« Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? », de Michel Pastoureau

« Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? », de Michel Pastoureau

« Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? », de Michel Pastoureau

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Le succès qu’obtiennent les parutions de Michel Pastoureau est amplement mérité. Ses thèmes d’étude sont originaux et permettent de combler nombre de lacunes d’une historiographie qui a longtemps fait l’impasse sur une grande part du symbolisme moyenâgeux.

Lire Pas­tou­reau, c’est comme entrer dans une biblio­thèque rem­plie de secrets. On en apprend à toutes les pages tant son éru­di­tion est impres­sion­nante et, sur­tout !, bien employée. Ses livres sont d’une rigueur toute uni­ver­si­taire en étant d’une grande clar­té car écrits d’une plume des plus agréables. S’il est l’un des médié­vistes les plus en vue aujourd’hui, on ne peut que s’en féli­ci­ter. Au C.N.C., nous avons tou­jours été très friands de ses tra­vaux et cette chro­nique vien­dra s’ajouter à celles de son maître-ouvrage L’Ours, his­toire d’un roi déchu (…).

« Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? », de Michel Pastoureau

« Le roi tué par un cochon ; Une mort infâme aux ori­gines des emblèmes de la France ? », de Michel Pas­tou­reau

Der­nier ouvrage de l’auteur, Le roi tué par un cochon intrigue dès que l’on a lu son titre. Sous-titré Une mort infâme aux ori­gines des emblèmes de la France ?, le lec­teur se voit plon­gé dans une sorte d’inconnu : aucun de nos rois n’est pour­tant mort à cause d’un cochon… Eh bien si ! Et toute la pré­sente étude s’articule autour de cet évé­ne­ment long­temps oublié : son dérou­le­ment, ses consé­quences ain­si que la décor­ti­ca­tion de tout ce qui y touche de près ou de loin.

Le 13 octobre 1131 meurt à Paris le jeune Phi­lippe, fils aîné du roi Louis VI le Gros. Agé de 15 ans, le gar­çon décède des suites d’une chute de che­val cau­sée en pleine rue par un cochon qui s’est jeté dans les pattes du des­trier royal. Royal oui… car Phi­lippe est déjà roi lui aus­si depuis 1129. Asso­cié au pou­voir de son père selon l’usage des pre­miers Capé­tiens, il est une sorte de second roi. Cette mort hor­rible et tra­gique pour une dynas­tie capé­tienne encore contes­tée est, selon Michel Pas­tou­reau, un évé­ne­ment fon­da­teur de l’histoire de France.

Le décès de Phi­lippe appa­raît aux contem­po­rains comme bien plus qu’un simple acci­dent. C’est une mort infâme, ignoble, hon­teuse écrivent les chro­ni­queurs. Pour­quoi ? Parce qu’elle a été cau­sée par un cochon, consi­dé­ré au Moyen Age comme une bête impure, vile, sym­bole de sale­té, de glou­ton­ne­rie et de péché en géné­ral. Le cochon est un ani­mal qui figure en bonne place dans le bes­tiaire de Satan. En témoigne bien cette dési­gna­tion : « por­cus dia­bo­li­cus ». Michel Pas­tou­reau consacre évi­dem­ment un gros cha­pitre à cet ani­mal deve­nu impur par héri­tage biblique et explore sa place dans la socié­té et les men­ta­li­tés médié­vales ain­si que le rejet qui est le sien dans les reli­gions mono­théistes. La mort de Phi­lippe étant cau­sée par un ani­mal dia­bo­lique, elle pose un énorme pro­blème à la dynas­tie capé­tienne : elle la souille. Cette mort infâme (éty­mo­lo­gi­que­ment, qui nuit à la fama, c’est-à-dire au renom ou à l’honneur d’une per­sonne ou d’un groupe de per­sonnes) salit les Capé­tiens dans leur ensemble, eux et leur légi­ti­mi­té…

Louis VI et ses conseillers (Suger, Saint Ber­nard) agissent sans tar­der pour laver cette mort qui pour­rait être consi­dé­rée comme un acte divin… Dieu puni­rait-il par-là les Capé­tiens ? Ceux-ci ont-ils trop péché ? Il est vrai qu’ils ont sou­vent eu maille à par­tir avec l’Eglise et la papau­té (plu­sieurs ont d’ailleurs été excom­mu­niés)… Nous sommes à une époque où le pou­voir de l’Eglise se ren­force consi­dé­ra­ble­ment et réus­sit à impo­ser ses sys­tèmes de valeurs qui rentrent bien sou­vent en conflit avec les usages anté­rieurs. Pas­tou­reau, comme tou­jours, explore ces bou­le­ver­se­ments et il est pas­sion­nant de consta­ter jusqu’à quel point ils furent pro­fonds, que ce soit de manière directe ou sym­bo­lique (la par­tie consa­crée à la cor­pu­lence des rois est à cet égard fort révé­la­trice ; c’est aus­si à ce moment que l’ours est détrô­né de sa place de roi des ani­maux…).

Devant se rache­ter et se rap­pro­cher de Dieu pour effa­cer la souillure qui les tache, Louis VI et son suc­ces­seur (son fils, Louis VII) uti­li­se­ront tous les moyens pos­sibles pour retrou­ver les grâces divines et ren­for­cer la légi­ti­mi­té de leur pou­voir. Selon l’hypothèse de l’auteur, c’est ce qui aurait ame­né la dynas­tie capé­tienne à l’adoption de deux sym­boles fon­da­men­taux comme emblèmes royaux : le lis marial et le bleu céleste. Pas­tou­reau revient en détail sur l’histoire sym­bo­lique de ces deux emblèmes qui ont la par­ti­cu­la­ri­té de sym­bo­li­ser la pure­té et de se rat­ta­cher à la Vierge. Sous le patro­nage de la mère du Christ, la monar­chie fran­çaise pou­vait se dif­fé­ren­cier des autres et, sur­tout, se consi­dé­rer désor­mais comme la fille aînée de l’Eglise, mon­trer sa pure­té et effa­cer à jamais la souillure appor­tée par la mort de Phi­lippe…

L’hypothèse est sédui­sante car sérieu­se­ment docu­men­tée. On sau­ra sur­tout gré à l’auteur d’avoir sor­ti une nou­velle fois un ouvrage pas­sion­nant (dont je n’ai fait qu’effleurer la richesse) qui contri­bue une fois encore à mieux com­prendre notre pas­sé et les men­ta­li­tés anciennes.

Auteur : Rüdi­ger / Source : Cercle Non Conforme

Le Roi tué par un cochon. Une mort infâme aux ori­gines des emblèmes de la France ? de Michel Pas­tou­reau. 256 pp. Site de l’éditeur : seuil.com