L’éclipse de la mort, de Robert Redeker

L'éclipse de la mort, de Robert Redeker

L’éclipse de la mort, de Robert Redeker

C’est une stimulante réflexion sur la mort que le philosophe Robert Redeker nous offre avec son dernier essai L’éclipse de la mort (Desclée de Brouwer, septembre 2017). « Banale et mystérieuse » tout à la fois, la mort, horizon pourtant indépassable de la condition humaine, est désormais occultée dans nos sociétés contemporaines qui souhaiteraient se figer dans un éternel présent.

Enrichi de multiples références tant antiques que chrétiennes ou philosophiques, ce petit livre nous propose la vision du philosophe sur le sens de la mort et son occultation du monde contemporain. Il revient pour ce faire sur différents thèmes déjà évoqués dans ses précédents ouvrages (Bienheureuse vieillesse, Egobody, Le soldat impossible), dénonçant les dérives et délires de nos sociétés nihilistes rêvant de faire disparaître la détresse et la mort. La mort pourtant doit être considérée, selon Robert Redeker, comme la grande éducatrice des hommes, celle sans qui nous ne pourrions pas mener des vies dignes de ce nom.

La mort occultée

L'éclipse de la mort, de Robert Redeker

L’éclipse de la mort, de Robert Rede­ker

La mort est aujourd’hui deve­nue invi­sible, dis­pa­rais­sant de notre exis­tence col­lec­tive, reje­tée à l’extérieur des rem­parts de la cité, refou­lée du monde des vivants. Dans une socié­té en miettes, l’ensemble des rites com­mu­nau­taires et de la sym­bo­lique qui accom­pa­gnaient la mort ont aujourd’hui dis­pa­ru. Enfouis, les rites funèbres qui accom­pa­gnaient les deuils, per­due la confron­ta­tion au Sau­vage et à la Nature cruelle, oubliée la mort héroïque sous les orages d’acier. Autre­fois évé­ne­ment public, la mort se retrouve désor­mais refou­lée dans la sphère pri­vée la plus intime.

Et pour­tant, jamais les images de la mort n’ont été aus­si pré­sentes sur tous les écrans, s’étalant à tra­vers diver­tis­se­ment et infor­ma­tion — « ces deux mamelles de l’hébétude ». Cette pro­fu­sion des images, consi­dère le phi­lo­sophe, désym­bo­lise la mort, c’est-à-dire qu’elle la prive de sens, « la rédui­sant ain­si d’un uni­vers à trois ou quatre dimen­sions (l’univers de la dona­tion de sens) à un uni­vers à deux dimen­sions, celui de l’écran ». L’irruption de la mort dans la cité sous la forme du ter­ro­risme isla­miste par­ti­cipe de cette désym­bo­li­sa­tion. Les dji­ha­distes qui disent « aimer la mort » la réduisent à une péri­pé­tie de jeu vidéo, s’inscrivant plei­ne­ment dans le spec­tacle de la moder­ni­té, confir­mant que la mort ne veut plus rien dire pour eux.

Ce spec­tacle télé­vi­suel de la mort ain­si mise en scène sur grand écran « vide le réel de la réa­li­té et change le plein en vide », cette pro­li­fé­ra­tion des images se conju­guant à une raré­fac­tion du sym­bo­lique. Comme Nietzsche, Robert Rede­ker consi­dère que « le désert croît », rem­pla­çant un monde char­gé de sens en ère du vide…

Le règne du « dernier homme »

Et sous ce ciel désor­mais silen­cieux, pri­vé de toutes valeurs spi­ri­tuelles, l’unique pré­oc­cu­pa­tion indi­vi­duelle comme col­lec­tive de nos contem­po­rains consiste à amé­lio­rer, sau­ve­gar­der, pro­lon­ger la vie réduite à sa seule dimen­sion bio­lo­gique et à la satis­fac­tion de besoins maté­riels.

La mort n’est pas seule occul­tée, sa mes­sa­gère la vieillesse doit être aus­si refou­lée. Fit­ness, jog­ging, via­gra, botox et autre méde­cine répa­ra­trice, à l’ère de l’homo trot­ti­net­tus, le vieil Occi­dent s’emplit de per­pé­tuels jeu­nots qui se refusent à vieillir… Or « cette regé­né­ra­tion, qui com­mence par les cos­mé­tiques des dames entre deux âges mais dont l’aboutissement s’accomplit dans l’effacement de la mort, est l’ennemi de la géné­ra­tion, de la jeu­nesse du monde » estime Robert Rede­ker. Si Nietzsche crai­gnait de voir se mul­ti­plier des géné­ra­tions d’enfants « aux che­veux gris », le phi­lo­sophe s’inquiète davan­tage de cette vieillesse gri­mée en éter­nelle jeu­nesse fai­sant dis­pa­raître la vraie jeu­nesse, rom­pant la chaîne de la trans­mis­sion, occul­tant la dif­fé­rence entre pas­sé et pré­sent, hypo­thé­quant l’avenir.

Cette « paro­die de l’immortalité » ne repré­sente que la « conti­nua­tion sem­pi­ter­nelle dans l’existence du corps de la jouis­sance ordi­naire ». L’homme contem­po­rain n’est plus réduit qu’à une sorte de « moi-corps », réduit à sa seule dimen­sion bio­lo­gique, « qui aurait oublié de mou­rir et dont le diver­tis­se­ment serait l’atmosphère et le but de l’existence », sem­blable au « der­nier homme » de Nietzsche, « assoif­fé d’une immor­ta­li­té d’entrée de gamme que, par ailleurs, il ne mérite pas. »

À l’ombre des tombeaux

« Tout com­mence par la fin » nous résume pour­tant le phi­lo­sophe, rap­pe­lant que les lieux d’inhumation consti­tuent les pre­miers sanc­tuaires. « Inhu­mer, c’est huma­ni­ser », la tombe repré­sen­tant le point de départ de l’humanité. Face à la nature qui veut l’oubli afin que les géné­ra­tions nou­velles puissent croître, la sépul­ture fait bar­rage, elle ins­ti­tue le sou­ve­nir et, au-delà du sou­ve­nir et de l’âme, consi­dère que les restes humains dépo­sés au sein de la terre sont dignes de res­ter. Outre que le culte des morts donne du sens à tra­vers ses rites et ses sym­boles, Robert Rede­ker sou­ligne les deux rai­sons, méta­phy­sique et poli­tique, qui motivent ce culte issu du fond des âges : il retient les morts dans l’humanité et per­met le gou­ver­ne­ment des vivants par les morts.

Mais aujourd’hui, déplore l’écrivain, nous rêvons d’évoluer dans une socié­té sans cadavres et sans ancêtres. Le déve­lop­pe­ment de la cré­ma­tion qu’il dis­tingue des inci­né­ra­tions antiques illustre cette illu­sion. La cré­ma­tion moderne trans­forme la mort en une abs­trac­tion vide, elle sup­prime le cadavre qui repré­sente l’incarnation de la mort. Dans une pers­pec­tive hygié­niste, Robert Rede­ker éta­blit un paral­lèle entre cré­ma­tion et eutha­na­sie, cachant d’un voile pudique ce que nos contem­po­rains s’emploient soi­gneu­se­ment à évi­ter : la dou­leur et la peur face à l’agonie et à la mort phy­sique.

La mort, notre mère

Mais alors, qu’est-ce que la mort ? Et bien, la mort comme simple évé­ne­ment bio­lo­gique n’est rien, répond le phi­lo­sophe. Elle est avant tout un sen­ti­ment pure­ment humain, celui de « la peur la plus haute ». Mais la peur de la mort huma­nise quand elle est conscience féconde, créa­trice, de la mort et elle déshu­ma­nise quand nous la fuyons, l’oublions…

Selon Hei­deg­ger, l’homme est « l’être-au-devant-de-la-mort ». Il doit accep­ter la tra­gé­die de l’existence, c’est-à-dire sa propre mort à venir, vécue comme une ini­tia­tion : « la pen­sée anti­ci­pa­trice de la mort fait décou­vrir à l’homme la valeur de la vie (…) la trans­for­mant en une aven­ture, une expé­di­tion. » Elle nous enseigne tout d’abord au renon­ce­ment au moi, ce « vain moi », cet ego mépri­sable tout à la fois bour­sou­flé et vide qu’il nous faut détruire pour libé­rer l’âme. En des mots qui ne sont pas sans rap­pe­ler la der­nière lettre de Domi­nique Ven­ner au jour de son sacri­fice volon­taire, Robert Rede­ker nous enseigne que c’est en sachant mou­rir que l’on sau­ra vivre.

Face au règne du vir­tuel et du vide, même si elle est occul­tée, « la mort reste le réel, en ce qu’elle résiste au diver­tis­se­ment, repré­sen­tant l’ultime refuge du sérieux de l’existence ».

Sans la mort, le temps n’est plus sen­sible, il n’est plus durée, il n’est plus que chiffres, nous figeant dans un éter­nel pré­sent sans pro­fon­deur. C’est pour­quoi le refus de la mort annonce le règne des « inhé­ri­tiers » selon l’expression de Renaud Camus, car « la mort est la condi­tion onto­lo­gique sine qua non de l’héritage, de la trans­mis­sion, de l’éducation ». Dans la grande roue des géné­ra­tions, pour lais­ser un héri­tage, il faut savoir mou­rir comme d’autres sont morts avant nous pour nous trans­mettre leur héri­tage. En mou­rant « nous don­nons ce que nous fûmes, ce que nous avons aimé et par des­sus-tout, ce dont nous avons héri­té ». La mort est un don figu­rant « l’une des beau­tés les plus pré­cieuses de l’existence ». Ain­si à tra­vers elle, le tra­gique peut se faire éthique et esthé­tique.

Ce livre aus­si bref que dense doit être lu et médi­té en ce mois des morts où nous entrons dans la sai­son sombre, aux jours où la lumière se fait basse et où l’on fleu­rit les tombes des aïeux. Ceux qui croient au ciel comme ceux qui n’y croient pas y trou­ve­ront matière à réflexion. A condi­tion de refu­ser le monde de chi­mères que veulent créer des appren­tis sor­ciers. A condi­tion éga­le­ment de res­pec­ter et trans­mettre à notre tour, quand le jour vien­dra, l’héritage des ancêtres.

Benoît Couë­toux du Tertre