L’ours, notre roi des animaux

L'ours, notre roi des animaux

L’ours, notre roi des animaux

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L’ours évoque aujourd’hui peu de chose pour nos contemporains. Peuplant autrefois toute l’Europe, les ours bruns ont pratiquement disparu du continent, réduits à des isolats dans les reliquats des forêts primaires. La Russie et la Scandinavie abritent aujourd’hui, avec les Balkans et les Carpates, leurs principales populations. Dans les Alpes, il n’est plus présent qu’en Slovénie et fait l’objet de programmes de réintroduction et de protection dans les Pyrénées.

Frederick Stuart Church, Les Rites du printemps (non daté)

Fre­de­ri­ck Stuart Chur­ch, Les Rites du prin­temps (non daté)

Pour­tant, l’ours est indis­so­lu­ble­ment lié à l’identité euro­péen­ne. Dans un livre pas­sion­nant récem­ment réédi­té en for­mat poche, L’ours, his­toi­re d’un roi déchu, Michel Pas­tou­reau tra­ver­se huit cents siè­cles d’histoire sur les tra­ces sym­bo­li­ques du « grand fau­ve indi­gè­ne des forêts euro­péen­nes qui pas­sait autre­fois pour l’ancêtre et le cou­sin de l’homme, qui enle­vait et vio­lait des jeu­nes filles pour fon­der des dynas­ties, qui fai­sait l’objet de cultes et de croyan­ces venus du fond des âges ». L’ours roi fut suc­ces­si­ve­ment véné­ré dans l’Europe sep­ten­trio­na­le puis com­bat­tu et détrô­né par l’Eglise qui « sub­sti­tue­ra le lion du Sud au lion du Nord », tant les valeurs que por­tait l’ours parais­saient insup­por­ta­bles aux clercs.

Une religion de l’ours ?

Depuis la nuit des temps, l’ours par­ta­ge la vie des hom­mes. Au paléo­li­thi­que supé­rieur, il y a 30 000 ans, hom­mes et ours habi­tent les mêmes ter­ri­toi­res, fré­quen­tent les mêmes grot­tes, chas­sent les mêmes proies.

Il n’existe pas de reli­gion de l’ours attes­tée dans les socié­tés pré­his­to­ri­ques, Même si dif­fé­rents témoi­gna­ges archéo­lo­gi­ques lais­sent ima­gi­ner des pra­ti­ques cultuel­les asso­ciées à l’ours. C’est non loin de Las­caux, en Péri­gord, qu’une sépul­tu­re de néan­der­ta­lien vieille de 80 000 ans a été décou­ver­te en 1957. Le corps de l’homme repo­se dans une sor­te de tom­be près d’une secon­de fos­se plus vas­te conte­nant les res­tes d’un ours brun. La thè­se d’une sépul­tu­re com­mu­ne inten­tion­nel­le est cepen­dant contes­tée, cer­tains pré­his­to­riens pri­vi­lé­giant plu­tôt l’effondrement du pla­fond d’une grot­te.

La plus ancien­ne sta­tue façon­née par l’homme il y a près de vingt mil­le ans a été décou­ver­te dans la grot­te de Mon­tes­pan, dans le Com­min­ges. Pri­vé de tête, les doigts et les grif­fes bien visi­bles de l’animal mon­trent cepen­dant qu’il s’agit bien de la repré­sen­ta­tion d’un ours. Un crâ­ne d’ours était par ailleurs posé entre les pat­tes anté­rieu­res de la sta­tue.

Si le plan­ti­gra­de est peu repré­sen­té dans l’art parié­tal, avec seule­ment 2 % des ani­maux iden­ti­fia­bles recen­sés, c’est dans la grot­te Chau­vet que l’on trou­ve les repré­sen­ta­tions les plus nom­breu­ses. Au fond de cet­te caver­ne, s’ouvre une sal­le en roton­de avec en son cen­tre, posé sur un autel de pier­re, un crâ­ne d’ours. Autour, plu­sieurs dizai­nes d’autres crâ­nes ont été dis­po­sés en arc de cer­cle.

Si un culte était ain­si avé­ré en ces pério­des recu­lées, l’ours repré­sen­te­rait alors la pre­miè­re divi­ni­té recon­nue chez les hom­mes. Cet­te hypo­thè­se est tou­te­fois for­te­ment contes­tée par les pré­his­to­riens qui réfu­tent tou­te for­me de pra­ti­ques cultuel­les liées à l’ours au Paléo­li­thi­que ou chez l’homme de Nean­der­tal. Quel­les que soient les hypo­thè­ses scien­ti­fi­ques, l’ours occu­pe cepen­dant une pla­ce essen­tiel­le dans le pan­théon ani­ma­lier du conti­nent, des Grecs aux Ger­mains, des Sla­ves aux Cel­tes. L’Histoire éclai­re la Pré­his­toi­re : il est pro­ba­ble que ces mythes anti­ques repo­sent sur des fon­de­ments plus anciens enco­re, issus de la pro­fon­deur des âges pré­his­to­ri­ques.

Artémis, la déesse-ourse

Dans les mythes grecs, l’ours figu­re com­me un attri­but des divi­ni­tés, notam­ment d’Artémis, la dées­se grec­que de la lune, des bois et des mon­ta­gnes, pro­tec­tri­ce des fem­mes encein­tes et des bêtes sau­va­ges. Arté­mis est une divi­ni­té ursi­ne par son nom, avec l’étymologie d’Arth pour ἄρκτος / ark­tos (« our­se, Gran­de Our­se »), et de θέμις / thé­mis « loi divi­ne ». Dans le plus impor­tant sanc­tuai­re dédié à la dées­se, au tem­ple d’Artémis Brau­ra­nia dans l’Attique, lors de la fête des Brau­ro­nies, de très jeu­nes fillet­tes étaient consa­crées pen­dant cinq ans à Arté­mis com­me « ark­toi » (« our­ses »), ves­ti­ge pro­ba­ble d’un ancien culte ursin avec un sacri­fi­ce de jeu­nes filles. Arté­mis avait une jeu­ne sui­van­te, Cal­lis­to, qui ayant offen­sé la dées­se, fut chan­gée en our­se lors d’une par­tie de chas­se. Arcas, le fils de Zeus et Cal­lis­to, roi épo­ny­me d’Arcadie (éty­mo­lo­gi­que­ment « la ter­re des ours ») fut lui aus­si trans­for­mé en ours. Zeus éle­va au ciel Cal­lis­to et Arcas qui devin­rent dans la mytho­lo­gie grec­que les constel­la­tions boréa­les de la Gran­de Our­se et de la Peti­te Our­se.

Pâris, le fils du roi Priam dans l’Iliade, fut lui aus­si éle­vé par une our­se sur le mont Ida après qu’il eut été aban­don­né par sa mère sui­te à de funes­tes pré­sa­ges. Ce motif de l’enfant recueilli et nour­ri par une bête sau­va­ge rap­pel­le le mythe grec d’Atalante, com­pa­gne des Argo­nau­tes, elle aus­si aban­don­née à la nais­san­ce et recueillie par une our­se. À l’origine de la guer­re de Troie, le rapt d’Hélène par Pâris, hom­me éle­vé par une our­se, n’est pas sans évo­quer la légen­de des ours voleurs de fem­mes qui irri­gue tou­te l’Europe, com­me nous l’évoquerons plus loin, ves­ti­ge pro­ba­ble d’un mythe archaï­que.

Le pan­théon cel­ti­que est éga­le­ment riche de nom­breu­ses divi­ni­tés équi­va­len­tes à la dées­se grec­que de la chas­se, au nom évo­quant l’ours com­me Artio, dont le culte est loca­li­sé chez les Cel­tes d’Allemagne méri­dio­na­le et en Suis­se, Arduin­na dans les Arden­nes et Andar­ta dans les pays alpins.

Symbole de force et d’ivresse guerrière

"Ours dans leur habitat", tiré du livre de chasse de Gaston Phébus (ca. 1476). Paris, Bibliothéque Mazarine, Ms. 3717, fol. 17.

Ours dans leur habi­tat”, tiré du livre de chas­se de Gas­ton Phé­bus (ca. 1476). Paris, Biblio­thè­que Maza­ri­ne, Ms. 3717, fol. 17. Sour­ce : Medie­val Ani­mal Data Net­work

« Fort com­me un ours » dit l’adage popu­lai­re. L’ours brun repré­sen­te effec­ti­ve­ment le plus puis­sant des ani­maux euro­péens. Sa taille peut attein­dre jusqu’à 2,80 m et son poids avoi­si­ner les 500 kg. L’ours repré­sen­te l’incarnation de la for­ce bru­te avec un cou­ra­ge sans faille qui sus­ci­tait la fas­ci­na­tion dans l’ancienne Euro­pe. À Rome, l’animal par­ti­ci­pe aux san­glants jeux du cir­que où aucun autre fau­ve n’est en mesu­re de lui résis­ter. Mais c’est en Euro­pe du Nord que l’ours sus­ci­te la plus for­te admi­ra­tion. En Ger­ma­nie, com­bat­tre et tuer un ours consti­tue un rite de pas­sa­ge pour entrer dans la com­mu­nau­té des guer­riers, com­me le rap­por­te Amien Mar­cel­lin dans ses His­toi­res. Cet­te tra­di­tion per­du­re­ra par-delà le paga­nis­me puis­que les chro­ni­ques rap­por­tent que Bau­douin Bras de Fer, pre­mier com­te de Flan­dres, tua en com­bat sin­gu­lier un ours qui ter­ro­ri­sait la région de Bru­ges. Albert d’Aix rap­por­te le com­bat vic­to­rieux de Bau­douin de Jéru­sa­lem contre un ours gigan­tes­que en Ter­re Sain­te. Dans l’Europe du Moyen Âge, affron­ter et tuer un ours repré­sen­te une preu­ve incon­tes­ta­ble de cou­ra­ge guer­rier. Roland, Lan­ce­lot, Yvain, Arthur, nom­bre de héros légen­dai­res accom­pli­ront cet exploit.

« Ils par­tent nus sans cui­ras­ses, sim­ple­ment revê­tus d’une che­mi­se d’ours, enra­gés com­me des fau­ves, mor­dant leur bou­clier, tuant tout sur leur pas­sa­ge, ni le fer, ni le feu ne peut rien contre eux, ils sont invin­ci­bles » Snor­ri Stur­lu­son décrit ain­si les ter­ri­bles ber­ser­kirs, guer­riers ger­ma­ni­ques qui au cours de céré­mo­nies magi­co-reli­gieu­ses avant les batailles boi­vent le sang de la bête et man­gent de sa chair afin de deve­nir ours à leur tour. Au XIIe siè­cle le Saxo-Gram­ma­ti­cus, com­pi­la­tion de dif­fé­ren­tes sagas scan­di­na­ves, relè­ve que les guer­riers danois pre­naient un bain de sang pour se méta­mor­pho­ser en ours avant de par­tir au com­bat (com­me Sieg­fried dans la Chan­son des Nibe­lun­gen qui, sui­vant les conseils d’Odin, se bai­gne dans le sang du dra­gon Fàf­nir pour s’arroger sa for­ce).

Cet­te pra­ti­que de boi­re le sang et man­ger la chair de l’ours sera com­bat­tue et inter­di­te par l’Eglise dès l’époque caro­lin­gien­ne. Hil­de­gar­de de Bin­gen condam­ne éga­le­ment cet­te pra­ti­que car « la vian­de d’ours est impu­re, échauf­fe les sens et conduit au péché ».

Por­ter des cani­nes ou grif­fes d’ours com­me talis­man, ou bien des motifs repré­sen­tant des ours sur les bou­cliers, ensei­gnes et bou­cles de cein­tu­re res­te­ra une pra­ti­que cou­ran­te chez les peu­ples ger­ma­no-scan­di­na­ves jusqu’à la fin du Moyen Âge. Dans ces mêmes régions, c’est l’ours qui est le plus fré­quem­ment employé pour les noms d’hommes à tra­vers les raci­nes Ber, Bern, Beorn, Björn. Avec la chris­tia­ni­sa­tion, la pré­sen­ce de l’ours per­du­re­ra au tra­vers de pré­noms com­me Ber­nard, Albert, Adel­bert, Ger­bert, etc.

Le Roi-ours des Celtes

Chez les Cel­tes insu­lai­res, l’ours est davan­ta­ge assi­mi­lé à la fonc­tion de pou­voir et de sou­ve­rai­ne­té qu’à la for­ce guer­riè­re, com­me en témoi­gne la figu­re d’Arthur, le roi-ours. L’étymologie du pré­nom Arthur pro­vient du nom cel­ti­que de l’ours, “artos” qui signi­fie à la fois “ours” et “guer­rier” et que l’on peut rap­pro­cher du nom de la dées­se ursi­ne Artio. D’autres élé­ments, révé­lés par les tra­vaux de Phi­lip­pe Wal­ter dans son livre « Arthur, l’ours et le roi » (Ed. Ima­go) révè­le l’origine ursi­ne d’Arthur. Sa mort a lieu à la Tous­saint, lors­que com­men­ce l’hibernation de l’ours. Com­me lui, Arthur ne meurt pas, il entre en dor­mi­tion. Selon cer­tains auteurs de la Matiè­re de Bre­ta­gne, c’est à la Chan­de­leur, le 2 février, qu’Arthur tire l’épée Exca­li­bur du rocher, jour sym­bo­li­que puisqu’il cor­res­pond à la fin de l’hibernation de l’ours.

Autre sym­bo­le de sou­ve­rai­ne­té roya­le, avant d’être sup­plan­té par le cerf au XIIIe siè­cle sous l’influence de l’Eglise, l’ours consti­tue avec le san­glier le gibier noble par excel­len­ce. Chas­se vio­len­te et sau­va­ge, se pra­ti­quant à pied, elle se ter­mi­ne par un corps-à-corps, « face contre face, souf­fle contre souf­fle » entre l’homme et la bête. Affron­ter un tel dan­ger ne peut être que le pri­vi­lè­ge d’un grand sei­gneur ou d’un roi, cet­te inti­mi­té bes­tia­le sus­ci­tant la ter­reur des théo­lo­giens.

Ancêtre et cousin des hommes

L'ours est évidemment présent dans les Grandes Chroniques de France (1460). Chateauroux, Bibliothèque Municipale, Ms. 5 (B. 244), fol. 171v.

L’ours est évi­dem­ment pré­sent dans les Gran­des Chro­ni­ques de Fran­ce (1460). Cha­teau­roux, Biblio­thè­que Muni­ci­pa­le, Ms. 5 (B. 244), fol. 171v. Sour­ce : Medie­val Ani­mal Data Net­work

Durant très long­temps, l’ours sera consi­dé­ré com­me l’animal le plus pro­che des hom­mes par son com­por­te­ment anthro­po­mor­phi­que. Il est capa­ble de se tenir debout et de mar­cher, de s’asseoir, de nager, de dan­ser. Un auteur ano­ny­me du XIIIe siè­cle relè­ve­ra même avec admi­ra­tion que l’ours lève la tête pour contem­pler le ciel et les étoi­les. Selon Pli­ne l’Ancien, il s’accouple à la maniè­re des hom­mes et des fem­mes, face à face. On prê­te éga­le­ment à l’ours une atti­ran­ce sexuel­le pour les jeu­nes filles, qu’il enlè­ve et séques­tre pour s’accoupler char­nel­le­ment à elles, voi­re même pour enfan­ter… Cet­te dis­po­si­tion figu­re dans l’ensemble du folk­lo­re euro­péen, de l’Espagne à la Scan­di­na­vie. L’enlèvement d’une jeu­ne fille par un ours revient ain­si dans nom­bre de contes popu­lai­res, en par­ti­cu­lier dans plu­sieurs ver­sions du conte de « Jean de l’Ours ». Aujourd’hui enco­re, l’expression « fai­re l’ours » signi­fie en cata­lan et en espa­gnol fai­re la cour à une fem­me…

L’ours est ain­si invo­qué com­me l’ancêtre mythi­que de rois et de prin­ces. La Ges­ta Dano­rum affir­me que l’arrière-grand-père du roi du Dane­mark Sven II, au XIe siè­cle, était fils d’un ours. En Ita­lie, la pres­ti­gieu­se famil­le Orsi­ni, qui don­na trois papes à la Chré­tien­té, avait une ancê­tre our­se, com­me les rois de Nor­vè­ge, les com­tes de Tou­lou­se et les Mar­gra­ves de Bran­de­bourg.

De l’extermination à la récupération

« En fait, à l’époque caro­lin­gien­ne, dans une lar­ge par­tie de l’Europe non médi­ter­ra­néen­ne, écrit Michel Pas­tou­reau, l’ours appa­raît enco­re une figu­re divi­ne, un dieu ances­tral dont le culte revêt des aspects variés mais demeu­re soli­de­ment ancré et empê­che la conver­sion des peu­ples païens. Par­tout, ou pres­que, des Alpes à la Bal­ti­que, l’ours se pose en rival du Christ. Pour l’Eglise, il convient de lui décla­rer la guer­re, de le com­bat­tre par tous les moyens, de le fai­re des­cen­dre de son trô­ne et de ses autels. »

Dans son His­toi­re natu­rel­le, Pli­ne l’Ancien aura cet­te sen­ten­ce ter­ri­ble pour l’ours : « aucun autre ani­mal n’est plus habi­le à fai­re le mal ». Pour saint Augus­tin, « l’ours, c’est le Dia­ble ». Dans l’imagerie popu­lai­re du chris­tia­nis­me médié­val, le Dia­ble pren­dra fré­quem­ment les appa­ren­ces ursi­nes de la bête som­bre et velue. L ‘Egli­se va s’engager dans une guer­re contre l’ours qui va durer mil­le ans. Avec effi­ca­ci­té puisqu’au tour­nant du XIIe et du XIIIe siè­cle le grand fau­ve indi­gè­ne ne conser­ve­ra plus rien de son ancien rôle de roi des ani­maux au pro­fit du lion. Ce sou­ve­rain venu d’Orient ne fait pas l’objet de cultes bar­ba­res et san­gui­nai­res. Face à « l’animal des tra­di­tions ora­les et des croyan­ces incon­trô­la­bles », le lion appar­tient aux ras­su­ran­tes tra­di­tions écri­tes de la Bible et de l’Antiquité gré­co-romai­ne.

John Bauer (1882 - 1918) : "She kissed a bear on the nose". Source : Novopress

John Bauer (1882 — 1918) : “She kis­sed a bear on the nose”. Sour­ce : Novo­press

Durant le règne de Char­le­ma­gne, l’ours fait ain­si l’objet de cam­pa­gnes sys­té­ma­ti­ques d’extermination, par­ti­cu­liè­re­ment en Ger­ma­nie. Liée à l’éradication des cultes païens en Saxe et West­pha­lie, ce car­na­ge s’avère effi­ca­ce, entraî­nant une bais­se impor­tan­te de sa popu­la­tion. Subis­sant de concert le recul de la forêt, consé­quen­ce des grands défri­che­ments de l’An Mil­le, les ours se réfu­gient dans les zones mon­ta­gneu­ses. Pré­sents par­tout dans la Gau­le indé­pen­dan­te, les ours dis­pa­rais­sent à l’Ouest d’une ligne Flan­dres-Bor­deaux à la fin de l’époque caro­lin­gien­ne. Vers l’an mil­le, les ours fré­quen­tent sur­tout les mar­ches de l’Est et du Nord-Est, ain­si que les mas­sifs mon­ta­gneux. À la fin du Moyen Âge, il a dis­pa­ru à l’Ouest d’une ligne allant cet­te fois des Arden­nes aux Pyré­nées.

Dans les récits hagio­gra­phi­ques, l’Eglise s’emploie éga­le­ment à bri­ser sa répu­ta­tion de grand fau­ve sau­va­ge en le trans­for­mant en ani­mal sou­mis. L’ours est pré­sen­té domp­té et doci­le com­me un chien, com­pa­gnon de saints ermi­tes, com­me saint Blai­se ou saint Colom­ban. Trans­for­mé en ani­mal domes­ti­que, l’ours por­te les baga­ges de saint Mar­tin ou de saint Cor­bi­nien, tire la char­rue de saint Eloi ou fait offi­ce de ber­ger gar­dant les bre­bis de saint Flo­rent de Sau­mur.

L’Eglise opè­re éga­le­ment un vas­te mou­ve­ment de chris­tia­ni­sa­tion des fêtes et cultes ursins. La fête de Saint-Mar­tin, apô­tre de la Gau­le, dont la popu­la­ri­té est immen­se au Moyen Âge, est pla­cée un 11 novem­bre, date sym­bo­li­que dans le cycle sai­son­nier de l’ancienne Euro­pe célé­brant l’entrée en hiber­na­tion de l’ours et le pas­sa­ge dans la sai­son som­bre.

De maniè­re géné­ra­le, les fêtes des saints ursins ont tou­tes été pla­cées par l’Eglise entre sep­tem­bre et février, pas­sa­ge de l’année où étaient célé­brés les ours depuis leur entrée en hiber­na­tion jusqu’à leur réveil. C’est sur­tout au sor­tir de l’hiver que se dérou­laient les prin­ci­pa­les fêtes ursi­nes, lors­que l’hibernation de l’ours pre­nait fin. Ces rites très popu­lai­res étaient pré­tex­te à débor­de­ments into­lé­ra­bles aux yeux des clercs avec des simu­la­cres de rapts et de viols des jeu­nes fem­mes, rituels tou­jours vivants dans les Pyré­nées, sous une for­me folk­lo­ri­sée, à la fin du XXe siè­cle. Ces fêtes ursi­nes étaient éga­le­ment la por­te d’entrée des rites de car­na­val et entraient en réso­nan­ce avec les rites de fécon­di­té liés à la fin de l’hiver, au sou­ve­nir des Luper­ca­les romai­nes et à la fête cel­ti­que d’Imbolc. Pour sup­plan­ter ces tra­di­tions païen­nes, deux fêtes chré­tien­nes furent donc pla­cées le 2 février, la pré­sen­ta­tion de Jésus au Tem­ple et la puri­fi­ca­tion de Marie, aux­quel­les s’ajouta ensui­te la fête des Chan­del­les ins­ti­tuée au IVe siè­cle, mieux à même de se sub­sti­tuer aux grands feux célé­brant la fin de la pério­de som­bre. Néan­moins, du XIIe au XVIIIe siè­cle, dans les régions où le culte de l’ours était enco­re pré­gnant, on appe­la la chan­de­leur la « chan­de­lours ».

En rem­pla­ce­ment des cultes de l’ours, de nom­breux saints locaux d’inspiration légen­dai­re furent ins­tal­lés dans les cam­pa­gnes. Tous ont un nom qui rap­pel­le l’ours com­me saint Urcis­sin, saint Ursin, sain­te Ursu­le, saint Ours, etc. La plu­part de ces saints sont situés dans les régions mon­ta­gneu­ses où la pré­sen­ce de l’ours mar­quait enco­re les esprits. Notam­ment dans la par­tie cen­tra­le du crois­sant alpin et dans la région des Arden­nes où étaient véné­rées avant la chris­tia­ni­sa­tion les deux gran­des dées­ses cel­ti­ques Artio (en Suis­se, Vrar­berg, Tyrol) et Ardui­na dans les Arden­nes.

Le Roi déchu

"King Valemon, The White Bear", par Theodor Kittelsen (1912)

King Vale­mon, The Whi­te Bear”, par Theo­dor Kit­tel­sen (1912)

Ain­si, le grand fau­ve euro­péen déchoit de son trô­ne pour être rem­pla­cé par le lion que l’Eglise fait roi des ani­maux. L’ours a per­du tout cré­dit, il est ridi­cu­li­sé, humi­lié, réduit au sta­tut de bête de foi­re pré­sen­té, enchaî­né et muse­lé, par les forains sur les pla­ces de vil­la­ge sous les moque­ries de la fou­le. Pour Michel Pas­tou­reau « l’ours sal­tim­ban­que et forain est une créa­tion du chris­tia­nis­me médié­val ». L’Eglise en effet, pour­tant hos­ti­le depuis tou­jours aux spec­ta­cles d’animaux, tolè­re avec bien­veillan­ce les mon­treurs d’ours qui contri­buent à désa­cra­li­ser le grand fau­ve autre­fois redou­té. La lit­té­ra­tu­re médié­va­le le pré­sen­te com­me stu­pi­de, lour­daud et mal­adroit, risée des autres ani­maux, com­me Brun l’ours du Roman de Renart, qui mour­ra lâche­ment égor­gé avant de finir dans le saloir d’un pay­san… Au XVIIe siè­cle, les fables de La Fon­tai­ne ne lui font pas meilleur por­trait. L’ours figu­re dans six fables où il se mon­tre pares­seux, gour­mand et stu­pi­de. Il doit aus­si appa­raî­tre com­me une créa­tu­re misé­ra­ble et vicieu­se. Les clercs le dotent de cinq des sept péchés capi­taux (colè­re, luxu­re, pares­se, envie et goin­fre­rie).

Autre preu­ve de son dis­cré­dit, alors que l’usage des armoi­ries se géné­ra­li­se au XIIe siè­cle, l’ours n’est pré­sent que dans 0,5 % des bla­sons, souf­frant déjà d’une sym­bo­li­que néga­ti­ve à cet­te épo­que. Les rares bla­sons où il figu­re sont asso­ciés à une famil­le por­tant un nom qui évo­que lui-même l’ours. Au contrai­re, lions et léo­pards, pour­tant absents de la fau­ne euro­péen­ne, sont très fré­quem­ment employés. Les sur­noms pour qua­li­fier les sou­ve­rains font éga­le­ment appel au lion, com­me l’empereur ger­ma­ni­que Hen­ri « le Lion » ou le roi d’Angleterre Richard « Coeur de Lion ».

L’ours a aujourd’hui per­du aux yeux des Euro­péens son sta­tut de roi des ani­maux. Mais pour Michel Pas­tou­reau, « en tuant l’ours, son parent, son sem­bla­ble, son pre­mier dieu, l’homme a depuis long­temps tué sa pro­pre mémoi­re ».

Benoît Couë­toux du Ter­tre

Orientations bibliographiques

Cré­dit pho­to : Vale­rie Huka­lo via Fli­ckr (cc)