L’idée impériale en Europe : notre plus longue mémoire politique

L’idée impériale en Europe : notre plus longue mémoire politique

L’idée impériale en Europe : notre plus longue mémoire politique

Extrait de l’ouvrage collectif de l’Institut ILIADE Ce que nous sommes — Aux sources de l’identité européenne, par Thibaud Cassel et Henri Levavasseur (Pierre-Guillaume de Roux éditeur, lancement officiel à l’occasion du colloque annuel de l’ILIADE, le 7 avril 2018 à Paris).

Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité européenne

Acheter Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité européenne

Ce que nous sommes. Aux sources de l’identité euro­péenne, sous la direc­tion de Phi­lippe Conrad, édi­tion Ins­ti­tut Iliade / Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 199 p. 20 euros, frais de port com­pris.





En 27 av. J.-C., au terme d’une longue période de guerres civiles, le Sénat confère à Octave, déjà qua­li­fié d’impe­ra­tor à vie et de prin­ceps, le titre d’Augus­tus, « le plus illustre ». Dans un monde où l’autorité revêt un carac­tère émi­nem­ment sacré, le fils adop­tif du divin César devient quelques années plus tard pon­ti­fex maxi­mus, assu­rant ain­si la plus haute charge de la reli­gion publique romaine. Il est déten­teur de l’auc­to­ri­tas, c’est-à-dire d’une puis­sance fon­dée sur une supé­rio­ri­té morale d’ordre presque sur­na­tu­rel, dépas­sant le simple exer­cice du pou­voir légal (potes­tas).

Selon Vir­gile, Jupi­ter avait pro­mis à Vénus cette heu­reuse issue à la pos­té­ri­té d’Énée, fuyant Troie vers le loin­tain Latium. Auguste reven­dique cette ascen­dance mythique. Le lien éta­bli avec l’épopée grecque ne relie pas seule­ment Rome au pres­tige immense de l’Hellade : il indique que la bien­veillance des dieux répond aux conquêtes d’un peuple. Rome domine une grande par­tie du monde connu, et son sou­ve­rain s’avère uni­ver­sel à cette mesure.

À tra­vers bien des muta­tions, le modèle impé­rial est demeu­ré jusqu’au début du XXe siècle le fon­de­ment suprême de la légi­ti­mi­té poli­tique pour les puis­sances cen­trales de notre conti­nent. Dans une Europe en dor­mi­tion, oublieuse de son iden­ti­té et de son des­tin, il n’est sans doute pas inutile de médi­ter sur la péren­ni­té de l’idée impé­riale, liée dès l’origine à la dimen­sion sacrée du des­tin de la cité.

Le sacre de la puissance

L’Empire cou­ronne une longue ascen­sion vers la puis­sance, émaillée de revers pro­vi­soires et de déchi­re­ments internes : depuis sa fon­da­tion en 753 av. J.-C., Rome a conquis la pénin­sule ita­lienne, le Bas­sin médi­ter­ra­néen trans­for­mé en Mare nos­trum, puis les Gaules. Au cours des siècles qui suivent, une incroyable mosaïque de peuples, uni­fiés dans le creu­set de la civi­li­sa­tion gré­co-latine, se trouve sou­mise au pres­tige de la Ville. Cette apo­gée brillante sem­blait augu­rer d’une péren­ni­té éter­nelle : il n’en a rien été. Si l’Empire se main­tient en Orient jusqu’en 1453, il s’effondre dès 476 en Occi­dent, mor­ce­lé en royaumes « bar­bares ». L’éclipse ne prend fin qu’en 800, lorsque Char­le­magne, sacré à Rome le jour de Noël par Léon III, entre­prend la pre­mière reno­va­tio impe­rii.

Telle est la grande leçon de l’Antiquité : en tant que construc­tion poli­tique, l’Empire est sou­mis aux cycles de la vie et du déclin ; le modèle vers lequel il tend ne peut être atteint de manière défi­ni­tive en ce monde, puisque l’histoire n’a pas de fin. Mais l’Empire est aus­si un idéal et une quête ; l’effort sans cesse renou­ve­lé vers la renais­sance consti­tue donc un élé­ment majeur de l’idée impé­riale elle-même.

Comme ce fut le cas pour les Romains, un long essor vers la puis­sance fonde la légi­ti­mi­té franque à res­tau­rer l’Empire. Chef de guerre vic­to­rieux, Clo­vis reçoit le bap­tême en 496, ins­cri­vant la dynas­tie méro­vin­gienne dans la tra­di­tion roma­no-chré­tienne. En 732, le Pépi­nide Charles Mar­tel acquiert un pres­tige immense par sa vic­toire sur les Arabes à Poi­tiers. La domi­na­tion des Francs sur l’Occident, recon­nue par la Papau­té, abou­tit enfin à la renais­sance impé­riale caro­lin­gienne. La vieille oppo­si­tion entre cité ter­restre et cité céleste, prô­née par saint Augus­tin, s’efface devant l’idée d’un empire chré­tien.

À la mort de Char­le­magne, l’empire se défait à nou­veau. De part et d’autre d’une éphé­mère Fran­cie médiane, deux ensembles poli­tiques majeurs émergent : le royaume des Francs occi­den­taux, dont les rois sont sacrés par l’archevêque de Reims, et celui des Francs orien­taux, dont les sou­ve­rains reven­diquent bien­tôt la digni­té impé­riale et reçoivent leur cou­ronne du pape. Ces deux puis­sances jumelles ne ces­se­ront de riva­li­ser au cœur de la Chré­tien­té occi­den­tale : dès le xiiie siècle, le roi de France se veut « empe­reur » en son royaume.

La seconde reno­va­tio impe­rii est l’œuvre d’Otton Ier, cou­ron­né en 962 après avoir vain­cu les Magyars en 955. Une fois encore, le suc­cès mili­taire ouvre la voie au renou­veau de la puis­sance. Le Saint Empire romain ger­ma­nique n’est pas seule­ment alle­mand : l’Italie, la Bour­gogne et la Pro­vence l’ancrent dans le monde latin ; il s’étend éga­le­ment vers l’Est, inté­grant des parts notables des mondes slaves et baltes.

Cité antique, modèle impérial et État-nation

À Rome, l’empire est d’abord né d’une cité : telle est en effet la forme poli­tique, grecque par excel­lence, de la jeune Répu­blique romaine tra­vaillée par des aspi­ra­tions héroïques. La cité antique se fonde sur une orga­ni­sa­tion poli­tique exi­geante : les devoirs et les sacri­fices impo­sés aux citoyens pré­servent sa liber­té, suprême bien com­mun. Quand la Répu­blique s’ensevelit sous son propre poids, alors qu’elle domine déjà le monde médi­ter­ra­néen au Ier siècle avant notre ère, l’Empereur devient la clé de voûte d’un ouvrage d’art aux pro­por­tions colos­sales. Deux siècles après Auguste, Marc-Aurèle culti­ve­ra encore la noble ser­vi­tude de n’être que le pre­mier des citoyens. Le dévoue­ment civique du sénat et du peuple romain, au nom des­quels l’empereur com­mande, donne toute sa consis­tance à l’ordre poli­tique impé­rial. Les revers occa­sion­nels et la folie de cer­tains empe­reurs sont com­pen­sés par cette vita­li­té poli­tique où l’autorité et la res­pon­sa­bi­li­té se nour­rissent l’une l’autre.

La déca­dence du civisme romain entraîne iné­luc­ta­ble­ment le déclin de l’Empire. L’édit de Cara­cal­la, qui accorde en 212 la citoyen­ne­té à tous les hommes libres de l’Empire, consti­tue à cet égard une étape mar­quante. En s’établissant dans les pro­vinces d’Orient, super­fi­ciel­le­ment hel­lé­ni­sées par Alexandre le Grand, Rome s’ouvre à des influences qui modi­fient en pro­fon­deur son orga­ni­sa­tion poli­tique, ain­si que les valeurs même sur les­quelles repose sa civi­li­sa­tion. L’État impé­rial devient peu à peu un appa­reil aus­si écra­sant que vul­né­rable.

Après la chute de l’Empire d’Occident, une fusion éton­nante s’opère entre l’héritage antique, le chris­tia­nisme et l’apport des cultures celtes et ger­ma­niques. Au terme d’une longue période de sédi­men­ta­tion, ce creu­set donne nais­sance au sys­tème féo­dal, qui rebâ­tit l’ordre poli­tique sur un fon­de­ment nou­veau : la noblesse d’épée. Le ser­vice du che­va­lier renoue avec l’engagement du citoyen antique. À l’échelle de l’Occident, le garant ultime de cette hié­rar­chie est l’Empereur.

Le Saint Empire romain ger­ma­nique se situe éga­le­ment dans le pro­lon­ge­ment de la cité antique lorsqu’il place le prin­cipe élec­tif au cœur de l’ordre poli­tique : la Diète impé­riale rem­place le Sénat de Rome. L’autorité propre à la fonc­tion impé­riale est dis­so­ciée de celle que détient le sou­ve­rain sur tel ou tel peuple : l’empire ne se confond pas avec les royaumes ou prin­ci­pau­tés qui le com­posent. Cette situa­tion per­dure à l’époque moderne dans l’empire aus­tro-hon­grois, où la fidé­li­té à la dynas­tie des Habs­bourg l’emporte sur les liens eth­niques ou confes­sion­nels. La puis­sance impé­riale repose sur le prin­cipe de sub­si­dia­ri­té : elle tend à fédé­rer des enti­tés poli­tiques, plus qu’à les oppri­mer, les uni­for­mi­ser ou les nive­ler. De ce point de vue, l’idée d’empire ne se confond pas avec la notion d’impérialisme. Orga­ni­sa­tion faî­tière, l’Empire n’est pas incom­pa­tible avec l’existence des « natio­na­li­tés » (au sens eth­nique et cultu­rel) ou des États natio­naux (en tant qu’entités géo­po­li­tiques héri­tées d’une longue his­toire), mais s’oppose clai­re­ment à la concep­tion « idéo­lo­gique » de la nation jaco­bine issue de la Révo­lu­tion fran­çaise.

La patrie révo­lu­tion­naire consti­tue en effet une enti­té abs­traite, au sein de laquelle des indi­vi­dus égaux se pré­valent des mêmes droits uni­ver­sels. Au nom des « immor­tels prin­cipes », elle a voca­tion à répandre par­mi les peuples les lumières de la Rai­son. Ce dis­cours est éga­le­ment celui de la jeune répu­blique des États-Unis d’Amérique, dont la « des­ti­née mani­feste », enra­ci­née dans la culture biblique et pro­tes­tante, revêt une dimen­sion mes­sia­nique par­fai­te­ment assu­mée.

L’idée impé­riale demeure quant à elle indis­so­ciable de la recon­nais­sance d’une forme de sacra­li­té propre à la fonc­tion sou­ve­raine : enra­ci­née dans la longue mémoire euro­péenne, elle se situe aux anti­podes de la reli­gion laïque et uni­ver­selle du pro­grès per­pé­tuel, ou du culte du grand mar­ché mon­dial.

La souveraineté, principe spirituel

Avant de cor­res­pondre à un sys­tème de gou­ver­ne­ment ou à l’exercice de la sou­ve­rai­ne­té sur une éten­due géo­gra­phique don­née, l’ordre poli­tique impé­rial ren­voie d’abord à un prin­cipe spi­ri­tuel. Celui qui revêt la digni­té impé­riale est inves­ti de la puis­sance sacrée de l’auc­to­ri­tas. Force trans­cen­dante qui pro­cède de Jupi­ter, l’impe­rium est asso­cié au droit de consul­ter les aus­pices (ius aus­pi­cium), c’est-à-dire d’interroger les dieux : il confère un pou­voir d’ordre mili­taire, juri­dique, et reli­gieux. L’autorité de l’Empereur mani­feste la puis­sance du Sénat et du peuple romain, les­quels ne sont rien sans la pie­tas conforme aux exi­gences du mos majo­rum, la « cou­tume des Anciens » : la sacra­li­té d’une cité pieuse se mani­feste donc à tra­vers la per­sonne de l’empereur. Telle est l’origine du culte impé­rial impo­sé aux nations conquises, qui conservent par ailleurs leur iden­ti­té reli­gieuse.

Au cours du Bas-Empire, le déclin de la pié­té romaine contri­bue à l’usure des ins­ti­tu­tions et au brouillage des repères tra­di­tion­nels. Les fon­de­ments de la reli­gion de la Patrie sont peu à peu sapés, tan­dis que les cultes orien­taux de Mithra ou de Sol Invic­tus ren­contrent un suc­cès crois­sant. Ils ouvrent la voie à l’adoption d’une reli­gion uni­ver­selle, qui s’imposera à par­tir du IVe siècle avec le triomphe du chris­tia­nisme.

En res­tau­rant la digni­té impé­riale romaine en Occi­dent, Char­le­magne demeure tou­te­fois fidèle à la concep­tion romaine de l’impe­rium, trans­po­sée dans un uni­vers chré­tien. En tant qu’institution sainte, l’empire unit étroi­te­ment les prin­cipes d’autorité spi­ri­tuelle et tem­po­relle. La reno­va­tio d’Otton Ier s’inscrit éga­le­ment dans cette tra­di­tion, qui confère à l’Empereur une aura spi­ri­tuelle propre, indé­pen­dante de la papau­té. Au début du xie siècle, cette riva­li­té entre deux digni­tés qui se réclament l’une et l’autre du plan spi­ri­tuel abou­tit logi­que­ment à la que­relle des inves­ti­tures, pro­lon­gée sous les Hohens­tau­fen par l’affrontement des Guelfes et des Gibe­lins. Avec la réforme gré­go­rienne, l’Église s’efforce d’établir une dis­tinc­tion nette entre les pou­voirs tem­po­rel et spi­ri­tuel, en subor­don­nant clai­re­ment le pre­mier au second, dont elle reven­dique le mono­pole. Le Saint Empire romain ger­ma­nique se trouve ain­si dépouillé d’une part de sa dimen­sion sacrée, même si Dante consi­dère encore l’empereur comme « romain » au sens spi­ri­tuel, c’est-à-dire suc­ces­seur de César et d’Auguste. Fra­gi­li­sée, la digni­té impé­riale n’a pas tota­le­ment per­du sa pré­émi­nence au sein de la respu­bli­ca chris­tia­na que consti­tue l’Europe médié­vale.

Le renouveau au bord du gouffre

Avec les guerres de Reli­gion puis la guerre de Trente Ans, l’unité spi­ri­tuelle de l’Europe est bri­sée et l’Empire se sur­vit à lui-même. L’ordre west­pha­lien per­met tou­te­fois de pré­ser­ver jusqu’à la fin du xviiie siècle un cer­tain équi­libre entre puis­sances. Les évè­ne­ments de 1789 ouvrent en revanche l’ère des natio­na­lismes et portent un coup fatal au vieil édi­fice roma­no-chré­tien : un géné­ral fran­çais, héri­tier de la Révo­lu­tion, reven­dique à son tour la digni­té impé­riale avant de pré­ci­pi­ter la dis­pa­ri­tion du Saint Empire en 1806. À l’issue des guerres napo­léo­niennes, l’Empire autri­chien, l’Empire russe et la Prusse — des­ti­née à fon­der quelques décen­nies plus tard l’Empire alle­mand — s’unissent dans une Sainte Alliance garante de l’équilibre euro­péen. Le trau­ma­tisme du pre­mier conflit mon­dial achève de balayer ces der­niers ves­tiges de tra­di­tion impé­riale. Le fas­cisme ita­lien et le natio­nal-socia­lisme alle­mand reven­diquent dans une cer­taine mesure l’héritage de la roma­ni­té antique et du Reich médié­val, mais ces expé­riences tota­li­taires modernes n’ont que bien peu à voir avec leurs modèles his­to­riques.

L’Europe semble renon­cer aujourd’hui à son des­tin. La plu­part des États qui la com­posent renient ouver­te­ment l’identité de notre civi­li­sa­tion, tout en reven­di­quant la pater­ni­té d’une construc­tion euro­péenne dépour­vue de réfé­rence spi­ri­tuelle. Il est plus que jamais urgent de se sou­ve­nir des périodes de l’histoire au cours des­quelles nos peuples, unis par une conscience iden­ti­taire com­mune, ont su s’éveiller à l’appel du sacré et manier les ins­tru­ments de la puis­sance. Ravi­vons la nos­tal­gie de l’idée impé­riale dans les cœurs des fils et des filles d’Europe, pour que nos nations renouent avec leur génie propre et sachent poser ensemble les fon­de­ments d’un ordre poli­tique aux dimen­sions du conti­nent ! Nietzsche l’a pré­dit : l’Europe se fera au bord du gouffre. En atten­dant ce moment, conti­nuons d’édifier les cita­delles de notre empire inté­rieur…

Thi­baud Cas­sel et Hen­ri Leva­vas­seur