L’Europe est morte… Vive l’Europe !

L’Europe est morte... Vive l’Europe !

L’Europe est morte… Vive l’Europe !

Dans mon précédent essai, j’ai précisé qu’il ne fallait pas sous-estimer les postures de ceux qui interpellent à la marge notre destin européen (1), qu’il s’agisse d’Alexis Tsipras dans l’instrumentalisation de la crise grecque, de Vladimir Poutine au contact de notre limes oriental et du nœud eurasien, et des réseaux Daesh – Al Qu’aida et leurs commanditaires sur le terrain de la contagion djihadiste. Tous ont obtenu finalement ce qu’ils souhaitaient. Ils ont osé, ils ont gagné ! Par Xavier Guilhou

Pour­tant nous avons l’impression de l’inverse en écou­tant nos médias et nos diri­geants. Comme dans toute forme d’expression du pou­voir, la pro­pa­gande prend tou­jours le des­sus sur les ten­ta­tives de ratio­na­li­sa­tion et de cla­ri­fi­ca­tion des situa­tions auprès des opi­nions publiques. C’est ce que nous vivons depuis plu­sieurs mois avec ces suc­ces­sions de com­mu­ni­qués vic­to­rieux et ces focus média­tiques biai­sés qui finissent par occul­ter les véri­tables ren­dez-vous stra­té­giques qui sont devant nous (2).

Certes, nous avons connu des périodes plus agi­tées en la matière. Pour autant, cette dés­in­for­ma­tion ambiante (3) ne fait que nous enfer­mer dans des pièges redou­tables, notam­ment pour l’avenir de nos socié­tés européennes.

De toutes les tri­bu­la­tions de ces der­niers mois, il ne faut rete­nir que trois choses :

1°) L’urgence est deve­nue reine dans le pilo­tage de tous les évè­ne­ments, qu’il s’agisse de Char­lie (4), de la Grèce, des migrants. Une crise en chas­sant une autre, il n’y a plus aucune hié­rar­chi­sa­tion ni prio­ri­sa­tion des enjeux… Tout le monde, diri­geants et médias, avec leurs cor­tèges de « spins doc­tors », court der­rière l’évènement. Il n’y a plus d’anticipation stratégique !

2°) Tsi­pras, Pou­tine et Daesh ont d’ores et déjà gagné sur le plan tac­tique, avec pour le pre­mier l’obtention d’un chèque sup­plé­men­taire de 80 mil­liards d’euros, pour le second la mise en œuvre d’un pro­ces­sus sépa­ra­tiste sur l’Ukraine, et pour le troi­sième l’exportation de la ques­tion des réfu­giés ira­kiens et syriens sur le ter­rain euro­péen avec la bien­veillance de leurs inter­mé­diaires turcs et de leurs maîtres d’ouvrage saou­diens (5). Ne sou­rions pas trop vite, les trois ont l’intention d’aller beau­coup plus loin sur le plan stra­té­gique. Le Grexit n’est pas clôt compte tenu de la situa­tion dans les Bal­kans. Pou­tine manœuvre en sou­plesse, comme pour la Cri­mée, afin de prendre le pilo­tage d’une sor­tie de crise en Syrie, pro­fi­tant de la fin du man­dat d’Obama, afin de mieux contrô­ler le nœud eur­asien. Quant à Daesh, la prise de Damas et de Bag­dad, voire la conquête d’un débou­ché mari­time sur le lit­to­ral médi­ter­ra­néen, reste tou­jours à l’ordre du jour. Il n’est pas inter­dit de pen­ser que cela puisse aller jusqu’à une éli­mi­na­tion de son « maître d’ouvrage » saou­dien afin d’assoir à moyen terme la pri­mau­té du cali­fat sur la com­mu­nau­té sun­nite. Les cahiers des charges s’inscrivent dans un temps long alors que nos ges­ti­cu­la­tions sha­kes­pea­riennes génèrent « beau­coup de bruits pour rien » et ne durent que le temps des brèves de l’actualité !

3°) L’Europe, celle issue du trai­té de l’Elysée, est en train de mou­rir de ses divi­sions internes, de son impuis­sance et de son absence de vision par­ta­gée sur son des­tin. L’Europe de Jean Monet et de Robert Schu­man est plus que mori­bonde… L’Europe se meurt… Et l’Allemagne pré­pare ses funérailles !

L’Europe est désormais allemande

Le couple fran­co-alle­mand, un peu plus ébran­lé lors de chaque crise, ne peut plus cacher aujourd’hui cette frac­ture qui devient de plus en plus expli­cite entre deux Europe : celle incar­née par la domi­na­tion alle­mande et celle fra­gi­li­sée par les dettes et défi­cits publics insou­te­nables des pays médi­ter­ra­néens (caté­go­rie à laquelle appar­tient la France qu’on le veuille ou non). Cette frac­ture majeure ne se suf­fi­sant pas à elle-même, il faut ajou­ter la menace sis­mique intro­duite par les Bri­tan­niques avec la pers­pec­tive d’un Brexit en 2016. Quel que soit le résul­tat de ce réfé­ren­dum, il ne pour­ra que por­ter un coup fatal aux ins­ti­tu­tions de Bruxelles. Et si le Brexit est vali­dé par les urnes, il ne fera que scel­ler l’acte de décès de l’Europe des pères fon­da­teurs. Autant le Grexit consti­tuait une menace par le bas, notam­ment pour l’Euro via la ques­tion des dettes, autant le Brexit consti­tue une menace par le haut autre­ment plus dan­ge­reuse avec une remise en cause sur le fond de la légi­ti­mi­té du pro­ces­sus euro­péen. N’oublions pas que le poids poli­tique, éco­no­mique et finan­cier du Royaume-Uni est autre chose que celui de la Grèce.

Certes l’Europe en a vu d’autres et s’est for­gée fina­le­ment de crise en crise, mais actuel­le­ment nous sommes confron­tés depuis quelques mois à une crise exis­ten­tielle. Il ne s’agit pas d’une crise tech­nique. Par ailleurs, il faut être conscient que tout ce caphar­naüm se joue avec en arrière-plan des pro­ces­sus pro­fonds de décons­truc­tion de nos valeurs chré­tiennes, de déman­tè­le­ment de nos fac­teurs de com­pé­ti­ti­vi­té (6) et d’autodestruction de nos réfé­ren­tiels civi­li­sa­tion­nels, ce qui nuit à la robus­tesse et à la capa­ci­té de rési­lience du pro­ces­sus européen.

Dans les faits, l’Europe qui émerge depuis six mois n’a plus rien à voir avec celle du « plus jamais ça ». Désor­mais, il est pré­fé­rable de par­ler du des­tin de l’Allemagne et de son Mit­te­leu­ro­pa, que de celui de l’Europe. Il s’exprime de façon de plus en plus expli­cite au tra­vers du per­son­nage lisse et « léthar­go­crate » (7) d’Angela Mer­kel. Certes, l’Allemagne doit faire face à la bru­ta­li­té du stress grec, qui a confié à une escouade de trots­kistes déter­mi­nés le soin de racket­ter une fois de plus les Euro­péens. Elle doit anti­ci­per le jeu sub­til russe, notam­ment sur le plan de sa dépen­dance éner­gé­tique. Elle doit conte­nir au Sud l’instabilité des Bal­kans et à l’Est l’intransigeance de son gla­cis qui, des pays baltes à l’Ukraine, n’arrête pas de jouer un double-jeu entre Ber­lin et Washing­ton pour obte­nir tou­jours plus de garan­ties sécu­ri­taires et finan­cières (8). Mais tout ceci est dans les gènes de l’histoire alle­mande, celle du Saint empire romain ger­ma­nique et des Reich suc­ces­sifs (9). « Chas­sez le natu­rel, il revient au galop » (10), dixit le dic­ton popu­laire. Il en est de même sur le plan de l’histoire : igno­rez les pul­sions des peuples et elles frap­pe­ront à vos portes.

Bien enten­du, la bien­séance qui règne dans nos socié­tés étri­quées et apeu­rées inter­dit de pen­ser ain­si. Pour­tant nous n’en sommes qu’au tout début et l’Allemagne n’a pas fini de nous sur­prendre sur le plan his­to­rique. C’est ce que les Fran­çais n’ont tou­jours pas com­pris depuis Mit­ter­rand face à l’Ostpolitik de Kohl au moment de la chute du Mur. Ce n’est pas le cas des Bri­tan­niques qui ne cessent d’anticiper, avec les suc­ces­seurs de Madame That­cher, le retour d’une real­po­li­tik qua­si bis­mar­ckienne des élites alle­mandes ain­si que le réveil des vieilles alliances secrètes du Gotha euro­péen (11). C’est ce que craignent éga­le­ment les conseillers les plus avi­sés à Washing­ton, il suf­fit d’écouter la der­nière inter­ven­tion de Georges Fried­man au Chi­ca­go Coun­cil on Glo­bal Affairs (12).

Le monde interpelle l’Allemagne sur son avenir européen

Le monde inter­pelle l’Allemagne sur son ave­nir euro­péen. Cré­dit : Be Good via Shuterstock

Le monde interpelle l’Allemagne sur son avenir européen

Cette recon­fi­gu­ra­tion des jeux d’acteurs au sein de l’Europe est nor­male. Elle répond, au-delà des urgences du moment qui éprouvent sa soli­da­ri­té, sa cohé­sion et son lea­der­ship, à des mou­ve­ments de fond géos­tra­té­giques que plus per­sonne ne peut désor­mais ignorer.

Le pre­mier chan­ge­ment majeur est géné­ré depuis 2009 par la poli­tique étran­gère d’Obama, face à l’inexorable ascen­sion de la Chine, qui conduit les Etats-Unis à repo­si­tion­ner une très grande par­tie de leurs inté­rêts sur le Paci­fique nord. Certes, les Etats-Unis ne remettent pas en cause pour autant leur domi­na­tion sur l’Atlantique nord. Mais cela se tra­duit par un désen­ga­ge­ment pro­gres­sif et signi­fi­ca­tif du Proche et Moyen-Orient et par le retour d’une poli­tique qua­si pro­tec­tion­niste sur le conti­nent amé­ri­cain (13). Per­sonne ne peut fina­le­ment repro­cher aux Amé­ri­cains de mettre un terme à 15 années d’aventures mili­taires entre Kaboul et Bag­dad où des « boys » sont morts pour un résul­tat ambi­gu. L’Amérique ne sait tou­jours pas si elle a gagné ou per­du les guerres d’Irak et d’Afghanistan…

En revanche, elle a com­pris que l’engagement à ses côtés des Euro­péens (hors les Bri­tan­niques qui ont payé le prix fort) a été rela­tif et qu’elle ne peut plus por­ter à bout de bras, en plus de son des­tin, celui de ces vieux pays qui n’ont plus envie d’assumer leurs res­pon­sa­bi­li­tés sur le plan international.

De cette stra­té­gie découle deux effets des­truc­teurs pour l’Europe. Il y a tout d’abord l’abandon de ce rôle de régu­la­teur que les Amé­ri­cains assu­maient sur le Proche et Moyen-Orient, et qui incons­ciem­ment, voire consciem­ment pour cer­tains, nous arran­geait bien… C’est le cas notam­ment avec la dédia­bo­li­sa­tion de l’Iran et la fin de leur sou­tien à l’Arabie saou­dite (14).

Ensuite, il y a la néces­si­té pour les Etats-Unis de ver­rouiller pour les pro­chaines décen­nies les deux espaces stra­té­giques que consti­tuent sur le plan du com­merce mon­dial les deux débou­chés mari­times de l’Europe du Nord et de l’Asie du Sud-Est (15). Le contrôle de ces deux débou­chés est vital pour main­te­nir leur lea­der­ship mon­dial. Tel est l’enjeu de la signa­ture des deux trai­tés de libre échange, TTIP (16) et TPP (17) qui se négo­cient actuel­le­ment dans l’opacité la plus totale sans aucune consul­ta­tion des peuples concer­nés. Le dos­sier ira­nien et la signa­ture de ces par­te­na­riats sont les deux obses­sions d’Obama pour essayer de ter­mi­ner en beau­té son mandat.

Mais en aban­don­nant ce théâtre du Proche et Moyen-Orient au pro­fit du Paci­fique nord, les Etats-Unis laissent der­rière eux une mul­ti­tude de boîtes de Pan­dore meur­trières. Seuls David Came­ron et Vla­di­mir Pou­tine ont com­pris la nature et l’importance des consé­quences sous-jacentes, notam­ment pour le conti­nent euro­péen. Il suf­fit sim­ple­ment de consi­dé­rer les chaos libyen et syrien pour mesu­rer le niveau des désastres diplo­ma­tiques et sécu­ri­taires engen­drés face à des contextes régio­naux qui auraient pu et dû être trai­tés avec beau­coup plus de sub­ti­li­té et d’intelligence.

Les résul­tats sont d’ores et déjà catas­tro­phiques sur les pour­tours de la Médi­ter­ra­née orien­tale et leurs effets seront durables. Ces chaos génèrent pour le moment des pous­sées migra­toires vers l’eldorado euro­péen, dont nous ne mesu­rons pas encore l’ampleur. Elles sont faci­li­tées par ces trous noirs que nous avons contri­bué à ins­tal­ler au sein du monde ara­bo-musul­man avec la créa­tion de zones de non droit abso­lu où toutes les formes de maf­fio­si­tés et de cri­mi­na­li­tés les plus abjectes règnent. Il en est de même pour la Rus­sie sur son flanc sud qui ne cesse de payer un prix très éle­vé face au dji­ha­disme cau­ca­sien. Cet aban­don de pou­voir des Etats-Unis pour ne conser­ver qu’un ver­nis de puis­sance face à la Chine est lourd de consé­quences. Le résul­tat des pro­chaines élec­tions amé­ri­caines sera cru­cial pour savoir si le corps poli­tique se replie sur ses inté­rêts immé­diats en termes de « busi­ness » et s’il confirme cet aban­don incar­né par Oba­ma. Cela signi­fie aus­si pour les Euro­péens qu’ils ne devront comp­ter que sur eux-mêmes. Très rapi­de­ment, cette ques­tion majeure de notre des­ti­née euro­péenne va s’inviter dans les deux pro­chaines élec­tions de 2017 en Alle­magne et en France… C’est ce qu’ont com­pris les Alle­mands avec la Grèce et les migrants… C’est ce que n’ont tou­jours pas com­pris les Fran­çais qui pra­tiquent allè­gre­ment le déni de réalité !

Le second mou­ve­ment de fond est géné­ré par les BRICS (18) sous l’impulsion de la Rus­sie, mais aus­si plus dis­crè­te­ment de la Chine et de l’Inde qui ont des véri­tables visions pour le pro­chain demi-siècle. Tous ces pays dits émer­gents ont enga­gé depuis une bonne décen­nie des opé­ra­tions consi­dé­rables pour reprendre, entre autres, le contrôle des grands flux éco­no­miques du conti­nent euro-ara­bo-afri­cain au tra­vers de trois actions majeures, notam­ment en termes d’infrastructures, ain­si qu’en termes d’IDE (inves­tis­se­ments directs étran­gers), pour redy­na­mi­ser la route de la soie, la route des Indes ain­si que le conti­nent afri­cain (19). De cette stra­té­gie émergent des négo­cia­tions croi­sées, mais sans les Occi­den­taux, via de mul­tiples pla­te­formes (20) ou via de nou­velles formes d’alliances avec entre autres la Tur­quie, l’Iran et l’Egypte qui deviennent les nou­veaux pivots stra­té­giques du Proche et Moyen-Orient (21).

Nous sommes de fait confron­tés au retour des puis­sances cen­trales qui pro­fitent du vide lais­sé par l’administration d’Obama pour s’imposer de plus en plus comme régu­la­trices des jeux inter­na­tio­naux. Ce retour des puis­sances cen­trales se tra­duit en pre­mier lieu par une volon­té de « dédol­la­ri­ser » les échanges mon­diaux. Ceci explique pour­quoi cer­tains lob­bies amé­ri­cains sont aus­si déter­mi­nés à éli­mi­ner Vla­di­mir Pou­tine de la scène inter­na­tio­nale en tant qu’instigateur d’une dyna­mique tota­le­ment inac­cep­table pour les cercles du pou­voir à Washing­ton et les finan­ciers de Wall Street.

Le troi­sième chan­ge­ment géos­tra­té­gique est dimen­sion­né par l’ouverture des routes mari­times sur le Pôle Nord, le dou­ble­ment des pas­sages sur l’espace Caraïbes (Pana­ma et Nica­ra­gua) (22) et la réno­va­tion du canal de Suez (23). Ces nou­velles routes mari­times sont déjà en train de modi­fier en pro­fon­deur les jeux d’acteurs sur l’hémisphère nord et à terme sur l’Océan indien. De fait, les Etats-Unis vont avoir de plus en plus de mal à mar­gi­na­li­ser ou à conte­nir ceux qui sont concer­nés par ces oppor­tu­ni­tés his­to­riques. Certes les Amé­ri­cains peuvent don­ner encore l’illusion, avec l’arme du dol­lar, qu’ils maî­trisent les grands flux moné­taires, et que tout est ver­rouillé grâce à leur puis­sance mili­taire en termes de pro­jec­tion de forces aéro­na­vales, à leur maî­trise de la stra­to­sphère et à leur contrôle abso­lu des sys­tèmes d’information. Mais il ne faut pas sous-esti­mer la déter­mi­na­tion des peuples qui ont envie de jouer un nou­veau rôle dans l’histoire mon­diale et qui veulent s’imposer de nou­veau sur des espaces régio­naux stra­té­giques. La Rus­sie nous en fait la démons­tra­tion quo­ti­dien­ne­ment. La poli­tique de contain­ment des puis­sances mari­times anglo-saxonnes, qui a per­mis, notam­ment à la Grande-Bre­tagne puis aux Etats-Unis de domi­ner le monde depuis la fin du XVIIIe siècle, com­mence à atteindre ses limites face aux masses cri­tiques démo­gra­phiques et éco­no­miques qui sont celles de ce début de XXIe siècle sur le Paci­fique et l’océan Indien.

L’Allemagne doit choisir pour l’Europe

Face à tous ces élé­ments de fond, l’Europe se trouve à la croi­sée des che­mins. Soit elle joue l’alignement abso­lu sur les Etats-Unis en pri­vi­lé­giant la stra­té­gie d’élargissement qui lui est déjà impo­sée depuis 20 ans par l’Otan et une sou­mis­sion sans conces­sion à l’impérialisme mari­time et moné­ta­riste amé­ri­cain. Soit elle décide de jouer son des­tin en sin­gu­la­ri­sant sa poli­tique étran­gère, en affir­mant une véri­table défense com­mune et sur­tout en adop­tant col­lec­ti­ve­ment et démo­cra­ti­que­ment une vision stra­té­gique du futur.

Dans le pre­mier cas, elle devra accep­ter de ren­trer dans un dur­cis­se­ment sécu­ri­taire sur le gla­cis euro­péen et devra signer sans réflé­chir le TTIP. Elle aura a prio­ri l’assurance d’une conti­nui­té en termes de confort et de train de vie en se confor­mant aux stan­dards amé­ri­cains dans tous les domaines. Dans cette hypo­thèse, elle devrait ain­si pou­voir assu­rer ses acquis. Elle sera une « belle endor­mie » qui paie­ra très cher le prix de sa sou­mis­sion face au nou­vel adver­saire dési­gné par le com­plexe mili­ta­ro indus­triel amé­ri­cain qu’est deve­nu Pou­tine… Cela ne vau­dra qu’à la condi­tion que les Amé­ri­cains ne remettent pas en cause, de façon uni­la­té­rale et bru­tale, l’ensemble du pro­to­cole… ou que leur propre matrice ne soit pas elle-même mise en dif­fi­cul­té, notam­ment du fait de leurs dettes abyssales.

Dans le second cas, en refu­sant de signer le TTIP, l’Europe, consi­dè­re­rait et admet­trait qu’il n’y a plus d’assurance (cf. l’Otan) et qu’il n’y aurait pas de sur­croit de réas­su­rance du sys­tème (cf. la conver­gence des banques cen­trales euro­péennes sur la poli­tique de la FED). Dans cette pers­pec­tive, elle devra recon­si­dé­rer le plus rapi­de­ment pos­sible toutes ses stra­té­gies d’alliance et assu­mer de nou­velles prises de risques au regard des grands ren­dez-vous qui sont devant nous. Elle devra renouer notam­ment, et sans délai, avec la Sainte Rus­sie de Vla­di­mir Pou­tine et remettre sur la table la ques­tion des accords Europe – Eur­asie en vue de gérer conjoin­te­ment le gigan­tesque chan­tier que consti­tue l’optimisation des débou­chés por­tuaires de l’Europe du Nord ain­si que la ges­tion de leurs hin­ter­lands vers les routes de la soie et de l’Inde. Il convien­dra aus­si, sur le flanc Sud, de relan­cer le pro­ces­sus de l’Union pour la Médi­ter­ra­née avec en arrière-plan une véri­table stra­té­gie vis-à-vis du conti­nent afri­cain. Cela nous obli­ge­ra à tra­vailler dif­fé­rem­ment avec les Chi­nois, les Indiens, les Sud-Afri­cains, Maro­cains et Egyp­tiens pour inven­ter d’autres modèles de déve­lop­pe­ment pour le XXIe siècle.

Si l’Europe n’est pas capable de prendre à bras le corps ces deux enjeux, elle sera très vite lami­née par le dji­ha­disme et sub­mer­gée par tous les pro­blèmes huma­ni­taires, sécu­ri­taires, sani­taires et migra­toires de l’Afrique. Vla­di­mir Pou­tine, comme le roi du Maroc, Moham­med VI, ou le Maré­chal Sis­si, n’arrêtent pas de nous inter­pel­ler à leur manière sur l’urgence d’une réécri­ture d’un des­tin com­mun autour du nœud eur­asien et de l’espace médi­ter­ra­néen. Il en va de la sur­vie de l’Europe vieillis­sante. Qu’attendons-nous ? D’avoir enfan­té de nou­veaux désastres poli­ti­co-mili­taires et des tra­gé­dies humaines sup­plé­men­taires pour y réfléchir ?

L’Allemagne aujourd’hui, à la dif­fé­rence de la France qui se com­plait dans son indo­lence, sa dette et ses défi­cits publics, est consciente qu’elle est face à des ren­dez-vous his­to­riques. Soit elle courbe l’échine comme lui enjoignent de le faire les Amé­ri­cains et elle impose à ses core­li­gion­naires euro­péens une sou­mis­sion abso­lue à Washing­ton et à ses lob­bies. Soit elle décide, comme le fait actuel­le­ment le Japon, de sor­tir de cette culpa­bi­li­té, qui lui a été assé­née par Yal­ta et Nurem­berg, et forte de tous ces suc­cès, ceux de l’Ostpolitik, de la recons­truc­tion de l’Europe cen­trale, de sa par­ti­ci­pa­tion non négli­geable à la sor­tie de crise sur les Bal­kans, de ses rela­tions par­ti­cu­lières avec la Rus­sie (24), elle invente un nou­veau jeu avec un pilo­tage fort et appro­prié du ter­mi­nal de la mer du Nord et de la Bal­tique avec ses hin­ter­lands sur le Mit­te­leu­ro­pa qui sont par­mi les plus riches du monde.

Ce choix orien­tal pour l’Allemagne, comme celui d’une relance au Sud du pro­ces­sus de l’Union pour la Médi­ter­ra­née (qui devrait être por­tée par la France…) ne pour­ront se faire qu’avec des diri­geants d’une autre trempe que l’actuel couple fran­co-alle­mand. Le pilo­tage des crises grecques et migra­toires montre que nous n’avons mal­heu­reu­se­ment que des pos­tures pru­den­tielles de sociaux-démo­crates sans enver­gure. Les médias abusent de super­la­tifs flat­teurs pour qua­li­fier leurs non déci­sions alors que les his­to­riens n’en retien­dront même pas la trace.

L’Europe peut-elle renaître de ses cendres ?

Tout passe par la néces­si­té de renouer avec la volon­té de pou­voir et de puis­sance. L’Europe meurt actuel­le­ment de ses divi­sions, de ses inco­hé­rences et de son impuis­sance. Elle ne peut se redres­ser et se trans­for­mer, voire se trans­fi­gu­rer, qu’en affir­mant avec ses voi­sins une vision maté­ria­li­sée par des stra­té­gies auda­cieuses, durables et incar­nées par ces valeurs qui furent tou­jours les siennes, celles de la Chré­tien­té. Aujourd’hui, le spec­tacle conster­nant mais inévi­table des murs sur son flanc bal­ka­nique pour conte­nir les flux de migrants (25), mais aus­si des dis­cus­sions inter­mi­nables avec la Grèce et l’Ukraine pour abou­tir à des impasses finan­cières et géo­po­li­tiques ingé­rables, sans comp­ter ces chaos géné­rés sur le sud de la Médi­ter­ra­née sans qu’il n’y ait la moindre anti­ci­pa­tion de nos élites, montre com­bien nous sommes deve­nus repus, irres­pon­sables et incon­sé­quents. Ces cercles vicieux peuvent débou­cher sur une implo­sion du sys­tème, avec la mul­ti­pli­ca­tion de guerres civiles sur les marges, voire à l’intérieur de cet espace Schen­gen qui est en train de voler en éclat.

Les grandes ques­tions à se poser et peut-être les seules à se poser sont les sui­vantes : est-ce que l’Allemagne a envie de jouer une telle stra­té­gie de refonte du des­tin de l’Europe avec la France ?

A-t-elle déjà pris la déci­sion de jouer seule son retour dans l’Histoire en pri­vi­lé­giant une stra­té­gie orien­tale d’alliance avec la Rus­sie, lais­sant les pays médi­ter­ra­néens assu­mer leur propre des­tin ? Est-ce que par ailleurs la France, qui est déjà dans un ali­gne­ment qua­si incon­di­tion­nel avec les USA, a envie de prendre des risques alors qu’elle n’a que des coups à prendre notam­ment en termes de gou­ver­nance et de conti­nui­té de son modèle social ? Enfin, est ce que les Amé­ri­cains ne seront pas ten­tés de sanc­tua­ri­ser une fois de plus l’Europe en la divi­sant, et en s’attaquant éga­le­ment à Pou­tine, afin de reprendre le contrôle des actifs stra­té­giques de la Rus­sie, comme ils ont essayé de le faire sous Elt­sine…? Les jeux sont ouverts ! Et rien n’est joué d’avance ! Les pro­chaines élec­tions aux Etats-Unis, en Alle­magne et en France seront déci­sives. Dans cet agen­da, n’oublions pas que le maillon le plus faible dans tous les domaines reste la France !

Pour autant, l’Europe peut très bien renaitre tel un phé­nix (26) sous l’effet de l’adversité. Mais pour sur­vivre et se trans­for­mer il lui fau­dra adop­ter d’autres ins­ti­tu­tions et sur­tout une autre poli­tique moins bureau­cra­tique et plus démo­cra­tique. Les méthodes et dik­tats de ces der­niers mois ne sont plus sou­te­nables et admis­sibles pour les peuples qui sont spo­liés et mépri­sés par les tech­no­crates de Bruxelles et les ban­quiers de la haute finance anglo-saxonne. Il lui fau­dra quit­ter cette matrice de l’Ecole de Chi­ca­go qui a mar­qué un demi-siècle d’unité doua­nière et empê­ché toute émer­gence poli­tique. Il lui fau­dra sur­tout retrou­ver ses racines chré­tiennes et huma­nistes en réin­ven­tant une autre rela­tion Etat-nation avec une géo­gra­phie appro­priée à un vivre ensemble serein et responsable.

Pour le moment la géo­gra­phie impo­sée essen­tiel­le­ment par l’Otan, qui domine le pro­ces­sus euro­péen d’élargissement, quelle que soit sa per­for­mance sur le plan sécu­ri­taire et quelle que soit la néces­si­té d’une alliance entre Occi­den­taux, n’est plus viable compte tenu de ses dérives actuelles sur le gla­cis orien­tal de l’Europe. Il serait plus que temps de sor­tir de tous ces pro­ces­sus mal­sains d’allégeance à des inté­rêts autres que ceux des Euro­péens. Il est deve­nu vital de retrou­ver notre iden­ti­té et de choi­sir des réponses auda­cieuses afin de léguer aux futures géné­ra­tions autre chose que des tra­gé­dies annon­cées (27).

Pour reprendre Bos­suet (28), « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détour­ner les mal­heurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les atti­rer. Que dis-je ? Quand on l’approuve et qu’on y sous­crit, quoique ce soit avec répu­gnance ».

L’Europe meurt, ce n’est pas de la faute des autres, nous sommes les seuls pro­mo­teurs de son ago­nie. Espé­rons que tous ces évè­ne­ments pour­ront nous per­mettre de renouer au sein de nos socié­tés avec un peu plus de luci­di­té, de cou­rage, de res­pon­sa­bi­li­té et de volon­té pour faire face aux défis et enjeux qui frappent à nos portes.

Xavier Guil­hou

Source : www.xavierguilhou.com, essai du mois de sep­tembre 2015.

Notes

  1. essai du mois de février 2015 : « Grèce, Ukraine, Ter­ro­risme, ils n’oseront pas ! »
  2. édi­to de Sophie de Men­ton : « Panur­gisme com­pas­sion­nel »
  3. essai du mois de décembre 2014 : « Peur et dés­in­for­ma­tion »
  4. essai du mois de jan­vier 2015 : « Al Quaida/ pour­quoi Char­lie ? »
  5. article de Pierre Cones­sa : « Réfu­giés syriens : le cynisme des pays du Golfe », Diplo­web, 12 sep­tembre 2015.
  6. La diver­gence des stra­té­gies éner­gé­tiques au sein de l’Europe depuis Fuku­shi­ma est au centre des confron­ta­tions éco­no­miques, notam­ment entre la France et l’Allemagne (cf. « Géo­po­li­tique de l’énergie : l’équilibre du monde bou­le­ver­sé » – Dos­sier Les Echos 01/04/2014).
  7. l’interview du phi­lo­sophe alle­mand Peter Slo­ter­dijk, « Mer­kel, une femme sans qua­li­tés », Le Point n° 2244 du 10 sep­tembre 2015.
  8. le trai­te­ment de la dette ukrai­nienne et les livrai­sons d’armes sur ces der­niers mois.
  9. Le Saint-Empire romain ger­ma­nique (Hei­liges Römisches Reich) fut un conglo­mé­rat de ter­ri­toires de 962 à 1806 avec à sa tête un empe­reur élu des Romains. Il a été appe­lé a pos­te­rio­ri l’« Ancien Reich » (Altes Reich), et ensuite le « Pre­mier Reich » (Erstes Reich). L’Empire alle­mand de 1871–1918 a été appe­lé le « Deuxième Reich » (Zweites Reich). Le régime nazi a été appe­lé le « Troi­sième Reich » (Drittes Reich). Cf : Pierre Béhar, Du Ier au IVe Reich. Per­ma­nence d’une nation, renais­sances d’un État, Des­jon­quères, coll. « Le Bon Sens ».
  10. « Natu­ram expelles fur­ca, tamen usque recur­ret», Horace.
  11. article d’Arnaud Blin « Vers une nou­velle real­po­li­tik » Diplo­web, 5 sep­tembre 2015.
  12. Inter­ven­tion de George Fried­man, CEO de Strat­for, au Chi­ca­go Coun­cil on Glo­bal Affairs le 4 février 2015 : « Europe : des­ti­ned for conflict ? » (You­Tube)
  13. Article de Maya Kan­del « Les Etats-Unis sous Oba­ma : désen­ga­ge­ment ou hégé­mo­nie mas­quée », Diplo­web, 17 décembre 2013, et com­men­taire de carte par Pierre Royer « Etats-Unis, tha­las­so­kra­tor mais pas tha­las­so­cra­tie » Diplo­web, 26 octobre 2012 :
  14. article de Pierre Gui­dière : « L’Arabie saou­dite n’est plus ce qu’elle était… », Diplo­web, 5 juin 2015.
  15. car­to­gra­phie : « Les 100 pre­miers ports de mar­chan­dises dans le monde » et « Enjeux mari­times », publié par Le Marin et Les Echos – numé­ro spé­cial 2015.
  16. TTIP : Trans­at­lan­tic Trade and Invest­ment Partnership.
  17. PTP : Par­te­na­riat Trans-Pacifique
  18. BRICS : Bré­sil, Rus­sie, Inde, Chine, Afrique du sud.
  19. le déve­lop­pe­ment des IDE chi­nois, indiens, mais aus­si bré­si­liens sur le conti­nent africain.
  20. les mul­tiples confé­rences de Shan­ghai, SADC, SAARC, Forum IBAS (Inde, Bré­sil, Afrique du sud), ASEAN …
  21. Syl­via Delan­noy, Géo­po­li­tique des pays émer­gents, aux édi­tions PUF mars 2012.
  22. http://www.marine-oceans.com/economie-maritime/902-une-alternative-terrestre-au-canal-de-panama- et http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/canal-du-nicaragua-vs-canal-de-155733
  23. http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/08/06/20002–20150806ARTFIG00005-l-egypte-inaugure-son-nouveau-canal-de-suez-et-affiche-ses-ambitions.php
  24. sur le dos­sier North Stream : http://fr.sputniknews.com/trend/nord_stream
  25. Lire, sur la situa­tion hon­groise : Ce que j’ai vou­lu taire, de San­dor Marai, Albin Michel, 2014.
  26. Le phé­nix, ou phœ­nix (du grec ancien φοῖνιξ / phoî­nix, « pourpre »), est un oiseau légen­daire, doué de lon­gé­vi­té et carac­té­ri­sé par son pou­voir de renaître après s’être consu­mé sous l’effet de sa propre cha­leur. Il sym­bo­lise ain­si les cycles de mort et de résurrection.
  27. Jean Ras­pail, Le camp des saints, Robert Laf­font 1973.
  28. « His­toire des varia­tions des églises pro­tes­tantes », dans Œuvres com­plètes de Bos­suet vol XIV, Jacques Bénigne Bos­suet, éd. L. Vivès (Paris), 1862–1875, p. 145.

Illus­tra­tion : huile sur toile de Valen­tin Serov, L’Enlèvement d’Europe, 1910, Gale­rie Tre­tia­kov, Mos­cou. Cré­dit : domaine public.

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