L’héritage d’Homère

L’héritage d’Homère

L’héritage d’Homère

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Char­les Péguy l’a dit d’une for­mu­le dont il avait le secret : « Rien n’est plus vieux que le jour­nal de ce matin, et Homè­re est tou­jours jeu­ne ». C’est un rare pri­vi­lè­ge : ne pas vieillir. Eh bien, ce pri­vi­lè­ge, c’est celui d’Homère. Voi­là bien­tôt 3 000 ans qu’il défie le temps, imper­tur­ba­ble­ment, et qu’il rap­pel­le à l’Europe son bap­tê­me ori­gi­nel, dans la plai­ne de Troie, en Asie mineu­re, là même où les Grecs et les Troyens s’affrontèrent pour les yeux de la bel­le Hélè­ne, sous le regard de dieux capri­cieux – humains, trop humains. C’est éton­nam­ment depuis les mar­ches de l’Orient qu’Homère a écrit la pre­miè­re épo­pée de l’Occident. Notre chan­son de ges­te. Si donc l’Europe com­men­ce en Grè­ce, alors la Grè­ce com­men­ce avec Homè­re.

Homè­re, c’est plus qu’un nom. Les Anciens pen­saient qu’il conte­nait tout, il était « le com­men­ce­ment, le milieu et la fin ». C’est la fon­da­tion de la mai­son et même à bien des égards l’équipement de la mai­son. Il nous livre une concep­tion de l’honneur, du cou­ra­ge, de la com­pas­sion, de l’amour, de la patrie, du foyer. Le tout en vingt-qua­tre chants, autant pour l’Ilia­de que pour l’Odys­sée, 24 chants qui se refer­ment sur eux-mêmes com­me les vingt-qua­tre let­tres de l’alphabet grec, com­me les vingt-qua­tre heu­res du jour. Homè­re est un mon­de en soi, une tota­li­té cos­mi­que. Un cer­cle – la figu­re par­fai­te – à l’instar du bou­clier d’Achille, for­gé des mains mêmes du dieu for­ge­ron Héphaïs­tos (Vul­cain chez les Romains).

Reve­nir à Homè­re, c’est donc remon­ter le grand fleu­ve de l’Occident jusqu’à sa sour­ce. C’est inter­ro­ger une tra­di­tion trois fois mil­lé­nai­re, que rien, ni la sui­te des géné­ra­tions, ni l’usure du temps, n’a pas suf­fi à épui­ser.

« Cha­que peu­ple por­te une tra­di­tion, un royau­me inté­rieur, un mur­mu­re des temps anciens et du futur. La tra­di­tion est ce qui per­sé­vè­re et tra­ver­se le temps, ce qui res­te immua­ble et qui tou­jours peut renaî­tre en dépit des contours mou­vants, des signes de reflux et de déclin ». Je ne vous apprends rien en vous disant que cet­te cita­tion est tirée de l’His­toi­re et tra­di­tion des Euro­péens : 30 000 ans d’identité de Domi­ni­que Ven­ner, le plus homé­ri­que de ses livres, avec son Samou­raï d’Occident : Le bré­viai­re des insou­mis. Domi­ni­que Ven­ner va nous accom­pa­gner, en fili­gra­ne, tout au long de notre relec­tu­re d’Homère. Un petit mot sur la tra­duc­tion : com­me Domi­ni­que Ven­ner, je ne peux que vous ren­voyer vers cel­le de Lecon­te de Lis­le, le chef de file des Par­nas­siens. Elle est dite archaï­san­te ou esthé­ti­san­te. En véri­té, c’est la plus rafrai­chis­san­te, la plus épi­que, la plus ins­pi­rée des tra­duc­tions. Elle est dis­po­ni­ble en Pres­ses Pocket. Il suf­fit de moder­ni­ser la gra­phie des noms : Akhil­leus en Achil­le.

Aux racines de la civilisation européenne

Cet­te tra­di­tion, dont fai­sait été la cita­tion de Domi­ni­que Ven­ner, la nôtre donc, pui­se d’abord dans l’héritage gré­co-romain. Athè­nes, Rome, et pas seule­ment Jéru­sa­lem, que je n’exclus pas, loin de là, même si je sais qu’il y a débat et qu’il y aurait eu débat avec Domi­ni­que Ven­ner. Mais là n’est pas mon pro­pos. Le pro­blè­me, aujourd’hui, c’est qu’on n’assume plus cet héri­ta­ge, qu’on le détruit-décons­truit, on le tient à dis­tan­ce, du moins offi­ciel­le­ment, dans les cer­cles diri­geants, dans les médias, dans les manuels sco­lai­res, pis : à l’université. Son­gez à des gens com­me l’ineffable Jean-Paul Demou­le, dont le der­nier for­fait est consa­cré à déseu­ro­péa­ni­ser les Indo-Euro­péens, ou l’inénarrable Mar­cel Detien­ne, « auteur » de L’identité natio­na­le, une énig­me.

Ingres, "L'Apothéose d'Homère", 1827

Ingres, “L’Apothéose d’Homère”, 1827

On en a eu un aper­çu lors de la polé­mi­que autour des raci­nes de l’Europe au début des années 2000 avec la Conven­tion sur l’avenir de l’Europe pré­si­dé par VGE et qui a débou­ché sur le second trai­té de Rome (2004), rédi­gé dans la nov­lan­gue chè­re à Bruxel­les et reje­té par réfé­ren­dum, com­me vous le savez. On s’est alors beau­coup foca­li­sé sur l’héritage chré­tien, avec la réfé­ren­ce ou non aux valeurs chré­tien­nes, ce qui a été fina­le­ment écar­té, sous l’inimitable pres­sion de Jac­ques Chi­rac, qui a raté une fois de plus l’occasion de se tai­re.

Mais on n’a pas seule­ment mis à l’écart les raci­nes chré­tien­nes, on a d’un même mou­ve­ment reje­té l’héritage grec et l’héritage latin.

Pour rap­pel : dans sa pre­miè­re ver­sion, le pré­am­bu­le de la Consti­tu­tion pré­voyait en gui­se d’épigraphe la célè­bre phra­se de Thu­cy­di­de tirée de son His­toi­re de la guer­re du Pélo­pon­nè­se – c’est le pas­sa­ge qui trai­te de l’oraison funè­bre de Péri­clès : « Notre Consti­tu­tion […] est appe­lée démo­cra­tie par­ce que le pou­voir est entre les mains non d’une mino­ri­té, mais du plus grand nom­bre ». Ce n’était déjà pas exac­te­ment du Thu­cy­di­de dans le tex­te, il ne par­le pas de « consti­tu­tion », mais qu’importe. C’était déjà trop. Exit les Grecs. Au pré­tex­te que c’étaient d’affreux escla­va­gis­tes, des sexis­tes infâ­mes et de redou­ta­bles colo­nia­lis­tes, selon les rac­cour­cis et les ana­chro­nis­mes qu’on affec­tion­ne.

Plu­tôt que de men­tion­ner, car il s’agissait seule­ment de men­tion­ner, que l’Europe pro­cé­dait des « civi­li­sa­tions hel­lé­ni­que et romai­ne », on n’a fina­le­ment gar­dé dans la ver­sion défi­ni­ti­ve que les seuls « héri­ta­ges cultu­rels, reli­gieux et huma­nis­tes de l’Europe ». C’est neu­tre, ça ne man­ge pas de pain et ça lais­se la por­te entrou­ver­te aux Turcs. Autant dire que nous som­mes Des héri­tiers sans pas­sé, com­me l’a dit Fran­çoi­se Bonar­del dans son « essai sur la cri­se de l’identité cultu­rel­le euro­péen­ne ». Mais si nous som­mes réunis ce matin, c’est jus­te­ment pour cor­ri­ger cela, pour être des héri­tiers avec un pas­sé – et un riche pas­sé –, pour renouer avec « l’élan grec ». Ce à quoi nous exhor­tait la gran­de hel­lé­nis­te Jac­que­li­ne de Romil­ly. Retrou­ver « l’élan grec », l’allant grec.

« Le monde naît, Homère chante »

Com­me il faut bien assi­gner un com­men­ce­ment à cet élan, il nous faut remon­ter jusqu’au VIIIe siè­cle avant notre ère dans l’archipel grec et sa bor­du­re asia­ti­que, là où Homè­re a vu le jour, ou aurait vu le jour, mais on y revien­dra ; et avec lui, « le mira­cle grec », qu’il inau­gu­re : 4 siè­cles d’extraordinaire fécon­di­té intel­lec­tuel­le, qui s’étalent sché­ma­ti­que­ment d’Homère à Aris­to­te. « Le mon­de naît, Homè­re chan­te. C’est l’oiseau de cet­te auro­re », dit de lui Vic­tor Hugo dans son William Sha­kes­pea­re.

Mais qui donc se cache der­riè­re ce drô­le d’oiseau ? Que sait-on de lui ?

C’est un aède, autre­ment dit un poè­te et un chan­teur, au sens pres­que lit­té­ral du mot, car il y avait un accom­pa­gne­ment musi­cal à la lyre ou à la citha­re qui gui­dait la réci­ta­tion. Les Anciens l’ont affu­blé d’une bar­be cen­te­nai­re et d’une céci­té légen­dai­re, mais en véri­té on ne sait pas grand-cho­se de son iden­ti­té. A-t-il seule­ment exis­té ? C’est la fameu­se « ques­tion homé­ri­que », qui a don­né lieu à quan­ti­té de contro­ver­ses savan­tes. En gros, deux éco­les se font face : les uni­ta­ris­tes, qui tien­nent Homè­re pour l’unique auteur de l’Ilia­de et de l’Odys­sée ; et les autres, qui ima­gi­nent tous les scé­na­rios pos­si­bles. Les pre­miers ont éle­vé le poè­te au rang de divi­ni­té, les seconds ont été jusqu’à contes­ter son exis­ten­ce, ne voyant en lui qu’un prê­te-nom ou un com­pi­la­teur de génie. Nul ne par­vien­dra à les dépar­ta­ger. Pour ce qui me concer­ne, ma reli­gion est fai­te. Je m’en tiens aux Grecs et à la convic­tion que les récits légen­dai­res emprun­tent beau­coup plus à la réa­li­té que l’on veut bien com­mu­né­ment le croi­re : les Grecs croyaient en l’existence d’Homère, moi aus­si.

Homè­re ou ce qui en tient lieu serait né en Asie mineu­re (les lin­guis­tes : à par­tir de la lan­gue homé­ri­que, qui mélan­ge dia­lec­tes ionien et éolien, ain­si que for­mes archaï­ques et clas­si­ques), sûre­ment vers le milieu du VIIIe siè­cle (mais les dates pos­si­bles de sa nais­san­ce s’échelonnent des Xe-IXe siè­cles au VIIe siè­cle). Ce qui ne souf­fre d’aucun dou­te, c’est que l’Ilia­de et l’Odys­sée ont été sau­ve­gar­dées par écrit au VIe siè­cle, peut-être avant, mais on n’en conser­ve aucu­ne preu­ve.

L’Ilia­de d’abord ! Pour­quoi un tel nom ? Le poè­me tire son nom de la cité de Troie, éga­le­ment appe­lée Ilion, cité for­ti­fiée à l’entrée du détroit des Dar­da­nel­les, sur le ver­sant asia­ti­que du détroit. La vil­le est assié­gée par une coa­li­tion grec­que com­man­dée par Aga­mem­non, assis­té de son frè­re Méné­las, éga­le­ment roi de Spar­te. Ce qui a déclen­ché les hos­ti­li­tés, c’est l’enlèvement par un prin­ce troyen, Pâris, d’Hélène, l’épouse de Méné­las, sur fond d’inextricable que­rel­le entre les dieux, ou plu­tôt les dées­ses. Au total, le poè­me com­por­te quel­que 16 000 vers. Les vers sont en hexa­mè­tre dac­ty­li­que (alter­nan­ce de syl­la­bes lon­gues et brè­ves). Mais la guer­re de Troie, qui va durer dix ans, n’occupe qu’un minus­cu­le espa­ce-temps de l’Ilia­de : 51 jour­nées, tou­tes dans la dixiè­me et der­niè­re année de la guer­re, mais ô com­bien impor­tan­tes puisqu’il s’agit de l’épilogue.

La colère d’Achille…

L’Ilia­de met donc au pri­se deux armées et à tra­vers elles deux pro­ta­go­nis­tes prin­ci­paux, il y en d’autres, mais ceux-là sont les deux per­son­na­ges pré­do­mi­nants, un dans cha­que camp : Achil­le le Grec et Hec­tor le Troyen.

Achil­le est le fils d’un roi et d’une dées­se, la nym­phe Thé­tis.

C’est pour nous l’archétype du héros, du modè­le héroï­que. Il connaît le prix à payer pour une âme bien née : la « bel­le mort », et ne s’y sous­trai­ra pas. Tel est l’idéal héroï­que des Grecs. C’est en mou­rant au com­bat que les héros devien­nent pareils à des dieux. Achil­le fait donc le choix d’une vie brè­ve en échan­ge d’« une gloi­re immor­tel­le ». Car il sait qu’il ne revien­dra pas de la guer­re de Troie, qui n’est pour­tant pas la sien­ne – à choi­sir, il pré­fé­re­rait res­ter auprès des siens. Mais la mort de son ami Patro­cle, l’ami entre les amis d’Achille, « un autre moi-même », dit-il, va le ren­voyer dans la mêlée. Com­me l’écrit Domi­ni­que Ven­ner, il incar­ne l’héroïsme tra­gi­que face au des­tin, le consen­te­ment viril à la mort glo­rieu­se, le ménos – autre­ment dit, « la valeur des héros est condi­tion­née par leur ménos, leur éner­gie vita­le, leur fou­gue, leur cran, leur for­ce, leur cœur au sens de “Rodri­gue as-tu du cœur ?” ». Et Achil­le n’en man­que pas.

Mais Achil­le n’est pas un per­son­na­ge uni­di­men­sion­nel. C’est sa colè­re qui ouvre le poè­me : « Chan­te, dées­se, la colè­re d’Achille, le fils de Pelée ; détes­ta­ble colè­re, qui aux Grecs valut des souf­fran­ces sans nom­bre ». Pour­quoi cet­te colè­re ? Achil­le est obli­gé de céder au roi Aga­mem­non sa pri­se de guer­re qui se trou­ve être une fem­me (épi­so­de de la pes­te). Il jure alors de ne pas retour­ner au com­bat et va même jusqu’à prier pour que les Troyens l’emportent. Dans un pre­mier temps, sa priè­re est exhaus­sée par les dieux. Il faut s’arrêter sur ce point, car je vous le rap­pel­le : il s’agit d’Achille, le héros grec par excel­len­ce, celui qu’il convient d’imiter et qui en l’occurrence dans un ges­te de dépit en vient à sou­hai­ter la défai­te des siens. Eh bien, c’est ce per­son­na­ge qu’Homère nous pré­sen­te d’abord sous un mau­vais jour : irri­ta­ble, aveu­glé par la colè­re, ivre de ven­gean­ce et dont la cruau­té cho­que­ra jusqu’aux dieux. Par­ce qu’Achille ne va pas se satis­fai­re de pren­dre la vie d’Hector, il va aus­si pro­fa­ner sa dépouille en la traî­nant der­riè­re son char sous les rem­parts de Troie. Ce n’est bien sûr pas le fin mot de l’histoire : Achil­le enten­dra la pitié troyen­ne et res­ti­tue­ra le corps d’Hector.

Vous le voyez : s’il y a une cho­se qu’il faut gar­der à l’esprit à la lec­tu­re de l’Ilia­de, si elle nous tou­che autant, si elle a ain­si tra­ver­sé les âges, c’est qu’Homère n’a pas écrit une œuvre de glo­ri­fi­ca­tion exclu­si­ve des Grecs. Loin de là. Fait nota­ble : il n’éprouve pas le besoin de cri­mi­na­li­ser les vain­cus, ni les vain­cus, ni les adver­sai­res. Loin de tou­te pro­pa­gan­de, il nous lais­se au contrai­re en héri­ta­ge un modè­le inimi­ta­ble de com­pas­sion et de nobles­se, où le vain­queur lais­se sa part au vain­cu, qui ne le cède en rien en huma­ni­té. Ce n’est pas la cha­ri­té qui le gui­de, mais la phi­lia, au sens de bien­veillan­ce et d’équanimité pour tous les bel­li­gé­rants. Ce fai­sant, Homè­re déli­vre d’emblée la Grè­ce des étroits mani­chéis­mes, des axes du mal, des petits et des grands Satan, des guer­res sain­tes, peu impor­te qu’elles soient jus­tes, pré­ven­ti­ves ou que sais-je d’autre.

Achille ou Hector ?

Homè­re pous­se même l’audace jusqu’à affec­ter de don­ner ses faveurs à Hec­tor, autant dire à l’ennemi, un Troyen de sang royal, puisqu’il est le fils du roi de Troie, Priam : ce n’est pas le plus grand des guer­riers (c’est Achil­le), pas le plus intel­li­gent (c’est Ulys­se), mais assu­ré­ment le plus tou­chant : bon fils, bon époux, bon père, chef valeu­reux. « Il est beau de mou­rir pour sa patrie », pro­cla­me-t-il. Jac­que­li­ne de Romil­ly l’a magni­fi­que­ment cam­pé dans son livre épo­ny­me, Hec­tor. Une tel­le vision de l’adversaire, sou­li­gne-t-elle, n’a d’équivalent dans aucu­ne tra­di­tion épi­que.

Le triomphe d'Achille devant Troie

Le triom­phe d’Achille devant Troie après le meur­tre d’Hector, qu’il trai­ne à l’arrière de son char. Cet­te pein­tu­re, située en haut de l’escalier de l’Achilleion, est l’oeuvre de Franz Mat­sch (1892). Cré­dit pho­to : dal­be­ra via Fli­ckr (cc)

On dira (et on aura rai­son de dire) que Grecs et Troyens ne sont pas logés à la même ensei­gne. L’art de la guer­re – com­me d’ailleurs l’art de la poli­ti­que – est supé­rieur chez les pre­miers, ne serait-ce que par les débuts de la révo­lu­tion hopli­ti­que (la pha­lan­ge grec­que qui avan­ce en ordre com­pact) : « La lan­ce fait un rem­part à la lan­ce, le bou­clier au bou­clier ».

C’est vrai assu­ré­ment, mais com­ment ne pas voir que les per­son­na­ges homé­ri­ques ne sont pas d’un bloc. L’auteur mul­ti­plie les points de vue. Achil­le est tour à tour aveu­glé par la colè­re et magna­ni­me. Le poè­me, qui s’ouvre par sa colè­re, s’achève par la dou­ceur. « La dou­ceur est tou­jours le bon par­ti », dit Ulys­se. Et en véri­té, Achil­le ne devient défi­ni­ti­ve­ment grand que lors­que son cour­roux s’apaise. A contra­rio, Hec­tor, bon père et bon époux dans « la scè­ne des adieux », exhor­te son fils à ven­ger les siens. Il est même pris d’un mou­ve­ment de pani­que, avant de se res­sai­sir. Nul héros n’est ici par­fait, infailli­ble, pas même Achil­le, on l’a vu. Il n’empêche : si Homè­re n’épargne pas Achil­le, c’est pour rehaus­ser sa vaillan­ce et sa gran­deur.

Pour­quoi ? Par­ce qu’en Achil­le, se concen­tre la pae­deia grec­que, l’« édu­ca­tion », au sens d’élévation. Il s’agissait de construi­re des hom­mes dont l’honneur allait consti­tuer la ver­tu cen­tra­le. La pae­deia visait à l’excellence, sur le champ de bataille ou dans la vie de la cité. Elle s’adressait aux aris­toï, les meilleurs. Cela même que Domi­ni­que Ven­ner a convo­qué dans son tes­ta­ment, Un samou­raï d’Occident : Homè­re, écrit-il, « a légué à l’état de conden­sé ce que la Grè­ce anti­que a offert par la sui­te à la pos­té­ri­té, le res­pect de la natu­re sacrée, l’excellence com­me idéal de vie, la beau­té com­me hori­zon ». Ain­si posé, on com­prend mieux pour­quoi l’Ilia­de et l’Odys­sée for­maient le dis­po­si­tif cen­tral de l’éducation grec­que. Elles disent le jour et la nuit, la vie et la mort, la guer­re inévi­ta­ble et la paix néces­sai­re, la funes­te colè­re et le doux foyer, la condi­tion poli­ti­que et l’humaine condi­tion.

De la guerre et de la paix

L’Ilia­de est assu­ré­ment le poè­me de la guer­re, de l’exploit guer­rier. Mais non­obs­tant cela, l’existence la plus envia­ble – Homè­re dit « la plus bel­le » – n’est pas la guer­re, mais cel­le que l’on mène près des siens. Pour fai­re res­sor­tir que le bien suprê­me res­te le bon­heur, il ne cache rien de la guer­re. « Le sang qui cou­le empour­pre et détrem­pe la ter­re. » Mais si les guer­res sont des cala­mi­tés, elles n’en sont pas moins néces­sai­res. Ce sont elles qui vont condi­tion­ner la vie ou la mort de la cité, la liber­té ou l’esclavage des hom­mes. On peut ne pas aimer la guer­re, mais on n’y échap­pe pas. Com­me le dit l’historien bri­tan­ni­que spé­cia­lis­te des conflits, John Kee­gan, la guer­re, c’est « ce par quoi tou­te socié­té éta­blie se pro­tè­ge en der­niè­re ins­tan­ce ». Homè­re ne pen­se pas dif­fé­rem­ment.

Dans ce mon­de-là, la cho­se qui comp­te le plus, on l’a dit, c’est l’honneur, la timè, ce qui don­ne la valeur d’une cho­se, son prix. Et inver­se­ment, la pire des déchéan­ces, c’est le déshon­neur, s’exposer à la hon­te publi­que, per­dre la face. C’est là une éthi­que de l’honneur, et non pas la sain­te­té, le pro­pre des aris­to­cra­ties d’épée et des civi­li­sa­tions ago­nis­ti­ques – d’agon, qui lut­te. Rien de sur­pre­nant donc si les per­son­na­ges homé­ri­ques ont un sta­tut social éle­vé : ce sont des rois, des prin­ces, pour cer­tains d’ascendance semi-divi­ne (Aga­mem­non, Achil­le). Autre trait des aris­to­cra­ties guer­riè­res : elles sont très atta­chées à leurs liber­tés. Achil­le ne craint pas de se dres­ser contre le chef de la coa­li­tion grec­que, Aga­mem­non, et l’insulte copieu­se­ment, le trai­tant de « Sac à vin, œil de chien et cœur de cerf ! ». Quel­le liber­té de ton, non seule­ment chez Achil­le, mais aus­si chez Homè­re.

J’ai été un peu long sur l’Ilia­de. Je serai plus court sur l’Odys­sée. Le poè­me tire son nom du patro­ny­me grec d’Ulysse, Odys­seus. Il nar­re les péri­pé­ties du retour d’Ulysse, depuis Troie jusqu’à son royau­me d’Ithaque. Inter­mi­na­ble retour, qui pren­dra dix ans. Ajou­tez à cela les dix ans de la guer­re de Troie et vous com­pre­nez pour­quoi Péné­lo­pe se lan­guis­sait de son époux. Fina­le­ment, Ulys­se revient à Itha­que dégui­sé en vaga­bond. Il est recon­nu par son vieux chien Argos, qui en meurt d’émotion. Là, il va se ven­ger des pré­ten­dants qui cher­chaient à épou­ser Péné­lo­pe. Lui-même n’a pas pour­tant per­du son temps pen­dant ses dix ans d’errance, puisqu’il s’est beau­coup par­ta­gé dans les bras des fem­mes, un an avec Cir­cé, magi­cien­ne, sept ans dans les bras de la nym­phe Calyp­so, qui veut lui offrir l’immortalité. L’Odys­sée com­por­te 12 000 vers. Si l’Ilia­de est épi­que, l’Odys­sée est plus roma­nes­que avec beau­coup de mer­veilleux. Et Ulys­se est le plus humain des per­son­na­ges d’Homère, il figu­re l’humanité en but­te avec tout ce qui n’est pas humain, les dieux natu­rel­le­ment, mais aus­si les sirè­nes, les nym­phes, les géants, les mons­tres marins com­me Cha­ryb­de et Scyl­la.

Se pose main­te­nant la ques­tion de la pla­ce qu’Homère a occu­pée en Grè­ce.

Socra­te l’appela « l’éducateur de la Grè­ce ». Mais Homè­re a été en véri­té plus que cela, lui l’inspirateur, lui le père fon­da­teur, qui a sus­ci­té, éveillé, ce que l’on pour­rait appe­ler un esprit natio­nal, une conscien­ce de soi grec­que, ou plus com­mu­né­ment une iden­ti­té. C’est vrai tout par­ti­cu­liè­re­ment de l’Ilia­de. Il n’est pas exa­gé­ré de dire que c’est le poè­me fon­da­teur de l’identité grec­que, qui va d’emblée, en amont de l’histoire grec­que, poser la pos­si­bi­li­té pour les Grecs de trans­cen­der les dif­fé­ren­ces de cité à cité.

Homère, père fondateur du monde grec

Vous le savez, le mon­de grec, c’est une plu­ra­li­té de cités-Etats, de cités-mères, avec des colo­nies et des myria­des de filia­les qui ont essai­mé tout autour du pour­tour médi­ter­ra­néen, dans un espa­ce mari­ti­me très vas­te, puisqu’il englo­be une constel­la­tion d’îles et de ter­ri­toi­res côtiers, de Mar­seille jusqu’aux rives de la mer Noi­re. En dépit de cet­te dis­per­sion, il y a une uni­té grec­que qui plon­ge ses raci­nes dans l’Ilia­de. Cet­te uni­té n’est cer­tes pas poli­ti­que – ça sera le dra­me de la Grè­ce, on le ver­ra avec les guer­res inter-cités pour l’hégémonie du mon­de grec et avec la guer­re du Pélo­pon­nè­se dans le der­nier tiers du Ve siè­cle (de 431 à 404) : Athè­nes contre ses riva­les, dont Spar­te, à la tête de la ligue du Pélo­pon­nè­se.

Homère récitant ses poèmes aux Grecs. Dessin de Jacques-Louis David (1794).

Homè­re réci­tant ses poè­mes aux Grecs. Des­sin de Jac­ques-Louis David (1794).

Mais c’est bien le pré­cé­dent de la guer­re de Troie qui va créer chez les Grecs une conscien­ce pan­hel­lé­ni­que face aux peu­ples d’Asie. Les Troyens ont beau être des Indo-Euro­péens, ils sont ins­tal­lés en Asie mineu­re, ils sont alliés aux bar­ba­res d’Asie. C’est ce que les Grecs retien­dront et qui four­ni­ra l’arrière-plan aux guer­res médi­ques qui oppo­se­ront les Grecs aux Per­ses au début du Ve siè­cle av. J.-C.

Héro­do­te, le « père » de l’histoire, fait dire à un Athé­nien à la fin des guer­res médi­ques : « C’est cela notre hel­lé­nis­me ; nous appar­te­nons à la même race et nous par­lons la même lan­gue, nous hono­rons les mêmes dieux avec les mêmes autels et les mêmes rituels, et nos cou­tu­mes se res­sem­blent. »

Avec Homè­re, pour la pre­miè­re fois, les Grecs pren­nent conscien­ce d’une même com­mu­nau­té d’origine et de des­tin. La Grè­ce contre l’Asie, une loin­tai­ne répé­ti­tion géné­ra­le des guer­res entre l’Europe chré­tien­ne et l’Islam. Et il ne faut pas croi­re que cet­te frac­tu­re n’est impor­tan­te que pour nous. La légen­de veut que le sul­tan Meh­met II, qui s’arrêta peu après la pri­se de Constan­ti­no­ple sur le site de Troie, ait dit : « C’est à moi que Dieu réser­vait de ven­ger cet­te cité et ses habi­tants ».

Dieu, par­lons-en. On sait que Pla­ton vou­lait exi­ler les poè­tes, avec Homè­re en tête de lis­te, de sa cité idéa­le, la Répu­bli­que. Pla­ton pré­tex­tait que les poè­tes sont des affa­bu­la­teurs. Mais à vrai dire, ce ne sont pas tant, ou pas seule­ment, les sor­ti­lè­ges de la poé­sie, les arti­fi­ces sty­lis­ti­ques, qui irri­taient Pla­ton, que le peu d’estime dans lequel Homè­re tenait les dieux. Pla­ton est prê­tre, Homè­re aède. Le pre­mier appar­tient à l’âge du Logos, le second à celui du Muthos. Et ici le mythe est plus impor­tant que l’identité.

Singularité de la conception antique de l’homme

Domi­ni­que Ven­ner a sou­vent insis­té sur ce point : le livre fon­da­teur du cos­mos grec n’est pas l’œuvre d’un dieu incréé, loin­tain, mena­çant, dog­ma­ti­que. C’est l’œuvre d’un aède. C’est donc la poé­sie, et sin­gu­liè­re­ment la poé­sie épi­que, qui chan­te les exploits héroï­ques d’un peu­ple, qui ouvre le royau­me, en tout cas qui en don­ne les clefs. On pour­rait pres­que par­ler d’inconscient col­lec­tif, au sens jun­gien du mot, de Carl Gus­tav Jung, le com­par­se dis­si­dent du freu­dis­me. Dans Euro­pe, la voie romai­ne, le pro­fes­seur Rémi Bra­gue fait une remar­que très inté­res­san­te. Il dit ceci : « La lit­té­ra­tu­re anti­que, en ce qu’elle avait de pro­pre­ment lit­té­rai­re, c’est-à-dire la poé­sie épi­que, tra­gi­que et lyri­que, n’est pas par­ve­nue au mon­de ara­be – à la dif­fé­ren­ce, com­me on l’a vu, de la phi­lo­so­phie et des scien­ces anti­ques. Or c’est jus­te­ment cet­te lit­té­ra­tu­re qui véhi­cu­lait quel­que cho­se com­me une concep­tion anti­que de l’homme ».

C’est Hésio­de qui fixe­ra la mytho­lo­gie grec­que dans sa Théo­go­nie, mais tout est déjà dans Homè­re, dans une ver­sion pour le moins scep­ti­que, com­me le dit Jean Soler dans son Sou­ri­re d’Homère, un « scep­ti­cis­me enjoué ». En bons poly­théis­tes, les Grecs n’honoraient pas un seul Dieu, mais plu­sieurs. Autant dire aucun en par­ti­cu­lier. C’est frap­pant chez Homè­re, où les dieux sont redou­ta­ble­ment humains, capri­cieux, que­rel­leurs, colé­ri­ques. Signe par­ti­cu­lier : ils sont à l’image de l’homme, et non l’inverse. Au fond, ce ne sont jamais que des humains por­tés à un niveau supé­rieur. « Les dieux sont des hom­mes immor­tels, tan­dis que les hom­mes sont des dieux mor­tels », tran­che­ra Héra­cli­te. Homè­re les envi­sa­ge com­me des élé­ments nar­ra­tifs et des machi­ne­ries dra­ma­tur­gi­ques qui rehaus­sent le récit. Deus ex machi­na, rien de plus. A la fin des fins, les dieux se neu­tra­li­sent, lais­sant le champ libre aux hom­mes, au temps des hom­mes.

La postérité d’Homère

Homè­re n’a pas seule­ment été l’éducateur de la Grè­ce, il a été à bien des égards l’éducateur de Rome – et au-delà de Rome, de l’Europe.

L’Ilia­de est si fon­da­tri­ce que l’on va retrou­ver le mythe des ori­gi­nes troyen­nes un peu par­tout en Euro­pe occi­den­ta­le, à Rome, en Fran­ce, chez les Bre­tons, les Nor­mands, les Véni­tiens, les Bel­ges – autant de décli­nai­sons. Vir­gi­le dans L’Enéide fixe l’origine mythi­que de Rome avec la fui­te d’Enée et de son père des rui­nes de Troie en flam­mes. Les Francs aus­si vont annexer la des­cen­dan­ce du roi troyen, Priam, via son petit-fils Astya­nax, qui n’aurait pas pré­ci­pi­té du haut d’une tour à Troie. Il serait deve­nu Fran­cus, ou Fran­cion, roi des Francs et ancê­tre de Char­le­ma­gne. Ron­sard en fait enco­re le héros de son épo­pée inache­vée, La Fran­cia­de.

Que dire de l’épithète « homé­ri­que » ? Elle est entrée dans le voca­bu­lai­re cou­rant. On tom­be de Cha­ryb­de en Scyl­la, de mal en pis, com­me les mons­tres marins qu’affrontent Ulys­se et ses com­pa­gnons. La fidé­li­té de Péné­lo­pe est pro­ver­bia­le. On par­le de la toi­le de Péné­lo­pe pour évo­quer une entre­pri­se qui n’a point de fin ou qui n’aboutit à rien com­me sa tapis­se­rie qu’elle défai­sait tous les soirs. La beau­té d’Hélène, la Bel­le Hélè­ne. Ulys­se, l’homme aux mil­le tours. Le che­val de bois ou che­val de Troie, briè­ve­ment évo­qué par Homè­re dans l’Odys­sée et lar­ge­ment déve­lop­pé par Vir­gi­le. Je ne par­le pas du fameux talon d’Achille (plus tar­dif à l’Ilia­de).

La guer­re de Troie va ins­pi­rer les tra­gi­ques grecs, Eschy­le, Sopho­cle et Euri­pi­de, jusqu’à Girau­doux. On retrou­ve Télé­ma­que, le fils d’Ulysse et de Péné­lo­pe, dans Les Aven­tu­res de Télé­ma­que de Féne­lon et plus tard chez Ara­gon. C’est dif­fi­ci­le de lire Raci­ne, Andro­ma­que et Iphi­gé­nie, sans connaî­tre Homè­re et Euri­pi­de. De même Les Troyens de Ber­lioz (même si c’est de Vir­gi­le)

Alexan­dre le Grand s’identifiera à Achil­le. Plu­tar­que dit même qu’Alexandre gar­dait sous son oreiller deux cho­ses : son épée et l’Iliade.

On a vu dans Ulys­se un pré­cur­seur des grands navi­ga­teurs : Vas­co de Gama, Magel­lan, Chris­to­phe Colomb, qui décrit dans son jour­nal des mons­tres tirés d’Ulys­se. Du Bel­lay va célé­brer en Ulys­se l’homme qui retrou­ve sa patrie : « Heu­reux qui com­me Ulys­se a fait un beau voya­ge ». Quand Cathe­ri­ne II a vou­lu fon­der une vil­le et un port sur la mer Noi­re, elle l’appela Odes­sa, du nom d’Ulysse.

En un mot, la Grè­ce nous a conquis. C’est le fameux vers d’Horace : « La Grè­ce, conqui­se, a conquis son farou­che vain­queur et a por­té les arts au Latium sau­va­ge ». Car c’est Rome qui va nous trans­met­tre Homè­re. Pas de « mira­cle grec » sans elle, com­me le rap­pel­le Rémi Bra­gue, avec d’autres. Elle a conquis les éli­tes romai­nes, avant de conqué­rir le mon­de euro­péen. Cer­tes, c’est Vir­gi­le qui va occu­per le champ, mais sans jamais éclip­ser Homè­re.

L’Occident médié­val, s’il a per­du le lien avec le tex­te ori­gi­nal d’Homère, n’en conti­nue pas moins de véné­rer Homè­re et l’Ilia­de, connue par l’Ilias lati­na, un résu­mé en vers latin des­ti­né au milieu sco­lai­re com­po­sé sous Néron. Par exem­ple, c’est à par­tir d’épopées de secon­de main qu’est com­po­sé au XIIe siè­cle le Roman de Troie, un roman médié­val rédi­gé par Benoît de Sain­te-Mau­re.

De la redécouverte d’Homère à la Renaissance européenne

Homère et son guide, par William Bouguereau (1874).

Homè­re et son gui­de, par William Bou­gue­reau (1874).

Ven­ner fait de l’Ilia­de le pre­mier récit de che­va­le­rie. Il disait que la Chan­son de Roland, les romans du cycle arthu­rien pui­sent dans le même fond cultu­rel.

Pour vrai­ment lire les pre­miè­res tra­duc­tions lati­nes des poè­mes homé­ri­ques – grâ­ce aux let­trés byzan­tins qui ont per­pé­tué la connais­san­ce d’Homère –, il faut atten­dre Pétrar­que et la secon­de moi­tié du XIVe siè­cle. Plus géné­ra­le­ment, c’est la Renais­san­ce qui va redé­cou­vrir la Grè­ce. On le lais­sa un peu de côté dans la que­rel­le des Anciens et des Moder­nes, les Anciens le trou­vaient quel­que peu trop rude et pri­mi­tif. Il faut se sou­ve­nir de l’enthousiasme de Her­der pour Homè­re, qui inci­ta Goe­the à le lire. Goe­the qui écri­ra : « le soleil d’Homère se leva sur notre épo­que com­me au pre­mier jour » et se lan­ça même dans la rédac­tion d’une Achil­léi­de. Tout ce que l’on repro­chait à Homè­re – sa sim­pli­ci­té, ses naï­ve­tés, son absen­ce de sophis­ti­ca­tion – va être loué.

Ce regain d’intérêt pour Homè­re gagne­ra le grand public lors­que, dans les années 1870, Hein­ri­ch Schlie­mann décou­vre le site pré­su­mé de Troie, sur la but­te d’Hissarlik en Tur­quie, qui contrô­le les Dar­da­nel­les. Mal­gré ses erreurs, Schlie­mann jet­te les bases d’une scien­ce nou­vel­le pro­mi­se à un grand ave­nir : l’archéologie. Un site vieux de 5 000 ans. Les fouilles vont révé­ler neuf cités super­po­sées. On l’identifie à la Troie homé­ri­que, bien que de nom­breu­ses incer­ti­tu­des demeu­rent.

A 3 000 ans de dis­tan­ce, Troie sor­tait de son silen­ce his­to­ri­que et pou­vait de nou­veau réson­ner dans la conscien­ce euro­péen­ne.

Rémi Bra­gue en appel­le à une « atti­tu­de romai­ne », pas grec­que donc. En quoi consis­te-t-elle ? « Cel­le-ci est la conscien­ce d’avoir, au-des­sus de soi, un “hel­lé­nis­me” qui sur­plom­be, et au-des­sous de soi une bar­ba­rie à sou­met­tre. Il me sem­ble que c’est cet­te dif­fé­ren­ce de poten­tiel entre l’amont clas­si­que et l’aval bar­ba­re qui fait avan­cer l’Europe ».

Autre­ment dit, l’hellénisme doit nous gui­der par­ce que c’est qui a ouvert la voie. Il s’offre à nous com­me un idéal et une pro­mes­se, une pro­mes­se qui nous élè­ve et qui nous ensei­gne la nobles­se d’âme, l’élégance mora­le et la néces­si­té d’un cœur pur – acces­soi­re­ment l’héroïsme. Mais cela n’est cer­tes pas don­né à tout le mon­de. C’est ce que nous lèguent Homè­re, ain­si que Jac­que­li­ne de Romil­ly et Domi­ni­que Ven­ner.

Fran­çois Bous­quet

Inter­ven­tion au 1er Cycle de for­ma­tion de l’Institut Ilia­de
Paris, 31 jan­vier 2015

Orientations bibliographiques

  • L’Iliade, d’Homère, tra­duc­tion de Lecon­te de Lis­le, 1866, Pocket Clas­si­ques, 2013
  • His­toi­re et tra­di­tion des Euro­péens, de Domi­ni­que Ven­ner, édi­tions du Rocher, 2004
  • Le Sou­ri­re d’Homère, de Jean Soler, Edi­tions de Fal­lois, 2014

Pho­to : tom­beau d’Homère sur l’île grec­que de Ios. Cré­dit : agnesg­tr via Fli­ckr (cc)