Le chant ininterrompu des Européens

Le chant ininterrompu des Européens

Le chant ininterrompu des Européens

« Quand l’esprit se souvient, le peuple se maintient. » Face au Grand Effacement, qui accompagne le Grand Remplacement, Thibaud Cassel s’est fait passeur, au sens de transmetteur, de quelques grands textes qui fixent les lignes directrices de la civilisation européenne.

Ce fut un de ces moments émou­vants que l’on ne vit que rare­ment, quand, au der­nier col­loque de l’Institut Iliade, Thi­baud Cas­sel mon­ta sur scène et décla­ma La Mort du loup. En quels autres lieux, en quelles autres cir­cons­tances déclame-t-on encore sans que l’auditoire ne fuie ou ne prenne une mine gênée ? Il le fit avec tant de rete­nue et de force maî­tri­sée, il le fit en s’en mon­trant tant impré­gné au plus pro­fond de lui-même que le poème d’Alfred de Vigny, que l’on croyait connaître, sou­dain s’anima, au point que l’on voyait le loup, et la louve, et ses fils, au point que l’on aurait vou­lu le sau­ver, l’animal déjà mort, et détour­ner le feu vani­teux qui l’avait abat­tu, avant de com­prendre que lui, au moins, était mort digne­ment. « Puis après, comme moi, souffre et meurs sans par­ler. »

L’anthologie poé­tique consti­tuée par Thi­baud Cas­sel est coédi­tée par l’Institut Iliade et par les – excel­lentes, faut-il le sou­li­gner – édi­tions Pierre-Guillaume de Roux, et c’est bien, selon l’intitulé com­plet d’Iliade, de « longue mémoire euro­péenne » qu’il s’agit ici, même si, par sou­ci d’unité de style, ne figurent dans ce recueil que des textes, en vers ou en prose, d’« Euro­péens d’expression fran­çaise » ain­si que Domi­nique Ven­ner, dont la figure tuté­laire plane sur tout l’ouvrage, aimait à se défi­nir.

La pré­face est de Chris­to­pher Gérard et dit en peu de mots aux jeunes Euro­péens que, face à la déca­dence, il leur faut se réap­pro­prier leur « héri­tage ances­tral » pour enga­ger cette « triple recon­quis­ta, spi­ri­tuelle, poli­tique et intel­lec­tuelle », mais elle aurait pu être consti­tuée d’un simple extrait de Ven­ner dans Le Cœur rebelle : « Le pas­sé agit en nous à notre insu. Sous les appa­rences mou­vantes, vivent les per­ma­nences. […] Ce qui était ne sera jamais plus, certes. Les forces anciennes ne revien­dront pas, mais ce qui est de tou­jours resur­gi­ra. Tout homme porte en lui une tra­di­tion qui le fait ce qu’il est. Il lui appar­tient de la décou­vrir. »

A la lec­ture de ce Lagarde et Michard de la civi­li­sa­tion euro­péenne, on se dit d’abord que l’on est par­ti de très haut, que l’on s’y trou­vait encore il n’y a pas si long­temps, et que la chute a été bru­tale. La soixan­taine de textes publiés ici, de Vir­gile à Cha­teau­briand – sublime Cha­teau­briand ! –, de Leconte de Lisle à Bau­de­laire, de Cor­neille à Edmond Ros­tand, sont deve­nus comme autant de par­che­mins indé­chif­frables pour une majo­ri­té de jeunes gens – et même pour leurs parents, voire leurs grands-parents, ces géné­ra­tions sacri­fiées sur l’autel du nivel­le­ment par le bas.

Puis on se reprend et l’on reprend espoir, car rien que par son exis­tence, et par le fait qu’il ait trou­vé un édi­teur, et déjà un grand nombre de lec­teurs, qui ont cer­tai­ne­ment dû se plon­ger dans des livres voire cher­cher sur Inter­net qui étaient ces Ormus, ces Ari­man, à quoi pou­vait bien faire allu­sion ces Cethe­gus et Cati­li­na dont parle André Ché­nier, Le Chant des alouettes, qui tire son titre du nom, cel­tique, d’une légion romaine consti­tuée de Gau­lois, existe.

Il existe et tel est bien l’essentiel dans un monde où la trans­mis­sion orale n’est pas plus assu­rée – et sans doute moins encore – que la trans­mis­sion écrite, où le dol­men n’est plus qu’un gros caillou, les cloches une nui­sance sonore, Dieu ou les dieux – et toute inter­ro­ga­tion sur le sacré – une entorse à la laï­ci­té, et la mémoire le truc que l’on perd lorsque l’on devient vieux. Il fau­drait d’ailleurs un Jean-Fran­çois Gau­tier, omni­scient doc­teur en phi­lo­so­phie et inter­ve­nant à l’Institut Iliade, pour rédi­ger un ouvrage sur la mala­die d’Alzheimer comme effroyable sym­bole de notre époque amné­sique.

En 180 pages, Le Chant des alouettes four­nit l’essentiel de ce qu’il faut lire, et relire, et relire encore pour s’imprégner de toutes les strates de cette Europe qui, pré­exis­tant « à la forme his­to­rique que le des­tin lui a don­née » et « exis­tant en puis­sance dans cha­cun de ses peuples autoch­tones », « s’est cris­tal­li­sée dans la Grèce, puis s’est ins­ti­tuée en Rome, et enfin s’est éten­due à l’échelle du conti­nent avec le catho­li­cisme ». La tona­li­té domi­nante est certes païenne, mais l’auteur – ou plu­tôt, le pas­seur – sait que le réel ne s’occulte pas, et que l’Eglise catho­lique, et même la sécu­la­ri­sa­tion qui lui a suc­cé­dé, sont consti­tu­tifs de notre iden­ti­té.

« N’est-il pas vrai Marie, que c’est chan­ter pour vous / Que voir en chaque chose une chose jolie / Que chan­ter pour l’enfant qui bien­tôt nous vien­dra / C’est chan­ter pour l’Enfant qui repose en vos bras », chan­tait Jacques Brel en sa Prière païenne (qui ne figure pas dans ce recueil).

Le chant des alouettes

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Le Chant des alouettes, par Thi­baud Cas­sel, pré­face de Chris­to­pher Gérard, édi­tion Ins­ti­tut Iliade / Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 175 p.

Prix (frais de port inclus)



Le Chant des alouettes est le dense poème iden­ti­taire de cette « chaîne inin­ter­rom­pue d’hommes et de femmes » que sont les Euro­péens, ce peuple qui, durant sa longue his­toire, ayant vu sou­vent détruit l’ouvrage de sa vie, s’est tou­jours mis à rebâ­tir sans dire un seul mot (Kipling), ce peuple que sym­bo­lise l’enfant grec, l’enfant blond aux yeux bleus après que les Turcs ont pas­sé à Chio, ne lais­sant que ruine et deuil, et qui n’a qu’une requête, alors qu’on lui demande ce qui peut le conso­ler : « Je veux de la poudre et des balles. »

Bru­no Lare­bière
Article paru dans le numé­ro 2828 de Minute (28 juin 2017)