Le retour de l’ataman Krasnov

Le retour de l'ataman Krasnov

Le retour de l’ataman Krasnov

Brillante idée qu’ont eue les éditions des Syrtes, de rééditer De l’Aigle impérial au drapeau rouge, sans doute le grand roman de la Révolution russe vue du côté « blanc », et par un écrivain de talent qui fut aussi l’un des acteurs de cette tragédie.

Il y a une tren­taine d’années, j’avais été frap­pé par la lec­ture de ce livre, lu dans l’édition Payot qua­si introu­vable de 1929, au point, des années plus tard, de sug­gé­rer sa réédi­tion à mon édi­teur et ami, Vla­di­mir Dimi­tri­je­vić, qui me par­lait avec admi­ra­tion des offi­ciers blancs qui avaient été ses pro­fes­seurs dans le Bel­grade des années 40. Dimi­tri, comme tout le monde l’appelait, se sou­ve­nait encore de chan­sons de marches des Blancs.

Piotr N. Krasnov, De l’Aigle impérial au drapeau rouge

Offi­cier cosaque, héros de la Guerre de 14, Pio­tr N. Kras­nov (1869–1947) fut aus­si un grand voya­geur qui arpen­ta au ser­vice du Tsar l’Abyssinie, la Chine et l’Inde. Eth­no­logue, il rédi­gea des essais sur ses chers Cosaques. Offi­cier supé­rieur, il assis­ta aux pre­mières loges à cette « décom­po­si­tion de l’armée et du pou­voir » qu’un autre géné­ral blanc, Anton Déni­kine, décri­vit dans son exil pari­sien. Un bref moment favo­rable au Gou­ver­ne­ment pro­vi­soire en rai­son de son dégoût pour les intrigues de la Cour, le géné­ral Kras­nov, un moment chef des armées russes (celles du pâle Kerens­ki), fut pro­cla­mé Ata­man des Cosaques du Don, et donc chef de l’état cosaque. Réfu­gié en France puis, hélas ! pour lui, en Alle­magne, il fut un écri­vain célèbre dans l’émigration, et même au-delà, puisque ce roman connut douze tra­duc­tions.

Vaste fresque à la russe (la tra­duc­tion fran­çaise est le résu­mé de sept cents pages d’un ouvrage bien plus volu­mi­neux), ce roman-fleuve digne d’Alexandre Dumas (mais un Dumas qui s’interroge sur la nature du Christ et sur la fata­li­té du Mal – un Dumas dos­toïevs­kien) retrace la des­cente aux enfers de la Sainte Rus­sie, depuis l’avènement de Nico­las II, le der­nier Roma­noff, jusqu’à l’atroce Guerre civile. Inépui­sable, le sang russe y coule à flots bouillon­nants, empor­té par le vent de folie furieuse qui dévaste la Sainte Rus­sie. Rouges ou (sur­tout) blancs, ses per­son­nages fas­cinent en rai­son du talent qu’avait l’écrivain de décrire des figures tra­giques, comme celle du géné­ral de cava­le­rie Sabline, son double roma­nesque, un temps aide du camp du Tsar, ou ce colo­nel Mats­nev ( !), cynique à l’âme pure qui cite Ovide et Ana­créon et consi­dère Scho­pen­hauer comme son maître. En réa­li­té, le prin­ci­pal per­son­nage du roman, c’est l’Armée impé­riale russe avec ses tra­di­tions sécu­laires, son éthique de l’honneur et ses pré­ju­gés de caste, ses gran­deurs et ses ser­vi­tudes. Kras­nov per­çoit bien le lent pour­ris­se­ment des âmes et des carac­tères qui abou­tit au chaos révo­lu­tion­naire dont tire­ra pro­fit une clique de fana­tiques inhu­mains– le por­trait de l’immonde Lénine glace le lec­teur. Celui d’une intel­li­gent­sia « hors sol », dirions-nous aujourd’hui, c’est-à-dire traî­tresse et aveu­glée par ses rêve­ries infan­tiles (uto­pies & ber­ge­ries, comme sous Louis XVI) révèle un maître. Le tita­nesque bas­cu­le­ment d’une socié­té usée, mais aus­si tra­vaillée par des offi­cines enne­mies, y est ana­ly­sé avec brio, de même que le grand jeu à l’œuvre contre la Rus­sie dès la Guerre rus­so-japo­naise, et sans doute bien plus tôt.

Dans ce roman, Kras­nov se montre ger­ma­no­phile et anglo­phobe, pos­ture qui annonce d’une cer­taine façon son enga­ge­ment aux côtés du IIIème Reich dès 1941, quand il prend la tête d’une croi­sade anti­bol­ché­vique sous les ordres d’un tyran qui ne voyait dans l’immense masse russe qu’un fumier appe­lé à engrais­ser le Her­ren­volk. Livré par les Anglais en 1945, Kras­nov affron­te­ra la mort avec le cou­rage – et la naï­ve­té ? – de ces admi­rables offi­ciers blancs. Un autre roman, très court lui, de Clau­dio Magris, retrace les der­niers mois de cet état cosaque replié dans les mon­tagnes du Frioul.

Oui, le vieil ata­man fait rêver les écri­vains… tout en leur don­nant quelques belles leçons – l’inoubliable scène du cau­che­mar au Palais d’Hiver, quand le jeune Sabline monte la garde auprès de l’Empereur, sans oublier la fresque des caves sata­niques de la Tché­ka.

Chris­to­pher Gérard
Source : archaion.hautetfort.com

Pio­tr N. Kras­nov, De l’Aigle impé­rial au dra­peau rouge, Edi­tions des Syrtes, 730 pages, 25 €.