L’ours, notre roi des animaux

L'ours, notre roi des animaux

L’ours, notre roi des animaux

L’ours évoque aujourd’hui peu de chose pour nos contemporains. Peuplant autrefois toute l’Europe, les ours bruns ont pratiquement disparu du continent, réduits à des isolats dans les reliquats des forêts primaires. La Russie et la Scandinavie abritent aujourd’hui, avec les Balkans et les Carpates, leurs principales populations. Dans les Alpes, il n’est plus présent qu’en Slovénie et fait l’objet de programmes de réintroduction et de protection dans les Pyrénées.

Frederick Stuart Church, Les Rites du printemps (non daté)

Fre­de­rick Stuart Church, Les Rites du prin­temps (non daté)

Pour­tant, l’ours est indis­so­lu­ble­ment lié à l’identité euro­péenne. Dans un livre pas­sion­nant récem­ment réédi­té en for­mat poche, L’ours, his­toire d’un roi déchu, Michel Pas­tou­reau tra­verse huit cents siècles d’histoire sur les traces sym­bo­liques du « grand fauve indi­gène des forêts euro­péennes qui pas­sait autre­fois pour l’ancêtre et le cou­sin de l’homme, qui enle­vait et vio­lait des jeunes filles pour fon­der des dynas­ties, qui fai­sait l’objet de cultes et de croyances venus du fond des âges ». L’ours roi fut suc­ces­si­ve­ment véné­ré dans l’Europe sep­ten­trio­nale puis com­bat­tu et détrô­né par l’Eglise qui « sub­sti­tue­ra le lion du Sud au lion du Nord », tant les valeurs que por­tait l’ours parais­saient insup­por­tables aux clercs.

Une religion de l’ours ?

Depuis la nuit des temps, l’ours par­tage la vie des hommes. Au paléo­li­thique supé­rieur, il y a 30 000 ans, hommes et ours habitent les mêmes ter­ri­toires, fré­quentent les mêmes grottes, chassent les mêmes proies.

Il n’existe pas de reli­gion de l’ours attes­tée dans les socié­tés pré­his­to­riques, Même si dif­fé­rents témoi­gnages archéo­lo­giques laissent ima­gi­ner des pra­tiques cultuelles asso­ciées à l’ours. C’est non loin de Las­caux, en Péri­gord, qu’une sépul­ture de néan­der­ta­lien vieille de 80 000 ans a été décou­verte en 1957. Le corps de l’homme repose dans une sorte de tombe près d’une seconde fosse plus vaste conte­nant les restes d’un ours brun. La thèse d’une sépul­ture com­mune inten­tion­nelle est cepen­dant contes­tée, cer­tains pré­his­to­riens pri­vi­lé­giant plu­tôt l’effondrement du pla­fond d’une grotte.

La plus ancienne sta­tue façon­née par l’homme il y a près de vingt mille ans a été décou­verte dans la grotte de Mon­tes­pan, dans le Com­minges. Pri­vé de tête, les doigts et les griffes bien visibles de l’animal montrent cepen­dant qu’il s’agit bien de la repré­sen­ta­tion d’un ours. Un crâne d’ours était par ailleurs posé entre les pattes anté­rieures de la statue.

Si le plan­ti­grade est peu repré­sen­té dans l’art parié­tal, avec seule­ment 2 % des ani­maux iden­ti­fiables recen­sés, c’est dans la grotte Chau­vet que l’on trouve les repré­sen­ta­tions les plus nom­breuses. Au fond de cette caverne, s’ouvre une salle en rotonde avec en son centre, posé sur un autel de pierre, un crâne d’ours. Autour, plu­sieurs dizaines d’autres crânes ont été dis­po­sés en arc de cercle.

Si un culte était ain­si avé­ré en ces périodes recu­lées, l’ours repré­sen­te­rait alors la pre­mière divi­ni­té recon­nue chez les hommes. Cette hypo­thèse est tou­te­fois for­te­ment contes­tée par les pré­his­to­riens qui réfutent toute forme de pra­tiques cultuelles liées à l’ours au Paléo­li­thique ou chez l’homme de Nean­der­tal. Quelles que soient les hypo­thèses scien­ti­fiques, l’ours occupe cepen­dant une place essen­tielle dans le pan­théon ani­ma­lier du conti­nent, des Grecs aux Ger­mains, des Slaves aux Celtes. L’Histoire éclaire la Pré­his­toire : il est pro­bable que ces mythes antiques reposent sur des fon­de­ments plus anciens encore, issus de la pro­fon­deur des âges préhistoriques.

Artémis, la déesse-ourse

Dans les mythes grecs, l’ours figure comme un attri­but des divi­ni­tés, notam­ment d’Artémis, la déesse grecque de la lune, des bois et des mon­tagnes, pro­tec­trice des femmes enceintes et des bêtes sau­vages. Arté­mis est une divi­ni­té ursine par son nom, avec l’étymologie d’Arth pour ἄρκτος / ark­tos (« ourse, Grande Ourse »), et de θέμις / thé­mis « loi divine ». Dans le plus impor­tant sanc­tuaire dédié à la déesse, au temple d’Artémis Brau­ra­nia dans l’Attique, lors de la fête des Brau­ro­nies, de très jeunes fillettes étaient consa­crées pen­dant cinq ans à Arté­mis comme « ark­toi » (« ourses »), ves­tige pro­bable d’un ancien culte ursin avec un sacri­fice de jeunes filles. Arté­mis avait une jeune sui­vante, Cal­lis­to, qui ayant offen­sé la déesse, fut chan­gée en ourse lors d’une par­tie de chasse. Arcas, le fils de Zeus et Cal­lis­to, roi épo­nyme d’Arcadie (éty­mo­lo­gi­que­ment « la terre des ours ») fut lui aus­si trans­for­mé en ours. Zeus éle­va au ciel Cal­lis­to et Arcas qui devinrent dans la mytho­lo­gie grecque les constel­la­tions boréales de la Grande Ourse et de la Petite Ourse.

Pâris, le fils du roi Priam dans l’Iliade, fut lui aus­si éle­vé par une ourse sur le mont Ida après qu’il eut été aban­don­né par sa mère suite à de funestes pré­sages. Ce motif de l’enfant recueilli et nour­ri par une bête sau­vage rap­pelle le mythe grec d’Atalante, com­pagne des Argo­nautes, elle aus­si aban­don­née à la nais­sance et recueillie par une ourse. À l’origine de la guerre de Troie, le rapt d’Hélène par Pâris, homme éle­vé par une ourse, n’est pas sans évo­quer la légende des ours voleurs de femmes qui irrigue toute l’Europe, comme nous l’évoquerons plus loin, ves­tige pro­bable d’un mythe archaïque.

Le pan­théon cel­tique est éga­le­ment riche de nom­breuses divi­ni­tés équi­va­lentes à la déesse grecque de la chasse, au nom évo­quant l’ours comme Artio, dont le culte est loca­li­sé chez les Celtes d’Allemagne méri­dio­nale et en Suisse, Arduin­na dans les Ardennes et Andar­ta dans les pays alpins.

Symbole de force et d’ivresse guerrière

"Ours dans leur habitat", tiré du livre de chasse de Gaston Phébus (ca. 1476). Paris, Bibliothéque Mazarine, Ms. 3717, fol. 17.

Ours dans leur habi­tat”, tiré du livre de chasse de Gas­ton Phé­bus (ca. 1476). Paris, Biblio­thèque Maza­rine, Ms. 3717, fol. 17. Source : Medie­val Ani­mal Data Network

« Fort comme un ours » dit l’adage popu­laire. L’ours brun repré­sente effec­ti­ve­ment le plus puis­sant des ani­maux euro­péens. Sa taille peut atteindre jusqu’à 2,80 m et son poids avoi­si­ner les 500 kg. L’ours repré­sente l’incarnation de la force brute avec un cou­rage sans faille qui sus­ci­tait la fas­ci­na­tion dans l’ancienne Europe. À Rome, l’animal par­ti­cipe aux san­glants jeux du cirque où aucun autre fauve n’est en mesure de lui résis­ter. Mais c’est en Europe du Nord que l’ours sus­cite la plus forte admi­ra­tion. En Ger­ma­nie, com­battre et tuer un ours consti­tue un rite de pas­sage pour entrer dans la com­mu­nau­té des guer­riers, comme le rap­porte Amien Mar­cel­lin dans ses His­toires. Cette tra­di­tion per­du­re­ra par-delà le paga­nisme puisque les chro­niques rap­portent que Bau­douin Bras de Fer, pre­mier comte de Flandres, tua en com­bat sin­gu­lier un ours qui ter­ro­ri­sait la région de Bruges. Albert d’Aix rap­porte le com­bat vic­to­rieux de Bau­douin de Jéru­sa­lem contre un ours gigan­tesque en Terre Sainte. Dans l’Europe du Moyen Âge, affron­ter et tuer un ours repré­sente une preuve incon­tes­table de cou­rage guer­rier. Roland, Lan­ce­lot, Yvain, Arthur, nombre de héros légen­daires accom­pli­ront cet exploit.

« Ils partent nus sans cui­rasses, sim­ple­ment revê­tus d’une che­mise d’ours, enra­gés comme des fauves, mor­dant leur bou­clier, tuant tout sur leur pas­sage, ni le fer, ni le feu ne peut rien contre eux, ils sont invin­cibles » Snor­ri Stur­lu­son décrit ain­si les ter­ribles ber­ser­kirs, guer­riers ger­ma­niques qui au cours de céré­mo­nies magi­co-reli­gieuses avant les batailles boivent le sang de la bête et mangent de sa chair afin de deve­nir ours à leur tour. Au XIIe siècle le Saxo-Gram­ma­ti­cus, com­pi­la­tion de dif­fé­rentes sagas scan­di­naves, relève que les guer­riers danois pre­naient un bain de sang pour se méta­mor­pho­ser en ours avant de par­tir au com­bat (comme Sieg­fried dans la Chan­son des Nibe­lun­gen qui, sui­vant les conseils d’Odin, se baigne dans le sang du dra­gon Fàf­nir pour s’arroger sa force).

Cette pra­tique de boire le sang et man­ger la chair de l’ours sera com­bat­tue et inter­dite par l’Eglise dès l’époque caro­lin­gienne. Hil­de­garde de Bin­gen condamne éga­le­ment cette pra­tique car « la viande d’ours est impure, échauffe les sens et conduit au péché ».

Por­ter des canines ou griffes d’ours comme talis­man, ou bien des motifs repré­sen­tant des ours sur les bou­cliers, enseignes et boucles de cein­ture res­te­ra une pra­tique cou­rante chez les peuples ger­ma­no-scan­di­naves jusqu’à la fin du Moyen Âge. Dans ces mêmes régions, c’est l’ours qui est le plus fré­quem­ment employé pour les noms d’hommes à tra­vers les racines Ber, Bern, Beorn, Björn. Avec la chris­tia­ni­sa­tion, la pré­sence de l’ours per­du­re­ra au tra­vers de pré­noms comme Ber­nard, Albert, Adel­bert, Ger­bert, etc.

Le Roi-ours des Celtes

Chez les Celtes insu­laires, l’ours est davan­tage assi­mi­lé à la fonc­tion de pou­voir et de sou­ve­rai­ne­té qu’à la force guer­rière, comme en témoigne la figure d’Arthur, le roi-ours. L’étymologie du pré­nom Arthur pro­vient du nom cel­tique de l’ours, “artos” qui signi­fie à la fois “ours” et “guer­rier” et que l’on peut rap­pro­cher du nom de la déesse ursine Artio. D’autres élé­ments, révé­lés par les tra­vaux de Phi­lippe Wal­ter dans son livre « Arthur, l’ours et le roi » (Ed. Ima­go) révèle l’origine ursine d’Arthur. Sa mort a lieu à la Tous­saint, lorsque com­mence l’hibernation de l’ours. Comme lui, Arthur ne meurt pas, il entre en dor­mi­tion. Selon cer­tains auteurs de la Matière de Bre­tagne, c’est à la Chan­de­leur, le 2 février, qu’Arthur tire l’épée Exca­li­bur du rocher, jour sym­bo­lique puisqu’il cor­res­pond à la fin de l’hibernation de l’ours.

Autre sym­bole de sou­ve­rai­ne­té royale, avant d’être sup­plan­té par le cerf au XIIIe siècle sous l’influence de l’Eglise, l’ours consti­tue avec le san­glier le gibier noble par excel­lence. Chasse vio­lente et sau­vage, se pra­ti­quant à pied, elle se ter­mine par un corps-à-corps, « face contre face, souffle contre souffle » entre l’homme et la bête. Affron­ter un tel dan­ger ne peut être que le pri­vi­lège d’un grand sei­gneur ou d’un roi, cette inti­mi­té bes­tiale sus­ci­tant la ter­reur des théologiens.

Ancêtre et cousin des hommes

L'ours est évidemment présent dans les Grandes Chroniques de France (1460). Chateauroux, Bibliothèque Municipale, Ms. 5 (B. 244), fol. 171v.

L’ours est évi­dem­ment pré­sent dans les Grandes Chro­niques de France (1460). Cha­teau­roux, Biblio­thèque Muni­ci­pale, Ms. 5 (B. 244), fol. 171v. Source : Medie­val Ani­mal Data Network

Durant très long­temps, l’ours sera consi­dé­ré comme l’animal le plus proche des hommes par son com­por­te­ment anthro­po­mor­phique. Il est capable de se tenir debout et de mar­cher, de s’asseoir, de nager, de dan­ser. Un auteur ano­nyme du XIIIe siècle relè­ve­ra même avec admi­ra­tion que l’ours lève la tête pour contem­pler le ciel et les étoiles. Selon Pline l’Ancien, il s’accouple à la manière des hommes et des femmes, face à face. On prête éga­le­ment à l’ours une atti­rance sexuelle pour les jeunes filles, qu’il enlève et séquestre pour s’accoupler char­nel­le­ment à elles, voire même pour enfan­ter… Cette dis­po­si­tion figure dans l’ensemble du folk­lore euro­péen, de l’Espagne à la Scan­di­na­vie. L’enlèvement d’une jeune fille par un ours revient ain­si dans nombre de contes popu­laires, en par­ti­cu­lier dans plu­sieurs ver­sions du conte de « Jean de l’Ours ». Aujourd’hui encore, l’expression « faire l’ours » signi­fie en cata­lan et en espa­gnol faire la cour à une femme…

L’ours est ain­si invo­qué comme l’ancêtre mythique de rois et de princes. La Ges­ta Dano­rum affirme que l’arrière-grand-père du roi du Dane­mark Sven II, au XIe siècle, était fils d’un ours. En Ita­lie, la pres­ti­gieuse famille Orsi­ni, qui don­na trois papes à la Chré­tien­té, avait une ancêtre ourse, comme les rois de Nor­vège, les comtes de Tou­louse et les Mar­graves de Brandebourg.

De l’extermination à la récupération

« En fait, à l’époque caro­lin­gienne, dans une large par­tie de l’Europe non médi­ter­ra­néenne, écrit Michel Pas­tou­reau, l’ours appa­raît encore une figure divine, un dieu ances­tral dont le culte revêt des aspects variés mais demeure soli­de­ment ancré et empêche la conver­sion des peuples païens. Par­tout, ou presque, des Alpes à la Bal­tique, l’ours se pose en rival du Christ. Pour l’Eglise, il convient de lui décla­rer la guerre, de le com­battre par tous les moyens, de le faire des­cendre de son trône et de ses autels. »

Dans son His­toire natu­relle, Pline l’Ancien aura cette sen­tence ter­rible pour l’ours : « aucun autre ani­mal n’est plus habile à faire le mal ». Pour saint Augus­tin, « l’ours, c’est le Diable ». Dans l’imagerie popu­laire du chris­tia­nisme médié­val, le Diable pren­dra fré­quem­ment les appa­rences ursines de la bête sombre et velue. L ‘Eglise va s’engager dans une guerre contre l’ours qui va durer mille ans. Avec effi­ca­ci­té puisqu’au tour­nant du XIIe et du XIIIe siècle le grand fauve indi­gène ne conser­ve­ra plus rien de son ancien rôle de roi des ani­maux au pro­fit du lion. Ce sou­ve­rain venu d’Orient ne fait pas l’objet de cultes bar­bares et san­gui­naires. Face à « l’animal des tra­di­tions orales et des croyances incon­trô­lables », le lion appar­tient aux ras­su­rantes tra­di­tions écrites de la Bible et de l’Antiquité gréco-romaine.

John Bauer (1882 - 1918) : "She kissed a bear on the nose". Source : Novopress

John Bauer (1882 — 1918) : “She kis­sed a bear on the nose”. Source : Novopress

Durant le règne de Char­le­magne, l’ours fait ain­si l’objet de cam­pagnes sys­té­ma­tiques d’extermination, par­ti­cu­liè­re­ment en Ger­ma­nie. Liée à l’éradication des cultes païens en Saxe et West­pha­lie, ce car­nage s’avère effi­cace, entraî­nant une baisse impor­tante de sa popu­la­tion. Subis­sant de concert le recul de la forêt, consé­quence des grands défri­che­ments de l’An Mille, les ours se réfu­gient dans les zones mon­ta­gneuses. Pré­sents par­tout dans la Gaule indé­pen­dante, les ours dis­pa­raissent à l’Ouest d’une ligne Flandres-Bor­deaux à la fin de l’époque caro­lin­gienne. Vers l’an mille, les ours fré­quentent sur­tout les marches de l’Est et du Nord-Est, ain­si que les mas­sifs mon­ta­gneux. À la fin du Moyen Âge, il a dis­pa­ru à l’Ouest d’une ligne allant cette fois des Ardennes aux Pyrénées.

Dans les récits hagio­gra­phiques, l’Eglise s’emploie éga­le­ment à bri­ser sa répu­ta­tion de grand fauve sau­vage en le trans­for­mant en ani­mal sou­mis. L’ours est pré­sen­té domp­té et docile comme un chien, com­pa­gnon de saints ermites, comme saint Blaise ou saint Colom­ban. Trans­for­mé en ani­mal domes­tique, l’ours porte les bagages de saint Mar­tin ou de saint Cor­bi­nien, tire la char­rue de saint Eloi ou fait office de ber­ger gar­dant les bre­bis de saint Florent de Saumur.

L’Eglise opère éga­le­ment un vaste mou­ve­ment de chris­tia­ni­sa­tion des fêtes et cultes ursins. La fête de Saint-Mar­tin, apôtre de la Gaule, dont la popu­la­ri­té est immense au Moyen Âge, est pla­cée un 11 novembre, date sym­bo­lique dans le cycle sai­son­nier de l’ancienne Europe célé­brant l’entrée en hiber­na­tion de l’ours et le pas­sage dans la sai­son sombre.

De manière géné­rale, les fêtes des saints ursins ont toutes été pla­cées par l’Eglise entre sep­tembre et février, pas­sage de l’année où étaient célé­brés les ours depuis leur entrée en hiber­na­tion jusqu’à leur réveil. C’est sur­tout au sor­tir de l’hiver que se dérou­laient les prin­ci­pales fêtes ursines, lorsque l’hibernation de l’ours pre­nait fin. Ces rites très popu­laires étaient pré­texte à débor­de­ments into­lé­rables aux yeux des clercs avec des simu­lacres de rapts et de viols des jeunes femmes, rituels tou­jours vivants dans les Pyré­nées, sous une forme folk­lo­ri­sée, à la fin du XXe siècle. Ces fêtes ursines étaient éga­le­ment la porte d’entrée des rites de car­na­val et entraient en réso­nance avec les rites de fécon­di­té liés à la fin de l’hiver, au sou­ve­nir des Luper­cales romaines et à la fête cel­tique d’Imbolc. Pour sup­plan­ter ces tra­di­tions païennes, deux fêtes chré­tiennes furent donc pla­cées le 2 février, la pré­sen­ta­tion de Jésus au Temple et la puri­fi­ca­tion de Marie, aux­quelles s’ajouta ensuite la fête des Chan­delles ins­ti­tuée au IVe siècle, mieux à même de se sub­sti­tuer aux grands feux célé­brant la fin de la période sombre. Néan­moins, du XIIe au XVIIIe siècle, dans les régions où le culte de l’ours était encore pré­gnant, on appe­la la chan­de­leur la « chan­de­lours ».

En rem­pla­ce­ment des cultes de l’ours, de nom­breux saints locaux d’inspiration légen­daire furent ins­tal­lés dans les cam­pagnes. Tous ont un nom qui rap­pelle l’ours comme saint Urcis­sin, saint Ursin, sainte Ursule, saint Ours, etc. La plu­part de ces saints sont situés dans les régions mon­ta­gneuses où la pré­sence de l’ours mar­quait encore les esprits. Notam­ment dans la par­tie cen­trale du crois­sant alpin et dans la région des Ardennes où étaient véné­rées avant la chris­tia­ni­sa­tion les deux grandes déesses cel­tiques Artio (en Suisse, Vrar­berg, Tyrol) et Ardui­na dans les Ardennes.

Le Roi déchu

"King Valemon, The White Bear", par Theodor Kittelsen (1912)

King Vale­mon, The White Bear”, par Theo­dor Kit­tel­sen (1912)

Ain­si, le grand fauve euro­péen déchoit de son trône pour être rem­pla­cé par le lion que l’Eglise fait roi des ani­maux. L’ours a per­du tout cré­dit, il est ridi­cu­li­sé, humi­lié, réduit au sta­tut de bête de foire pré­sen­té, enchaî­né et muse­lé, par les forains sur les places de vil­lage sous les moque­ries de la foule. Pour Michel Pas­tou­reau « l’ours sal­tim­banque et forain est une créa­tion du chris­tia­nisme médié­val ». L’Eglise en effet, pour­tant hos­tile depuis tou­jours aux spec­tacles d’animaux, tolère avec bien­veillance les mon­treurs d’ours qui contri­buent à désa­cra­li­ser le grand fauve autre­fois redou­té. La lit­té­ra­ture médié­vale le pré­sente comme stu­pide, lour­daud et mal­adroit, risée des autres ani­maux, comme Brun l’ours du Roman de Renart, qui mour­ra lâche­ment égor­gé avant de finir dans le saloir d’un pay­san… Au XVIIe siècle, les fables de La Fon­taine ne lui font pas meilleur por­trait. L’ours figure dans six fables où il se montre pares­seux, gour­mand et stu­pide. Il doit aus­si appa­raître comme une créa­ture misé­rable et vicieuse. Les clercs le dotent de cinq des sept péchés capi­taux (colère, luxure, paresse, envie et goinfrerie).

Autre preuve de son dis­cré­dit, alors que l’usage des armoi­ries se géné­ra­lise au XIIe siècle, l’ours n’est pré­sent que dans 0,5 % des bla­sons, souf­frant déjà d’une sym­bo­lique néga­tive à cette époque. Les rares bla­sons où il figure sont asso­ciés à une famille por­tant un nom qui évoque lui-même l’ours. Au contraire, lions et léo­pards, pour­tant absents de la faune euro­péenne, sont très fré­quem­ment employés. Les sur­noms pour qua­li­fier les sou­ve­rains font éga­le­ment appel au lion, comme l’empereur ger­ma­nique Hen­ri « le Lion » ou le roi d’Angleterre Richard « Coeur de Lion ».

L’ours a aujourd’hui per­du aux yeux des Euro­péens son sta­tut de roi des ani­maux. Mais pour Michel Pas­tou­reau, « en tuant l’ours, son parent, son sem­blable, son pre­mier dieu, l’homme a depuis long­temps tué sa propre mémoire ».

Benoît Couë­toux du Tertre

Orientations bibliographiques

Cré­dit pho­to : Vale­rie Huka­lo via Fli­ckr (cc)