sep­tante, Matu­lu, et qui, à l’instar de ses aînées Opé­ra et La Pari­sienne, fut un temps le ren­dez-vous des non confor­mistes. Men­suel artis­tique et lit­té­raire, Matu­lu dura trois ans – trente livrai­sons qui ras­sem­blèrent la fine fleur de l’under­ground et qui sont autant de tré­sors sans rien de fané.

Le résul­tat ? Près de cinq cents pages bien ser­rées que l’on lira en gro­gnant de plai­sir, un verre de pure malt à la main. Brû­lot anti­mo­derne, « goé­lette cor­saire » comme l’a un jour défi­nie son fon­da­teur, Matu­lu main­tint sans pas­séisme ni exclu­sive un style, une tra­di­tion que d’aucuns, en ces années de délire moder­niste (« du pas­sé fai­sons table rase »), enten­daient, les fous, éra­di­quer.

Une revue d’arrière-garde en somme… si ce n’est que les contri­bu­teurs étaient tout sauf des idéo­logues et avaient le sec­ta­risme en sainte hor­reur.

Au fil de ces bonnes pages, le lec­teur croi­se­ra Abel­lio, Etiemble, Georges Mathieu, Jean-Pierre Mar­ti­net, Alfred Eibel. Les dos­siers sont consa­crés à Retz, à Ber­na­nos, à Cos­se­ry, à La Fon­taine, à Caillois… Mon­ther­lant y donne son ultime entre­tien, inti­tu­lé Le Sol­stice d’hiver (« la glis­sade et le pétrin ») ; Déon s’y confie (« les romans sont des men­songes »), de même que Morand (« les mots sont la drogue des écri­vains ») ou Lau­den­bach.

En un mot comme en cent, relire le meilleur de Matu­lu, c’est redé­cou­vrir les marges, les vraies, les pré­caires – les clan­des­tines. C’est s’initier auprès de maîtres à l’art aris­to­cra­tique de la dis­si­dence.

Chris­to­pher Gérard

Source : archaion.hautetfort.com

Fran­çois Kas­bi dir., Matu­lu. Jour­nal rebelle (1971–1974), Edi­tions de Paris, 480 pages, 20€. Voir aus­si, Michel Mour­let, Une Vie en liber­té, Séguier, 450 pages, 22 €.

Cré­dit pho­to : © Edi­tions de Paris