Les réveils identitaires : une réponse à la crise de la Modernité

Les réveils identitaires : une réponse à la crise de la Modernité

Les réveils identitaires : une réponse à la crise de la Modernité

La notion d’identité, qui a massivement investi le champ des sciences sociales depuis une quarantaine d’années, apparaît aujourd’hui comme une notion incontournable, tant au niveau individuel que collectif, dans l’analyse des conflits, tensions, crises, dans un contexte de changements sociétaux rapides et déstabilisateurs et de remise en cause des « grands récits » caractéristiques de la Modernité.

Ain­si, ce recours crois­sant à la notion d’identité appa­raît en grande par­tie lié à la réha­bi­li­ta­tion de la notion de sujet qui, au sor­tir de la Seconde Guerre mon­diale, avait été occul­tée, du fait de son carac­tère pré­ten­du­ment illu­soire, par plu­sieurs cou­rants de pen­sée alors domi­nants (mar­xisme, beha­vio­risme, struc­tu­ra­lisme, etc.) [1]. Ces cou­rants de pen­sée issus des « grands récits » qui se sont consti­tués au XIXème siècle comme autant de reli­gions sécu­lières (libé­ra­lisme, scien­tisme, mar­xisme…) pos­tu­laient, confor­mé­ment à l’idéologie du Pro­grès, que l’avenir serait néces­sai­re­ment meilleur que le pré­sent et affir­maient dans le même temps la pos­si­bi­li­té d’un salut dans l’ici-bas [2]. Les évè­ne­ments tra­giques du XXème siècle ont cruel­le­ment infir­mé la vision opti­miste, pro­gres­siste du deve­nir du monde por­tée par ces reli­gions séculières.

Omni­pré­sente dans les débats contem­po­rains, la notion d’identité appa­raît, tou­te­fois, dif­fi­cile à cer­ner dans la mesure où elle résulte de construc­tions his­to­riques par­ti­cu­lières et com­porte de mul­tiples facettes. Dans une approche très géné­rale, comme le relève Samuel Hun­ting­ton, l’identité est ce qui nous dis­tingue des autres [3]. Plus spé­ci­fi­que­ment, le phi­lo­sophe Charles Tay­lor l’envisage comme un cadre, un hori­zon au sein duquel l’individu est en mesure de prendre des enga­ge­ments, une pos­ture morale, sou­vent en réfé­rence à une com­mu­nau­té [4].

Sans doute ce cadre, pour par­tie héri­té, pour par­tie choi­si, n’est-il pas immuable, intem­po­rel mais au contraire évo­lu­tif : l’identité n’est pas une essence ; elle se construit his­to­ri­que­ment « dans le dia­logue ou la confron­ta­tion avec l’Autre » [5]. De plus, la nar­ra­tion appa­raît comme le prin­ci­pal mode de construc­tion de cette iden­ti­té évo­lu­tive, ain­si que l’a mon­tré Paul Ricoeur en intro­dui­sant la dis­tinc­tion entre « l’identité ipse » et « l’identité idem » : « A la dif­fé­rence de l’identité abs­traite du Même, l’identité nar­ra­tive, consti­tu­tive de l’ipséité, peut inclure le chan­ge­ment, la muta­bi­li­té, dans la cohé­sion d’une vie. » [6] Ce carac­tère nar­ra­tif de l’identité vaut aus­si bien au plan indi­vi­duel que s’agissant de l’identité col­lec­tive [7].

Les ques­tion­ne­ments, les débats qui sur­gissent actuel­le­ment dans les pays euro­péens [8] et aux Etats-Unis [9] sur l’identité sont le plus sou­vent inter­pré­tés, à rai­son, comme un symp­tôme de crise d’une socié­té en pleine muta­tion. L’affirmation, la reven­di­ca­tion d’une iden­ti­té est alors pré­sen­tée selon les cas, soit comme une menace sup­plé­men­taire et une aggra­va­tion de la crise, soit comme une réponse légi­time à cette crise, voire comme une solu­tion (c’est notam­ment la ques­tion de la recon­nais­sance sym­bo­lique ou même juri­dique de l’identité des mino­ri­tés eth­niques, sexuelles etc.). Cette crise, vue sous l’angle de l’identité peut être appré­hen­dée à un double niveau, indi­vi­duel et collectif.

Au plan indi­vi­duel, le ques­tion­ne­ment iden­ti­taire révèle un sen­ti­ment de perte de sens au sein des socié­tés modernes. Dans son ouvrage Les sources du moi. La for­ma­tion de l’identité moderne, Charles Tay­lor, en fai­sant la généa­lo­gie de l’identité moderne, a mon­tré que celle-ci s’est notam­ment construite sur une concep­tion ins­tru­men­tale du monde, c’est-à-dire un monde vu comme un simple méca­nisme que la rai­son doit s’attacher à objec­ti­ver et à contrô­ler. Or, cette vision ins­tru­men­tale du monde, héri­tée du car­té­sia­nisme, et qui a connu son plein épa­nouis­se­ment au XXème siècle, s’est révé­lée un puis­sant fac­teur de désym­bo­li­sa­tion [10], syno­nyme de perte de sens. Ain­si, cette crise, inter­pré­tée à tra­vers le prisme de l’identité, appa­raît dans une large mesure comme une crise de la moder­ni­té, une crise affec­tant l’homme faus­tien dont par­lait Spen­gler dans Le Déclin de l’Occident, c’est-à-dire « un indi­vi­du carac­té­ri­sé par une insa­tis­fac­tion devant tout ce qui est fini, ter­mi­né », un homme qui « ne croit plus qu’il peut savoir ce qui est bien et mal, ce qui est juste et injuste. » [11]

Au plan col­lec­tif, de puis­sants mou­ve­ments d’homogénéisation, dont la mon­dia­li­sa­tion consti­tue l’une des mani­fes­ta­tions les plus notables, contri­buent à dis­soudre les iden­ti­tés, en par­ti­cu­lier natio­nales [12]. Ces mou­ve­ments d’homogénéisation appa­raissent comme le pro­duit d’une idéo­lo­gie éga­li­ta­riste, ce qu’Alain de Benoist appelle « l’idéologie du Même » [13], qui tend à nier les dif­fé­rences, qu’elles soient d’ailleurs indi­vi­duelles ou col­lec­tives, en les consi­dé­rant comme insi­gni­fiantes. Ces deux dimen­sions, indi­vi­duelles et col­lec­tives, sont liées : le pro­ces­sus d’homogénéisation ten­dant à faire dis­pa­raître les iden­ti­tés col­lec­tives contri­bue par là même au sen­ti­ment de perte de sens res­sen­ti par les indi­vi­dus [14].

C’est donc à l’aune de cette crise, consi­dé­rée dans ses deux dimen­sions, qu’il convient d’apprécier les réac­tions, les ques­tion­ne­ments et les recom­po­si­tions iden­ti­taires qui se mani­festent aujourd’hui. Ain­si, on assiste, dans la période actuelle, à des réveils iden­ti­taires mul­ti­formes : réveil des régio­na­lismes contre l’Etat-Nation, par exemple au Royaume-Uni ou encore en Espagne, réveil des iden­ti­tés natio­nales face à la mon­dia­li­sa­tion avec la mon­tée des par­tis qua­li­fiés de popu­listes, émer­gence d’un « tri­ba­lisme » qui serait le signe d’un déclin de l’individualisme et de la rai­son ins­tru­men­tale et uti­li­taire [15], affir­ma­tion des iden­ti­tés reli­gieuses, eth­niques ou encore des iden­ti­tés liées au genre [16].

Dans ce contexte, on peut se deman­der com­ment sus­ci­ter, accom­pa­gner, orien­ter les réveils iden­ti­taires des peuples euro­péens en vue de recons­ti­tuer un cadre, un hori­zon com­mun, pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie de Charles Tay­lor, qui soit en mesure de pré­ser­ver leur liber­té. Ain­si, il parait néces­saire d’identifier non seule­ment les modèles per­ti­nents qui pour­raient ins­pi­rer la redé­fi­ni­tion d’un tel cadre mais éga­le­ment les leviers d’action méta­po­li­tiques per­met­tant la mise en œuvre concrète d’une telle reconstruction.

Printemps identitaires : identités glorifiées, victimaires ou menacées

Sché­ma­ti­que­ment, on peut dis­tin­guer au moins trois sources aux­quelles puisent les mou­ve­ments iden­ti­taires en plein déve­lop­pe­ment aujourd’hui. Ain­si, les réveils iden­ti­taires que l’on observe peuvent se fon­der prin­ci­pa­le­ment sur une iden­ti­té glo­ri­fiée, sur une iden­ti­té vic­ti­maire ou encore sur une iden­ti­té menacée.

Tout d’abord, cer­tains réveils iden­ti­taires se fondent sur la mise en récit d’une iden­ti­té glo­ri­fiée qui prend appui sur la puis­sance actuelle et les suc­cès d’une col­lec­ti­vi­té vécus comme des motifs de fier­té pour les membres de cette col­lec­ti­vi­té ren­for­çant par là même leur sen­ti­ment d’appartenance au groupe. En se limi­tant au cadre natio­nal, il s’agit là d’un res­sort exploi­té par D. Trump aux Etats-Unis et que tra­duit son slo­gan de cam­pagne « Make Ame­ri­ca Great Again ». C’est éga­le­ment à ce type de réveil iden­ti­taire que l’on assiste en Rus­sie : après l’effondrement du com­mu­nisme et les années noires de la période Elt­sine (1991–1998), la poli­tique de V. Pou­tine a consis­té à res­tau­rer la puis­sance de la Rus­sie en vue d’en faire un acteur majeur au sein d’un monde mul­ti­po­laire, non seule­ment en s’attachant à ren­for­cer sa puis­sance mili­taire et éner­gé­tique, mais aus­si en réaf­fir­mant les valeurs tra­di­tion­nelles de l’identité russe : « le peuple, la patrie, la reli­gion ortho­doxe et le sou­ve­nir des gloires impé­riales d’antan » [17]. Ain­si, la Rus­sie s’est en quelque sorte éri­gée en contre-modèle de la post­mo­der­ni­té déca­dente d’un Occi­dent dénué d’optimisme et d’énergie. Si bien que l’institut Leva­da esti­mait en 2009 que 80% des Russes consi­dé­raient leur pays comme une grande puis­sance contre seule­ment 30% huit ans aupa­ra­vant [18].

En second lieu, on observe le déve­lop­pe­ment de mou­ve­ments iden­ti­taires, notam­ment à carac­tère eth­nique, repo­sant sur la mise en récit d’un pas­sé inter­pré­té comme humi­liant et qui jus­ti­fie­rait en tant que tel une recon­nais­sance non seule­ment sym­bo­lique mais aus­si juri­dique. Il s’agit là de l’exploitation (non exempte, bien sou­vent, d’instrumentalisation) d’une mémoire, d’un ima­gi­naire vic­ti­maire visant à récla­mer des com­pen­sa­tions aux sup­po­sés cou­pables (ou à leurs des­cen­dants), et abou­tis­sant à nour­rir un sen­ti­ment de revanche voire de haine et ain­si à for­ti­fier une iden­ti­té col­lec­tive autour d’un enne­mi com­mun. Aux Etats-Unis des mou­ve­ments de ce type invoquent la mémoire de l’esclavage pour dénon­cer le trai­te­ment sup­po­sé­ment spé­ci­fique dont feraient l’objet, de la part de la police, les membres de la com­mu­nau­té noire (cf. le mou­ve­ment Black Lives Mat­ter). C’est aus­si la voie sui­vie par une par­tie des popu­la­tions immi­grées issues des pays ancien­ne­ment colo­ni­sés à l’encontre des ex-pays colo­ni­sa­teurs comme la France. Ces reven­di­ca­tions iden­ti­taires trouvent un écho favo­rable, notam­ment par­mi les élites poli­tiques, éco­no­miques, judi­ciaires et média­tiques qui conçoivent l’affirmation iden­ti­taire des mino­ri­tés comme une réac­tion légi­time face à une culture occi­den­tale euro­péo­cen­triste consi­dé­rée comme un sys­tème de domi­na­tion alié­nant, oppres­sant par nature pour ces mino­ri­tés. Ain­si, le trai­te­ment média­tique des faits de délin­quance tend à occul­ter déli­bé­ré­ment le nom des délin­quants quand ils sont d’origine étran­gère avec en arrière-fond l’idée que ces délin­quants sont et res­tent par essence des vic­times qu’il convient de pro­té­ger [19]. Les poli­tiques de quo­ta et de dis­cri­mi­na­tion posi­tive dans l’accès à l’emploi ou à l’université s’inscrivent éga­le­ment dans ce sché­ma de pen­sée. Comme le relève Chris­to­pher Lasch, on est pas­sé d’une demande d’égalité et d’abolition des dis­cri­mi­na­tions fon­dées sur la race (mou­ve­ment des droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1960) à la reven­di­ca­tion et à l’instauration d’un trai­te­ment de faveur au pro­fit des mino­ri­tés raciales au motif que ces mino­ri­tés, éter­nelles vic­times du racisme des Blancs, auraient par nature un droit à répa­ra­tion [20]. Ce type de mesure qui ava­lise les reven­di­ca­tions iden­ti­taires de nature vic­ti­maire tend à nour­rir les conflits eth­niques au sein de la socié­té [21].

Enfin, cer­tains réveils iden­ti­taires trouvent leur source dans un futur jugé mena­çant. Le ter­ro­risme isla­miste a ain­si géné­ré un regain du patrio­tisme dans les pays tou­chés par le phé­no­mène, notam­ment aux Etats-Unis depuis 2001. Selon S. Hun­ting­ton, le 11 sep­tembre a sym­bo­li­sé la fin du XXème siècle, siècle des conflits idéo­lo­giques, et le début d’une nou­velle ère dans laquelle les peuples se défi­nissent eux-mêmes d’abord en termes de culture et de reli­gion [22]. Ain­si, selon cet auteur, les enne­mis poten­tiels de l’Amérique aujourd’hui sont l’islamisme et le natio­na­lisme chi­nois non idéo­lo­gique. En Europe, la mul­ti­pli­ca­tion des atten­tats isla­mistes ces der­nières années réveille éga­le­ment les consciences d’autant plus que l’identité euro­péenne s’est for­gée depuis des siècles en oppo­si­tion notam­ment aux conquêtes musul­manes [23]. Pour J. Le Goff « une iden­ti­té col­lec­tive se bâtis­sant en géné­ral autant sur les oppo­si­tions à l’autre que sur des conver­gences internes, la menace turque va être un des ciments de l’Europe » [24].

A cet égard, dans son ouvrage Les ver­tiges de la guerre – Byron, les phil­hel­lènes et le mirage grec, Her­vé Mazu­rel retrace une des étapes impor­tantes de la prise de conscience d’une iden­ti­té euro­péenne à tra­vers le com­bat civi­li­sa­tion­nel du mou­ve­ment phil­hel­lène dans les années 1820 en vue de libé­rer la Grèce, matrice de la civi­li­sa­tion euro­péenne, de l’envahisseur otto­man, jugé cou­pable des pires atro­ci­tés (mas­sacres, viols), immor­ta­li­sées par la Scène des mas­sacres de Scio de Dela­croix et dont témoigne éga­le­ment le recueil de poèmes Les Orien­tales de Vic­tor Hugo. Or tout cet arrière-fond his­to­rique ré-émerge aujourd’hui dans les consciences non seule­ment au moment des atten­tats ter­ro­ristes mais éga­le­ment à l’occasion des évè­ne­ments dra­ma­tiques liés aux mou­ve­ments migra­toires (viols de Cologne…).

Au-delà du ter­ro­risme isla­mique, d’autres menaces sans doute plus dif­fuses per­mettent d’expliquer les réveils iden­ti­taires qui ont cours aujourd’hui. Ain­si la situa­tion de pro­fonds bou­le­ver­se­ments (muta­tions tech­no­lo­giques, phé­no­mènes migra­toires…) que connaissent nos socié­tés génère des incer­ti­tudes crois­santes et laissent entre­voir des chan­ge­ments majeurs dans nos modes de vie (tra­vail, édu­ca­tion, sécu­ri­té…) avec le sen­ti­ment de plus en plus lar­ge­ment par­ta­gé, à tort ou à rai­son, que ces muta­tions touchent d’abord les plus fra­giles et tou­che­ront à court ou moyen terme une part crois­sante de la popu­la­tion alors même qu’une petite élite au pou­voir, notam­ment poli­tique et éco­no­mique, reste pro­té­gée. Or, ces bou­le­ver­se­ments en cours dans les modes de vie sont envi­sa­gés de manière néga­tive et angois­sée par de larges pans de la popu­la­tion des pays déve­lop­pés qui semblent aspi­rer pour le moins au sta­tu quo et res­sentent même une nos­tal­gie vis-à-vis de modes de rela­tions sociales qui avaient cours il y a encore quelques dizaines d’années [25]. L’une des causes pro­fondes de ce qui est vécu aujourd’hui comme un véri­table déli­te­ment social en voie d’accélération rapide semble rési­der, au moins en par­tie, dans un modèle libé­ral domi­nant qui s’est pro­gres­si­ve­ment radi­ca­li­sé depuis une tren­taine d’années.

Dénoncer les totems du libéralisme

Par nature, le libé­ra­lisme, en tant qu’il est fon­dé sur une concep­tion indi­vi­dua­liste de l’homme, contri­bue à diluer sinon à détruire les iden­ti­tés col­lec­tives tra­di­tion­nelles [26]. Les jus­ti­fi­ca­tions qui sont invo­quées pour légi­ti­mer l’approfondissement du modèle libé­ral et son appli­ca­tion géné­ra­li­sée à tous les domaines de la vie en socié­té sont prin­ci­pa­le­ment de deux ordres.

D’une part, le pro­jet libé­ral est une pro­messe de bon­heur indi­vi­duel en ce qu’il se pro­pose de libé­rer l’individu de tous les car­cans tra­di­tion­nels consi­dé­rés comme atten­ta­toires à son auto­no­mie et à son épa­nouis­se­ment per­son­nel en sub­sti­tuant à tous les modes de rela­tions sociales tra­di­tion­nels des rela­tions de type contrac­tuel régies par le mar­ché. En bref, il s’agit de sub­sti­tuer des iden­ti­tés « choi­sies » aux iden­ti­tés héri­tées. Ain­si, le capi­ta­lisme mar­chand puis indus­triel et enfin finan­cier tel qu’il s’est déve­lop­pé dans l’histoire et qui n’est autre que la décli­nai­son au plan stric­te­ment éco­no­mique de l’idéologie libé­rale four­nit de mul­tiples illus­tra­tions de ce pou­voir cen­sé­ment libé­ra­teur. Bol­tans­ki et Chia­pel­lo ont notam­ment mon­tré que le déve­lop­pe­ment du sala­riat qui est allé de pair avec le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme indus­triel au XIXème siècle a consti­tué une forme d’émancipation, prin­ci­pa­le­ment de type géo­gra­phique, à l’égard des com­mu­nau­tés locales tra­di­tion­nelles [27].

Plus géné­ra­le­ment, en effet, les éco­no­mistes clas­siques puis néo-clas­siques se sont atta­chés à mon­trer, depuis le XVIIIème siècle, que le mar­ché consti­tuait le mode opti­mal d’allocation des res­sources en vue de favo­ri­ser le pro­grès glo­bal de l’humanité sur un plan maté­riel. En pra­tique, cette concep­tion, qui dilue les iden­ti­tés col­lec­tives tra­di­tion­nelles fon­dées sur des liens non mar­chands, tend à réduire l’individu prin­ci­pa­le­ment au rôle de pro­duc­teur-consom­ma­teur en lui four­nis­sant des iden­ti­tés de sub­sti­tu­tion [28].

D’autre part, dès l’origine, le modèle libé­ral, en tant qu’il a pour effet de diluer les iden­ti­tés col­lec­tives, a été vu comme un fac­teur d’apaisement et de réso­lu­tion des conflits [29], notam­ment en réfé­rence à cette forme par­ti­cu­lière de guerres civiles que consti­tuaient les guerres de reli­gion qui avaient ensan­glan­té l’Europe aux XVIème et XVIIème siècles. C’est la théo­rie bien connue du « doux com­merce » énon­cée par Adam Smith au XVIIIème siècle [30]. A ce titre, le libé­ra­lisme, qui consti­tue le cadre idéo­lo­gique de la construc­tion euro­péenne telle qu’elle a été pen­sée depuis la fin de la Deuxième Guerre mon­diale, vise à dis­soudre les iden­ti­tés natio­nales au motif qu’elles seraient les prin­ci­paux vec­teurs des conflits mon­diaux [31].

Or, la théo­rie du « doux com­merce » chère aux pen­seurs libé­raux des Lumières appa­rait, dans une large mesure, comme un mythe. En réa­li­té, les inté­rêts com­mer­ciaux se sont révé­lés être de puis­sants fac­teurs d’exacerbation des conflits. Comme le relève Pas­cal Gau­chon, « pour que règne la paix, il fal­lait impo­ser le com­merce par la guerre » [32]. De plus, la ten­dance à l’uniformisation du monde par la mon­dia­li­sa­tion libé­rale entraine, aujourd’hui, en retour, des mou­ve­ments de frag­men­ta­tion, sources de nou­veaux conflits (mon­tée des fon­da­men­ta­lismes reli­gieux notam­ment) [33]. Pas­cal Gau­chon observe qu’« alors que les fron­tières natio­nales s’abaissent, les fron­tières inté­rieures se mul­ti­plient : les com­mu­nau­tés fer­mées se mul­ti­plient, les immeubles s’abritent der­rière des bar­rières digi­tales et le code pos­tal défi­nit l’identité (…) » [34]. Appa­raissent donc de plus en plus clai­re­ment tous les fer­ments de la guerre civile à mesure que les socié­tés s’hétérogénéisent sous l’effet de l’immigration de masse qu’encourage la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, ce que Pas­cal Gau­chon appelle « les guerres de la mon­dia­li­sa­tion ». Quant au pro­jet de libé­ra­tion de l’individu, il appa­rait lui aus­si très lar­ge­ment comme une uto­pie, tant il est vrai que les poli­tiques libé­rales, notam­ment au plan éco­no­mique, se sont tra­duites par de nou­velles alié­na­tions ain­si que l’ont mon­tré les tra­vaux de Jean Bau­drillard sur la socié­té de consom­ma­tion. Alié­na­tion par la consom­ma­tion via la publi­ci­té qui est infli­gée à l’individu-consommateur conçu comme « un sys­tème pav­lo­vien stan­dard, modé­li­sable par quelques lois com­por­te­men­tales et cog­ni­tives simples, mani­pu­lable et orien­table par les pro­fes­sion­nels du mar­ke­ting » [35]. Alié­na­tion au tra­vail que subit le tra­vailleur moderne « occu­pant des emplois pro­vi­soires, déper­son­na­li­sés, délo­ca­li­sés en fonc­tion des besoins de l’économie » [36].

Aus­si louables soient-elles, ces inten­tions (favo­ri­ser la libé­ra­tion de l’individu, garan­tir la paix) appa­raissent donc, dans une large mesure, comme des totems visant à désa­mor­cer, délé­gi­ti­mer les cri­tiques appor­tées à l’extension radi­cale du pro­jet libé­ral et par­ti­cu­liè­re­ment, aujourd’hui, la mise en œuvre par l’Union euro­péenne de poli­tiques ultra-libé­rales. Ces cri­tiques visent à mettre à jour la réa­li­té du modèle libé­ral en tant qu’il consti­tue certes un sys­tème de créa­tion de richesses et de valeur effi­cace mais ce au prix d’une des­truc­tion sans pré­cé­dent de l’environnement [37] et d’un for­mi­dable accrois­se­ment des inéga­li­tés, cette richesse étant cap­tée à grande échelle par un petit nombre d’individus [38]. Au sein des socié­tés occi­den­tales, il s’accompagne éga­le­ment d’une hausse inédite de la pau­vre­té [39]. En outre, ce modèle ultra-libé­ral favo­rise une immi­gra­tion mas­sive qui contri­bue à mena­cer gra­ve­ment le cadre de vie et la sécu­ri­té des popu­la­tions autoch­tones, et ce au nom du res­pect du prin­cipe de libre cir­cu­la­tion des fac­teurs de pro­duc­tion, qui consti­tue l’une des condi­tions essen­tielles per­met­tant de carac­té­ri­ser un mar­ché concur­ren­tiel dans la théo­rie éco­no­mique néo-clas­sique libé­rale [40].

Insé­cu­ri­té phy­sique, cor­po­relle tout d’abord : un lien entre immi­gra­tion mas­sive, socié­té mul­ti­cul­tu­relle et hausse de la délin­quance semble pou­voir être éta­bli. Dans le cas de la France, un rap­port sur l’islam radi­cal en pri­son rédi­gé par le dépu­té Guillaume Lar­ri­vé en 2014 a mis en évi­dence que les musul­mans consti­tuaient envi­ron 60 % de la popu­la­tion car­cé­rale totale alors même qu’ils ne repré­sen­te­raient qu’environ 12% de la popu­la­tion fran­çaise. Insé­cu­ri­té cultu­relle ensuite qui pro­vient de la peur des popu­la­tions autoch­tones de deve­nir mino­ri­taires dans leur propre pays, c’est-à-dire de perdre leur sta­tut de réfé­rent cultu­rel. Comme le relève Chris­tophe Guilluy, cette crainte uni­ver­selle est res­sen­tie dans tous les pays qui subissent des flux migra­toires mas­sifs (pays occi­den­taux, pays du Magh­reb…) [41].

Enfin, sur le plan éco­no­mique, des tra­vaux ont mon­tré qu’une forte hété­ro­gé­néi­té eth­nique au niveau local allait de pair avec une dégra­da­tion des ser­vices publics essen­tiels comme l’éducation ou encore les infra­struc­tures rou­tières et néces­si­tait des trans­ferts sociaux plus impor­tants que dans les zones à forte homo­gé­néi­té eth­nique [42]. Ain­si, les auteurs de cette étude en concluent que les socié­tés à forte hété­ro­gé­néi­té se carac­té­risent par une moindre impor­tance accor­dée à la qua­li­té des biens publics, un déve­lop­pe­ment du pater­na­lisme et des niveaux de défi­cit et d’endettement plus éle­vés. Dans le même sens, Chris­tophe Guilluy dans son ouvrage, la France péri­phé­rique, sou­ligne que la poli­tique de la ville s’est avé­rée être un puis­sant ins­tru­ment de redis­tri­bu­tion au pro­fit qua­si-exclu­sif des ban­lieues dites « sen­sibles », c’est-à-dire des zones à forte concen­tra­tion immi­grée [43].

En résu­mé, les pays euro­péens connaissent aujourd’hui une situa­tion dans laquelle une part crois­sante de la popu­la­tion subit de pro­fondes muta­tions qui menacent son iden­ti­té, avec le sen­ti­ment que seule une petite élite est capable de se mettre à l’abri des consé­quences néga­tives de ces muta­tions. Cette situa­tion appa­raît de plus en plus visi­ble­ment liée à un modèle libé­ral qui s’avère être un sys­tème des plus pro­fi­tables pour une mino­ri­té et un lami­noir pour les couches popu­laires et la classe moyenne, comme il le fut déjà au XIXème siècle. Tous les ingré­dients semblent donc réunis pour que ce que l’on qua­li­fie géné­ra­le­ment de popu­lisme, sou­vent pour le dis­cré­di­ter, gagne du terrain.

Le populisme, un modèle en quête d’une troisième voie ?

En réponse à la crise iden­ti­taire cau­sée par les bou­le­ver­se­ments induits par la mon­dia­li­sa­tion libé­rale et par la perte de sens res­sen­tie par les indi­vi­dus des socié­tés occi­den­tales, on observe un déve­lop­pe­ment des mou­ve­ments popu­listes qui appa­raissent ain­si comme une des formes les plus visibles des réveils iden­ti­taires en cours. En effet, les mou­ve­ments popu­listes actuels ont le plus sou­vent pour carac­té­ris­tique com­mune de contes­ter des élites acquises à la mon­dia­li­sa­tion libérale.

Tou­te­fois, la notion même de popu­lisme est pro­blé­ma­tique pour deux rai­sons : d’une part la très grande diver­si­té des mou­ve­ments qua­li­fiés de popu­listes et d’autre part l’usage polé­mique qui est fait de ce terme [44]. En effet, la réduc­tion du popu­lisme aux mou­ve­ments popu­listes des années 1930 appa­raît comme un arti­fice rhé­to­rique régu­liè­re­ment uti­li­sé pour dis­cré­di­ter le popu­lisme, alors conçu comme une simple entre­prise anti-démo­cra­tique d’instrumentalisation des masses fai­sant appel aux ins­tincts les plus vils des indi­vi­dus plu­tôt qu’à leur raison.

Or, cette concep­tion réduc­trice du popu­lisme, à visée idéo­lo­gique, ne per­met pas de carac­té­ri­ser l’ensemble des mou­ve­ments popu­listes, et notam­ment pas le popu­lisme russe et nord-amé­ri­cain de la seconde moi­tié du XIXème siècle ni même les mou­ve­ments lati­no-amé­ri­cains du XXème siècle [45]. En outre, elle tend à mas­quer la cri­tique per­ti­nente, por­tée par les mou­ve­ments popu­listes, qui consiste à mettre en lumière la crise de légi­ti­mi­té qui affecte les démo­cra­ties repré­sen­ta­tives dans les pays occi­den­taux, en tant qu’elles sont confis­quées par des oli­gar­chies éta­tiques ou trans­na­tio­nales [46]. La pro­fonde remise en cause des iden­ti­tés natio­nales cau­sée par la mon­dia­li­sa­tion libé­rale consti­tue donc le prin­ci­pal fac­teur expli­ca­tif non seule­ment de la crise des démo­cra­ties occi­den­tales mais aus­si en retour, du déve­lop­pe­ment du popu­lisme. Ain­si, comme le remarque Guy Her­met, « le popu­lisme comme la démo­cra­tie est intrin­sè­que­ment lié au cadre natio­nal » [47].

Si la très grande diver­si­té des mou­ve­ments popu­listes rend illu­soire tout accord sur une défi­ni­tion unique, on peut néan­moins ten­ter d’énoncer les prin­ci­pales carac­té­ris­tiques du popu­lisme. Tout d’abord, il s’agit d’un style de dis­cours, un appel au peuple qui exalte une com­mu­nau­té (peuple demos, c’est-à-dire la com­mu­nau­té des citoyens et/ou peuple eth­nos, c’est-à-dire une com­mu­nau­té eth­no-cultu­relle) en tant qu’elle est por­teuse de valeurs posi­tives (ver­tu, bon sens, sim­pli­ci­té, hon­nê­te­té,…) et qu’elle s’oppose à une élite au pou­voir, consi­dé­rée comme délé­gi­ti­mée. Ensuite, le popu­lisme ne s’incarne pas dans un régime poli­tique par­ti­cu­lier (une démo­cra­tie ou une dic­ta­ture peuvent avoir une orien­ta­tion popu­liste) ni même ne revêt en soi un conte­nu idéo­lo­gique déter­mi­né : il se carac­té­rise par la recherche d’une 3ème voie entre le libé­ra­lisme et le mar­ché d’une part et le socia­lisme et l’Etat-Providence de l’autre [48]. En cela, il se veut un dépas­se­ment du cli­vage droite-gauche [49].

Enfin, le popu­lisme tend à émer­ger dans des périodes de chan­ge­ments pro­fonds et/ou de crise de légi­ti­mi­té c’est-à-dire, en par­ti­cu­lier, de crise du sys­tème de repré­sen­ta­tion [50]. Pour Chris­to­pher Lasch, la cause pro­fonde du déve­lop­pe­ment actuel du popu­lisme, ain­si d’ailleurs que du com­mu­nau­ta­risme, rési­de­rait dans le déclin des Lumières que révèlent les doutes crois­sants sur l’existence d’un sys­tème de valeurs qui trans­cen­de­rait les par­ti­cu­la­rismes [51].

Les popu­lismes qui s’affirment actuel­le­ment, notam­ment dans les pays occi­den­taux, com­binent pour beau­coup une double dimen­sion pro­tes­ta­taire et iden­ti­taire. La dimen­sion pro­tes­ta­taire se mani­feste par un appel au peuple demos (les citoyens) à l’encontre d’élites accu­sées d’avoir confis­qué le pou­voir par le biais de fausses alter­nances et ain­si d’avoir trans­for­mé la démo­cra­tie en une oli­gar­chie. La dimen­sion iden­ti­taire se mani­feste par un appel au peuple eth­nos qui vise à cri­ti­quer les effets néfastes de l’immigration mas­sive ain­si que les poli­tiques prô­nant le mul­ti­cul­tu­ra­lisme et la diver­si­té. C’est en jouant sur ces deux registres que Donald Trump a pu rem­por­ter l’élection pré­si­den­tielle amé­ri­caine de 2016. En effet, la cam­pagne de Trump a été, en quelque sorte, la mise en appli­ca­tion des ana­lyses déve­lop­pées en 2004 par Samuel Hun­ting­ton dans son ouvrage Who are we ? America’s Great Debate, tra­duit en Fran­çais sous le titre Qui somme nous ? Iden­ti­té natio­nale et choc des cultures.

Pour Hun­ting­ton, depuis la fin du mou­ve­ment des droits civiques dans les années 1965 qui a fait des Afro-Amé­ri­cains des citoyens de plein exer­cice, l’identité natio­nale amé­ri­caine ne se défi­nit plus par un cri­tère racial et ne revêt plus que deux dimen­sions : une dimen­sion cultu­relle (c’est-à-dire la culture anglo-pro­tes­tante des XVIIème-XVIIIème siècles, héri­tée des Pères fon­da­teurs) et une dimen­sion poli­tique (« the Creed ») consti­tuée des grands prin­cipes à voca­tion uni­ver­sa­liste que sont la liber­té, l’égalité, la démo­cra­tie, les droits civiques, la non-dis­cri­mi­na­tion, l’Etat de droit [52] (prin­cipes qui sont, en quelque sorte, l’équivalent de ce que l’on désigne habi­tuel­le­ment en France par « valeurs répu­bli­caines »). Or, Hun­ting­ton sou­ligne que l’identité amé­ri­caine est gra­ve­ment mena­cée pour deux raisons.

D’une part, la dimen­sion poli­tique de l’identité amé­ri­caine est en elle-même fra­gile en ce que les prin­cipes qui la com­posent étant uni­ver­sels, ils ne per­mettent pas de dis­tin­guer les Amé­ri­cains d’autres peuples et donc de consti­tuer une com­mu­nau­té qui fasse sens pour les indi­vi­dus [53]. A cet égard, Hun­ting­ton remarque que le com­mu­nisme qui aura duré 70 ans a lais­sé place à un regain iden­ti­taire à carac­tère eth­no-cultu­rel dans les pays d’Europe de l’Est et en Rus­sie [54].

D’autre part, la dimen­sion cultu­relle de l’identité natio­nale amé­ri­caine est elle-même en passe d’être remise en cause du fait de l’immigration mas­sive, en par­ti­cu­lier d’origine his­pa­nique (déve­lop­pe­ment du bilin­guisme [55], d’une édu­ca­tion mul­ti­cul­tu­relle [56], craintes de reven­di­ca­tions voire de séces­sions ter­ri­to­riales par exemple en Cali­for­nie [57]) et de l’action des élites poli­tiques, judi­ciaires, éco­no­miques et média­tiques qui sou­tiennent et encou­ragent le déve­lop­pe­ment du mul­ti­cul­tu­ra­lisme et de la diver­si­té, c’est-à-dire les reven­di­ca­tions iden­ti­taires crois­santes de type racial et eth­nique de la part des mino­ri­tés [58].

Ain­si, tout en pro­fé­rant une dénon­cia­tion féroce contre les élites cor­rom­pues (« l’establishment », le « clan » Clin­ton), le can­di­dat Trump s’est atta­ché à prendre en compte cette dimen­sion cultu­relle (enten­due au sens large comme mode de vie) de l’identité natio­nale amé­ri­caine en pro­po­sant des mesures sus­cep­tibles de répondre aux craintes de nom­breux Amé­ri­cains face à la dégra­da­tion de leur cadre de vie (mesures pro­tec­tion­nistes face à la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et au chô­mage, lutte contre la délin­quance et contre l’immigration illé­gale notam­ment mexi­caine). Le pro­gramme de Trump en conju­guant libé­ra­lisme (remise en cause de l’Obamacare) et natio­na­lisme (mesures pro­tec­tion­nistes vis-à-vis de la Chine et du Mexique) met en lumière le syn­cré­tisme idéo­lo­gique du popu­lisme qui s’affirme en effet comme un modèle en quête d’une troi­sième voie.

En Europe, l’essor des par­tis qua­li­fiés de popu­listes [59] résulte éga­le­ment d’une com­bi­nai­son des deux dimen­sions, pro­tes­ta­taire et iden­ti­taire, avec des degrés variables. L’abstention mas­sive aux élec­tions et/ou le vote pour les par­tis « hors-sys­tème » tra­duisent la dimen­sion pro­tes­ta­taire qui s’explique par le déca­lage crois­sant entre d’une part les couches popu­laires et une frange crois­sante de la classe moyenne et d’autre part les élites, qu’elles soient poli­tiques, éco­no­miques ou média­tiques, aux­quelles il est repro­ché de faus­ser le jeu démo­cra­tique et de confis­quer le pou­voir par le biais de fausses alter­nances. La dimen­sion iden­ti­taire est elle aus­si vivace du fait d’une immi­gra­tion incon­trô­lée d’origine extra-euro­péenne, notam­ment de culture musul­mane. La suc­ces­sion des atten­tats isla­mistes en Europe (à Paris, Nice, Bruxelles et Ber­lin pour ne prendre que les plus récents) ravive le sou­ve­nir des luttes sécu­laires à l’encontre des conquêtes musul­manes en Europe.

Selon C. Guilluy le rejet de cette immi­gra­tion de masse, qui concerne tous les pays et s’explique par la peur de deve­nir mino­ri­taire et de perdre le sta­tut de réfé­rent cultu­rel, va bien au-delà du vote FN et se tra­duit par exemple par des phé­no­mènes tels que le contour­ne­ment de la carte sco­laire ou encore la consti­tu­tion de zones d’habitation sépa­rées [60]. Ain­si, Chris­tophe Guilluy iden­ti­fie, sur une base géo­gra­phique, les contours de trois ensembles socio­cul­tu­rels qui se construisent contre la volon­té des pou­voirs publics : les caté­go­ries popu­laires, enga­gées dans un pro­ces­sus de ré-enra­ci­ne­ment, qui se relo­ca­lisent dans la France péri­phé­rique, c’est-à-dire dans les zones géo­gra­phiques les moins dyna­miques éco­no­mi­que­ment, les caté­go­ries popu­laires d’immigration récente qui se concentrent dans les quar­tiers de loge­ments sociaux des grandes métro­poles et enfin les caté­go­ries supé­rieures, concen­trées dans le parc pri­vé de ces mêmes métro­poles [61].

Face à ces dyna­miques socio­cul­tu­relles en cours que tra­duit, au plan poli­tique, l’essor des par­tis popu­listes, il reste à s’interroger sur les voies par les­quelles pour­rait être ravi­vée une iden­ti­té cultu­relle, civi­li­sa­tion­nelle créa­trice de sens, c’est-à-dire qui répon­drait « à la volon­té, de plus en plus mani­feste du peuple fran­çais, de retrou­ver en par­tage un monde com­mun de valeurs, de signes et de sym­boles qui ne deman­dait qu’à resur­gir à la faveur des épreuves à venir » [62].

Les leviers d’action métapolitiques

On l’a vu les réveils iden­ti­taires peuvent s’analyser comme une ten­ta­tive de réponse à une crise iden­ti­taire carac­té­ri­sée par la perte de sens au niveau indi­vi­duel et par la dis­so­lu­tion des iden­ti­tés col­lec­tives. Comme le relève Patrick Buis­son, cela conduit à se poser « la ques­tion qui est au centre de la socié­té fran­çaise : com­ment redé­ployer les soli­da­ri­tés per­dues, com­ment relier de nou­veau les indi­vi­dus entre eux ? » [63] Autre­ment dit, l’enjeu est de retrou­ver des cadres, des hori­zons com­muns qui fassent sens pour l’individu contem­po­rain. A cet égard, il est sans doute illu­soire de croire que revien­dra le temps où l’identité indi­vi­duelle était entiè­re­ment absor­bée par les iden­ti­tés col­lec­tives issues des com­mu­nau­tés tra­di­tion­nelles (reli­gieuses, fami­liales…) et ne s’en dis­tin­guaient pas ou peu. L’identité indi­vi­duelle est deve­nue plus mou­vante, fluide. Avec la moder­ni­té, la com­po­sante choi­sie de l’identité a pris le pas sur la dimen­sion héritée.

Dans ce contexte, et face aux menaces qui pèsent sur le cadre de vie des peuples euro­péens, il parait urgent de s’interroger sur les actions à entre­prendre en vue d’accompagner les réveils iden­ti­taires en cours. Pour gui­der l’action, deux prin­cipes, qui sont liés, nous paraissent pou­voir être mis en avant. D’une part, la lutte contre l’atomisation de la socié­té (résul­tant de l’individualisme métho­do­lo­gique, au fon­de­ment des théo­ries éco­no­miques néo-clas­siques) en créant des cadres, des cercles, des orga­ni­sa­tions per­met­tant que se réa­lise le pro­ces­sus d’identification par lequel cha­cun peut se défi­nir comme appar­te­nant à un col­lec­tif. D’autre part, les logiques de don, de contre-don et de coopé­ra­tion devraient être pri­vi­lé­giées au détri­ment de la pré­émi­nence des inté­rêts indi­vi­duels afin de créer des tis­sus de rela­tions, des rap­ports de dépen­dance entre les membres du groupe, et ain­si de ren­for­cer son iden­ti­té col­lec­tive [64].

On se foca­li­se­ra ici sur deux domaines d’action : l’éducation et le domaine économique.

Le déclin du sys­tème édu­ca­tif fran­çais, mesu­ré notam­ment par les clas­se­ments PISA, fait l’objet d’un constat una­nime, hor­mis peut-être par­mi les pro­mo­teurs de l’idéologie péda­go­giste, prin­ci­paux res­pon­sables de la « situa­tion de détresse » et de « ban­que­route pro­gram­mée » [65] de l’école. Cette idéo­lo­gie néfaste qui prône un éga­li­ta­risme radi­cal a eu pour consé­quence para­doxale de géné­rer l’inégalité la plus criante qui se mani­feste à plu­sieurs niveaux : accrois­se­ment de l’illettrisme, fai­blesse de la cir­cu­la­tion et du renou­vel­le­ment des élites, mise en œuvre de mesures de dis­cri­mi­na­tion posi­tive, etc.

Mais au-delà du péda­go­gisme qui consti­tue en quelque sorte une cause immé­diate de l’effondrement du sys­tème édu­ca­tif, la cause pro­fonde de cet effon­dre­ment est à cher­cher dans une crise, un déclin de l’autorité, telle que l’entendait Han­nah Arendt, c’est-à-dire de « la convic­tion du carac­tère sacré de la fon­da­tion, au sens où une fois que quelque chose a été fon­dé il demeure une obli­ga­tion pour toutes les géné­ra­tions futures » [66]. Or, pour­suit Arendt, « dans le monde moderne, le pro­blème de l’éducation tient au fait que par sa nature même l’éducation ne peut faire fi de l’autorité, ni de la tra­di­tion, et qu’elle doit cepen­dant s’exercer dans un monde qui n’est pas struc­tu­ré par l’autorité ni rete­nu par la tra­di­tion » [67].

Dans ce contexte, il parait impé­rieux de res­tau­rer des struc­tures de trans­mis­sion cultu­relle ins­pi­rées de modèles éprou­vés, c’est-à-dire régies par des prin­cipes visant à réta­blir des objec­tifs d’excellence et à sus­ci­ter l’émulation (modèle jésuite), à for­mer le carac­tère autant que l’intelligence (modèle de l’école fran­çaise répu­bli­caine), à valo­ri­ser la tra­di­tion qui défi­nit l’identité (modèle des public schools bri­tan­niques) et à res­tau­rer l’autorité et la dis­ci­pline en asso­ciant à cette entre­prise les inté­res­sés eux-mêmes (modèle jésuite) [68].

Dans cette pers­pec­tive, il s’agit d’encourager les ini­tia­tives visant à la créa­tion d’écoles hors contrat s’inspirant des modèles édu­ca­tifs ayant fait la preuve de leur effi­ca­ci­té mais éga­le­ment d’associations à voca­tion édu­ca­tive et cultu­relle ayant pour objet la trans­mis­sion des valeurs et des savoirs, tel l’Institut Iliade, dont on pour­rait ima­gi­ner un déve­lop­pe­ment sur le modèle des Lan­cas­trian schools. A cet égard, il serait inté­res­sant de créer une pla­te­forme sur Inter­net recen­sant les dif­fé­rents pro­jets exis­tants afin de leur don­ner une meilleure visi­bi­li­té et de per­mettre ain­si à un plus large public d’y adhé­rer voire d’y contri­buer. La pos­si­bi­li­té de finan­ce­ments par­ti­ci­pa­tifs (crowd­fun­ding) pour­rait aus­si être envisagée.

Dans le domaine éco­no­mique, un large champ d’actions à voca­tion iden­ti­taire parait ouvert, qui peut s’appuyer sur des fon­de­ments théo­riques per­met­tant de s’abstraire de la pure logique mar­chande. A cet égard, le cou­rant de la Nou­velle Socio­lo­gie Eco­no­mique auquel on peut rat­ta­cher les tra­vaux de Mark Gra­no­vet­ter sur les réseaux, vise notam­ment à remettre en cause la vision sous-socia­li­sée des rela­tions éco­no­miques qui est celle de l’individualisme métho­do­lo­gique et qui fonde les théo­ries néo-clas­siques. Pour Gra­no­vet­ter, l’économie n’est qu’un sous-ensemble qui s’inscrit au sein d’un ensemble plus vaste et construit à par­tir d’une logique pro­pre­ment sociale.

A la vision de l’individu ration­nel maxi­mi­sant ses inté­rêts pri­vés, il oppose la vision d’acteurs insé­rés, encas­trés dans des réseaux de rela­tions sociales. L’encastrement, concept clé de Gra­no­vet­ter, revêt une triple dimen­sion. Tout d’abord, une dimen­sion cog­ni­tive dans la mesure où la ratio­na­li­té de l’individu est limi­tée et non abso­lue. Une dimen­sion cultu­relle, ensuite, au sens où l’action éco­no­mique est ins­pi­rée par des valeurs, des croyances et des habi­tudes cultu­relles. Une dimen­sion struc­tu­relle, enfin, car les rela­tions éco­no­miques sont insé­rées dans des sys­tèmes durables et concrets de rela­tions sociales, c’est-à-dire des réseaux inter­per­son­nels, fon­dés sur des logiques d’appartenance, de com­mu­nau­té, voire des normes de réciprocité.

Or, les tra­vaux de Gra­no­vet­ter ont mon­tré que des mar­chés for­te­ment encas­trés per­met­taient d’une part d’accroitre la confiance entre les agents et d’autre part d’améliorer la cir­cu­la­tion et la qua­li­té de l’information, deux condi­tions néces­saires à la réa­li­sa­tion d’activités éco­no­miques. Les groupes d’affaires (zaï­bat­su japo­nais, chae­bols coréens, gru­pos ame­ri­ca­nos d’Amérique latine…), liés par des rela­tions de confiance inter­per­son­nelle sur la base d’une même ori­gine per­son­nelle eth­nique ou com­mu­nau­taire, consti­tuent un des nom­breuses appli­ca­tions du concept d’encastrement [69]. De plus, la nature des liens sociaux au sein du réseau est éga­le­ment déter­mi­nante, y com­pris dans le domaine économique.

A cet égard, Gra­no­vet­ter éta­blit la dis­tinc­tion deve­nue clas­sique entre liens forts et liens faibles : « la force ou la fai­blesse d’un lien est une com­bi­nai­son de la quan­ti­té de temps, de l’intensité émo­tion­nelle, de l’intimité (la confiance mutuelle) et des ser­vices réci­proques qui carac­té­risent ce lien » [70]. Cette dis­tinc­tion met en évi­dence l’intérêt des liens faibles [71] : « plus grande est la pro­por­tion des liens faibles, plus grand est l’accès aux infor­ma­tions ; plus grande est la pro­por­tion de liens forts, plus grande est la pro­ba­bi­li­té qu’une infor­ma­tion soit redon­dante et que le groupe se consti­tue en clique » [72]. Appli­quée à l’entrepreneuriat, Gra­no­vet­ter a tou­te­fois mon­tré la pré­do­mi­nance des liens forts au démar­rage de l’entreprise et l’importance des liens faibles dans la phase de déve­lop­pe­ment [73].

Encas­tre­ment au sein d’un réseau, liens forts, liens faibles sont des concepts qui se sont révé­lés par­ti­cu­liè­re­ment riches pour expli­quer notam­ment les com­por­te­ments sur le mar­ché du tra­vail, l’innovation (clus­ters) ou encore l’entrepreneuriat. Ain­si, l’entrepreneuriat eth­nique ou iden­ti­taire peut être ana­ly­sé à la lumière de ces notions. L’économie du Pays basque en est un exemple typique : suc­cès de la marque « 64 », fon­dé sur l’attachement à l’identité basque, les pro­duits iden­ti­taires (bière basque, Cola basque…), le suc­cès de la coopé­ra­tive Mon­dra­gon au Pays basque espa­gnol [74]

L’entrepreneuriat eth­nique, ana­ly­sé par Eda Bona­cich [75], peut éga­le­ment ser­vir, dans une cer­taine mesure, de source d’inspiration. Cet auteur relève que cer­taines mino­ri­tés eth­niques (les Armé­niens en Tur­quie, les Juifs en Europe, les Syriens en Afrique de l’Ouest, les Chi­nois en Asie du Sud-Est, les Japo­nais ou les Grecs aux Etats-Unis) ont pour spé­ci­fi­ci­té de jouer, au plan éco­no­mique, un rôle d’intermédiaire (acti­vi­tés com­mer­ciales, de loca­tion, de prêt…) entre pro­duc­teur et consom­ma­teur [76]. Les modes d’organisation de ces mino­ri­tés, dont les liens com­mu­nau­taires sont très forts [77], méritent d’être ana­ly­sés, notam­ment sur le plan éco­no­mique [78].

Aujourd’hui, on observe éga­le­ment des ini­tia­tives, attes­tant d’un cer­tain réveil iden­ti­taire en matière éco­no­mique, qui méritent d’être encou­ra­gées : ten­ta­tives de déve­lop­pe­ment d’un tou­risme iden­ti­taire mani­fes­tant l’attachement aux ter­ri­toires ruraux [79], appa­ri­tion de ten­ta­tives d’intégration ver­ti­cale dans le domaine agri­cole (reprise par une coopé­ra­tive d’agriculteurs de l’abattoir du Vigan [80] en vue de garan­tir un trai­te­ment éthique des ani­maux [81])…

Les réveils iden­ti­taires en matière éco­no­mique pour­raient aus­si à l’avenir se mani­fes­ter par des actions de boy­cott (on pense notam­ment à la viande issue de l’abattage rituel). Pour cer­tains, le boy­cott serait au modèle post­in­dus­triel ce que la grève était au modèle indus­triel. Dans le modèle capi­tal contre tra­vail, le contre-pou­voir vient du fait que le tra­vailleur peut pri­ver le patron de sa puis­sance de tra­vail. Le boy­cott consti­tue­rait quant à lui une forme pos­sible de contre-pou­voir face à une éco­no­mie mon­dia­li­sée, l’arme d’une socié­té civile mon­diale forte de son pou­voir d’achat [82].

L’efficacité du boy­cott dépend de la capa­ci­té à créer une iden­ti­té col­lec­tive autour de l’événement, ce qui implique de réunir toute une série de condi­tions [83] : défi­ni­tion d’objec­tifs clairs, réa­listes et mesu­rables for­mu­lés dans un mes­sage intel­lec­tuel­le­ment simple et attrac­tif sur le plan émo­tion­nel, sou­tien des médias [84], l’existence d’une cible clai­re­ment iden­ti­fiée, l’existence d’une solu­tion alter­na­tive offerte au consom­ma­teur qui soit notam­ment iden­ti­fiable [85] et une forte soli­da­ri­té du groupe mobi­li­sé (exis­tence de réseaux bien orga­ni­sés). Dans le cas de la viande hal­lal, l’une des dif­fi­cul­tés consiste dans l’impossibilité d’identifier aisé­ment les alter­na­tives du fait du non éti­que­tage du mode d’abattage.

Les réveils iden­ti­taires qui se mani­festent dans la période actuelle sont mul­ti­formes : ils se tra­duisent au plan poli­tique, notam­ment à tra­vers la mon­tée des popu­lismes, mais sont éga­le­ment per­cep­tibles dans le domaine de l’éducation et de l’économie. Aurait aus­si méri­té d’être évo­qué le domaine social et notam­ment le thème de l’exclusion [86] ; domaine qu’investissent for­te­ment les mino­ri­tés, notam­ment de confes­sion musul­mane, qui y voient la mise en appli­ca­tion du concept de « citoyen­ne­té croyante » déve­lop­pé par Tariq Rama­dan [87]. Il aurait éga­le­ment été inté­res­sant d’aborder la ques­tion du déve­lop­pe­ment de réseaux com­mu­nau­taires à l’échelle euro­péenne et de réflé­chir à des formes d’action commune.

Ces réveils iden­ti­taires ne sont pas sur­pre­nants. Avec le déclin des iden­ti­tés col­lec­tives et des socia­bi­li­tés issues des grands récits escha­to­lo­giques carac­té­ris­tiques de la moder­ni­té, eux-mêmes en voie d’effacement [88], la quête d’identité devient un enjeu tou­jours plus cru­cial pour l’individu contem­po­rain : « les hommes et les femmes recherchent des groupes aux­quels ils peuvent appar­te­nir assu­ré­ment et pour tou­jours, dans un monde dans lequel tout le reste bouge et change » [89]. Dans ce contexte, la recherche de cadres, d’horizons com­muns et de récits adap­tés per­met­tant au pro­ces­sus d’identification de se réa­li­ser reste bien le grand défi actuel.

Étienne Mal­ret
Mémoire de fin de cycle de for­ma­tion ILIADE
Pro­mo­tion Don Juan d’Autriche, 2016/201


Annexe 1 : Liens faibles et organisations communautaires [90]

Ana­ly­sant la nature des liens sociaux struc­tu­rant les réseaux à par­tir du cas de deux com­mu­nau­tés habi­tant deux quar­tiers dis­tincts de Bos­ton, sou­mis à des plans de « réno­va­tion urbaine » visant in fine à la des­truc­tion de ces quar­tiers, Gra­no­vet­ter se pose la ques­tion essen­tielle sui­vante : pour­quoi cer­taines com­mu­nau­tés s’organisent aisé­ment et effi­ca­ce­ment en vue de l’accomplissement de buts com­muns (en l’espèce la défense d’un quar­tier d’habitation) alors que d’autres semblent inca­pables de mobi­li­ser des res­sources même face à des menaces pressantes ?

Pour l’auteur, la cause de l’incapacité de l’une des com­mu­nau­tés (en l’espèce une com­mu­nau­té d’origine ita­lienne) à s’organiser pour la défense de son quar­tier réside dans la nature des liens sociaux qui struc­turent cette com­mu­nau­té. Ain­si, il observe que la com­mu­nau­té ita­lienne se carac­té­rise d’une part, par l’existence de liens forts au sein des sous-groupes (familles, amis…) consti­tu­tifs de cette com­mu­nau­té et d’autre part, par une frag­men­ta­tion glo­bale de la com­mu­nau­té. Cette frag­men­ta­tion glo­bale s’explique par le manque de liens faibles entre les sous-groupes (les cliques selon sa ter­mi­no­lo­gie), attes­té par la pau­vre­té du tis­su asso­cia­tif et par le fait que très peu d’habitants de cette com­mu­nau­té tra­vaillent au sein même du quar­tier. A l’inverse, la com­mu­nau­té ouvrière de Char­les­ton, l’autre quar­tier de Bos­ton sou­mis au plan de réno­va­tion, a réus­si à s’organiser effi­ca­ce­ment contre un tel plan. Selon Gra­no­vet­ter, la rai­son en est que cette com­mu­nau­té pos­sé­dait une vie asso­cia­tive riche et que presque tous les hommes rési­daient et tra­vaillaient au sein même du quartier.

Cet exemple montre l’importance et la force des liens faibles ain­si que le risque d’enfermement qu’induit l’existence de liens forts.

Annexe 2  : The middleman theory

L’organisation de cer­taines com­mu­nau­tés eth­niques très inté­grées, étu­diées par Eda Bona­cich dans son article « A theo­ry of Midd­le­man Mino­ri­ties », repose sur plu­sieurs spé­ci­fi­ci­tés. Tout d’abord, des méca­nismes de finan­ce­ment intra-com­mu­nau­taires pré­fé­ren­tiels sont mis en place : prêts à taux bas voire à taux zéro, sys­tème de la paren­tèle (pot com­mun abon­dé par les ver­se­ments régu­liers des membres de la com­mu­nau­té) au pro­fit des membres de la com­mu­nau­té en vue notam­ment de leur per­mettre de démar­rer une acti­vi­té indé­pen­dante. Ensuite, une maî­trise de la chaîne de valeur est recher­chée, dans la mesure du pos­sible, par une inté­gra­tion ver­ti­cale des acti­vi­tés éco­no­miques, notam­ment dans le domaine agri­cole. Enfin, des salaires bas et une vie com­mu­nau­taire qui, com­bi­nés aux méca­nismes de finan­ce­ment intra-com­mu­nau­taires et à un fort taux d’épargne, per­mettent d’abaisser les coûts de revient et d’être compétitifs.

Les suc­cès éco­no­miques de ces mino­ri­tés eth­niques (en par­ti­cu­lier les Chi­nois, les Indiens et les Juifs) abou­tissent à des phé­no­mènes de concen­tra­tion et de domi­na­tion sec­to­rielle (sur­tout dans le com­merce) qui s’observent par­tout dans le monde. Ces suc­cès liés à l’efficacité de l’organisation de cette éco­no­mie com­mu­nau­taire sont aus­si attes­tés par les ten­sions et conflits géné­rés du fait de l’intensification de la concur­rence économique.

Notes

[1] Cf. Denise Jode­let : « Le mou­ve­ment de retour vers le sujet et l’approche des repré­sen­ta­tions sociales », Connexions 2008/1 (n°89), p. 25–46.
[2] Cf. Pierre-André Taguieff : « L’idée de pro­grès, la « reli­gion du Pro­grès » et au-delà. Esquisse d’une généa­lo­gie », Kri­sis n°45 — Progrès ?
[3] « L’identité est un pro­duit de la conscience de soi ; conscience que l’on pos­sède, indi­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment, des qua­li­tés dis­tinctes qui nous dif­fé­ren­cient des autres » (Samuel Hun­ting­ton, Who are we ? America’s Great Debate, Free Press, 2005, p.21).
[4] Charles Tay­lor, Les sources du moi. La for­ma­tion de l’identité moderne, Seuil, 1998, p.46.
[5] Alain de Benoist, « Iden­ti­té, éga­li­té, dif­fé­rence » in Cri­tiques – Théo­riques, L’Age d’Homme, 2002, p. 418.
[6] Paul Ricoeur, Temps et récit, tome 3 : Le temps racon­té, Points Seuil, 1991 (3ème édi­tion), p.443.
[7] Paul Ricoeur, op. cit., p.444.
[8] Oppo­si­tion réso­lue des pays dits du « Groupe de Vise­grad » à la poli­tique migra­toire de l’UE, élec­tion pré­si­den­tielle fran­çaise, etc.
[9] Tous les enjeux posés dans l’ouvrage pré­ci­té de Hun­ting­ton sont au cœur de l’élection pré­si­den­tielle amé­ri­caine de 2016.
[10] Gil­bert Durand, L’imagination sym­bo­lique, Paris, PUF, 1964, p.23.
[11] Leo Strauss, La phi­lo­so­phie poli­tique et l’histoire, Le livre de poche, p.212 et s.
[12] Ain­si, par­mi les menaces pesant sur l’identité natio­nale des Etats-Unis, Samuel Hun­ting­ton men­tionne notam­ment la mon­dia­li­sa­tion et le cos­mo­po­li­tisme (cf. Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.4.). Néan­moins, si les iden­ti­tés natio­nales appa­raissent aujourd’hui par­ti­cu­liè­re­ment mena­cées par la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, il faut aus­si remar­quer qu’elles sont elles-mêmes le pro­duit de la moder­ni­té, comme l’a mon­tré Louis Dumont. Dès lors, la crise des iden­ti­tés natio­nales peut éga­le­ment s’analyser, dans une large mesure, comme la résul­tante de contra­dic­tions internes à l’idée même d’Etat-Nation.
[13] « C’est une idéo­lo­gie aller­gique à tout ce qui spé­ci­fie, qui inter­prète toute dis­tinc­tion comme poten­tiel­le­ment déva­lo­ri­sante ou dan­ge­reuse, qui tient les dif­fé­rences que l’on peut consta­ter entre les indi­vi­dus et les groupes comme contin­gentes, tran­si­toires, ines­sen­tielles ou secon­daires. Son moteur est l’idée d’Unique. L’unique est ce qui ne sup­porte pas l’Autre, et entend rame­ner tout à l’unité : Dieu unique, civi­li­sa­tion unique, pen­sée unique » (Alain de Benoist, op. cit., p. 413).
[14] Charles Tay­lor, op. cit., p.623–624.
[15] Michel Maf­fe­so­li, Le Temps des tri­bus – Le déclin de l’individualisme dans les socié­tés post­mo­dernes, La Table Ronde, 2000, pré­face à la 3ème édi­tion, p. V et VI.
[16] A cet égard, Hun­ting­ton relève que l’affaiblissement de l’identité natio­nale des Etats-Unis du fait de la mon­dia­li­sa­tion a lais­sé place à une affir­ma­tion des iden­ti­tés eth­niques, raciales et des iden­ti­tés liées au genre (cf. Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.4).
[17] Revue Elé­ments n°131, avril-juin 2009, entre­tien avec Alexandre Douguine.
[18] Revue Elé­ments n°131, avril-juin 2009, p.36.
[19] Cf. le débat édi­fiant dif­fu­sé sur Arte, à l’occasion de l’affaire des viols de Cologne, au cours duquel les jour­na­listes recon­naissent eux-mêmes l’existence de ce trai­te­ment de faveur réser­vé aux délin­quants d’origine immi­grée. Un extrait de ce débat peut être vision­né sur Inter­net (http://www.ojim.fr/occultation-de-lorigine-des-delinquants-dans-les-medias-laveu-de-quatremer/).
[20] Chris­to­pher Lasch, La révolte des élites et la tra­hi­son de la démo­cra­tie, Flam­ma­rion, 2007, p.144. Selon Lasch, ces poli­tiques de dis­cri­mi­na­tion posi­tive vont non seule­ment pro­fon­dé­ment à l’encontre de la culture amé­ri­caine, fon­dée sur la pré­émi­nence de la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle, mais elles consti­tuent aus­si une cause d’échec pour la majo­ri­té des indi­vi­dus appar­te­nant à ces mino­ri­tés dans la mesure où, inté­rio­ri­sant leur sta­tut de vic­times, ils éprouvent sou­vent de plus grandes dif­fi­cul­tés à acqué­rir le res­pect d’eux-mêmes.
[21] Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.145–146.
[22] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.344.
[23] Jacques Le Goff, l’Europe est-elle née au Moyen Age ?, Seuil, 2003, p.196.
[24] Jacques Le Goff, op. cit., p.258.
[25] En témoigne la fil­mo­gra­phie par­fois qua­li­fiée de « réac­tion­naire » qui connait de larges suc­cès d’audience : Le fabu­leux des­tin d’Amélie Pou­lain, La famille Bélier…
[26] Alain de Benoist, « Cri­tique de l’idéologie libé­rale » in Cri­tiques – Théo­riques, L’Age d’Homme, 2002, p.13 : « Le libé­ra­lisme est une doc­trine qui se fonde sur une anthro­po­lo­gie de type indi­vi­dua­liste, c’est-à-dire qu’elle repose sur une concep­tion de l’homme comme être non fon­da­men­ta­le­ment social ». Pour l’auteur, se fon­dant notam­ment sur les tra­vaux de Louis Dumont, les deux traits carac­té­ris­tiques du libé­ra­lisme, à savoir la notion d’individu et celle de mar­ché « sont direc­te­ment anta­go­nistes des iden­ti­tés collectives ».
[27] Luc Bol­tans­ki et Eve Chia­pel­lo, Le nou­vel esprit du capi­ta­lisme, Gal­li­mard, 2011, p.55.
[28] Cf. Marc Mul­ler « Les Lumières contre la guerre civile – Le libé­ra­lisme ou l’idéologie du Même », Nou­velle Ecole n°65, 2016, p.34.
[29] Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal – Essai sur la civi­li­sa­tion libé­rale, Flam­ma­rion, 2007, p.28 : « En repla­çant ain­si la ques­tion de la paci­fi­ca­tion de la socié­té au centre des pro­blèmes, il devient plus facile de pen­ser à la fois l’originalité abso­lue du pro­jet moderne, les prin­cipes de l’anthropologie qui l’accompagnent et, sur­tout, l’unité pro­fonde des deux figures phi­lo­so­phiques sous les­quelles le libé­ra­lisme va por­ter ce pro­jet à son accom­plis­se­ment logique ».
[30] Jean-Claude Michéa, op. cit., p.52.
[31] Cf. Marc Mul­ler, article pré­ci­té, p.37.
[32] « La paix est un sou­hait, la guerre est un fait », édi­to­rial de la revue Conflits, hors-série n°1 (Hiver 2014) rela­tif à la guerre éco­no­mique, p.5.
[33] Cf. Her­vé Cou­tau-Béga­rie : « A quoi sert la guerre ? », Kri­sis n°34, juin 2010 – La guerre (2) ?, p.19. Pour C. Lasch, ces mou­ve­ments d’unification et de frag­men­ta­tion sont liés à l’affaiblissement de l’Etat-Nation. Affai­blis­se­ment lui-même cau­sé par le déclin de la classe moyenne sur laquelle s’étaient appuyés les fon­da­teurs des nations modernes dans leur com­bat contre la noblesse féo­dale. Ain­si, selon C. Lasch, la culture de la classe moyenne (sens du ter­ri­toire et res­pect pour la conti­nui­té his­to­rique) qui ser­vait de cadre de réfé­rence com­mun est en train de se décom­po­ser pour lais­ser place à des fac­tions rivales (Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.59–60).
[34] Pas­cal Gau­chon, « Guerre civile. Guerre de la mon­dia­li­sa­tion », Revue Conflits, Avril-Mai-Juin 2016, p.46.
[35] Cf. Marc Mul­ler, article pré­ci­té, p.35.
[36] Cf. Marc Mul­ler, article pré­ci­té, p.36.
[37] Jean-Claude Michéa relève à cet égard que « la seule guerre qui demeu­re­ra conce­vable, dans un tel dis­po­si­tif phi­lo­so­phique, est la guerre de l’homme contre la nature, conduite avec les armes de la science et de la tech­no­lo­gie ; guerre de sub­sti­tu­tion, dont les Modernes vont pré­ci­sé­ment attendre qu’elle détourne vers le tra­vail et l’industrie la plus grande par­tie des éner­gies jusque-là consa­crées à la guerre de l’homme contre l’homme » (Jean-Claude Michéa, op. cit., p.27).
[38] En France, les 10 % les plus riches captent un peu plus du quart (27 %) de la masse glo­bale des reve­nus, presque dix fois plus que les 10 % les plus pauvres (2,9 %) [Note de l’Observatoire des inéga­li­tés en date du 21 jan­vier 2014]. Dans le monde, les inéga­li­tés moyennes au sein des pays sont plus grandes qu’il y a 25 ans (rap­port de 2016 de la Banque mon­diale inti­tu­lé « Taking on inequality »).
[39] Ain­si, en France, plus d’un mil­lion de per­sonnes ont bas­cu­lé sous le seuil de pau­vre­té en dix ans. La popu­la­tion vivant sous le seuil de pau­vre­té repré­sente plus de 14%, soit une per­sonne sur sept. (Le Monde, daté du 8 sep­tembre 2016).
[40] Les trois autres condi­tions per­met­tant de carac­té­ri­ser un mar­ché concur­ren­tiel sont la condi­tion d’atomicité des offreurs et des ache­teurs, la condi­tion d’homogénéité des pro­duits, la condi­tion de trans­pa­rence de l’information. Cf. Oli­vier Tor­rès-Blay, Eco­no­mie d’entreprise, Eco­no­mi­ca, 2009, 3ème édi­tion, p.8.
[41] Chris­tophe Guilluy, La France péri­phé­rique, Flam­ma­rion, 2014, p.134 et s.
[42] Alber­to Ale­si­na ; Reza Baqir ; William Eas­ter­ly, « Public Goods and Eth­nic Divi­sions », The Quar­ter­ly Jour­nal of Eco­no­mics, Vol. 114, No. 4. (Nov., 1999), pp. 1243–1284. Dans son ouvrage « Eco­no­mie du bien com­mun », Jean Tirole conclut de cette étude que la pré­fé­rence com­mu­nau­taire, la pré­fé­rence natio­nale sont des réa­li­tés, qu’il déplore, mais dont il admet qu’il faut tenir compte dans la concep­tion des poli­tiques publiques (Jean Tirole, Eco­no­mie du bien com­mun, PUF, 2016, p.92).
[43] Chris­tophe Guilluy, op. cit., p.172.
[44] Pierre-André Taguieff « Le popu­lisme et la science poli­tique » in Les Popu­lismes, sous la direc­tion de Jean-Pierre Rioux, Per­rin, 2007, p.17.
[45] Pierre-André Taguieff, op. cit., p.18–19
[46] Pierre-André Taguieff, L’illusion popu­liste, Flam­ma­rion, 2007, p.201.
[47] Guy Her­met, Les popu­lismes dans le monde – Une his­toire socio­lo­gique XIXèmeXXème siècle, Fayard, 2001, p. 45.
[48] Chris­to­pher Lasch, La révolte des élites et la tra­hi­son de la démo­cra­tie, Flam­ma­rion, 2007, p.109
[49] Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.110.
[50] Pierre-André Taguieff, « Le popu­lisme et la science poli­tique » in Les Popu­lismes, sous la direc­tion de Jean-Pierre Rioux, Per­rin, 2007, p.25.
[51] Chris­to­pher Lasch, op. cit., p.101–102.
[52] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.38.
[53] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.342–343. Dans le même sens, cf. Emi­lio Gen­tile, Les reli­gions de la poli­tique – Entre démo­cra­ties et tota­li­ta­rismes, Seuil, 2005, p.261 : l’auteur relève que, par rap­port aux reli­gions tra­di­tion­nelles, les idéo­lo­gies poli­tiques, qu’il appelle les reli­gions de la poli­tique, revêtent un carac­tère éphémère.
[54] Ce qui jus­ti­fia l’utilisation polé­mique du terme « popu­liste » pour qua­li­fier, à la fin des années 1980, les diri­geants de ces pays (Boris Elt­sine à ses débuts, Lech Wale­sa…), à la fin des années 1980, après l’effondrement des régimes com­mu­nistes (cf. Guy Her­met, op. cit., p.58).
[55] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.162.
[56] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.176.
[57] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., p.233.
[58] Samuel Hun­ting­ton : op. cit., Pré­face p.XVII.
[59] La Ligue du Nord en Ita­lie, l’UDC en Suisse, le PVV aux Pays-Bas, le FN en France, le FPÖ en Autriche, le UKIP en Grande-Bretagne…
[60] Chris­tophe Guilluy, op. cit., p.135–136 et p.150.
[61] Chris­tophe Guilluy, op. cit., p.158–163.
[62] Patrick Buis­son, La cause du peuple –L’histoire inter­dite de la pré­si­dence Sar­ko­zy, Per­rin, 2016, p.324.
[63] Patrick Buis­son, op. cit., p.437.
[64] Stra­te­gor, Dunod, 2009, p.792.
[65] Ces termes sont ceux de Roger Fau­roux ancien direc­teur de l’ENA, cité par Alain Kim­mel dans son article « L’enseignement en France : état des lieux », Kri­sis n°38, Edu­ca­tion ?, p.150–157.
[66] Han­nah Arendt, La crise de la culture, huit exer­cices de pen­sée poli­tique, Gal­li­mard, coll. « Folio essais », 1989 [1972], p.159. H. Arendt pré­cise que « le mot auc­to­ri­tas dérive du mot augere, aug­men­ter, et ce que l’autorité ou ceux qui com­mandent aug­mentent constam­ment : c’est la fon­da­tion. Les hommes dotés d’autorité étaient les anciens, le Sénat ou les patres qui l’avaient obte­nue par héri­tage et par trans­mis­sion de ceux qui avaient posé les fon­da­tions pour toutes les choses à venir, les ancêtres, que les Romains appe­laient pour cette rai­son les maiores ». (H. Arendt, op. cit., p.160).
[67] Han­nah Arendt, op. cit., p.250.
[68] Pour un pano­ra­ma de ces modèles, cf. Jacques Ber­rel « Les modèles édu­ca­tifs qui ont fait l’Europe », la Nou­velle Revue d’Histoire n°26, Sep­tembre-Octobre 2006, p.48–51.
[69] Isa­belle Huault, « Embed­ded­ness et théo­rie de l’entreprise – Autour des tra­vaux de Mark Gra­no­vet­ter », Annales des Mines, Gérer et com­prendre, Juin 1989, p.73–86. L’auteur pré­cise que « la confiance et le par­tage de croyances (…) appa­raissent comme des ingré­dients essen­tiels pour atteindre le niveau de coor­di­na­tion souhaité ».
[70] Oli­vier Tor­rès-Blay, op. cit., p.263.
[71] Cf. Annexe 1.
[72] B. Chol­let : « L’analyse des réseaux sociaux : quelles impli­ca­tions pour le champ de l’entrepreneuriat ? », 6ème Congrès inter­na­tio­nal fran­co­phone en entre­pre­neu­riat et en PME, HEC Mont­réal, Octobre 2002, cité par Oli­vier Tor­rès-Blay, op. cit., p.266.
[73] Mark Gra­no­vet­ter, Le mar­ché autre­ment, Essais de Mark Gra­no­vet­ter, Des­clée de Brou­wer, 2000, cité par Fabien Reix in « L’ancrage ter­ri­to­rial des créa­teurs d’entreprises aqui­tains : entre encas­tre­ment rela­tion­nel et atta­che­ment sym­bo­lique », Géo­gra­phie, éco­no­mie et socié­té, 2008/1 (Vol. 10), p.29–41.
[74] La coopé­ra­tive Mon­dra­gon a sou­vent été éri­gée en modèle et ses suc­cès éco­no­miques ont fait l’objet de nom­breuses ana­lyses : cf. notam­ment Phi­lippe Durance, « La coopé­ra­tive est-elle un modèle d’avenir pour le capi­ta­lisme ? – Retour sur le cas de Mon­dra­gon », Annales des Mines – Gérer et com­prendre 2011/4 (N° 106), p.69–79 ; Jean-Michel Lar­ras­quet, « Crise, coopé­ra­tives, inno­va­tion et ter­ri­toire », Pro­jec­tics / Proyéc­ti­ca / Pro­jec­tique 2012/2 (n°11–12), p.157–167 ; Chris­ti­na A. Clamp, « The Evo­lu­tion of Mana­ge­ment in the Mon­dra­gon Coope­ra­tives », dis­po­nible sur Inter­net, à l’adresse : http://community-wealth.org/content/evolution-management-mondrag-n-cooperatives.
[75] « A theo­ry of Midd­le­man Mino­ri­ties », Ame­ri­can Socio­lo­gi­cal Review, Octobre 1973, p.583–594.
[76] Elle note à cet égard que ce phé­no­mène est par­ti­cu­liè­re­ment obser­vé dans les socié­tés carac­té­ri­sées par un fos­sé entre les élites et les masses comme par exemple dans les socié­tés colo­niales ou encore les socié­tés féo­dales, mar­quées par la divi­sion entre masses pay­sannes et aris­to­cra­tie. La fonc­tion des mino­ri­tés est alors de com­bler ce fossé.
[77] Résis­tance aux mariages exté­rieurs à la com­mu­nau­té, éta­blis­se­ment d’écoles et d’associations de nature cultu­relle et lin­guis­tique pour leurs enfants, peu d’implication dans la poli­tique locale sauf pour ce qui touche direc­te­ment à leurs inté­rêts communautaires…
[78] Cf. Annexe 2.
[79] Cf. par exemple le site http://www.accueil-paysan.com/fr/
[80] Cet abat­toir avait été fer­mé en 2016 pour cause de mal­trai­tance animale.
[81] Pierre Isnard-Dupuy, Repor­terre, le quo­ti­dien de l’écologie, « Des petits pay­sans veulent faire de l’abattoir du Vigan un exemple éthique », 17 février 2017 (article dis­po­nible en ligne sur le site www.reporterre.net).
[82] Cf. Ulrich Beck, cité par Ingrid Nys­tröm et Patri­cia Ven­dra­min in Le Boy­cott, Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2015, p.93–120.
[83] Nys­tröm et Patri­cia Ven­dra­min, op. cit., p.93–120.
[84] Même si aujourd’hui, la capa­ci­té de conta­gion passe d’abord et avant tout par le web et les réseaux sociaux. Ain­si, en 2011, les Ano­ny­mous, suite à leur appel à boy­cot­ter Pay­pal, lan­cé sur leur compte Twit­ter, avaient annon­cé au bout d’une jour­née, neuf mille dés­ins­crip­tions de comptes Pay­pal. La socié­té eBay, mai­son mère de Pay­pal, dévis­sa en bourse et per­dit un mil­liard de dol­lars en une heure de cota­tion à Wall Street.
[85] L’alternative au pro­duit boy­cot­té doit être de qua­li­té équi­va­lente, dis­po­nible en quan­ti­té suf­fi­sante et identifiable.
[86] Sur ce thème, cf. notam­ment Alain de Benoist, « Du lien social » in Cri­tiques – Théo­riques, L’Age d’Homme, 2002, p.196–214.
[87] Kon­rad Ped­zi­wia­tr, « L’activisme social des nou­velles élites musul­manes de Grande-Bre­tagne », Her­mès, La Revue, 2008/2, CNRS édi­tions, (n°51), p.125–133. L’auteur y décrit les acti­vi­tés d’une asso­cia­tion basée à Londres, The City Circle, qui, notam­ment, met en œuvre des pro­jets de nature édu­ca­tive (tuto­rat, école du same­di, conseils d’orientation pro­fes­sion­nelle, tech­niques d’entretien…) et orga­nise des réunions heb­do­ma­daires visant à dis­cu­ter des ques­tions tou­chant à la popu­la­tion musulmane.
[88] Emi­lio Gen­tile, op.cit., p.250–251.
[89] Eric Hobs­bawn, « The Cult of Iden­ti­ty Poli­tics » in New Left Review, n°217, 1996, p.40, cité par Zyg­munt Bau­man, in « Iden­ti­té et mon­dia­li­sa­tion », Lignes 2001/3 (n° 6), p.10–27.
[90] Mark Gra­no­vet­ter, « The Strength of Weak Ties », Ame­ri­can Jour­nal of Socio­lo­gy, Volume 78, Mai 1973, p.1360–1380.

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