Louis Pauwels, l’aristocrate

Louis Pauwels, l’aristocrate

Louis Pauwels, l’aristocrate

Ecrivain multiforme aux aventures littéraires, journalistiques et intellectuelles nombreuses, Louis Pauwels est un auteur marquant de la seconde partie du XXème siècle. Initiateur du Figaro-Magazine en 1978, il forge une œuvre importante autour de thématiques aussi diverses que variées, à l’image de l’évolution de sa personnalité. Cette dernière est néanmoins trop forte pour être rattachée à une quelconque étiquette. Il n’a jamais été un idéologue mais toujours un homme libre. Il s’est davantage penché sur l’issue de notre civilisation, sensible au futur de notre monde. Préoccupé d’absolu, sa sensibilité rend ses jugements et prises d’opinion parfois contradictoires ou inachevées (il avouait même à quelques semaines de sa mort : « A soixante-seize ans, je chemine plus que jamais sur un océan d’incertitudes »). Mais il ne s’est jamais détourné d’une philosophie éternelle qui est celle des grands esprits européens.

Loin de pou­voir déce­ler en lui des bases doc­tri­nales pour la for­ma­tion d’un pro­jet poli­tique, il faut d’abord retrou­ver dans sa figure cette men­ta­li­té propre aux peuples d’Europe, oubliée aujourd’hui et dont l’absence fait tant défaut.

La révolution spirituelle

Pau­wels pro­pose une redé­fi­ni­tion du sacré. « N’invoquez pas les esprits, soyez esprit vous-même » (Ce que je crois). Ce thème est omni­pré­sent dans l’œuvre de Louis Pau­wels. Déci­dant de se récon­ci­lier avec le monde par le haut, il porte tout d’abord ses consi­dé­ra­tions sur la place de l’homme dans le cos­mos et la rela­tion qu’il entre­tient avec l’environnement dans lequel il évo­lue. Pour lui, « l’homme n’est pas seule­ment un ani­mal maté­riel : il est aus­si un ani­mal reli­gieux en rela­tion avec l’infini. » Cet esprit qui vole doit en pre­mier lieu se battre contre le temps dont l’éternité marque le fon­de­ment de la par­faite uni­té de l’âme dans l’existence. Il faut remon­ter aux ori­gines pri­mor­diales de notre héri­tage aux­quelles se rat­tache Louis Pau­wels. Plu­tôt tra­di­tion orien­tale qu’Occident moderne : l’une nie la per­sonne quand l’autre voit le centre de tout dans la per­sonne. Louis Pau­wels n’a jamais caché son admi­ra­tion pour l’hindouisme. C’est dans la Bha­ga­vad-Gîta que l’auteur trouve sa prin­ci­pale source d’inspiration spi­ri­tuelle. Consi­dé­rée comme le « yoga de l’action, l’enseignement capi­tal pour assu­mer la dua­li­té, le faire et le non-faire, l’être là et le n’être pas là » (Com­ment devient-on ce que l’on est), il est pro­fon­dé­ment impré­gné de cette méta­phy­sique du chant du Bien­heu­reux. Il ne cède pas à l’appel de l’étranger comme bon nombre d’hommes qui ont vu dans l’Orient un refuge face au monde moderne occi­den­tal au point d’en arri­ver à une impuis­sance. « Je n’irai pas vers la paix sublime chaus­sé de babouches, dans la haine de mon propre monde. J’irai en mar­chant sur ma voie d’Occidental, connais­sant mon héri­tage et croyant en mon pou­voir » (Pla­nète).

Il confronte alors le sys­tème de pen­sée judéo-chré­tien, consi­dé­ré par lui comme le « monde fer­mé », à la « résis­tance contre le Dieu jaloux » qu’il défend. Même à la fin de sa vie où il s’était conver­ti au chris­tia­nisme, il ne par­ta­geait que très peu les fon­de­ments de la doc­trine chré­tienne (en par­lant de la messe, par exemple : « Je ne peux que sin­ger misé­ra­ble­ment des atti­tudes qui ne s’apparentent guère à mes convic­tions fon­da­men­tales », Les Der­nières Chaînes). Louis Pau­wels ne sent donc pas ses racines dans les ori­gines du chris­tia­nisme. Il s’élève autant contre le néo-chris­tia­nisme que contre le chris­tia­nisme pri­mi­tif, nous rap­pe­lant l’idée du conflit du chris­tia­nisme ori­gi­nel et de la civi­li­sa­tion antique déve­lop­pée par des auteurs comme Louis Rou­gier. Cette reli­gion qui a façon­né l’Europe pen­dant des siècles est avant tout jugée au tra­vers de la crise de l’Eglise. Voi­là pour­quoi il ne faut pas voir en lui un anti-chré­tien pri­maire. Il ne perd pas de vue que la catho­li­ci­té revêt une per­ma­nence et une conti­nui­té de dizaines de siècles avec l’intégration de la pen­sée grecque ain­si que des mythes, cou­tumes et légendes païennes. C’est en ce sens qu’il admire davan­tage l’Eglise en tant qu’institution civi­li­sa­trice au cours de l’histoire euro­péenne que le chris­tia­nisme en tant que doc­trine reli­gieuse.

Pau­wels res­pecte toute vie reli­gieuse car « tout homme qui prie » lui est « proche, quelle que soit sa reli­gion », parce qu’il assi­mile l’homme à un ani­mal reli­gieux. Le fait de croire est donc plus impor­tant que l’objet de la foi. Sa vision de la vie l’amène à se rap­por­ter à l’héritage antique et invite à la résur­gence de la men­ta­li­té hel­lé­nique, celle de « notre plus vieux pas­sé, notre pas­sé réel­le­ment fon­da­men­tal et ini­tia­teur. » La solu­tion pra­tique qu’il avance est claire : nul besoin de réani­mer arti­fi­ciel­le­ment des choses mortes, le sacré doit être de ce temps. Il s’agit sim­ple­ment de reprendre conscience d’un héri­tage vieux de plus de 30 000 ans pour le recréer sous des formes nou­velles. Per­pé­tuer en renou­ve­lant la tra­di­tion, cette « auto­ri­té qui choi­sit et nomme, trans­met et conserve, indique où les tré­sors se trouvent et où est leur valeur » (Han­nah Arendt, La crise de la culture).

Une philosophie éternelle, celle des Anciens

« Rien n’est plus pré­cieux pour l’homme que son ordre inté­rieur » avance Pau­wels dans L’apprentissage de la séré­ni­té, véri­table quête d’une sagesse emprun­tée aux Anciens. Ecoles de dis­ci­pline inté­rieure, de cou­rage, de patience et d’endurance, Pau­wels déve­loppe un esprit à la fois stoï­cien et épi­cu­rien. Cette sym­biose incarne au mieux sa totale liber­té puisqu’elle « met l’ordre inté­rieur au-des­sus des sen­ti­ments, le plai­sir au-des­sus de la dou­leur, la gaie­té au-des­sus de la tris­tesse et l’intelligence au-des­sus du cœur » (Com­ment devient-on ce que l’on est).

Louis Pau­wels entend main­te­nir l’indifférence devant les indif­fé­rences. Etre déta­ché devant la vie, à l’égard du corps et des émo­tions, telle est sa conduite d’âme. Cela n’est pas sans nous rap­pe­ler son appé­tence vis-à-vis de la Bha­ga­vad-Gîta (« Agis, mais sans t’attacher aux fruits de l’action »). Son éthique consiste à agir de tout son être sans véri­ta­ble­ment croire et sans atta­cher la moindre impor­tance à ce qu’il fait, mais avec toute la per­fec­tion que donnent un par­fait contrôle et un par­fait aban­don. Méri­ter son âme par une pré­sence active et qui soit en même temps déta­che­ment vis-à-vis de soi-même, se maî­tri­ser par la dis­ci­pline des pul­sions, vivre en adé­qua­tion avec l’image que l’on se fait de soi… C’est en quelque sorte la seule façon pour lui d’agir, le seul pou­voir de se construire soi-même. Le but de l’existence est lim­pide : se doter de la facul­té d’être cause de soi (« être soi-même à soi-même sacri­fié » comme il est énon­cé dans la « Chan­son des runes » de l’Edda à pro­pos de Wotan). Ceux qui pos­sèdent une âme auront vécu ; les autres seront mort-nés. Il pos­sède l’amour du pas­sé mais ne le regrette pas car il sait que les regrets du pas­sé ne sont que des semences jetées dans le futur. « Je crois à la liber­té abso­lue de l’homme. Que je suis, si je le veux, maître de mes repré­sen­ta­tions, et qu’ainsi le bien et le mal dépendent de moi » (Ce que je crois).

Il reste tou­te­fois conscient que la quête du déta­che­ment peut rapi­de­ment abou­tir à l’aseptisation de soi. Il vise bien l’inverse et compte lais­ser le fata­lisme de côté. Son ver­sant épi­cu­rien sou­lève en lui le refus du pes­si­misme, de la « sinis­trose » comme il le nomme, ce sno­bisme du renon­ce­ment. « Les héros selon mon cœur sont les hommes qui ont pris le par­ti du bon­heur » (Lettre ouverte aux gens heu­reux). Il appelle par « bon­heur » le goût pro­fond de la vie, ce fameux pan­théisme épi­cu­rien, la cer­ti­tude que c’est ce monde et pas un autre qu’il nous appar­tient de mode­ler selon l’image que nous nous en fai­sons. Brûle alors en lui un sen­ti­ment d’éternité, ce royaume inté­rieur au-delà du temps et de l’apparence, seul refuge face à la lour­deur ambiante de ce monde (on se rap­pelle de la for­mule de Céline : « Lourds, inter­mi­nables, ram­pants, tels me paraissent être les êtres, abru­tis, pénibles de len­teur insis­tante »).

L’enjeu métapolitique

Loin de par­ta­ger le roya­lisme de Maur­ras, Pau­wels retient néan­moins une orien­ta­tion cen­trale de ce der­nier en consi­dé­rant que « tout est poli­tique ». L’intérêt pour la poli­tique poli­ti­cienne est vain : régie par un dés­in­té­res­se­ment des idées, elle croit désor­mais faire preuve de réa­lisme en rédui­sant le réel au jeu des fluc­tua­tions éco­no­miques (mon­dia­li­sa­tion, pen­sée mar­chande, uni­for­mi­sa­tion et déra­ci­ne­ment…). Pau­wels ne s’intéresse à la poli­tique que pour autant qu’elle pro­longe le débat d’idées. Il déter­mine l’ultime enjeu comme étant celui des men­ta­li­tés. « La grande affaire méta­po­li­tique est de restruc­tu­rer la men­ta­li­té non éga­li­taire conforme à notre esprit pro­fon­dé­ment enra­ci­né et adap­tée à l’avenir » (Com­ment devient-on ce que l’on est). La gauche fran­çaise l’a bien sai­si depuis 1968 : pour accé­der au pou­voir poli­tique, il faut conqué­rir le pou­voir cultu­rel car la culture est le poste de com­man­de­ment de la sen­si­bi­li­té, du sens des valeurs et des idées. La poli­tique n’est que le reflet et la consé­quence de la méta­po­li­tique.

Qu’est-ce que la méta­po­li­tique ? C’est « tout ce qui accom­pagne la poli­tique, la déter­mine, la défi­nit c’est-à-dire de la musique à la culture, des mœurs à la recherche, de la sym­bo­lique à l’interventionnisme social » (Gabriele Adi­nol­fi). En somme, l’ensemble des mani­pu­la­tions de l’environnement cultu­rel. Alors que la poli­tique se situe sur le champ du ter­rain, la méta­po­li­tique se place sur celui des consciences. C’est Anto­nio Gram­sci, théo­ri­cien com­mu­niste ita­lien des années 1920–1930, qui a fait émer­ger cette idée de com­bat cultu­rel glo­bal. Il avait mis en exergue auprès de l’appareil com­mu­niste ita­lien que l’Etat béné­fi­cie d’une « hégé­mo­nie idéo­lo­gique » conso­li­dée et ren­due pos­sible par l’existence et l’activité du pou­voir cultu­rel, mené conjoin­te­ment au pou­voir poli­tique clas­sique, coer­ci­tif. L’idéologie étant liée aux men­ta­li­tés, aux consciences des peuples, elle rend donc pos­sible la consti­tu­tion d’une « socié­té civile » influente sur la « socié­té poli­tique » — autre­ment dit l’Etat. C’est dans cette pers­pec­tive que Louis Pau­wels foca­lise l’attention de ses lec­teurs sur l’importance de la méta­po­li­tique et se rat­tache à ce « contre-pou­voir cultu­rel qui une fois tout à fait mûr, devient le pou­voir tout court ». Quand la poli­tique est le jeu de l’instant, la méta­po­li­tique est l’enjeu de tou­jours. Elle appa­rait comme l’antidote d’un sys­tème poli­tique à l’agonie. C’est en tout cas ce que Louis Pau­wels vou­lait affir­mer.

La pensée aristocratique

Pau­wels com­prend bien que nous serons de nou­veau une civi­li­sa­tion quand nous aurons un modèle d’homme à pro­po­ser et vers lequel tendre. Et c’est l’aristocratisme qui a don­né à notre civi­li­sa­tion un modèle d’homme. On ne sau­rait mieux le défi­nir tel qu’il le pro­nonce dans son plai­doyer nietz­schéen Com­ment devient-on ce que l’on est : « L’aristocratisme, c’est le sens des dif­fé­rences et des enra­ci­ne­ments, enra­ci­ne­ments de chaque homme dans une his­toire qui lui est propre, de chaque peuple dans une culture, et de chaque culture dans une men­ta­li­té. Une cer­taine vision autre de la vie, de l’homme, du monde, du des­tin, ins­crite de manière indé­lé­bile dans les tra­di­tions et dans les struc­tures men­tales des peuples issus de l’Antiquité et de la branche indo-euro­péenne de l’humanité. Ce qui célèbre la san­té, la beau­té, la puis­sance, l’énergie, la volon­té. C’est l’esprit pour lequel chif­frer n’est pas tout, et pour lequel le nombre n’est pas le chef. Esprit pour lequel il y a quelque chose au-des­sus du social, de l’économique, du quan­ti­ta­tif : la facul­té déli­cate, les hautes éner­gies intimes qu’il faut pour sen­tir et pour célé­brer la qua­li­té. Esprit immor­tel qui voit dans les pro­fonds enra­ci­ne­ments la condi­tion de la plus haute élé­va­tion, dans la dis­pa­ri­té des natures humaines la condi­tion de l’humanité orga­nique, dans la diver­si­té des cultures la condi­tion de la culture. »

Dans une époque où l’égalitarisme pré­do­mine, le sens aris­to­cra­tique est le sens des lois de la vie, de la dis­tinc­tion. Il est l’un des rem­parts les plus élé­men­taires pour la sur­vie de la conscience euro­péenne. On peut relier cette idée à celle des Anciens : on ne naît pas avec une âme, on la mérite ou on la gagne. Pareille­ment, on ne naît pas homme mais il arrive qu’on le devienne. Pau­wels assume l’élitisme de la pen­sée aris­to­cra­tique : « Il y a eu tou­jours un très petit nombre d’hommes au ser­vice des grands pro­blèmes et des grandes causes de l’humanité » (Les Der­nières Chaînes). Aucune socié­té humaine ne peut pros­pé­rer sans élites, elle doit pos­sé­der ses « alpha », ceux qui portent en eux-mêmes l’idée d’une régé­né­ra­tion. C’est effec­ti­ve­ment le résul­tat d’une tra­gé­die sélec­tive, à l’exact inverse de la doxa éga­li­ta­riste actuelle, cet angé­lisme infli­gé par nos socié­tés. « Je crois que l’âme se forme par une com­bi­nai­son de l’esprit et du corps, qui ne se pro­duit pas chez tout le monde » (Ce que je crois). Pau­wels ajoute que les dis­tinc­tions qui forment cet aris­to­cra­tisme ne dépendent pas des degrés de savoir, de pou­voir, de richesse et encore moins de noblesse héri­tée mais de « race » au sens des cri­tères de qua­li­té dans les hommes. Par ailleurs, il vili­pende la men­ta­li­té bour­geoise (il n’attaque pas la bour­geoi­sie en tant que classe mais en tant que forme d’esprit – il la nomme « bour­geoi­sisme ») pour qui seuls les inté­rêts propres de ses membres comptent et avec laquelle il se sent par­fai­te­ment étran­ger.

Louis Pau­wels nous invite ain­si à incar­ner un modèle d’homme simul­ta­né­ment homme de connais­sance et homme d’action. « Etre un de ces humbles qui aident l’action et la pen­sée à recom­men­cer tou­jours leurs épou­sailles », écri­vait si jus­te­ment Drieu La Rochelle (Gilles). Il ne s’agit plus sim­ple­ment de réagir mais enfin d’agir. Répon­dons désor­mais à sa volon­té, en nous rap­pe­lant tou­jours que l’histoire n’a pour sens que celui que lui donnent ceux qui la font…

Jean Mar­tin
Mémoire de fin de cycle de for­ma­tion ILIADE
Pro­mo­tion Don Juan d’Autriche, 2016/2017