Les réveils identitaires : une réponse à la crise de la Modernité

Les réveils identitaires : une réponse à la crise de la Modernité

Les réveils identitaires : une réponse à la crise de la Modernité

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La notion d’identité, qui a massivement investi le champ des sciences sociales depuis une quarantaine d’années, apparaît aujourd’hui comme une notion incontournable, tant au niveau individuel que collectif, dans l’analyse des conflits, tensions, crises, dans un contexte de changements sociétaux rapides et déstabilisateurs et de remise en cause des « grands récits » caractéristiques de la Modernité.

Ain­si, ce recours crois­sant à la notion d’identité appa­raît en gran­de par­tie lié à la réha­bi­li­ta­tion de la notion de sujet qui, au sor­tir de la Secon­de Guer­re mon­dia­le, avait été occul­tée, du fait de son carac­tè­re pré­ten­du­ment illu­soi­re, par plu­sieurs cou­rants de pen­sée alors domi­nants (mar­xis­me, beha­vio­ris­me, struc­tu­ra­lis­me, etc.) [1]. Ces cou­rants de pen­sée issus des « grands récits » qui se sont consti­tués au XIXème siè­cle com­me autant de reli­gions sécu­liè­res (libé­ra­lis­me, scien­tis­me, mar­xis­me…) pos­tu­laient, confor­mé­ment à l’idéologie du Pro­grès, que l’avenir serait néces­sai­re­ment meilleur que le pré­sent et affir­maient dans le même temps la pos­si­bi­li­té d’un salut dans l’ici-bas [2]. Les évè­ne­ments tra­gi­ques du XXème siè­cle ont cruel­le­ment infir­mé la vision opti­mis­te, pro­gres­sis­te du deve­nir du mon­de por­tée par ces reli­gions sécu­liè­res.

Omni­pré­sen­te dans les débats contem­po­rains, la notion d’identité appa­raît, tou­te­fois, dif­fi­ci­le à cer­ner dans la mesu­re où elle résul­te de construc­tions his­to­ri­ques par­ti­cu­liè­res et com­por­te de mul­ti­ples facet­tes. Dans une appro­che très géné­ra­le, com­me le relè­ve Samuel Hun­ting­ton, l’identité est ce qui nous dis­tin­gue des autres [3]. Plus spé­ci­fi­que­ment, le phi­lo­so­phe Char­les Tay­lor l’envisage com­me un cadre, un hori­zon au sein duquel l’individu est en mesu­re de pren­dre des enga­ge­ments, une pos­tu­re mora­le, sou­vent en réfé­ren­ce à une com­mu­nau­té [4].

Sans dou­te ce cadre, pour par­tie héri­té, pour par­tie choi­si, n’est-il pas immua­ble, intem­po­rel mais au contrai­re évo­lu­tif : l’identité n’est pas une essen­ce ; elle se construit his­to­ri­que­ment « dans le dia­lo­gue ou la confron­ta­tion avec l’Autre » [5]. De plus, la nar­ra­tion appa­raît com­me le prin­ci­pal mode de construc­tion de cet­te iden­ti­té évo­lu­ti­ve, ain­si que l’a mon­tré Paul Ricoeur en intro­dui­sant la dis­tinc­tion entre « l’identité ipse » et « l’identité idem » : « A la dif­fé­ren­ce de l’identité abs­trai­te du Même, l’identité nar­ra­ti­ve, consti­tu­ti­ve de l’ipséité, peut inclu­re le chan­ge­ment, la muta­bi­li­té, dans la cohé­sion d’une vie. » [6] Ce carac­tè­re nar­ra­tif de l’identité vaut aus­si bien au plan indi­vi­duel que s’agissant de l’identité col­lec­ti­ve [7].

Les ques­tion­ne­ments, les débats qui sur­gis­sent actuel­le­ment dans les pays euro­péens [8] et aux Etats-Unis [9] sur l’identité sont le plus sou­vent inter­pré­tés, à rai­son, com­me un symp­tô­me de cri­se d’une socié­té en plei­ne muta­tion. L’affirmation, la reven­di­ca­tion d’une iden­ti­té est alors pré­sen­tée selon les cas, soit com­me une mena­ce sup­plé­men­tai­re et une aggra­va­tion de la cri­se, soit com­me une répon­se légi­ti­me à cet­te cri­se, voi­re com­me une solu­tion (c’est notam­ment la ques­tion de la recon­nais­san­ce sym­bo­li­que ou même juri­di­que de l’identité des mino­ri­tés eth­ni­ques, sexuel­les etc.). Cet­te cri­se, vue sous l’angle de l’identité peut être appré­hen­dée à un dou­ble niveau, indi­vi­duel et col­lec­tif.

Au plan indi­vi­duel, le ques­tion­ne­ment iden­ti­tai­re révè­le un sen­ti­ment de per­te de sens au sein des socié­tés moder­nes. Dans son ouvra­ge Les sour­ces du moi. La for­ma­tion de l’identité moder­ne, Char­les Tay­lor, en fai­sant la généa­lo­gie de l’identité moder­ne, a mon­tré que cel­le-ci s’est notam­ment construi­te sur une concep­tion ins­tru­men­ta­le du mon­de, c’est-à-dire un mon­de vu com­me un sim­ple méca­nis­me que la rai­son doit s’attacher à objec­ti­ver et à contrô­ler. Or, cet­te vision ins­tru­men­ta­le du mon­de, héri­tée du car­té­sia­nis­me, et qui a connu son plein épa­nouis­se­ment au XXème siè­cle, s’est révé­lée un puis­sant fac­teur de désym­bo­li­sa­tion [10], syno­ny­me de per­te de sens. Ain­si, cet­te cri­se, inter­pré­tée à tra­vers le pris­me de l’identité, appa­raît dans une lar­ge mesu­re com­me une cri­se de la moder­ni­té, une cri­se affec­tant l’homme faus­tien dont par­lait Spen­gler dans Le Déclin de l’Occident, c’est-à-dire « un indi­vi­du carac­té­ri­sé par une insa­tis­fac­tion devant tout ce qui est fini, ter­mi­né », un hom­me qui « ne croit plus qu’il peut savoir ce qui est bien et mal, ce qui est jus­te et injus­te. » [11]

Au plan col­lec­tif, de puis­sants mou­ve­ments d’homogénéisation, dont la mon­dia­li­sa­tion consti­tue l’une des mani­fes­ta­tions les plus nota­bles, contri­buent à dis­sou­dre les iden­ti­tés, en par­ti­cu­lier natio­na­les [12]. Ces mou­ve­ments d’homogénéisation appa­rais­sent com­me le pro­duit d’une idéo­lo­gie éga­li­ta­ris­te, ce qu’Alain de Benoist appel­le « l’idéologie du Même » [13], qui tend à nier les dif­fé­ren­ces, qu’elles soient d’ailleurs indi­vi­duel­les ou col­lec­ti­ves, en les consi­dé­rant com­me insi­gni­fian­tes. Ces deux dimen­sions, indi­vi­duel­les et col­lec­ti­ves, sont liées : le pro­ces­sus d’homogénéisation ten­dant à fai­re dis­pa­raî­tre les iden­ti­tés col­lec­ti­ves contri­bue par là même au sen­ti­ment de per­te de sens res­sen­ti par les indi­vi­dus [14].

C’est donc à l’aune de cet­te cri­se, consi­dé­rée dans ses deux dimen­sions, qu’il convient d’apprécier les réac­tions, les ques­tion­ne­ments et les recom­po­si­tions iden­ti­tai­res qui se mani­fes­tent aujourd’hui. Ain­si, on assis­te, dans la pério­de actuel­le, à des réveils iden­ti­tai­res mul­ti­for­mes : réveil des régio­na­lis­mes contre l’Etat-Nation, par exem­ple au Royau­me-Uni ou enco­re en Espa­gne, réveil des iden­ti­tés natio­na­les face à la mon­dia­li­sa­tion avec la mon­tée des par­tis qua­li­fiés de popu­lis­tes, émer­gen­ce d’un « tri­ba­lis­me » qui serait le signe d’un déclin de l’individualisme et de la rai­son ins­tru­men­ta­le et uti­li­tai­re [15], affir­ma­tion des iden­ti­tés reli­gieu­ses, eth­ni­ques ou enco­re des iden­ti­tés liées au gen­re [16].

Dans ce contex­te, on peut se deman­der com­ment sus­ci­ter, accom­pa­gner, orien­ter les réveils iden­ti­tai­res des peu­ples euro­péens en vue de recons­ti­tuer un cadre, un hori­zon com­mun, pour repren­dre la ter­mi­no­lo­gie de Char­les Tay­lor, qui soit en mesu­re de pré­ser­ver leur liber­té. Ain­si, il parait néces­sai­re d’identifier non seule­ment les modè­les per­ti­nents qui pour­raient ins­pi­rer la redé­fi­ni­tion d’un tel cadre mais éga­le­ment les leviers d’action méta­po­li­ti­ques per­met­tant la mise en œuvre concrè­te d’une tel­le recons­truc­tion.

Printemps identitaires : identités glorifiées, victimaires ou menacées

Sché­ma­ti­que­ment, on peut dis­tin­guer au moins trois sour­ces aux­quel­les pui­sent les mou­ve­ments iden­ti­tai­res en plein déve­lop­pe­ment aujourd’hui. Ain­si, les réveils iden­ti­tai­res que l’on obser­ve peu­vent se fon­der prin­ci­pa­le­ment sur une iden­ti­té glo­ri­fiée, sur une iden­ti­té vic­ti­mai­re ou enco­re sur une iden­ti­té mena­cée.

Tout d’abord, cer­tains réveils iden­ti­tai­res se fon­dent sur la mise en récit d’une iden­ti­té glo­ri­fiée qui prend appui sur la puis­san­ce actuel­le et les suc­cès d’une col­lec­ti­vi­té vécus com­me des motifs de fier­té pour les mem­bres de cet­te col­lec­ti­vi­té ren­for­çant par là même leur sen­ti­ment d’appartenance au grou­pe. En se limi­tant au cadre natio­nal, il s’agit là d’un res­sort exploi­té par D. Trump aux Etats-Unis et que tra­duit son slo­gan de cam­pa­gne « Make Ame­ri­ca Great Again ». C’est éga­le­ment à ce type de réveil iden­ti­tai­re que l’on assis­te en Rus­sie : après l’effondrement du com­mu­nis­me et les années noi­res de la pério­de Elt­si­ne (1991–1998), la poli­ti­que de V. Pou­ti­ne a consis­té à res­tau­rer la puis­san­ce de la Rus­sie en vue d’en fai­re un acteur majeur au sein d’un mon­de mul­ti­po­lai­re, non seule­ment en s’attachant à ren­for­cer sa puis­san­ce mili­tai­re et éner­gé­ti­que, mais aus­si en réaf­fir­mant les valeurs tra­di­tion­nel­les de l’identité rus­se : « le peu­ple, la patrie, la reli­gion ortho­doxe et le sou­ve­nir des gloi­res impé­ria­les d’antan » [17]. Ain­si, la Rus­sie s’est en quel­que sor­te éri­gée en contre-modè­le de la post­mo­der­ni­té déca­den­te d’un Occi­dent dénué d’optimisme et d’énergie. Si bien que l’institut Leva­da esti­mait en 2009 que 80% des Rus­ses consi­dé­raient leur pays com­me une gran­de puis­san­ce contre seule­ment 30% huit ans aupa­ra­vant [18].

En second lieu, on obser­ve le déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments iden­ti­tai­res, notam­ment à carac­tè­re eth­ni­que, repo­sant sur la mise en récit d’un pas­sé inter­pré­té com­me humi­liant et qui jus­ti­fie­rait en tant que tel une recon­nais­san­ce non seule­ment sym­bo­li­que mais aus­si juri­di­que. Il s’agit là de l’exploitation (non exemp­te, bien sou­vent, d’instrumentalisation) d’une mémoi­re, d’un ima­gi­nai­re vic­ti­mai­re visant à récla­mer des com­pen­sa­tions aux sup­po­sés cou­pa­bles (ou à leurs des­cen­dants), et abou­tis­sant à nour­rir un sen­ti­ment de revan­che voi­re de hai­ne et ain­si à for­ti­fier une iden­ti­té col­lec­ti­ve autour d’un enne­mi com­mun. Aux Etats-Unis des mou­ve­ments de ce type invo­quent la mémoi­re de l’esclavage pour dénon­cer le trai­te­ment sup­po­sé­ment spé­ci­fi­que dont feraient l’objet, de la part de la poli­ce, les mem­bres de la com­mu­nau­té noi­re (cf. le mou­ve­ment Bla­ck Lives Mat­ter). C’est aus­si la voie sui­vie par une par­tie des popu­la­tions immi­grées issues des pays ancien­ne­ment colo­ni­sés à l’encontre des ex-pays colo­ni­sa­teurs com­me la Fran­ce. Ces reven­di­ca­tions iden­ti­tai­res trou­vent un écho favo­ra­ble, notam­ment par­mi les éli­tes poli­ti­ques, éco­no­mi­ques, judi­ciai­res et média­ti­ques qui conçoi­vent l’affirmation iden­ti­tai­re des mino­ri­tés com­me une réac­tion légi­ti­me face à une cultu­re occi­den­ta­le euro­péo­cen­tris­te consi­dé­rée com­me un sys­tè­me de domi­na­tion alié­nant, oppres­sant par natu­re pour ces mino­ri­tés. Ain­si, le trai­te­ment média­ti­que des faits de délin­quan­ce tend à occul­ter déli­bé­ré­ment le nom des délin­quants quand ils sont d’origine étran­gè­re avec en arriè­re-fond l’idée que ces délin­quants sont et res­tent par essen­ce des vic­ti­mes qu’il convient de pro­té­ger [19]. Les poli­ti­ques de quo­ta et de dis­cri­mi­na­tion posi­ti­ve dans l’accès à l’emploi ou à l’université s’inscrivent éga­le­ment dans ce sché­ma de pen­sée. Com­me le relè­ve Chris­to­pher Lasch, on est pas­sé d’une deman­de d’égalité et d’abolition des dis­cri­mi­na­tions fon­dées sur la race (mou­ve­ment des droits civi­ques aux Etats-Unis dans les années 1960) à la reven­di­ca­tion et à l’instauration d’un trai­te­ment de faveur au pro­fit des mino­ri­tés racia­les au motif que ces mino­ri­tés, éter­nel­les vic­ti­mes du racis­me des Blancs, auraient par natu­re un droit à répa­ra­tion [20]. Ce type de mesu­re qui ava­li­se les reven­di­ca­tions iden­ti­tai­res de natu­re vic­ti­mai­re tend à nour­rir les conflits eth­ni­ques au sein de la socié­té [21].

Enfin, cer­tains réveils iden­ti­tai­res trou­vent leur sour­ce dans un futur jugé mena­çant. Le ter­ro­ris­me isla­mis­te a ain­si géné­ré un regain du patrio­tis­me dans les pays tou­chés par le phé­no­mè­ne, notam­ment aux Etats-Unis depuis 2001. Selon S. Hun­ting­ton, le 11 sep­tem­bre a sym­bo­li­sé la fin du XXème siè­cle, siè­cle des conflits idéo­lo­gi­ques, et le début d’une nou­vel­le ère dans laquel­le les peu­ples se défi­nis­sent eux-mêmes d’abord en ter­mes de cultu­re et de reli­gion [22]. Ain­si, selon cet auteur, les enne­mis poten­tiels de l’Amérique aujourd’hui sont l’islamisme et le natio­na­lis­me chi­nois non idéo­lo­gi­que. En Euro­pe, la mul­ti­pli­ca­tion des atten­tats isla­mis­tes ces der­niè­res années réveille éga­le­ment les conscien­ces d’autant plus que l’identité euro­péen­ne s’est for­gée depuis des siè­cles en oppo­si­tion notam­ment aux conquê­tes musul­ma­nes [23]. Pour J. Le Goff « une iden­ti­té col­lec­ti­ve se bâtis­sant en géné­ral autant sur les oppo­si­tions à l’autre que sur des conver­gen­ces inter­nes, la mena­ce tur­que va être un des ciments de l’Europe » [24].

A cet égard, dans son ouvra­ge Les ver­ti­ges de la guer­re – Byron, les phil­hel­lè­nes et le mira­ge grec, Her­vé Mazu­rel retra­ce une des éta­pes impor­tan­tes de la pri­se de conscien­ce d’une iden­ti­té euro­péen­ne à tra­vers le com­bat civi­li­sa­tion­nel du mou­ve­ment phil­hel­lè­ne dans les années 1820 en vue de libé­rer la Grè­ce, matri­ce de la civi­li­sa­tion euro­péen­ne, de l’envahisseur otto­man, jugé cou­pa­ble des pires atro­ci­tés (mas­sa­cres, viols), immor­ta­li­sées par la Scè­ne des mas­sa­cres de Scio de Dela­croix et dont témoi­gne éga­le­ment le recueil de poè­mes Les Orien­ta­les de Vic­tor Hugo. Or tout cet arriè­re-fond his­to­ri­que ré-émer­ge aujourd’hui dans les conscien­ces non seule­ment au moment des atten­tats ter­ro­ris­tes mais éga­le­ment à l’occasion des évè­ne­ments dra­ma­ti­ques liés aux mou­ve­ments migra­toi­res (viols de Colo­gne…).

Au-delà du ter­ro­ris­me isla­mi­que, d’autres mena­ces sans dou­te plus dif­fu­ses per­met­tent d’expliquer les réveils iden­ti­tai­res qui ont cours aujourd’hui. Ain­si la situa­tion de pro­fonds bou­le­ver­se­ments (muta­tions tech­no­lo­gi­ques, phé­no­mè­nes migra­toi­res…) que connais­sent nos socié­tés génè­re des incer­ti­tu­des crois­san­tes et lais­sent entre­voir des chan­ge­ments majeurs dans nos modes de vie (tra­vail, édu­ca­tion, sécu­ri­té…) avec le sen­ti­ment de plus en plus lar­ge­ment par­ta­gé, à tort ou à rai­son, que ces muta­tions tou­chent d’abord les plus fra­gi­les et tou­che­ront à court ou moyen ter­me une part crois­san­te de la popu­la­tion alors même qu’une peti­te éli­te au pou­voir, notam­ment poli­ti­que et éco­no­mi­que, res­te pro­té­gée. Or, ces bou­le­ver­se­ments en cours dans les modes de vie sont envi­sa­gés de maniè­re néga­ti­ve et angois­sée par de lar­ges pans de la popu­la­tion des pays déve­lop­pés qui sem­blent aspi­rer pour le moins au sta­tu quo et res­sen­tent même une nos­tal­gie vis-à-vis de modes de rela­tions socia­les qui avaient cours il y a enco­re quel­ques dizai­nes d’années [25]. L’une des cau­ses pro­fon­des de ce qui est vécu aujourd’hui com­me un véri­ta­ble déli­te­ment social en voie d’accélération rapi­de sem­ble rési­der, au moins en par­tie, dans un modè­le libé­ral domi­nant qui s’est pro­gres­si­ve­ment radi­ca­li­sé depuis une tren­tai­ne d’années.

Dénoncer les totems du libéralisme

Par natu­re, le libé­ra­lis­me, en tant qu’il est fon­dé sur une concep­tion indi­vi­dua­lis­te de l’homme, contri­bue à diluer sinon à détrui­re les iden­ti­tés col­lec­ti­ves tra­di­tion­nel­les [26]. Les jus­ti­fi­ca­tions qui sont invo­quées pour légi­ti­mer l’approfondissement du modè­le libé­ral et son appli­ca­tion géné­ra­li­sée à tous les domai­nes de la vie en socié­té sont prin­ci­pa­le­ment de deux ordres.

D’une part, le pro­jet libé­ral est une pro­mes­se de bon­heur indi­vi­duel en ce qu’il se pro­po­se de libé­rer l’individu de tous les car­cans tra­di­tion­nels consi­dé­rés com­me atten­ta­toi­res à son auto­no­mie et à son épa­nouis­se­ment per­son­nel en sub­sti­tuant à tous les modes de rela­tions socia­les tra­di­tion­nels des rela­tions de type contrac­tuel régies par le mar­ché. En bref, il s’agit de sub­sti­tuer des iden­ti­tés « choi­sies » aux iden­ti­tés héri­tées. Ain­si, le capi­ta­lis­me mar­chand puis indus­triel et enfin finan­cier tel qu’il s’est déve­lop­pé dans l’histoire et qui n’est autre que la décli­nai­son au plan stric­te­ment éco­no­mi­que de l’idéologie libé­ra­le four­nit de mul­ti­ples illus­tra­tions de ce pou­voir cen­sé­ment libé­ra­teur. Bol­tans­ki et Chia­pel­lo ont notam­ment mon­tré que le déve­lop­pe­ment du sala­riat qui est allé de pair avec le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lis­me indus­triel au XIXème siè­cle a consti­tué une for­me d’émancipation, prin­ci­pa­le­ment de type géo­gra­phi­que, à l’égard des com­mu­nau­tés loca­les tra­di­tion­nel­les [27].

Plus géné­ra­le­ment, en effet, les éco­no­mis­tes clas­si­ques puis néo-clas­si­ques se sont atta­chés à mon­trer, depuis le XVIIIème siè­cle, que le mar­ché consti­tuait le mode opti­mal d’allocation des res­sour­ces en vue de favo­ri­ser le pro­grès glo­bal de l’humanité sur un plan maté­riel. En pra­ti­que, cet­te concep­tion, qui dilue les iden­ti­tés col­lec­ti­ves tra­di­tion­nel­les fon­dées sur des liens non mar­chands, tend à rédui­re l’individu prin­ci­pa­le­ment au rôle de pro­duc­teur-consom­ma­teur en lui four­nis­sant des iden­ti­tés de sub­sti­tu­tion [28].

D’autre part, dès l’origine, le modè­le libé­ral, en tant qu’il a pour effet de diluer les iden­ti­tés col­lec­ti­ves, a été vu com­me un fac­teur d’apaisement et de réso­lu­tion des conflits [29], notam­ment en réfé­ren­ce à cet­te for­me par­ti­cu­liè­re de guer­res civi­les que consti­tuaient les guer­res de reli­gion qui avaient ensan­glan­té l’Europe aux XVIème et XVIIème siè­cles. C’est la théo­rie bien connue du « doux com­mer­ce » énon­cée par Adam Smi­th au XVIIIème siè­cle [30]. A ce titre, le libé­ra­lis­me, qui consti­tue le cadre idéo­lo­gi­que de la construc­tion euro­péen­ne tel­le qu’elle a été pen­sée depuis la fin de la Deuxiè­me Guer­re mon­dia­le, vise à dis­sou­dre les iden­ti­tés natio­na­les au motif qu’elles seraient les prin­ci­paux vec­teurs des conflits mon­diaux [31].

Or, la théo­rie du « doux com­mer­ce » chè­re aux pen­seurs libé­raux des Lumiè­res appa­rait, dans une lar­ge mesu­re, com­me un mythe. En réa­li­té, les inté­rêts com­mer­ciaux se sont révé­lés être de puis­sants fac­teurs d’exacerbation des conflits. Com­me le relè­ve Pas­cal Gau­chon, « pour que règne la paix, il fal­lait impo­ser le com­mer­ce par la guer­re » [32]. De plus, la ten­dan­ce à l’uniformisation du mon­de par la mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le entrai­ne, aujourd’hui, en retour, des mou­ve­ments de frag­men­ta­tion, sour­ces de nou­veaux conflits (mon­tée des fon­da­men­ta­lis­mes reli­gieux notam­ment) [33]. Pas­cal Gau­chon obser­ve qu’« alors que les fron­tiè­res natio­na­les s’abaissent, les fron­tiè­res inté­rieu­res se mul­ti­plient : les com­mu­nau­tés fer­mées se mul­ti­plient, les immeu­bles s’abritent der­riè­re des bar­riè­res digi­ta­les et le code pos­tal défi­nit l’identité (…) » [34]. Appa­rais­sent donc de plus en plus clai­re­ment tous les fer­ments de la guer­re civi­le à mesu­re que les socié­tés s’hétérogénéisent sous l’effet de l’immigration de mas­se qu’encourage la mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le, ce que Pas­cal Gau­chon appel­le « les guer­res de la mon­dia­li­sa­tion ». Quant au pro­jet de libé­ra­tion de l’individu, il appa­rait lui aus­si très lar­ge­ment com­me une uto­pie, tant il est vrai que les poli­ti­ques libé­ra­les, notam­ment au plan éco­no­mi­que, se sont tra­dui­tes par de nou­vel­les alié­na­tions ain­si que l’ont mon­tré les tra­vaux de Jean Bau­drillard sur la socié­té de consom­ma­tion. Alié­na­tion par la consom­ma­tion via la publi­ci­té qui est infli­gée à l’individu-consommateur conçu com­me « un sys­tè­me pav­lo­vien stan­dard, modé­li­sa­ble par quel­ques lois com­por­te­men­ta­les et cog­ni­ti­ves sim­ples, mani­pu­la­ble et orien­ta­ble par les pro­fes­sion­nels du mar­ke­ting » [35]. Alié­na­tion au tra­vail que subit le tra­vailleur moder­ne « occu­pant des emplois pro­vi­soi­res, déper­son­na­li­sés, délo­ca­li­sés en fonc­tion des besoins de l’économie » [36].

Aus­si loua­bles soient-elles, ces inten­tions (favo­ri­ser la libé­ra­tion de l’individu, garan­tir la paix) appa­rais­sent donc, dans une lar­ge mesu­re, com­me des totems visant à désa­mor­cer, délé­gi­ti­mer les cri­ti­ques appor­tées à l’extension radi­ca­le du pro­jet libé­ral et par­ti­cu­liè­re­ment, aujourd’hui, la mise en œuvre par l’Union euro­péen­ne de poli­ti­ques ultra-libé­ra­les. Ces cri­ti­ques visent à met­tre à jour la réa­li­té du modè­le libé­ral en tant qu’il consti­tue cer­tes un sys­tè­me de créa­tion de riches­ses et de valeur effi­ca­ce mais ce au prix d’une des­truc­tion sans pré­cé­dent de l’environnement [37] et d’un for­mi­da­ble accrois­se­ment des inéga­li­tés, cet­te riches­se étant cap­tée à gran­de échel­le par un petit nom­bre d’individus [38]. Au sein des socié­tés occi­den­ta­les, il s’accompagne éga­le­ment d’une haus­se inédi­te de la pau­vre­té [39]. En outre, ce modè­le ultra-libé­ral favo­ri­se une immi­gra­tion mas­si­ve qui contri­bue à mena­cer gra­ve­ment le cadre de vie et la sécu­ri­té des popu­la­tions autoch­to­nes, et ce au nom du res­pect du prin­ci­pe de libre cir­cu­la­tion des fac­teurs de pro­duc­tion, qui consti­tue l’une des condi­tions essen­tiel­les per­met­tant de carac­té­ri­ser un mar­ché concur­ren­tiel dans la théo­rie éco­no­mi­que néo-clas­si­que libé­ra­le [40].

Insé­cu­ri­té phy­si­que, cor­po­rel­le tout d’abord : un lien entre immi­gra­tion mas­si­ve, socié­té mul­ti­cul­tu­rel­le et haus­se de la délin­quan­ce sem­ble pou­voir être éta­bli. Dans le cas de la Fran­ce, un rap­port sur l’islam radi­cal en pri­son rédi­gé par le dépu­té Guillau­me Lar­ri­vé en 2014 a mis en évi­den­ce que les musul­mans consti­tuaient envi­ron 60 % de la popu­la­tion car­cé­ra­le tota­le alors même qu’ils ne repré­sen­te­raient qu’environ 12% de la popu­la­tion fran­çai­se. Insé­cu­ri­té cultu­rel­le ensui­te qui pro­vient de la peur des popu­la­tions autoch­to­nes de deve­nir mino­ri­tai­res dans leur pro­pre pays, c’est-à-dire de per­dre leur sta­tut de réfé­rent cultu­rel. Com­me le relè­ve Chris­to­phe Guilluy, cet­te crain­te uni­ver­sel­le est res­sen­tie dans tous les pays qui subis­sent des flux migra­toi­res mas­sifs (pays occi­den­taux, pays du Magh­reb…) [41].

Enfin, sur le plan éco­no­mi­que, des tra­vaux ont mon­tré qu’une for­te hété­ro­gé­néi­té eth­ni­que au niveau local allait de pair avec une dégra­da­tion des ser­vi­ces publics essen­tiels com­me l’éducation ou enco­re les infra­struc­tu­res rou­tiè­res et néces­si­tait des trans­ferts sociaux plus impor­tants que dans les zones à for­te homo­gé­néi­té eth­ni­que [42]. Ain­si, les auteurs de cet­te étu­de en concluent que les socié­tés à for­te hété­ro­gé­néi­té se carac­té­ri­sent par une moin­dre impor­tan­ce accor­dée à la qua­li­té des biens publics, un déve­lop­pe­ment du pater­na­lis­me et des niveaux de défi­cit et d’endettement plus éle­vés. Dans le même sens, Chris­to­phe Guilluy dans son ouvra­ge, la Fran­ce péri­phé­ri­que, sou­li­gne que la poli­ti­que de la vil­le s’est avé­rée être un puis­sant ins­tru­ment de redis­tri­bu­tion au pro­fit qua­si-exclu­sif des ban­lieues dites « sen­si­bles », c’est-à-dire des zones à for­te concen­tra­tion immi­grée [43].

En résu­mé, les pays euro­péens connais­sent aujourd’hui une situa­tion dans laquel­le une part crois­san­te de la popu­la­tion subit de pro­fon­des muta­tions qui mena­cent son iden­ti­té, avec le sen­ti­ment que seule une peti­te éli­te est capa­ble de se met­tre à l’abri des consé­quen­ces néga­ti­ves de ces muta­tions. Cet­te situa­tion appa­raît de plus en plus visi­ble­ment liée à un modè­le libé­ral qui s’avère être un sys­tè­me des plus pro­fi­ta­bles pour une mino­ri­té et un lami­noir pour les cou­ches popu­lai­res et la clas­se moyen­ne, com­me il le fut déjà au XIXème siè­cle. Tous les ingré­dients sem­blent donc réunis pour que ce que l’on qua­li­fie géné­ra­le­ment de popu­lis­me, sou­vent pour le dis­cré­di­ter, gagne du ter­rain.

Le populisme, un modèle en quête d’une troisième voie ?

En répon­se à la cri­se iden­ti­tai­re cau­sée par les bou­le­ver­se­ments induits par la mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le et par la per­te de sens res­sen­tie par les indi­vi­dus des socié­tés occi­den­ta­les, on obser­ve un déve­lop­pe­ment des mou­ve­ments popu­lis­tes qui appa­rais­sent ain­si com­me une des for­mes les plus visi­bles des réveils iden­ti­tai­res en cours. En effet, les mou­ve­ments popu­lis­tes actuels ont le plus sou­vent pour carac­té­ris­ti­que com­mu­ne de contes­ter des éli­tes acqui­ses à la mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le.

Tou­te­fois, la notion même de popu­lis­me est pro­blé­ma­ti­que pour deux rai­sons : d’une part la très gran­de diver­si­té des mou­ve­ments qua­li­fiés de popu­lis­tes et d’autre part l’usage polé­mi­que qui est fait de ce ter­me [44]. En effet, la réduc­tion du popu­lis­me aux mou­ve­ments popu­lis­tes des années 1930 appa­raît com­me un arti­fi­ce rhé­to­ri­que régu­liè­re­ment uti­li­sé pour dis­cré­di­ter le popu­lis­me, alors conçu com­me une sim­ple entre­pri­se anti-démo­cra­ti­que d’instrumentalisation des mas­ses fai­sant appel aux ins­tincts les plus vils des indi­vi­dus plu­tôt qu’à leur rai­son.

Or, cet­te concep­tion réduc­tri­ce du popu­lis­me, à visée idéo­lo­gi­que, ne per­met pas de carac­té­ri­ser l’ensemble des mou­ve­ments popu­lis­tes, et notam­ment pas le popu­lis­me rus­se et nord-amé­ri­cain de la secon­de moi­tié du XIXème siè­cle ni même les mou­ve­ments lati­no-amé­ri­cains du XXème siè­cle [45]. En outre, elle tend à mas­quer la cri­ti­que per­ti­nen­te, por­tée par les mou­ve­ments popu­lis­tes, qui consis­te à met­tre en lumiè­re la cri­se de légi­ti­mi­té qui affec­te les démo­cra­ties repré­sen­ta­ti­ves dans les pays occi­den­taux, en tant qu’elles sont confis­quées par des oli­gar­chies éta­ti­ques ou trans­na­tio­na­les [46]. La pro­fon­de remi­se en cau­se des iden­ti­tés natio­na­les cau­sée par la mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le consti­tue donc le prin­ci­pal fac­teur expli­ca­tif non seule­ment de la cri­se des démo­cra­ties occi­den­ta­les mais aus­si en retour, du déve­lop­pe­ment du popu­lis­me. Ain­si, com­me le remar­que Guy Her­met, « le popu­lis­me com­me la démo­cra­tie est intrin­sè­que­ment lié au cadre natio­nal » [47].

Si la très gran­de diver­si­té des mou­ve­ments popu­lis­tes rend illu­soi­re tout accord sur une défi­ni­tion uni­que, on peut néan­moins ten­ter d’énoncer les prin­ci­pa­les carac­té­ris­ti­ques du popu­lis­me. Tout d’abord, il s’agit d’un sty­le de dis­cours, un appel au peu­ple qui exal­te une com­mu­nau­té (peu­ple demos, c’est-à-dire la com­mu­nau­té des citoyens et/ou peu­ple eth­nos, c’est-à-dire une com­mu­nau­té eth­no-cultu­rel­le) en tant qu’elle est por­teu­se de valeurs posi­ti­ves (ver­tu, bon sens, sim­pli­ci­té, hon­nê­te­té,…) et qu’elle s’oppose à une éli­te au pou­voir, consi­dé­rée com­me délé­gi­ti­mée. Ensui­te, le popu­lis­me ne s’incarne pas dans un régi­me poli­ti­que par­ti­cu­lier (une démo­cra­tie ou une dic­ta­tu­re peu­vent avoir une orien­ta­tion popu­lis­te) ni même ne revêt en soi un conte­nu idéo­lo­gi­que déter­mi­né : il se carac­té­ri­se par la recher­che d’une 3ème voie entre le libé­ra­lis­me et le mar­ché d’une part et le socia­lis­me et l’Etat-Providence de l’autre [48]. En cela, il se veut un dépas­se­ment du cli­va­ge droi­te-gau­che [49].

Enfin, le popu­lis­me tend à émer­ger dans des pério­des de chan­ge­ments pro­fonds et/ou de cri­se de légi­ti­mi­té c’est-à-dire, en par­ti­cu­lier, de cri­se du sys­tè­me de repré­sen­ta­tion [50]. Pour Chris­to­pher Lasch, la cau­se pro­fon­de du déve­lop­pe­ment actuel du popu­lis­me, ain­si d’ailleurs que du com­mu­nau­ta­ris­me, rési­de­rait dans le déclin des Lumiè­res que révè­lent les dou­tes crois­sants sur l’existence d’un sys­tè­me de valeurs qui trans­cen­de­rait les par­ti­cu­la­ris­mes [51].

Les popu­lis­mes qui s’affirment actuel­le­ment, notam­ment dans les pays occi­den­taux, com­bi­nent pour beau­coup une dou­ble dimen­sion pro­tes­ta­tai­re et iden­ti­tai­re. La dimen­sion pro­tes­ta­tai­re se mani­fes­te par un appel au peu­ple demos (les citoyens) à l’encontre d’élites accu­sées d’avoir confis­qué le pou­voir par le biais de faus­ses alter­nan­ces et ain­si d’avoir trans­for­mé la démo­cra­tie en une oli­gar­chie. La dimen­sion iden­ti­tai­re se mani­fes­te par un appel au peu­ple eth­nos qui vise à cri­ti­quer les effets néfas­tes de l’immigration mas­si­ve ain­si que les poli­ti­ques prô­nant le mul­ti­cul­tu­ra­lis­me et la diver­si­té. C’est en jouant sur ces deux regis­tres que Donald Trump a pu rem­por­ter l’élection pré­si­den­tiel­le amé­ri­cai­ne de 2016. En effet, la cam­pa­gne de Trump a été, en quel­que sor­te, la mise en appli­ca­tion des ana­ly­ses déve­lop­pées en 2004 par Samuel Hun­ting­ton dans son ouvra­ge Who are we ? America’s Great Deba­te, tra­duit en Fran­çais sous le titre Qui som­me nous ? Iden­ti­té natio­na­le et choc des cultu­res.

Pour Hun­ting­ton, depuis la fin du mou­ve­ment des droits civi­ques dans les années 1965 qui a fait des Afro-Amé­ri­cains des citoyens de plein exer­ci­ce, l’identité natio­na­le amé­ri­cai­ne ne se défi­nit plus par un cri­tè­re racial et ne revêt plus que deux dimen­sions : une dimen­sion cultu­rel­le (c’est-à-dire la cultu­re anglo-pro­tes­tan­te des XVIIème-XVIIIème siè­cles, héri­tée des Pères fon­da­teurs) et une dimen­sion poli­ti­que (« the Creed ») consti­tuée des grands prin­ci­pes à voca­tion uni­ver­sa­lis­te que sont la liber­té, l’égalité, la démo­cra­tie, les droits civi­ques, la non-dis­cri­mi­na­tion, l’Etat de droit [52] (prin­ci­pes qui sont, en quel­que sor­te, l’équivalent de ce que l’on dési­gne habi­tuel­le­ment en Fran­ce par « valeurs répu­bli­cai­nes »). Or, Hun­ting­ton sou­li­gne que l’identité amé­ri­cai­ne est gra­ve­ment mena­cée pour deux rai­sons.

D’une part, la dimen­sion poli­ti­que de l’identité amé­ri­cai­ne est en elle-même fra­gi­le en ce que les prin­ci­pes qui la com­po­sent étant uni­ver­sels, ils ne per­met­tent pas de dis­tin­guer les Amé­ri­cains d’autres peu­ples et donc de consti­tuer une com­mu­nau­té qui fas­se sens pour les indi­vi­dus [53]. A cet égard, Hun­ting­ton remar­que que le com­mu­nis­me qui aura duré 70 ans a lais­sé pla­ce à un regain iden­ti­tai­re à carac­tè­re eth­no-cultu­rel dans les pays d’Europe de l’Est et en Rus­sie [54].

D’autre part, la dimen­sion cultu­rel­le de l’identité natio­na­le amé­ri­cai­ne est elle-même en pas­se d’être remi­se en cau­se du fait de l’immigration mas­si­ve, en par­ti­cu­lier d’origine his­pa­ni­que (déve­lop­pe­ment du bilin­guis­me [55], d’une édu­ca­tion mul­ti­cul­tu­rel­le [56], crain­tes de reven­di­ca­tions voi­re de séces­sions ter­ri­to­ria­les par exem­ple en Cali­for­nie [57]) et de l’action des éli­tes poli­ti­ques, judi­ciai­res, éco­no­mi­ques et média­ti­ques qui sou­tien­nent et encou­ra­gent le déve­lop­pe­ment du mul­ti­cul­tu­ra­lis­me et de la diver­si­té, c’est-à-dire les reven­di­ca­tions iden­ti­tai­res crois­san­tes de type racial et eth­ni­que de la part des mino­ri­tés [58].

Ain­si, tout en pro­fé­rant une dénon­cia­tion féro­ce contre les éli­tes cor­rom­pues (« l’establishment », le « clan » Clin­ton), le can­di­dat Trump s’est atta­ché à pren­dre en comp­te cet­te dimen­sion cultu­rel­le (enten­due au sens lar­ge com­me mode de vie) de l’identité natio­na­le amé­ri­cai­ne en pro­po­sant des mesu­res sus­cep­ti­bles de répon­dre aux crain­tes de nom­breux Amé­ri­cains face à la dégra­da­tion de leur cadre de vie (mesu­res pro­tec­tion­nis­tes face à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et au chô­ma­ge, lut­te contre la délin­quan­ce et contre l’immigration illé­ga­le notam­ment mexi­cai­ne). Le pro­gram­me de Trump en conju­guant libé­ra­lis­me (remi­se en cau­se de l’Obamacare) et natio­na­lis­me (mesu­res pro­tec­tion­nis­tes vis-à-vis de la Chi­ne et du Mexi­que) met en lumiè­re le syn­cré­tis­me idéo­lo­gi­que du popu­lis­me qui s’affirme en effet com­me un modè­le en quê­te d’une troi­siè­me voie.

En Euro­pe, l’essor des par­tis qua­li­fiés de popu­lis­tes [59] résul­te éga­le­ment d’une com­bi­nai­son des deux dimen­sions, pro­tes­ta­tai­re et iden­ti­tai­re, avec des degrés varia­bles. L’abstention mas­si­ve aux élec­tions et/ou le vote pour les par­tis « hors-sys­tè­me » tra­dui­sent la dimen­sion pro­tes­ta­tai­re qui s’explique par le déca­la­ge crois­sant entre d’une part les cou­ches popu­lai­res et une fran­ge crois­san­te de la clas­se moyen­ne et d’autre part les éli­tes, qu’elles soient poli­ti­ques, éco­no­mi­ques ou média­ti­ques, aux­quel­les il est repro­ché de faus­ser le jeu démo­cra­ti­que et de confis­quer le pou­voir par le biais de faus­ses alter­nan­ces. La dimen­sion iden­ti­tai­re est elle aus­si viva­ce du fait d’une immi­gra­tion incon­trô­lée d’origine extra-euro­péen­ne, notam­ment de cultu­re musul­ma­ne. La suc­ces­sion des atten­tats isla­mis­tes en Euro­pe (à Paris, Nice, Bruxel­les et Ber­lin pour ne pren­dre que les plus récents) ravi­ve le sou­ve­nir des lut­tes sécu­lai­res à l’encontre des conquê­tes musul­ma­nes en Euro­pe.

Selon C. Guilluy le rejet de cet­te immi­gra­tion de mas­se, qui concer­ne tous les pays et s’explique par la peur de deve­nir mino­ri­tai­re et de per­dre le sta­tut de réfé­rent cultu­rel, va bien au-delà du vote FN et se tra­duit par exem­ple par des phé­no­mè­nes tels que le contour­ne­ment de la car­te sco­lai­re ou enco­re la consti­tu­tion de zones d’habitation sépa­rées [60]. Ain­si, Chris­to­phe Guilluy iden­ti­fie, sur une base géo­gra­phi­que, les contours de trois ensem­bles socio­cul­tu­rels qui se construi­sent contre la volon­té des pou­voirs publics : les caté­go­ries popu­lai­res, enga­gées dans un pro­ces­sus de ré-enra­ci­ne­ment, qui se relo­ca­li­sent dans la Fran­ce péri­phé­ri­que, c’est-à-dire dans les zones géo­gra­phi­ques les moins dyna­mi­ques éco­no­mi­que­ment, les caté­go­ries popu­lai­res d’immigration récen­te qui se concen­trent dans les quar­tiers de loge­ments sociaux des gran­des métro­po­les et enfin les caté­go­ries supé­rieu­res, concen­trées dans le parc pri­vé de ces mêmes métro­po­les [61].

Face à ces dyna­mi­ques socio­cul­tu­rel­les en cours que tra­duit, au plan poli­ti­que, l’essor des par­tis popu­lis­tes, il res­te à s’interroger sur les voies par les­quel­les pour­rait être ravi­vée une iden­ti­té cultu­rel­le, civi­li­sa­tion­nel­le créa­tri­ce de sens, c’est-à-dire qui répon­drait « à la volon­té, de plus en plus mani­fes­te du peu­ple fran­çais, de retrou­ver en par­ta­ge un mon­de com­mun de valeurs, de signes et de sym­bo­les qui ne deman­dait qu’à resur­gir à la faveur des épreu­ves à venir » [62].

Les leviers d’action métapolitiques

On l’a vu les réveils iden­ti­tai­res peu­vent s’analyser com­me une ten­ta­ti­ve de répon­se à une cri­se iden­ti­tai­re carac­té­ri­sée par la per­te de sens au niveau indi­vi­duel et par la dis­so­lu­tion des iden­ti­tés col­lec­ti­ves. Com­me le relè­ve Patri­ck Buis­son, cela conduit à se poser « la ques­tion qui est au cen­tre de la socié­té fran­çai­se : com­ment redé­ployer les soli­da­ri­tés per­dues, com­ment relier de nou­veau les indi­vi­dus entre eux ? » [63] Autre­ment dit, l’enjeu est de retrou­ver des cadres, des hori­zons com­muns qui fas­sent sens pour l’individu contem­po­rain. A cet égard, il est sans dou­te illu­soi­re de croi­re que revien­dra le temps où l’identité indi­vi­duel­le était entiè­re­ment absor­bée par les iden­ti­tés col­lec­ti­ves issues des com­mu­nau­tés tra­di­tion­nel­les (reli­gieu­ses, fami­lia­les…) et ne s’en dis­tin­guaient pas ou peu. L’identité indi­vi­duel­le est deve­nue plus mou­van­te, flui­de. Avec la moder­ni­té, la com­po­san­te choi­sie de l’identité a pris le pas sur la dimen­sion héri­tée.

Dans ce contex­te, et face aux mena­ces qui pèsent sur le cadre de vie des peu­ples euro­péens, il parait urgent de s’interroger sur les actions à entre­pren­dre en vue d’accompagner les réveils iden­ti­tai­res en cours. Pour gui­der l’action, deux prin­ci­pes, qui sont liés, nous parais­sent pou­voir être mis en avant. D’une part, la lut­te contre l’atomisation de la socié­té (résul­tant de l’individualisme métho­do­lo­gi­que, au fon­de­ment des théo­ries éco­no­mi­ques néo-clas­si­ques) en créant des cadres, des cer­cles, des orga­ni­sa­tions per­met­tant que se réa­li­se le pro­ces­sus d’identification par lequel cha­cun peut se défi­nir com­me appar­te­nant à un col­lec­tif. D’autre part, les logi­ques de don, de contre-don et de coopé­ra­tion devraient être pri­vi­lé­giées au détri­ment de la pré­émi­nen­ce des inté­rêts indi­vi­duels afin de créer des tis­sus de rela­tions, des rap­ports de dépen­dan­ce entre les mem­bres du grou­pe, et ain­si de ren­for­cer son iden­ti­té col­lec­ti­ve [64].

On se foca­li­se­ra ici sur deux domai­nes d’action : l’éducation et le domai­ne éco­no­mi­que.

Le déclin du sys­tè­me édu­ca­tif fran­çais, mesu­ré notam­ment par les clas­se­ments PISA, fait l’objet d’un constat una­ni­me, hor­mis peut-être par­mi les pro­mo­teurs de l’idéologie péda­go­gis­te, prin­ci­paux res­pon­sa­bles de la « situa­tion de détres­se » et de « ban­que­rou­te pro­gram­mée » [65] de l’école. Cet­te idéo­lo­gie néfas­te qui prô­ne un éga­li­ta­ris­me radi­cal a eu pour consé­quen­ce para­doxa­le de géné­rer l’inégalité la plus crian­te qui se mani­fes­te à plu­sieurs niveaux : accrois­se­ment de l’illettrisme, fai­bles­se de la cir­cu­la­tion et du renou­vel­le­ment des éli­tes, mise en œuvre de mesu­res de dis­cri­mi­na­tion posi­ti­ve, etc.

Mais au-delà du péda­go­gis­me qui consti­tue en quel­que sor­te une cau­se immé­dia­te de l’effondrement du sys­tè­me édu­ca­tif, la cau­se pro­fon­de de cet effon­dre­ment est à cher­cher dans une cri­se, un déclin de l’autorité, tel­le que l’entendait Han­nah Arendt, c’est-à-dire de « la convic­tion du carac­tè­re sacré de la fon­da­tion, au sens où une fois que quel­que cho­se a été fon­dé il demeu­re une obli­ga­tion pour tou­tes les géné­ra­tions futu­res » [66]. Or, pour­suit Arendt, « dans le mon­de moder­ne, le pro­blè­me de l’éducation tient au fait que par sa natu­re même l’éducation ne peut fai­re fi de l’autorité, ni de la tra­di­tion, et qu’elle doit cepen­dant s’exercer dans un mon­de qui n’est pas struc­tu­ré par l’autorité ni rete­nu par la tra­di­tion » [67].

Dans ce contex­te, il parait impé­rieux de res­tau­rer des struc­tu­res de trans­mis­sion cultu­rel­le ins­pi­rées de modè­les éprou­vés, c’est-à-dire régies par des prin­ci­pes visant à réta­blir des objec­tifs d’excellence et à sus­ci­ter l’émulation (modè­le jésui­te), à for­mer le carac­tè­re autant que l’intelligence (modè­le de l’école fran­çai­se répu­bli­cai­ne), à valo­ri­ser la tra­di­tion qui défi­nit l’identité (modè­le des public schools bri­tan­ni­ques) et à res­tau­rer l’autorité et la dis­ci­pli­ne en asso­ciant à cet­te entre­pri­se les inté­res­sés eux-mêmes (modè­le jésui­te) [68].

Dans cet­te pers­pec­ti­ve, il s’agit d’encourager les ini­tia­ti­ves visant à la créa­tion d’écoles hors contrat s’inspirant des modè­les édu­ca­tifs ayant fait la preu­ve de leur effi­ca­ci­té mais éga­le­ment d’associations à voca­tion édu­ca­ti­ve et cultu­rel­le ayant pour objet la trans­mis­sion des valeurs et des savoirs, tel l’Institut Ilia­de, dont on pour­rait ima­gi­ner un déve­lop­pe­ment sur le modè­le des Lan­cas­trian schools. A cet égard, il serait inté­res­sant de créer une pla­te­for­me sur Inter­net recen­sant les dif­fé­rents pro­jets exis­tants afin de leur don­ner une meilleu­re visi­bi­li­té et de per­met­tre ain­si à un plus lar­ge public d’y adhé­rer voi­re d’y contri­buer. La pos­si­bi­li­té de finan­ce­ments par­ti­ci­pa­tifs (crowd­fun­ding) pour­rait aus­si être envi­sa­gée.

Dans le domai­ne éco­no­mi­que, un lar­ge champ d’actions à voca­tion iden­ti­tai­re parait ouvert, qui peut s’appuyer sur des fon­de­ments théo­ri­ques per­met­tant de s’abstraire de la pure logi­que mar­chan­de. A cet égard, le cou­rant de la Nou­vel­le Socio­lo­gie Eco­no­mi­que auquel on peut rat­ta­cher les tra­vaux de Mark Gra­no­vet­ter sur les réseaux, vise notam­ment à remet­tre en cau­se la vision sous-socia­li­sée des rela­tions éco­no­mi­ques qui est cel­le de l’individualisme métho­do­lo­gi­que et qui fon­de les théo­ries néo-clas­si­ques. Pour Gra­no­vet­ter, l’économie n’est qu’un sous-ensem­ble qui s’inscrit au sein d’un ensem­ble plus vas­te et construit à par­tir d’une logi­que pro­pre­ment socia­le.

A la vision de l’individu ration­nel maxi­mi­sant ses inté­rêts pri­vés, il oppo­se la vision d’acteurs insé­rés, encas­trés dans des réseaux de rela­tions socia­les. L’encastrement, concept clé de Gra­no­vet­ter, revêt une tri­ple dimen­sion. Tout d’abord, une dimen­sion cog­ni­ti­ve dans la mesu­re où la ratio­na­li­té de l’individu est limi­tée et non abso­lue. Une dimen­sion cultu­rel­le, ensui­te, au sens où l’action éco­no­mi­que est ins­pi­rée par des valeurs, des croyan­ces et des habi­tu­des cultu­rel­les. Une dimen­sion struc­tu­rel­le, enfin, car les rela­tions éco­no­mi­ques sont insé­rées dans des sys­tè­mes dura­bles et concrets de rela­tions socia­les, c’est-à-dire des réseaux inter­per­son­nels, fon­dés sur des logi­ques d’appartenance, de com­mu­nau­té, voi­re des nor­mes de réci­pro­ci­té.

Or, les tra­vaux de Gra­no­vet­ter ont mon­tré que des mar­chés for­te­ment encas­trés per­met­taient d’une part d’accroitre la confian­ce entre les agents et d’autre part d’améliorer la cir­cu­la­tion et la qua­li­té de l’information, deux condi­tions néces­sai­res à la réa­li­sa­tion d’activités éco­no­mi­ques. Les grou­pes d’affaires (zaï­bat­su japo­nais, chae­bols coréens, gru­pos ame­ri­ca­nos d’Amérique lati­ne…), liés par des rela­tions de confian­ce inter­per­son­nel­le sur la base d’une même ori­gi­ne per­son­nel­le eth­ni­que ou com­mu­nau­tai­re, consti­tuent un des nom­breu­ses appli­ca­tions du concept d’encastrement [69]. De plus, la natu­re des liens sociaux au sein du réseau est éga­le­ment déter­mi­nan­te, y com­pris dans le domai­ne éco­no­mi­que.

A cet égard, Gra­no­vet­ter éta­blit la dis­tinc­tion deve­nue clas­si­que entre liens forts et liens fai­bles : « la for­ce ou la fai­bles­se d’un lien est une com­bi­nai­son de la quan­ti­té de temps, de l’intensité émo­tion­nel­le, de l’intimité (la confian­ce mutuel­le) et des ser­vi­ces réci­pro­ques qui carac­té­ri­sent ce lien » [70]. Cet­te dis­tinc­tion met en évi­den­ce l’intérêt des liens fai­bles [71] : « plus gran­de est la pro­por­tion des liens fai­bles, plus grand est l’accès aux infor­ma­tions ; plus gran­de est la pro­por­tion de liens forts, plus gran­de est la pro­ba­bi­li­té qu’une infor­ma­tion soit redon­dan­te et que le grou­pe se consti­tue en cli­que » [72]. Appli­quée à l’entrepreneuriat, Gra­no­vet­ter a tou­te­fois mon­tré la pré­do­mi­nan­ce des liens forts au démar­ra­ge de l’entreprise et l’importance des liens fai­bles dans la pha­se de déve­lop­pe­ment [73].

Encas­tre­ment au sein d’un réseau, liens forts, liens fai­bles sont des concepts qui se sont révé­lés par­ti­cu­liè­re­ment riches pour expli­quer notam­ment les com­por­te­ments sur le mar­ché du tra­vail, l’innovation (clus­ters) ou enco­re l’entrepreneuriat. Ain­si, l’entrepreneuriat eth­ni­que ou iden­ti­tai­re peut être ana­ly­sé à la lumiè­re de ces notions. L’économie du Pays bas­que en est un exem­ple typi­que : suc­cès de la mar­que « 64 », fon­dé sur l’attachement à l’identité bas­que, les pro­duits iden­ti­tai­res (biè­re bas­que, Cola bas­que…), le suc­cès de la coopé­ra­ti­ve Mon­dra­gon au Pays bas­que espa­gnol [74]

L’entrepreneuriat eth­ni­que, ana­ly­sé par Eda Bona­ci­ch [75], peut éga­le­ment ser­vir, dans une cer­tai­ne mesu­re, de sour­ce d’inspiration. Cet auteur relè­ve que cer­tai­nes mino­ri­tés eth­ni­ques (les Armé­niens en Tur­quie, les Juifs en Euro­pe, les Syriens en Afri­que de l’Ouest, les Chi­nois en Asie du Sud-Est, les Japo­nais ou les Grecs aux Etats-Unis) ont pour spé­ci­fi­ci­té de jouer, au plan éco­no­mi­que, un rôle d’intermédiaire (acti­vi­tés com­mer­cia­les, de loca­tion, de prêt…) entre pro­duc­teur et consom­ma­teur [76]. Les modes d’organisation de ces mino­ri­tés, dont les liens com­mu­nau­tai­res sont très forts [77], méri­tent d’être ana­ly­sés, notam­ment sur le plan éco­no­mi­que [78].

Aujourd’hui, on obser­ve éga­le­ment des ini­tia­ti­ves, attes­tant d’un cer­tain réveil iden­ti­tai­re en matiè­re éco­no­mi­que, qui méri­tent d’être encou­ra­gées : ten­ta­ti­ves de déve­lop­pe­ment d’un tou­ris­me iden­ti­tai­re mani­fes­tant l’attachement aux ter­ri­toi­res ruraux [79], appa­ri­tion de ten­ta­ti­ves d’intégration ver­ti­ca­le dans le domai­ne agri­co­le (repri­se par une coopé­ra­ti­ve d’agriculteurs de l’abattoir du Vigan [80] en vue de garan­tir un trai­te­ment éthi­que des ani­maux [81])…

Les réveils iden­ti­tai­res en matiè­re éco­no­mi­que pour­raient aus­si à l’avenir se mani­fes­ter par des actions de boy­cott (on pen­se notam­ment à la vian­de issue de l’abattage rituel). Pour cer­tains, le boy­cott serait au modè­le post­in­dus­triel ce que la grè­ve était au modè­le indus­triel. Dans le modè­le capi­tal contre tra­vail, le contre-pou­voir vient du fait que le tra­vailleur peut pri­ver le patron de sa puis­san­ce de tra­vail. Le boy­cott consti­tue­rait quant à lui une for­me pos­si­ble de contre-pou­voir face à une éco­no­mie mon­dia­li­sée, l’arme d’une socié­té civi­le mon­dia­le for­te de son pou­voir d’achat [82].

L’efficacité du boy­cott dépend de la capa­ci­té à créer une iden­ti­té col­lec­ti­ve autour de l’événement, ce qui impli­que de réunir tou­te une série de condi­tions [83] : défi­ni­tion d’objec­tifs clairs, réa­lis­tes et mesu­ra­bles for­mu­lés dans un mes­sa­ge intel­lec­tuel­le­ment sim­ple et attrac­tif sur le plan émo­tion­nel, sou­tien des médias [84], l’existence d’une cible clai­re­ment iden­ti­fiée, l’existence d’une solu­tion alter­na­ti­ve offer­te au consom­ma­teur qui soit notam­ment iden­ti­fia­ble [85] et une for­te soli­da­ri­té du grou­pe mobi­li­sé (exis­ten­ce de réseaux bien orga­ni­sés). Dans le cas de la vian­de hal­lal, l’une des dif­fi­cul­tés consis­te dans l’impossibilité d’identifier aisé­ment les alter­na­ti­ves du fait du non éti­que­ta­ge du mode d’abattage.

Les réveils iden­ti­tai­res qui se mani­fes­tent dans la pério­de actuel­le sont mul­ti­for­mes : ils se tra­dui­sent au plan poli­ti­que, notam­ment à tra­vers la mon­tée des popu­lis­mes, mais sont éga­le­ment per­cep­ti­bles dans le domai­ne de l’éducation et de l’économie. Aurait aus­si méri­té d’être évo­qué le domai­ne social et notam­ment le thè­me de l’exclusion [86] ; domai­ne qu’investissent for­te­ment les mino­ri­tés, notam­ment de confes­sion musul­ma­ne, qui y voient la mise en appli­ca­tion du concept de « citoyen­ne­té croyan­te » déve­lop­pé par Tariq Rama­dan [87]. Il aurait éga­le­ment été inté­res­sant d’aborder la ques­tion du déve­lop­pe­ment de réseaux com­mu­nau­tai­res à l’échelle euro­péen­ne et de réflé­chir à des for­mes d’action com­mu­ne.

Ces réveils iden­ti­tai­res ne sont pas sur­pre­nants. Avec le déclin des iden­ti­tés col­lec­ti­ves et des socia­bi­li­tés issues des grands récits escha­to­lo­gi­ques carac­té­ris­ti­ques de la moder­ni­té, eux-mêmes en voie d’effacement [88], la quê­te d’identité devient un enjeu tou­jours plus cru­cial pour l’individu contem­po­rain : « les hom­mes et les fem­mes recher­chent des grou­pes aux­quels ils peu­vent appar­te­nir assu­ré­ment et pour tou­jours, dans un mon­de dans lequel tout le res­te bou­ge et chan­ge » [89]. Dans ce contex­te, la recher­che de cadres, d’horizons com­muns et de récits adap­tés per­met­tant au pro­ces­sus d’identification de se réa­li­ser res­te bien le grand défi actuel.

Étien­ne Mal­ret
Mémoi­re de fin de cycle de for­ma­tion ILIADE
Pro­mo­tion Don Juan d’Autriche, 2016/201


Annexe 1 : Liens faibles et organisations communautaires [90]

Ana­ly­sant la natu­re des liens sociaux struc­tu­rant les réseaux à par­tir du cas de deux com­mu­nau­tés habi­tant deux quar­tiers dis­tincts de Bos­ton, sou­mis à des plans de « réno­va­tion urbai­ne » visant in fine à la des­truc­tion de ces quar­tiers, Gra­no­vet­ter se pose la ques­tion essen­tiel­le sui­van­te : pour­quoi cer­tai­nes com­mu­nau­tés s’organisent aisé­ment et effi­ca­ce­ment en vue de l’accomplissement de buts com­muns (en l’espèce la défen­se d’un quar­tier d’habitation) alors que d’autres sem­blent inca­pa­bles de mobi­li­ser des res­sour­ces même face à des mena­ces pres­san­tes ?

Pour l’auteur, la cau­se de l’incapacité de l’une des com­mu­nau­tés (en l’espèce une com­mu­nau­té d’origine ita­lien­ne) à s’organiser pour la défen­se de son quar­tier rési­de dans la natu­re des liens sociaux qui struc­tu­rent cet­te com­mu­nau­té. Ain­si, il obser­ve que la com­mu­nau­té ita­lien­ne se carac­té­ri­se d’une part, par l’existence de liens forts au sein des sous-grou­pes (famil­les, amis…) consti­tu­tifs de cet­te com­mu­nau­té et d’autre part, par une frag­men­ta­tion glo­ba­le de la com­mu­nau­té. Cet­te frag­men­ta­tion glo­ba­le s’explique par le man­que de liens fai­bles entre les sous-grou­pes (les cli­ques selon sa ter­mi­no­lo­gie), attes­té par la pau­vre­té du tis­su asso­cia­tif et par le fait que très peu d’habitants de cet­te com­mu­nau­té tra­vaillent au sein même du quar­tier. A l’inverse, la com­mu­nau­té ouvriè­re de Char­les­ton, l’autre quar­tier de Bos­ton sou­mis au plan de réno­va­tion, a réus­si à s’organiser effi­ca­ce­ment contre un tel plan. Selon Gra­no­vet­ter, la rai­son en est que cet­te com­mu­nau­té pos­sé­dait une vie asso­cia­ti­ve riche et que pres­que tous les hom­mes rési­daient et tra­vaillaient au sein même du quar­tier.

Cet exem­ple mon­tre l’importance et la for­ce des liens fai­bles ain­si que le ris­que d’enfermement qu’induit l’existence de liens forts.

Annexe 2  : The middleman theory

L’organisation de cer­tai­nes com­mu­nau­tés eth­ni­ques très inté­grées, étu­diées par Eda Bona­ci­ch dans son arti­cle « A theo­ry of Midd­le­man Mino­ri­ties », repo­se sur plu­sieurs spé­ci­fi­ci­tés. Tout d’abord, des méca­nis­mes de finan­ce­ment intra-com­mu­nau­tai­res pré­fé­ren­tiels sont mis en pla­ce : prêts à taux bas voi­re à taux zéro, sys­tè­me de la paren­tè­le (pot com­mun abon­dé par les ver­se­ments régu­liers des mem­bres de la com­mu­nau­té) au pro­fit des mem­bres de la com­mu­nau­té en vue notam­ment de leur per­met­tre de démar­rer une acti­vi­té indé­pen­dan­te. Ensui­te, une maî­tri­se de la chaî­ne de valeur est recher­chée, dans la mesu­re du pos­si­ble, par une inté­gra­tion ver­ti­ca­le des acti­vi­tés éco­no­mi­ques, notam­ment dans le domai­ne agri­co­le. Enfin, des salai­res bas et une vie com­mu­nau­tai­re qui, com­bi­nés aux méca­nis­mes de finan­ce­ment intra-com­mu­nau­tai­res et à un fort taux d’épargne, per­met­tent d’abaisser les coûts de revient et d’être com­pé­ti­tifs.

Les suc­cès éco­no­mi­ques de ces mino­ri­tés eth­ni­ques (en par­ti­cu­lier les Chi­nois, les Indiens et les Juifs) abou­tis­sent à des phé­no­mè­nes de concen­tra­tion et de domi­na­tion sec­to­riel­le (sur­tout dans le com­mer­ce) qui s’observent par­tout dans le mon­de. Ces suc­cès liés à l’efficacité de l’organisation de cet­te éco­no­mie com­mu­nau­tai­re sont aus­si attes­tés par les ten­sions et conflits géné­rés du fait de l’intensification de la concur­ren­ce éco­no­mi­que.

Notes

[1] Cf. Deni­se Jode­let : « Le mou­ve­ment de retour vers le sujet et l’approche des repré­sen­ta­tions socia­les », Connexions 2008/1 (n°89), p. 25–46.
[2] Cf. Pier­re-André Taguieff : « L’idée de pro­grès, la « reli­gion du Pro­grès » et au-delà. Esquis­se d’une généa­lo­gie », Kri­sis n°45 — Pro­grès ?
[3] « L’identité est un pro­duit de la conscien­ce de soi ; conscien­ce que l’on pos­sè­de, indi­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment, des qua­li­tés dis­tinc­tes qui nous dif­fé­ren­cient des autres » (Samuel Hun­ting­ton, Who are we ? America’s Great Deba­te, Free Press, 2005, p.21).
[4] Char­les Tay­lor, Les sour­ces du moi. La for­ma­tion de l’identité moder­ne, Seuil, 1998, p.46.
[5] Alain de Benoist, « Iden­ti­té, éga­li­té, dif­fé­ren­ce » in Cri­ti­ques – Théo­ri­ques, L’Age d’Homme, 2002, p. 418.
[6] Paul Ricoeur, Temps et récit, tome 3 : Le temps racon­té, Points Seuil, 1991 (3ème édi­tion), p.443.
[7] Paul Ricoeur, op. cit., p.444.
[8] Oppo­si­tion réso­lue des pays dits du « Grou­pe de Vise­grad » à la poli­ti­que migra­toi­re de l’UE, élec­tion pré­si­den­tiel­le fran­çai­se, etc.
[9] Tous les enjeux posés dans l’ouvrage pré­ci­té de Hun­ting­ton sont au cœur de l’élection pré­si­den­tiel­le amé­ri­cai­ne de 2016.
[10] Gil­bert Durand, L’imagination sym­bo­li­que, Paris, PUF, 1964, p.23.
[11] Leo Strauss, La phi­lo­so­phie poli­ti­que et l’histoire, Le livre de poche, p.212 et s.
[12] Ain­si, par­mi les mena­ces pesant sur l’identité natio­na­le des Etats-Unis, Samuel Hun­ting­ton men­tion­ne notam­ment la mon­dia­li­sa­tion et le cos­mo­po­li­tis­me (cf. Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.4.). Néan­moins, si les iden­ti­tés natio­na­les appa­rais­sent aujourd’hui par­ti­cu­liè­re­ment mena­cées par la mon­dia­li­sa­tion libé­ra­le, il faut aus­si remar­quer qu’elles sont elles-mêmes le pro­duit de la moder­ni­té, com­me l’a mon­tré Louis Dumont. Dès lors, la cri­se des iden­ti­tés natio­na­les peut éga­le­ment s’analyser, dans une lar­ge mesu­re, com­me la résul­tan­te de contra­dic­tions inter­nes à l’idée même d’Etat-Nation.
[13] « C’est une idéo­lo­gie aller­gi­que à tout ce qui spé­ci­fie, qui inter­prè­te tou­te dis­tinc­tion com­me poten­tiel­le­ment déva­lo­ri­san­te ou dan­ge­reu­se, qui tient les dif­fé­ren­ces que l’on peut consta­ter entre les indi­vi­dus et les grou­pes com­me contin­gen­tes, tran­si­toi­res, ines­sen­tiel­les ou secon­dai­res. Son moteur est l’idée d’Unique. L’unique est ce qui ne sup­por­te pas l’Autre, et entend rame­ner tout à l’unité : Dieu uni­que, civi­li­sa­tion uni­que, pen­sée uni­que » (Alain de Benoist, op. cit., p. 413).
[14] Char­les Tay­lor, op. cit., p.623–624.
[15] Michel Maf­fe­so­li, Le Temps des tri­bus – Le déclin de l’individualisme dans les socié­tés post­mo­der­nes, La Table Ron­de, 2000, pré­fa­ce à la 3ème édi­tion, p. V et VI.
[16] A cet égard, Hun­ting­ton relè­ve que l’affaiblissement de l’identité natio­na­le des Etats-Unis du fait de la mon­dia­li­sa­tion a lais­sé pla­ce à une affir­ma­tion des iden­ti­tés eth­ni­ques, racia­les et des iden­ti­tés liées au gen­re (cf. Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.4).
[17] Revue Elé­ments n°131, avril-juin 2009, entre­tien avec Alexan­dre Dou­gui­ne.
[18] Revue Elé­ments n°131, avril-juin 2009, p.36.
[19] Cf. le débat édi­fiant dif­fu­sé sur Arte, à l’occasion de l’affaire des viols de Colo­gne, au cours duquel les jour­na­lis­tes recon­nais­sent eux-mêmes l’existence de ce trai­te­ment de faveur réser­vé aux délin­quants d’origine immi­grée. Un extrait de ce débat peut être vision­né sur Inter­net (http://www.ojim.fr/occultation-de-lorigine-des-delinquants-dans-les-medias-laveu-de-quatremer/).
[20] Chris­to­pher Lasch, La révol­te des éli­tes et la tra­hi­son de la démo­cra­tie, Flam­ma­rion, 2007, p.144. Selon Lasch, ces poli­ti­ques de dis­cri­mi­na­tion posi­ti­ve vont non seule­ment pro­fon­dé­ment à l’encontre de la cultu­re amé­ri­cai­ne, fon­dée sur la pré­émi­nen­ce de la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duel­le, mais elles consti­tuent aus­si une cau­se d’échec pour la majo­ri­té des indi­vi­dus appar­te­nant à ces mino­ri­tés dans la mesu­re où, inté­rio­ri­sant leur sta­tut de vic­ti­mes, ils éprou­vent sou­vent de plus gran­des dif­fi­cul­tés à acqué­rir le res­pect d’eux-mêmes.
[21] Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.145–146.
[22] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.344.
[23] Jac­ques Le Goff, l’Europe est-elle née au Moyen Age ?, Seuil, 2003, p.196.
[24] Jac­ques Le Goff, op. cit., p.258.
[25] En témoi­gne la fil­mo­gra­phie par­fois qua­li­fiée de « réac­tion­nai­re » qui connait de lar­ges suc­cès d’audience : Le fabu­leux des­tin d’Amélie Pou­lain, La famil­le Bélier…
[26] Alain de Benoist, « Cri­ti­que de l’idéologie libé­ra­le » in Cri­ti­ques – Théo­ri­ques, L’Age d’Homme, 2002, p.13 : « Le libé­ra­lis­me est une doc­tri­ne qui se fon­de sur une anthro­po­lo­gie de type indi­vi­dua­lis­te, c’est-à-dire qu’elle repo­se sur une concep­tion de l’homme com­me être non fon­da­men­ta­le­ment social ». Pour l’auteur, se fon­dant notam­ment sur les tra­vaux de Louis Dumont, les deux traits carac­té­ris­ti­ques du libé­ra­lis­me, à savoir la notion d’individu et cel­le de mar­ché « sont direc­te­ment anta­go­nis­tes des iden­ti­tés col­lec­ti­ves ».
[27] Luc Bol­tans­ki et Eve Chia­pel­lo, Le nou­vel esprit du capi­ta­lis­me, Gal­li­mard, 2011, p.55.
[28] Cf. Marc Mul­ler « Les Lumiè­res contre la guer­re civi­le – Le libé­ra­lis­me ou l’idéologie du Même », Nou­vel­le Eco­le n°65, 2016, p.34.
[29] Jean-Clau­de Michéa, L’empire du moin­dre mal – Essai sur la civi­li­sa­tion libé­ra­le, Flam­ma­rion, 2007, p.28 : « En repla­çant ain­si la ques­tion de la paci­fi­ca­tion de la socié­té au cen­tre des pro­blè­mes, il devient plus faci­le de pen­ser à la fois l’originalité abso­lue du pro­jet moder­ne, les prin­ci­pes de l’anthropologie qui l’accompagnent et, sur­tout, l’unité pro­fon­de des deux figu­res phi­lo­so­phi­ques sous les­quel­les le libé­ra­lis­me va por­ter ce pro­jet à son accom­plis­se­ment logi­que ».
[30] Jean-Clau­de Michéa, op. cit., p.52.
[31] Cf. Marc Mul­ler, arti­cle pré­ci­té, p.37.
[32] « La paix est un sou­hait, la guer­re est un fait », édi­to­rial de la revue Conflits, hors-série n°1 (Hiver 2014) rela­tif à la guer­re éco­no­mi­que, p.5.
[33] Cf. Her­vé Cou­tau-Béga­rie : « A quoi sert la guer­re ? », Kri­sis n°34, juin 2010 – La guer­re (2) ?, p.19. Pour C. Lasch, ces mou­ve­ments d’unification et de frag­men­ta­tion sont liés à l’affaiblissement de l’Etat-Nation. Affai­blis­se­ment lui-même cau­sé par le déclin de la clas­se moyen­ne sur laquel­le s’étaient appuyés les fon­da­teurs des nations moder­nes dans leur com­bat contre la nobles­se féo­da­le. Ain­si, selon C. Lasch, la cultu­re de la clas­se moyen­ne (sens du ter­ri­toi­re et res­pect pour la conti­nui­té his­to­ri­que) qui ser­vait de cadre de réfé­ren­ce com­mun est en train de se décom­po­ser pour lais­ser pla­ce à des fac­tions riva­les (Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.59–60).
[34] Pas­cal Gau­chon, « Guer­re civi­le. Guer­re de la mon­dia­li­sa­tion », Revue Conflits, Avril-Mai-Juin 2016, p.46.
[35] Cf. Marc Mul­ler, arti­cle pré­ci­té, p.35.
[36] Cf. Marc Mul­ler, arti­cle pré­ci­té, p.36.
[37] Jean-Clau­de Michéa relè­ve à cet égard que « la seule guer­re qui demeu­re­ra conce­va­ble, dans un tel dis­po­si­tif phi­lo­so­phi­que, est la guer­re de l’homme contre la natu­re, condui­te avec les armes de la scien­ce et de la tech­no­lo­gie ; guer­re de sub­sti­tu­tion, dont les Moder­nes vont pré­ci­sé­ment atten­dre qu’elle détour­ne vers le tra­vail et l’industrie la plus gran­de par­tie des éner­gies jus­que-là consa­crées à la guer­re de l’homme contre l’homme » (Jean-Clau­de Michéa, op. cit., p.27).
[38] En Fran­ce, les 10 % les plus riches cap­tent un peu plus du quart (27 %) de la mas­se glo­ba­le des reve­nus, pres­que dix fois plus que les 10 % les plus pau­vres (2,9 %) [Note de l’Observatoire des inéga­li­tés en date du 21 jan­vier 2014]. Dans le mon­de, les inéga­li­tés moyen­nes au sein des pays sont plus gran­des qu’il y a 25 ans (rap­port de 2016 de la Ban­que mon­dia­le inti­tu­lé « Taking on inequa­li­ty »).
[39] Ain­si, en Fran­ce, plus d’un mil­lion de per­son­nes ont bas­cu­lé sous le seuil de pau­vre­té en dix ans. La popu­la­tion vivant sous le seuil de pau­vre­té repré­sen­te plus de 14%, soit une per­son­ne sur sept. (Le Mon­de, daté du 8 sep­tem­bre 2016).
[40] Les trois autres condi­tions per­met­tant de carac­té­ri­ser un mar­ché concur­ren­tiel sont la condi­tion d’atomicité des offreurs et des ache­teurs, la condi­tion d’homogénéité des pro­duits, la condi­tion de trans­pa­ren­ce de l’information. Cf. Oli­vier Tor­rès-Blay, Eco­no­mie d’entreprise, Eco­no­mi­ca, 2009, 3ème édi­tion, p.8.
[41] Chris­to­phe Guilluy, La Fran­ce péri­phé­ri­que, Flam­ma­rion, 2014, p.134 et s.
[42] Alber­to Ale­si­na ; Reza Baqir ; William Eas­ter­ly, « Public Goods and Eth­nic Divi­sions », The Quar­ter­ly Jour­nal of Eco­no­mics, Vol. 114, No. 4. (Nov., 1999), pp. 1243–1284. Dans son ouvra­ge « Eco­no­mie du bien com­mun », Jean Tiro­le conclut de cet­te étu­de que la pré­fé­ren­ce com­mu­nau­tai­re, la pré­fé­ren­ce natio­na­le sont des réa­li­tés, qu’il déplo­re, mais dont il admet qu’il faut tenir comp­te dans la concep­tion des poli­ti­ques publi­ques (Jean Tiro­le, Eco­no­mie du bien com­mun, PUF, 2016, p.92).
[43] Chris­to­phe Guilluy, op. cit., p.172.
[44] Pier­re-André Taguieff « Le popu­lis­me et la scien­ce poli­ti­que » in Les Popu­lis­mes, sous la direc­tion de Jean-Pier­re Rioux, Per­rin, 2007, p.17.
[45] Pier­re-André Taguieff, op. cit., p.18–19
[46] Pier­re-André Taguieff, L’illusion popu­lis­te, Flam­ma­rion, 2007, p.201.
[47] Guy Her­met, Les popu­lis­mes dans le mon­de – Une his­toi­re socio­lo­gi­que XIXèmeXXème siè­cle, Fayard, 2001, p. 45.
[48] Chris­to­pher Lasch, La révol­te des éli­tes et la tra­hi­son de la démo­cra­tie, Flam­ma­rion, 2007, p.109
[49] Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.110.
[50] Pier­re-André Taguieff, « Le popu­lis­me et la scien­ce poli­ti­que » in Les Popu­lis­mes, sous la direc­tion de Jean-Pier­re Rioux, Per­rin, 2007, p.25.
[51] Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.101–102.
[52] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.38.
[53] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.342–343. Dans le même sens, cf. Emi­lio Gen­ti­le, Les reli­gions de la poli­ti­que – Entre démo­cra­ties et tota­li­ta­ris­mes, Seuil, 2005, p.261 : l’auteur relè­ve que, par rap­port aux reli­gions tra­di­tion­nel­les, les idéo­lo­gies poli­ti­ques, qu’il appel­le les reli­gions de la poli­ti­que, revê­tent un carac­tè­re éphé­mè­re.
[54] Ce qui jus­ti­fia l’utilisation polé­mi­que du ter­me « popu­lis­te » pour qua­li­fier, à la fin des années 1980, les diri­geants de ces pays (Boris Elt­si­ne à ses débuts, Lech Wale­sa…), à la fin des années 1980, après l’effondrement des régi­mes com­mu­nis­tes (cf. Guy Her­met, op. cit., p.58).
[55] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.162.
[56] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.176.
[57] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.233.
[58] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., Pré­fa­ce p.XVII.
[59] La Ligue du Nord en Ita­lie, l’UDC en Suis­se, le PVV aux Pays-Bas, le FN en Fran­ce, le FPÖ en Autri­che, le UKIP en Gran­de-Bre­ta­gne…
[60] Chris­to­phe Guilluy, op. cit., p.135–136 et p.150.
[61] Chris­to­phe Guilluy, op. cit., p.158–163.
[62] Patri­ck Buis­son, La cau­se du peu­ple –L’histoire inter­di­te de la pré­si­den­ce Sar­ko­zy, Per­rin, 2016, p.324.
[63] Patri­ck Buis­son, op. cit., p.437.
[64] Stra­te­gor, Dunod, 2009, p.792.
[65] Ces ter­mes sont ceux de Roger Fau­roux ancien direc­teur de l’ENA, cité par Alain Kim­mel dans son arti­cle « L’enseignement en Fran­ce : état des lieux », Kri­sis n°38, Edu­ca­tion ?, p.150–157.
[66] Han­nah Arendt, La cri­se de la cultu­re, huit exer­ci­ces de pen­sée poli­ti­que, Gal­li­mard, coll. « Folio essais », 1989 [1972], p.159. H. Arendt pré­ci­se que « le mot auc­to­ri­tas déri­ve du mot auge­re, aug­men­ter, et ce que l’autorité ou ceux qui com­man­dent aug­men­tent constam­ment : c’est la fon­da­tion. Les hom­mes dotés d’autorité étaient les anciens, le Sénat ou les patres qui l’avaient obte­nue par héri­ta­ge et par trans­mis­sion de ceux qui avaient posé les fon­da­tions pour tou­tes les cho­ses à venir, les ancê­tres, que les Romains appe­laient pour cet­te rai­son les maio­res ». (H. Arendt, op. cit., p.160).
[67] Han­nah Arendt, op. cit., p.250.
[68] Pour un pano­ra­ma de ces modè­les, cf. Jac­ques Ber­rel « Les modè­les édu­ca­tifs qui ont fait l’Europe », la Nou­vel­le Revue d’Histoire n°26, Sep­tem­bre-Octo­bre 2006, p.48–51.
[69] Isa­bel­le Huault, « Embed­ded­ness et théo­rie de l’entreprise – Autour des tra­vaux de Mark Gra­no­vet­ter », Anna­les des Mines, Gérer et com­pren­dre, Juin 1989, p.73–86. L’auteur pré­ci­se que « la confian­ce et le par­ta­ge de croyan­ces (…) appa­rais­sent com­me des ingré­dients essen­tiels pour attein­dre le niveau de coor­di­na­tion sou­hai­té ».
[70] Oli­vier Tor­rès-Blay, op. cit., p.263.
[71] Cf. Annexe 1.
[72] B. Chol­let : « L’analyse des réseaux sociaux : quel­les impli­ca­tions pour le champ de l’entrepreneuriat ? », 6ème Congrès inter­na­tio­nal fran­co­pho­ne en entre­pre­neu­riat et en PME, HEC Mont­réal, Octo­bre 2002, cité par Oli­vier Tor­rès-Blay, op. cit., p.266.
[73] Mark Gra­no­vet­ter, Le mar­ché autre­ment, Essais de Mark Gra­no­vet­ter, Des­clée de Brou­wer, 2000, cité par Fabien Reix in « L’ancrage ter­ri­to­rial des créa­teurs d’entreprises aqui­tains : entre encas­tre­ment rela­tion­nel et atta­che­ment sym­bo­li­que », Géo­gra­phie, éco­no­mie et socié­té, 2008/1 (Vol. 10), p.29–41.
[74] La coopé­ra­ti­ve Mon­dra­gon a sou­vent été éri­gée en modè­le et ses suc­cès éco­no­mi­ques ont fait l’objet de nom­breu­ses ana­ly­ses : cf. notam­ment Phi­lip­pe Duran­ce, « La coopé­ra­ti­ve est-elle un modè­le d’avenir pour le capi­ta­lis­me ? – Retour sur le cas de Mon­dra­gon », Anna­les des Mines – Gérer et com­pren­dre 2011/4 (N° 106), p.69–79 ; Jean-Michel Lar­ras­quet, « Cri­se, coopé­ra­ti­ves, inno­va­tion et ter­ri­toi­re », Pro­jec­tics / Proyéc­ti­ca / Pro­jec­ti­que 2012/2 (n°11–12), p.157–167 ; Chris­ti­na A. Clamp, « The Evo­lu­tion of Mana­ge­ment in the Mon­dra­gon Coope­ra­ti­ves », dis­po­ni­ble sur Inter­net, à l’adresse : http://community-wealth.org/content/evolution-management-mondrag-n-cooperatives.
[75] « A theo­ry of Midd­le­man Mino­ri­ties », Ame­ri­can Socio­lo­gi­cal Review, Octo­bre 1973, p.583–594.
[76] Elle note à cet égard que ce phé­no­mè­ne est par­ti­cu­liè­re­ment obser­vé dans les socié­tés carac­té­ri­sées par un fos­sé entre les éli­tes et les mas­ses com­me par exem­ple dans les socié­tés colo­nia­les ou enco­re les socié­tés féo­da­les, mar­quées par la divi­sion entre mas­ses pay­san­nes et aris­to­cra­tie. La fonc­tion des mino­ri­tés est alors de com­bler ce fos­sé.
[77] Résis­tan­ce aux maria­ges exté­rieurs à la com­mu­nau­té, éta­blis­se­ment d’écoles et d’associations de natu­re cultu­rel­le et lin­guis­ti­que pour leurs enfants, peu d’implication dans la poli­ti­que loca­le sauf pour ce qui tou­che direc­te­ment à leurs inté­rêts com­mu­nau­tai­res…
[78] Cf. Annexe 2.
[79] Cf. par exem­ple le site http://www.accueil-paysan.com/fr/
[80] Cet abat­toir avait été fer­mé en 2016 pour cau­se de mal­trai­tan­ce ani­ma­le.
[81] Pier­re Isnard-Dupuy, Repor­ter­re, le quo­ti­dien de l’écologie, « Des petits pay­sans veu­lent fai­re de l’abattoir du Vigan un exem­ple éthi­que », 17 février 2017 (arti­cle dis­po­ni­ble en ligne sur le site www.reporterre.net).
[82] Cf. Ulri­ch Beck, cité par Ingrid Nys­tröm et Patri­cia Ven­dra­min in Le Boy­cott, Pres­ses de Scien­ces Po (P.F.N.S.P.), 2015, p.93–120.
[83] Nys­tröm et Patri­cia Ven­dra­min, op. cit., p.93–120.
[84] Même si aujourd’hui, la capa­ci­té de conta­gion pas­se d’abord et avant tout par le web et les réseaux sociaux. Ain­si, en 2011, les Ano­ny­mous, sui­te à leur appel à boy­cot­ter Pay­pal, lan­cé sur leur comp­te Twit­ter, avaient annon­cé au bout d’une jour­née, neuf mil­le dés­ins­crip­tions de comp­tes Pay­pal. La socié­té eBay, mai­son mère de Pay­pal, dévis­sa en bour­se et per­dit un mil­liard de dol­lars en une heu­re de cota­tion à Wall Street.
[85] L’alternative au pro­duit boy­cot­té doit être de qua­li­té équi­va­len­te, dis­po­ni­ble en quan­ti­té suf­fi­san­te et iden­ti­fia­ble.
[86] Sur ce thè­me, cf. notam­ment Alain de Benoist, « Du lien social » in Cri­ti­ques – Théo­ri­ques, L’Age d’Homme, 2002, p.196–214.
[87] Kon­rad Ped­zi­wia­tr, « L’activisme social des nou­vel­les éli­tes musul­ma­nes de Gran­de-Bre­ta­gne », Her­mès, La Revue, 2008/2, CNRS édi­tions, (n°51), p.125–133. L’auteur y décrit les acti­vi­tés d’une asso­cia­tion basée à Lon­dres, The City Cir­cle, qui, notam­ment, met en œuvre des pro­jets de natu­re édu­ca­ti­ve (tuto­rat, éco­le du same­di, conseils d’orientation pro­fes­sion­nel­le, tech­ni­ques d’entretien…) et orga­ni­se des réunions heb­do­ma­dai­res visant à dis­cu­ter des ques­tions tou­chant à la popu­la­tion musul­ma­ne.
[88] Emi­lio Gen­ti­le, op.cit., p.250–251.
[89] Eric Hobs­bawn, « The Cult of Iden­ti­ty Poli­tics » in New Left Review, n°217, 1996, p.40, cité par Zyg­munt Bau­man, in « Iden­ti­té et mon­dia­li­sa­tion », Lignes 2001/3 (n° 6), p.10–27.
[90] Mark Gra­no­vet­ter, « The Streng­th of Weak Ties », Ame­ri­can Jour­nal of Socio­lo­gy, Volu­me 78, Mai 1973, p.1360–1380.

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