L’Homme surnuméraire ? Un splendide exemple de subversion classique

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L’Homme surnuméraire ? Un splendide exemple de subversion classique

Honneur au confrère Olivier Maulin, qui, dans une magnifique chronique littéraire (Valeurs  actuelles du 31 août dernier), attirait l’attention de ses lecteurs sur un écrivain qualifié, à juste titre, d’immense. Dithyrambiques, Maulin & Gérard  ? Bluffés, partisans ?

Patrice Jean, L’Homme surnuméraireQue nen­ni ! En près de trois cents pages, Patrice Jean, phi­lo­sophe qui enseigne dans un lycée de Saint-Nazaire, livre avec L’Homme sur­nu­mé­raire un grand roman, qui res­te­ra tant que sub­sis­te­ra, hor­res­co refe­rens, une élite raf­fi­née. Double, et même triple, ce roman se révèle celui d’un vir­tuose de la nar­ra­tion, qui par­vient sans peine aucune à enchâs­ser deux récits com­plé­men­taires en gom­mant toute trace d’échafaudage. Le pre­mier narre la tra­hi­son vécue par un père de famille, agent immo­bi­lier de son état, un brave homme que sa femme et ses enfants trouvent trop rin­gard à leur (détes­table) goût et aban­donnent au bord du che­min comme un ani­mal de com­pa­gnie qui aurait fait son temps. Pour pou­voir fré­quen­ter des char­la­tans de l’Université, sa femme le quitte sur les conseils de sa meilleure amie, une écer­ve­lée ; de honte, ses enfants ne lèvent même plus leur regard sur lui. Serge Le Che­na­dec est ce petit-bour­geois de pro­vince, ce res­ca­pé du monde d’avant ostra­ci­sé et nié par des mutants et qui, un moment ten­té par le sui­cide (Quai Vol­taire, à deux pas de l’appartement où se don­na la mort Hen­ry de Mon­ther­lant), vivra une sorte de miracle en retrou­vant une amie de lycée, Chan­tal, vieille fille sans charme qui pra­tique, elle, le plus pur amour obla­tif. Mais cette belle his­toire n’est qu’un roman… qui agit, et com­ment !, sur les per­son­nages de l’autre roman conte­nu dans l’œuvre. Ceux-ci, des intel­lec­tuels pro­lé­ta­ri­sés (une ensei­gnante et un nègre, par­don un rewri­ter), dérivent, l’une en accep­tant les avances d’un immonde man­da­rin de l’imposture maté­ria­liste et éga­li­taire, le Grand Uni­ver­si­taire (tra­duit en vingt-quatre langues) qui annone Der­ri­da & Genette à tout bout de champ, l’autre en pas­teu­ri­sant, narines bou­chées, des chefs-d’œuvre de la lit­té­ra­ture, expur­gés de tout élé­ment sexiste, xéno­phobe, bla­bla­bla. Som­bre­ront-ils avec leur époque ?

Roman sub­ver­sif en diable, L’Homme sur­nu­mé­raire tranche, entre autres, par le calme cou­rage avec lequel son auteur pul­vé­rise le dis­po­si­tif aca­dé­mique de contrôle lit­té­raire, ses stra­té­gies d’intimidation, son sté­ri­li­sant jar­gon, ses cuistres, mixtes de Tris­so­tin, Tar­tuffe et Tor­que­ma­da naguère dénon­cés par Michel Mour­let. Entre les tech­no­crates de la culture, hommes de pou­voir pra­ti­quant la mor­bide accu­mu­la­tion d’un savoir dés­in­car­né, et les hommes en trop, grains de dia­mant qui rayent les rouages de la méga-machine, Patrice Jean choi­sit le camp de la liber­té, sui­vant en cela les traces de Gom­bro­wicz, cité en exergue du roman : « l’art devra se débar­ras­ser de la science et se retour­ner contre elle ». Sou­vent hila­rant, tou­jours émou­vant, il excelle dans l’art de la satire, par le tru­che­ment d’une iro­nie suprê­me­ment socra­tique et d’un style lim­pide. Plus grave, il défend, contre l’abaissement spi­ri­tuel, un héri­tage fon­dé non sur le mor­cel­le­ment et la sépa­ra­tion post-modernes, mais bien sur « l’agglomération, la construc­tion, la per­ma­nence ».

L’Homme sur­nu­mé­raire ? Un splen­dide exemple de sub­ver­sion clas­sique, un livre romain.

Chris­to­pher Gérard
Source : archaion.hautetfort.com

Patrice Jean, L’Homme sur­nu­mé­raire, Edi­tions rue Fro­men­tin, 276 pages, 20€.