Le Carnaval

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Depuis plusieurs semaines maintenant, les bénévoles des associations de quartiers, les membres des comités des fêtes d’un très grand nombre de communes de France s’activent aux préparatifs des festivités du carnaval. Ce mardi 17 février, nos concitoyens vont se déguiser, porter des masques, parader ainsi dans les rues des villes, chanter, danser. Et selon certaines coutumes régionales ou locales, des chars auront été préparés, fleuris, décorés de couleurs vives, certains portant des personnages de plusieurs mètres de haut, grimaçants, aux morphologies disproportionnées… Bref nous sommes là dans une certaine forme de démesure, d’exubérance. Le comportement de chacun est inhabituel et le costume porté est très souvent aux antipodes de ses propres aspirations.

Cette fête qui nous paraît aujourd’hui bon enfant a une ori­gine loin­taine et une sym­bo­lique très forte.

En choi­sis­sant de por­ter un masque, un dégui­se­ment, on choi­sit de chan­ger de condi­tion, on oublie ses ori­gines sociales, on s’autorise, l’espace des fes­ti­vi­tés, un « chan­ge­ment de peau » : les hommes se déguisent en femmes, les femmes en hommes, les enfants s’octroient des droits d’adultes… Le choix du dégui­se­ment est révé­la­teur de ce que nous por­tons en nous, ou ce à quoi l’on aspire, mais en même temps on se masque le visage. On révèle donc moins sa per­son­na­li­té que l’on incarne une forme d’archétype socia­le­ment utile.

Les Satur­nales et les Luper­cales de la Rome antique, de même que les fêtes dio­ny­siaques en Grèce, rele­vaient d’une sym­bo­lique simi­laire qui consis­tait à inver­ser les rôles pen­dant quelques jours : les esclaves deve­naient les maîtres, les maîtres deve­nant esclaves les ser­vaient à table.

Il faut cepen­dant remon­ter encore davan­tage dans le temps pour com­prendre la signi­fi­ca­tion pro­fonde du Car­na­val, qui consti­tue l’une des plus anciennes tra­di­tions liées aux cycles des sai­sons.

L’année com­men­çait en mars, début du renou­veau de la nature, du réveil de la terre après la période hiver­nale. Or, pour les anciens, avant toute nou­velle créa­tion, le monde doit retour­ner au chaos pri­mor­dial pour mieux se res­sour­cer. Ce chaos était repré­sen­té par une joute où s’affrontait deux camps, l’un repré­sen­tant l’hiver (le pas­sé), l’autre repré­sen­tant le prin­temps (le futur). L’hiver vain­cu cédait la place au prin­temps.

Pro­gres­si­ve­ment, l’hiver est rem­pla­cé par un per­son­nage unique por­té en cor­tège (la parade) jusqu’à sa mise à mort sym­bo­lique afin que toute la com­mu­nau­té puisse se ran­ger du côté du prin­temps. Ce per­son­nage était confec­tion­né en bois ou en paille afin d’être brû­lé lors de joyeuses ripailles. Nous le connais­sons aujourd’hui sous la déno­mi­na­tion de « sa majes­té car­na­val », sou­vent repré­sen­té par un man­ne­quin de grande taille, por­tant cou­ronne et attri­buts royaux et trans­por­té sur un char fleu­ri.

Quand l’Eglise chris­tia­ni­sa le calen­drier, les fêtes et rituels asso­ciés, elle s’appropria tout natu­rel­le­ment ce Car­na­val qui mar­quait une tran­si­tion entre la fin de la période hiver­nale où la cui­sine était grasse (le Mar­di gras) et le début de la période de jeûne qui condui­sait jusqu’à Pâques. Ain­si, ces réjouis­sances, ces abus étaient les der­niers avant le Carême. Ety­mo­lo­gi­que­ment d’ailleurs, car­na­val vien­drait du latin « car­ne­le­vare » qui signi­fie « s’abstenir de viande ».

La tra­di­tion décou­pant le temps en tranches de 40 jours, la célé­bra­tion du Car­na­val change chaque année puisqu’il est lié au dimanche de Pâques (40 jours après le mer­cre­di des cendres), elle-même date « mobile » car fixée le pre­mier dimanche après la pleine lune sui­vant le 21 mars.

Le Car­na­val com­prend ain­si deux aspects fon­da­men­taux :

- c’est une fête annon­cia­trice du prin­temps ;

- c’est une fête-exu­toire réa­li­sant l’inversion excep­tion­nelle de l’ordre social.

Encore un signe des méfaits qu’amena la Révo­lu­tion : le Car­na­val fut inter­dit en 1790… et c’est sous le Consu­lat que l’on voit reve­nir « sa majes­té Car­na­val ». Bona­parte auto­rise à nou­veau les bals de Car­na­val, les mas­ca­rades popu­laires, les danses, les jeux, et les Fran­çais ne se firent pas prier pour les remettre rapi­de­ment à l’honneur. C’est aujourd’hui encore un grand moment de défou­le­ment com­mu­nau­taire.

Nous trou­vons par­tout en France des Car­na­vals ; les plus connus, qui se dis­tinguent par leur enver­gure ou leur ori­gi­na­li­té, sont ceux de Nice, de Dun­kerque, de Gran­ville, de Limoux, de Châ­lons-sur-Saône, d’Anne­cy, d’Albi, de Man­de­lieu. Beau­coup d’autres pays euro­péens ne sont pas en reste comme l’Italie, la Bel­gique, la Suisse, l’Allemagne, la Bul­ga­rie, le Por­tu­gal, l’Espagne ou encore la Slo­vé­nie.

Charles Ledoux

Cré­dit pho­to : Pierre Schwal­ler via Fli­ckr (cc)