La Voie de l’épée. Symbolisme du sabre au Japon et en Europe

La Voie de l'épée. Symbolisme du sabre au Japon et en Europe

La Voie de l’épée. Symbolisme du sabre au Japon et en Europe

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Ils sont assis, droits et silencieux, leurs casques et leurs gants méticuleusement rangés devant eux. Le soleil explose en brève lueurs métalliques sur les masques. Deux adversaires se lèvent, le corps ceint de la cuirasse, le visage masqué. En main, ils tiennent le shinaï de bois dur. Ils s’inclinent dans un profond salut devant les dieux du sanctuaire. Par Dominique Venner

Avant que se déchaî­ne la brè­ve et ful­gu­ran­te vio­len­ce de l’assaut, le ken­do (escri­me japo­nais) est silen­ce, recueille­ment, concen­tra­tion. L’atmosphère est cel­le d’une litur­gie. Le spec­ta­teur occi­den­tal y per­çoit une sor­te de mys­tè­re den­se et impé­né­tra­ble.

Un mon­de sépa­re l’escrime pra­ti­quée en Euro­pe par une mino­ri­té et le ken­do, qui a des mil­lions d’adeptes au Japon. L’un est un sport de qua­li­té, sans plus. L’autre est un art mar­tial, c’est-à-dire beau­coup plus. Le pre­mier s’intéresse à la mus­cu­la­tu­re, à la sou­ples­se et à l’intelligence pra­ti­que. L’autre mobi­li­se la tota­li­té de l’être, l’âme com­me les nerfs. Un assaut d’escrime peut être un spec­ta­cle beau. Une repri­se de ken­do s’apparente tou­jours à un rituel reli­gieux.

Ce fait est d’autant plus frap­pant que le Japon est un modè­le de moder­ni­té. Pour­quoi l’épée a-t-elle per­du ici tout conte­nu sym­bo­li­que et pour­quoi là-bas s’est-elle char­gée de spi­ri­tua­li­té ?

Pour­tant la fonc­tion de l’épée avait été, sem­ble-t-il, aus­si hau­te dans l’histoire de l’Europe que dans cel­le du Japon. L’attachement des che­va­liers pour l’épée n’était cer­tai­ne­ment pas moin­dre que celui des samou­raïs pour le kata­na. Dans la for­ma­tion du futur che­va­lier, l’épée tenait autant de pla­ce que le sabre dans l’éducation du futur samou­raï.

J’entends par épée non seule­ment l’arme, mais tout ce qu’elle sym­bo­li­se, l’univers de la che­va­le­rie, celui de Roland le Preux, de Per­ce­val ou du Cid.

La voie du chevalier

Roland, par Odilon Redon (1862). Crédit : mazanto via Flickr (cc)

Roland, par Odi­lon Redon (1862). Cré­dit : mazan­to via Fli­ckr (cc)

L’épée n’est pas une arme quel­con­que. Au Moyen Age, elle s’identifie au che­va­lier au point de le repré­sen­ter dans la conclu­sion d’un contrat, voi­re d’un maria­ge. Sa per­son­na­li­sa­tion est sou­vent sou­li­gnée par un nom. Elle est uni­que, Joyeu­se pour Char­le­ma­gne, Duran­dal pour Roland, Hau­te-Clai­re pour Oli­vier, Tizo­na pour le Cid cam­pea­dor, Exca­li­bur, l’épée magi­que du roi Arthur.

Exca­li­bur est au com­men­ce­ment et à la fin de l’un des mythes euro­péens les plus féconds, celui de la quê­te du Graal, incar­né par les figu­res légen­dai­res de Lan­ce­lot, Per­ce­val ou Gau­vin. L’épisode final, lors de la mort d’Arthur, ajou­te une note sup­plé­men­tai­re de mys­tè­re à une œuvre qui n’en man­que pas. « La main qui sort du lac quand l’épée d’Arthur y tom­be, qui s’en sai­sit et la bran­dit trois fois, c’est, écri­ra Renan, l’espérance des races cel­ti­ques. »

Dans les chan­sons de ges­te, par­ti­cu­liè­re­ment dans La Chan­son de Roland, conçue dès le IXe siè­cle et trans­cri­te vers 1100, la pla­ce accor­dée aux épées et, d’une façon géné­ra­le, à l’équipement mar­tial du che­va­lier, témoi­gne du culte qui leur est por­té. La bel­le Aude, fian­cée de Roland, est décri­te en trois mots, pas un de plus : « une bel­le damoi­sel­le », alors qu’il faut une ving­tai­ne de vers pour détailler le che­val et les armes d’un incon­nu qui dis­pa­raît la ligne sui­van­te, d’un coup d’épée pro­pre­ment assé­né. Les pro­fes­seurs de lit­té­ra­tu­re ont cou­tu­me de s’étonner d’un tel dés­équi­li­bre, mais le public des barons et des che­va­liers à qui la Chan­son était des­ti­née trou­vait cet­te dif­fé­ren­ce rhé­to­ri­que bien natu­rel­le.

En mou­rant, Roland n’a pas une pen­sée pour la bel­le Aude, mais il par­le à Duran­dal com­me à une maî­tres­se ado­rée :

« Ah ! Duran­dal, que tu es blan­che et bel­le !
Contre le soleil, com­me tu luis et flam­bes !
Bon­ne épée, c’est pitié de toi ! 
Puis­que je meurs, je n’ai plus char­ge de toi. 
Par toi, j’ai gagné tant de batailles, 
j’ai conquis tant de vas­tes ter­res !
Ne sois jamais à un hom­me
qui puis­se fuir devant un autre ! 
Un très bra­ve che­va­lier t’a long­temps tenue, 
il n’y aura jamais son pareil dans la sain­te Fran­ce… »

Ce sont des paro­les brû­lan­tes que les che­va­liers pren­nent plai­sir à enten­dre. Pour un preux, l’épée n’est-elle pas sa vie, son dou­ble, son bien le plus cher et sa jus­ti­fi­ca­tion ? Il tire tou­te sa gloi­re de ne vivre que de son épée, ce qui n’est pas une min­ce affai­re. Le poè­me dédié au sou­ve­nir de Guillau­me le Maré­chal au XIIIe siè­cle en por­te témoi­gna­ge avec orgueil :

« Qu’est-ce que manier les armes ?
S’en sert-on com­me d’un cri­ble, d’un van, 
d’une cognée
Non, c’est un bien plus dur tra­vail.
Qu’est-ce donc que che­va­le­rie ?
Si for­te cho­se et si har­die,
Et si fort coû­teu­se à appren­dre
Qu’un mau­vais ne l’ose l’entreprendre… »

Une religion du courage

Galerie des armures. Metropolitan Museum of Art, New York. Crédit : N. Vollmer via Flickr (cc)

Gale­rie des armu­res. Metro­po­li­tan Museum of Art, New York. Cré­dit : N. Voll­mer via Fli­ckr (cc)

La socié­té féo­da­le, issue de l’effondrement de l’empire caro­lin­gien à la fin du IXe siè­cle, res­te impré­gnée de l’ancienne reli­gio­si­té cel­ti­que et ger­ma­ni­que. Les des­cen­dants des guer­riers francs de Clo­vis ont peut-être oublié jusqu’au nom de leurs anciens dieux, mais ils ont conser­vé dans le sang l’amour d’une éthi­que guer­riè­re que le chris­tia­nis­me n’a que super­fi­ciel­le­ment bap­ti­sé. « L’hostilité per­ma­nen­te entre clercs et che­va­liers qui sub­sis­te à tra­vers tout le Moyen Age, mon­tre assez à quel point l’aristocratie mili­tai­re des pays d’Occident était mal adap­tée à une reli­gion qui était pour­tant la sien­ne depuis des siè­cles. » (5)

Le stoï­cis­me che­va­le­res­que doit peu à la mora­le de l’Eglise. Les chan­sons de ges­te ont beau mul­ti­plier les invo­ca­tions à Dieu et s’en pren­dre aux « païens », c’est-à-dire aux musul­mans, elles reflè­tent une vie inté­rieu­re rien moins que chré­tien­ne. Elles exal­tent la mys­ti­que des com­bats, la bra­vou­re et la mort. Pour­tant, elles n’ont pas la riches­se sym­bo­li­que et envoû­tan­te des poè­mes homé­ri­ques, des sagas scan­di­na­ves, des légen­des ger­ma­ni­ques ou irlan­dai­ses. En com­pa­rai­son, leur carac­tè­re frus­tre tra­duit une cultu­re muti­lée, pri­vée de ses sour­ces spi­ri­tuel­les, ampu­tée de sa tra­di­tion.

Seuls trans­pa­rais­sent dans les chan­sons de ges­te la vita­li­té fon­ciè­re de la race et son pes­si­mis­me fou­gueux. Elles exal­tent la souf­fran­ce et la mort plu­tôt que la vic­toi­re. Les his­toi­res qu’elles décri­vent ne sont nul­le­ment conso­la­tri­ces. Le héros « clair de visa­ge, lar­ge d’épaules, min­ce de han­ches » mal­gré sa for­ce pro­di­gieu­se, son cou­ra­ge sans limi­te et son épée inal­té­ra­ble, sera quand même vain­cu. C’est tou­jours dans l’histoire d’un grand mal­heur que se mani­fes­te la beau­té de la ges­te.

On y retrou­ve pra­ti­que­ment intact l’esprit tra­gi­que des grands poè­mes scan­di­na­ves et ger­ma­ni­ques, pré­sent éga­le­ment dans l’Iliade. La des­crip­tion impi­toya­ble des souf­fran­ces de la guer­re est affran­chie de tou­te com­pas­sion et de tou­te sen­si­ble­rie. Devant la défai­te, la dou­leur et la mort, l’homme véri­ta­ble révè­le sa gran­deur.

Alors que Char­le­ma­gne connut beau­coup plus de vic­toi­res que de défai­tes, son com­pa­gnon le plus célè­bre et le plus chan­té est Roland, dont on ne sait rien sinon qu’il fut vain­cu et tué à Ron­ce­vaux. L’exaltation du héros intré­pi­de, brus­que­ment ter­ras­sé par le des­tin res­te au fil des siè­cles l’une des constan­tes de l’imaginaire euro­péen. Le mythe napo­léo­nien n’aurait pas été ce qu’il fut si la gloi­re d’Austerlitz n’avait été sui­vie du dra­me de Water­loo et du mar­ty­re de Sain­te-Hélè­ne. C’est éga­le­ment un signe que l’on ait adop­té Ver­cin­gé­to­rix — même tar­di­ve­ment — com­me pre­mier héros natio­nal fran­çais.

Mal­gré l’ablation de la mémoi­re, on voit res­sur­gir sous les for­mes les plus inat­ten­dues la célé­bra­tion du héros fra­cas­sé. Ain­si en est-il du culte post­hu­me voué à Che Gue­va­ra par une frac­tion de la jeu­nes­se occi­den­ta­le dans le der­niers tiers du XXe siè­cle. Gué­rille­ro soli­tai­re et impro­ba­ble, ron­gé de fiè­vre, sans espoir et sans illu­sion, il s’en fut cher­cher la mort dans un coin per­du des mon­ta­gnes de Boli­vie. Et sans dou­te, mal­gré son mar­xis­me, avait-il décou­vert cet­te gran­de véri­té : on ne meurt bien que pour l’idée que la mort vous don­ne de vous-même.

Un paradis à l’ombre des épées

L’acceptation du chris­tia­nis­me par la che­va­le­rie doit beau­coup à l’idéalisation euro­péen­ne du héros sacri­fié. L’Eglise occi­den­ta­le du Haut Moyen Age fit du Christ un dieu puis­sant. D’après la légen­de, après avoir don­né la vic­toi­re à Constan­tin, ne l’avait-il pas éga­le­ment accor­dée à Clo­vis ? Au IXe siè­cle, on réa­li­sa même à l’usage des Saxons batailleurs et rétifs, une ver­sion épi­que des Evan­gi­les, le Hie­land. Jésus y deve­nait un prin­ce ger­ma­ni­que, ses dis­ci­ples étaient des vas­saux, les noces de Cana étaient décri­tes com­me un fes­tin guer­rier, etc. Mais le dieu vain­queur était éga­le­ment un héros vain­cu par un sort contrai­re et des enne­mis aus­si per­fi­des qu’écrasants. Cela fut cer­tai­ne­ment plus impor­tant pour la conver­sion des Cel­tes, des Francs et des autres Ger­mains que les paro­les dou­ceâ­tres des Évan­gi­les que le Moyen Age igno­ra pour l’essentiel, fau­te d’accès aux Écri­tu­res. Etre chré­tien se résu­mait à croi­re en la divi­ni­té du Christ, dont l’aristocratie d’épée se fai­sait une idée assez peu chré­tien­ne.

Barons et che­va­liers n’avaient rete­nu des prê­ches que les mots qui leur conve­naient. L’expression « Dieu des armées » était pri­se au pied de la let­tre. Habi­tués à un Wal­hal­la peu­plé de dieux guer­riers, les nou­veaux conver­tis se fai­saient un para­dis à leur ima­ge, sans s’interroger sur la généa­lo­gie dou­teu­se des nou­veaux pro­mus. Saint Michel, saint Geor­ges, saint Mau­ri­ce, saint Mar­tin, saint Eus­ta­che, et quel­ques autres ex-mili­tai­res à temps par­tiel, avaient leur faveur. Et ce n’est pas la fer­me­té du mar­tyr qu’ils rete­naient, mais la bra­vou­re sup­po­sée du guer­rier.

Les croi­sa­des contri­buè­rent à apla­nir l’équivoque. L’Eglise par­lait enfin un lan­ga­ge que les hom­mes d’épée pou­vaient com­pren­dre, conci­liant leur foi chré­tien­ne enco­re incer­tai­ne avec leurs aspi­ra­tions pro­fon­des. Deve­nus sol­dats du Christ, les « Bar­ba­res » se chris­tia­ni­sè­rent. Mais par un mou­ve­ment de réci­pro­ci­té, l’Eglise se « bar­ba­ri­sa ». Durant quel­ques siè­cles, la Chré­tien­té tira sa for­ce de cet­te injec­tion mas­si­ve de vio­len­ce, d’énergie et de cou­ra­ge. Cock­tail impré­vu qui déter­mi­na l’expansion de l’Europe.

Le retour du héros

Une équi­vo­que n’en res­te pas moins une équi­vo­que. La bon­ne conscien­ce accor­dée au sol­dat était condi­tion­nel­le. Ce n’est pas la voca­tion guer­riè­re en elle-même qui était jus­ti­fiée — impos­si­bi­li­té majeu­re pour une reli­gion d’essence non-vio­len­te, mais le bon usa­ge qui en était fait, sa sou­mis­sion aux inté­rêts de l’Eglise.

La méfian­ce réci­pro­que ne connut une trê­ve rela­ti­ve que durant les deux siè­cles des croi­sa­des, et enco­re ! La que­rel­le des Guel­fes et des Gibe­lins prit nais­san­ce dès cet­te épo­que. Elle oppo­sa les par­ti­sans de la supré­ma­tie tem­po­rel­le du pape et les par­ti­sans de la sacra­li­té de l’empereur.

La frac­tu­re s’accentua au temps de la Renais­san­ce. Dans les vil­les d’Italie d’abord, puis de Ger­ma­nie, de Fran­ce et d’ailleurs, sur­gi­rent d’arrogantes sta­tues éques­tres jus­que sur le par­vis des Egli­ses. Elles pro­cla­maient le retour du héros et son éter­ni­té. Ce que firent aus­si les toi­les du Gre­co, de Velas­quez, du Titien ou la très sub­ver­si­ve estam­pe du Che­va­lier de Dürer.

En Alle­ma­gne d’abord, le suc­cès fou­droyant de la Réfor­me tint pour une lar­ge part au sou­tien de la nobles­se hos­ti­le à Rome et fidè­le aux valeurs de la féo­da­li­té mena­cées tant par le pou­voir ecclé­sias­ti­que que par celui des monar­chies cen­tra­li­sa­tri­ces.

Le divor­ce de l’épée et de la foi que fit écla­ter la gran­de cri­se euro­péen­ne du XXe siè­cle était conte­nue dans la dou­ble tra­di­tion contra­dic­toi­re de l’Europe chré­tien­ne. Le Japon, lui, échap­pant à la chris­tia­ni­sa­tion, avait échap­pé simul­ta­né­ment à ses consé­quen­ces.

La voie des samouraïs

Trois samouraïs, deuxième moitié du XIXe siècle. Crédit : DR

Trois samou­raïs, deuxiè­me moi­tié du XIXe siè­cle. Cré­dit : DR

La cas­te guer­riè­re des samou­raïs, les bushis, était appa­rue dans la pério­de trou­blée que connut le Japon au XIe siè­cle. Elle s’affermit au siè­cle sui­vant avec la for­ma­tion d’institutions féo­da­les sous le pou­voir des sho­guns. C’est en 1192 que Yori­mo­to, du clan Mina­mo­to, devient par la guer­re, la ruse et l’assassinat le per­son­na­ge le plus puis­sant du Japon, éclip­sant l’Empereur et pre­nant le titre de sho­gun (conné­ta­ble). Jusqu’alors le sho­gu­nat était une fonc­tion excep­tion­nel­le et tem­po­rai­re confiée par l’Empereur pour répri­mer les rébel­lions. Yori­mo­to en fit une ins­ti­tu­tion per­ma­nen­te et héré­di­tai­re. Le sho­gu­nat devait se main­te­nir jusqu’à la révo­lu­tion Mei­ji de 1868 qui res­tau­ra le pou­voir impé­rial et ouvrit le Japon aux influen­ces occi­den­ta­les.

Long­temps, le sho­gu­nat se confon­dit avec le pou­voir des samou­raïs. Et les ana­lo­gies avec le Moyen Age euro­péen sont nom­breu­ses. Au XIIIe siè­cle, alors que le Japon subis­sait une inva­sion mon­go­le, les samou­raïs se sacri­fiè­rent sans comp­ter, par­ve­nant à reje­ter l’envahisseur. Leur rôle dans cet­te guer­re est à l’origine de leur jus­ti­fi­ca­tion socia­le.

Ce sont géné­ra­le­ment des guer­riers sans ter­re et sans riches­se, sem­bla­bles aux pau­vres che­va­liers euro­péens. Lit­té­ra­le­ment, le mot samou­raï signi­fie « celui qui sert ». Durant le long « Moyen Age » japo­nais, mar­qué par des lut­tes armées entre clans féo­daux, ils se pla­cent au ser­vi­ce d’un sei­gneur (dai­myo), dont ils consti­tuent l’armée per­ma­nen­te. Ils appor­tent leur sabre, mais aus­si une loyau­té, une abné­ga­tion et un esprit de dis­ci­pli­ne sans limi­te. L’histoire célè­bre et authen­ti­que des « Qua­ran­te-Sept rônins » en est l’illustration.

Temple de Sengakuji à Tokyo, tombes des 47 rônins. Crédit : jpellgen via Flickr (cc)

Tem­ple de Sen­ga­ku­ji à Tokyo, tom­bes des 47 rônins. Cré­dit : jpell­gen via Fli­ckr (cc)

En mars 1701, au cours d’une récep­tion accor­dée par le sho­gun d’Edo, le sei­gneur Asa­no, igno­rant cer­tains usa­ges de cour, est ridi­cu­li­sé par un maî­tre de céré­mo­nie nom­mé Kira, per­son­na­ge vénal et pour le moins mépri­sa­ble. Pous­sé à bout, Asa­no dégai­ne son sabre et, pour appren­dre au per­si­fleur à ména­ger sa lan­gue, il lui ouvre la bou­che d’une oreille à l’autre. Scan­da­le ! Ver­ser le sang dans le palais du Sho­gun est un cri­me de lèse-majes­té. Désho­no­ré, Asa­no se sui­ci­de sui­vant le rituel du Sep­pu­ku (hara-kiri). Son domai­ne est sai­si et ses trois cents guer­riers sont réduits à l’état de rônins, sol­dats sans maî­tres, voués à un mer­ce­na­riat pro­blé­ma­ti­que.

Cepen­dant, qua­ran­te-sept d’entre eux, conduits par Oishi Kura­no­su­ke, jurent de ven­ger leur sei­gneur. Pen­dant près d’un an, pour éga­rer les soup­çons, ils vivent com­me des vaga­bonds, fei­gnant même la couar­di­se devant les samou­raïs de Kira. Mais dans la nuit du 14 décem­bre 1702, les qua­ran­te-sept conju­rés se réunis­sent secrè­te­ment et se lan­cent à l’assaut de la demeu­re de Kira. Mas­sa­crant les dou­ze gar­des, ils trou­vent celui qu’ils cher­chent, caché dans un pla­card. Ils lui offrent le sui­ci­de. Mais Kira est para­ly­sé par la peur. Fau­chée par un sabre, sa tête sera dépo­sée sur la tom­be d’Asano.

Le len­de­main, les qua­ran­te-sept rônins se consti­tuent pri­son­niers. Le sho­gun et le peu­ple d’Edo les admi­rent com­me des héros, mais la loi est la loi. Après un an de déli­bé­ra­tions, le conseil sho­gu­nal les invi­te au sui­ci­de rituel. Le 4 février 1703, les qua­ran­te-sept rônins s’ouvrirent le ven­tre.

Le sanc­tuai­re où ils repo­sent fait tou­jours l’objet d’un culte fer­vent.

Bushido et Hagakuré

Statue équestre de Kusunoki Masashige, Tokyo. Crédit : EMEL PASTA (cc)

Sta­tue éques­tre de Kusu­no­ki Masa­shi­ge, Tokyo. Cré­dit : EMEL PASTA (cc)

Au XVIIe siè­cle japo­nais, qui ouvre la pério­de Edo, le sho­gu­nat a impo­sé à l’intérieur une paix civi­le qui rend peu à peu inuti­le l’entretien des armées de samou­raï. Pri­vés de maî­tres, cer­tains de ces rônins sont réduits à la men­di­ci­té ou au bri­gan­da­ge. D’autres se recon­ver­tis­sent dans l’artisanat ou l’agriculture, ce qu’ils font cepen­dant sans jamais se sépa­rer de leur sabre, signe tan­gi­ble de leur digni­té. C’est au cours de cet­te pério­de cri­ti­que du XVIIe siè­cle que Yama­ga Soko for­mu­le le Bushi­do ou « voie du guer­rier ». Ce code d’honneur des samou­raïs est en accord inti­me avec les trois sour­ces spi­ri­tuel­les du Japon, shin­toïs­me, boud­dhis­me et zen. Il se nour­rit de la sen­si­bi­li­té du Shin­to, reli­gion qui allie le culte des ancê­tres à celui de la natu­re. Il culti­ve la ver­tu boud­dhis­te du déta­che­ment. Cou­ron­nant le tout, l’idéologie anti-intel­lec­tua­lis­te du zen ensei­gne la maî­tri­se de l’esprit par cel­le du corps, ain­si que l’obéissance.

L’escrime du sabre est le moyen pri­vi­lé­gié de for­ma­tion du futur samou­raï. Mais son conte­nu for­ma­teur et ini­tia­ti­que a une autre pro­fon­deur que dans l’entraînement du che­va­lier euro­péen, auquel l’Eglise refu­se tou­te auto­no­mie spi­ri­tuel­le.

Au cours des lon­gues années d’un infa­ti­ga­ble entraî­ne­ment, le samou­raï s’est libé­ré, trans­for­mé. Il est déli­vré de la crain­te de la mort, ce qui est l’ultime secret de l’art du sabre. « Si l’on veut deve­nir un par­fait samou­raï, écrit Jôchô Yama­mo­to dans le Haga­ku­ré (2), il est néces­sai­re de se pré­pa­rer à la mort matin et soir et jour après jour. »

Ain­si échap­pe-t-on à l’angoisse de vivre et à la peur de mou­rir. Si l’emblème des samou­raïs est la fleur déli­ca­te du ceri­sier, ce n’est pas un hasard. « Com­me dans un rayon de soleil mati­nal, le péta­le d’une fleur de ceri­sier se déta­che, ain­si l’homme impa­vi­de doit pou­voir se déta­cher de l’existence, silen­cieu­se­ment et d’un cœur que rien n’agite. » (3)

La mort volontaire au Japon

Le seppuku de Ōishi Kuranosuke Yoshio. Epoque Edo. Crédit : Domaine public.

Le sep­pu­ku de Ōishi Kura­no­su­ke Yoshio. Epo­que Edo. Cré­dit : Domai­ne public.

Ce déta­che­ment n’est jamais aus­si écla­tant que dans le rite japo­nais de la mort volon­tai­re.

L’éventrement, ou sep­pu­ku (hara-kiri) fut pra­ti­qué dans la clas­se des samou­raïs jusqu’au XIXe siè­cle. Le ven­tre, selon la scien­ce chi­noi­se de l’anatomie en vigueur au Japon, est le cen­tre même de la vie.

Avec le tran­chant d’un poi­gnard, on s’éventrait de gau­che à droi­te et, si pos­si­ble, de bas en haut. Der­riè­re l’exécutant, se tenait un second à qui reve­nait l’honneur d’accorder le coup de grâ­ce en tran­chant la tête de l’agonisant.

Le sep­pu­ku n’était pas seule­ment pour les bushis une façon d’échapper à un déshon­neur. C’était aus­si le moyen extrê­me d’afficher leur authen­ti­ci­té par un acte héroï­que et gra­tuit. Ils avaient appris à mépri­ser ceux qui par­lent au lieu d’agir. « Ils pen­saient qu’un seul acte en dit bien plus long que le plus long dis­cours, car le dis­cours peut men­tir. » Ils croyaient à la sin­cé­ri­té abso­lue de l’acte suprê­me. Ils pen­saient qu’on ne ment pas devant la mort.

Dans son essai sur La Mort volon­tai­re au Japon, Mau­ri­ce Pin­guet a éta­bli une com­pa­rai­son entre aris­to­cra­tie japo­nai­se et aris­to­cra­tie euro­péen­ne à l’époque de leur plé­ni­tu­de, une com­pa­rai­son dont on ne sort pas intact : « Tout en se recon­nais­sant les mêmes prin­ci­pes d’honneur et de ser­vi­ce que les samou­raïs, la nobles­se d’épée (fran­çai­se) ne réus­sit pas à fai­re triom­pher ses valeurs, car depuis l’échec de la Fron­de, c’est une ver­sion bour­geoi­se de la bien­fai­san­ce chré­tien­ne qui s’affirme. Elle s’en conso­le­ra en bro­car­dant le pha­ri­saïs­me, en riant des tar­tu­fes et de leurs dupes […]. Au Japon, l’éthique mar­tia­le réus­sit à s’imposer par­ce qu’elle mit l’accent sur l’abnégation […]. Celui qui répond de son hon­neur sur sa vie ne peut être soup­çon­né de men­son­ge. Il agit, c’est assez… Ce fut l’institution du sep­pu­ku qui exemp­ta l’éthique mar­tia­le de tou­te subor­di­na­tion uti­li­tai­re, qui lui assu­ra sa sou­ve­rai­ne­té sur la vie… La mort volon­tai­re vint authen­ti­fier de sa sanc­tion suprê­me tou­te l’architecture des obli­ga­tions mar­tia­les… » (4).

Sans jamais pous­ser aus­si loin la ver­tu sacri­fi­ciel­le, l’aristocratie guer­riè­re de l’Europe ancien­ne avait pra­ti­qué une éthi­que voi­si­ne, attes­tée notam­ment par de nom­breux exem­ples romains et gau­lois. De la fin du Moyen Age au XIXe siè­cle, la pra­ti­que du duel, constam­ment condam­née par les Egli­ses, mon­tre que per­sis­te mal­gré tout le sen­ti­ment du « ser­vi­ce inuti­le » sous le pré­tex­te du point d’honneur. Mais Mau­ri­ce Pin­guet n’a pas de mal à mon­trer ce que la che­va­le­rie occi­den­ta­le avait per­du en accep­tant un magis­tè­re spi­ri­tuel dont ils n’avaient pas mesu­ré la per­fi­die

« En Euro­pe, la péni­ten­ce chré­tien­ne avait déli­vré le sujet du sou­ci de se juger. L’autopunition capi­ta­le confé­rait aux mœurs mar­tia­les du Japon leur sour­de gra­vi­té au moment où la casuis­ti­que de l’intention, maniée par les bons pères jésui­tes, ber­çait la nobles­se d’Occident. Cet­te fonc­tion de direc­tion mora­le que les prê­tres chré­tiens s’arrogeaient depuis si long­temps, les guer­riers japo­nais [l’exerçaient] en tou­te rigueur. »

Des Kamikazes à Mishima

Comme dans l’Europe pré-chrétienne, le sentiment de l’immanence commande tous les rapports des Japonais avec l’existence.

Com­me dans l’Europe pré-chré­tien­ne, le sen­ti­ment de l’immanence com­man­de tous les rap­ports des Japo­nais avec l’existence. Cré­dit : DR

La mort volon­tai­re allait attein­dre la dimen­sion d’une tra­gé­die natio­na­le avec le sacri­fi­ce des jeu­nes kami­ka­zes à la fin de la Secon­de Guer­re mon­dia­le. Cet­te for­ce spé­cia­le d’attaque aérien­ne, dite du « vent divin » (en abré­gé, kami­ka­ze) fut consti­tuée en vue d’attaques-suicides contre les navi­res amé­ri­cains au cours des dix der­niers mois de la guer­re dans le Paci­fi­que. La pre­miè­re atta­que eut lieu le 25 octo­bre 1944. En tout, 2 198 pilo­tes se sacri­fiè­rent : 34 navi­res amé­ri­cains furent cou­lés et 288 endom­ma­gés. Pour leur der­nier vol, cha­que pilo­te-sui­ci­de empor­tait ser­ré contre le flanc, un sabre tra­di­tion­nel. Mort inuti­le ? Peut-être. Mais cer­tai­ne­ment pas absur­de. « Seule la mort subie n’a pas de sens. Vou­lue, elle a le sens qu’on lui don­ne, fut-elle inuti­le ».

La rhé­to­ri­que japo­nai­se de la mort ne nous lais­se pas insen­si­bles. Quel­que cho­se de très ancien et de pro­fond vibre en nous au même dia­pa­son. Ce n’est pas un hasard si le sui­ci­de rituel de l’écrivain Mishi­ma, le 25 novem­bre 1970, eut un tel écho en Euro­pe. Jadis, on y culti­vait aus­si le déta­che­ment devant la mort. L’histoire romai­ne four­nit de nom­breux exem­ples de sui­ci­des assu­més com­me l’expression du libre arbi­tre et de la digni­té.

En l’an 46 avant notre ère, au cours de la guer­re civi­le qui oppo­sait les par­ti­sans de César et ceux de Pom­pée, le géné­ral Metel­lus Sci­pion, voyant son navi­re cap­tu­ré par l’ennemi, sai­sit son glai­ve et se per­ce la poi­tri­ne. A cet ins­tant, on deman­de à grands cris où est le géné­ral. « Le géné­ral, répond Sci­pion dans un souf­fle, se por­te bien » (Impe­ra­tor inquit se bene habet).

Façon élé­gan­te et mépri­san­te de pren­dre congé d’une com­pa­gnie indé­si­ra­ble, et de prou­ver que, mal­gré les appa­ren­ces, on res­te maî­tre du jeu. L’impavidité du géné­ral romain ou du guer­rier japo­nais s’enracine dans leur natu­re et dans leur cultu­re.

Com­me dans l’Europe pré-chré­tien­ne, le sen­ti­ment de l’immanence com­man­de tous les rap­ports des Japo­nais avec l’existence. Le Bushi­do ensei­gne qu’il y a quel­que fai­bles­se et du ridi­cu­le à se pré­oc­cu­per d’une autre vie alors que l’on peut mode­ler la sien­ne et lui don­ner un sens par sa mort.

La révolte de Saigo Takamori

Aujourd’hui, Saigo Takamori a sa statue dans le parc d’Ueno à Tokyo et l’art martial du sabre, le kendo, s’est répandu dans toute la nation.

Aujourd’hui, Sai­go Taka­mo­ri a sa sta­tue dans le parc d’Ueno à Tokyo et l’art mar­tial du sabre, le ken­do, s’est répan­du dans tou­te la nation. Cré­dit : lee­vin via Fli­ckr (cc)

En 1868, l’avènement du jeu­ne empe­reur Mei­ji coïn­ci­da avec un ren­for­ce­ment consi­dé­ra­ble du pou­voir cen­tral, une poli­ti­que d’occidentalisation et une volon­té de rup­tu­re avec la tra­di­tion féo­da­le. Moins de dix ans plus tard, en 1876, l’interdiction de por­ter le sabre sanc­tion­na sym­bo­li­que­ment cet­te révo­lu­tion par le haut.

La plu­part des samou­raïs s’inclinèrent. Ils contri­buè­rent à l’intense moder­ni­sa­tion du Japon en appor­tant dans la vie éco­no­mi­que ou le ser­vi­ce de l’État les ver­tus qu’ils avaient pra­ti­quées dans l’institution guer­riè­re.

D’autres se révol­tè­rent contre ce qu’ils res­sen­ti­rent com­me une déchéan­ce. Sous la condui­te de Sai­go Taka­mo­ri, ils s’insurgèrent au nom­bre de qua­ran­te mil­le, pré­fé­rant mou­rir en com­bat­tant que de vivre dans l’humiliation. Mépri­sant le recours aux armes moder­nes, ils se lan­cè­rent avec leurs sabres contre les fusils des conscrits impé­riaux. Les sur­vi­vants se sui­ci­dè­rent sui­vant le rite de sep­pu­ku. « Tout hom­me peut se recon­naî­tre dans leur déci­sion, dira Mau­ri­ce Pin­guet. Cer­tes, ils n’ont pas vou­lu mou­rir pour nous, com­me il est dit des pro­phè­tes et des saints — mais ils meu­rent devant nous : une éthi­que de la volon­té est plus salu­bre qu’une pro­mes­se de salut, au moment sur­tout où, de tou­tes parts, l’homme est per­sua­dé de se fai­re l’esclave de sa vie… »

Aujourd’hui, Sai­go Taka­mo­ri a sa sta­tue dans le parc d’Ueno à Tokyo et l’art mar­tial du sabre, le ken­do, s’est répan­du dans tou­te la nation.

Domi­ni­que Ven­ner

Sour­ce : Exca­li­bur maga­zi­ne, 2002.

Notes

  1. Zoé Olden­bourg, Les Croi­sa­des, Gal­li­mard, 1965.
  2. Trai­té rédi­gé à la fin du XVIIe siè­cle. Cf. Mishi­ma, Le Japon moder­ne et l’éthique samou­raï, Gal­li­mard, 1985. Les pen­sées du samou­raï Jôchô Yama­mo­to sont plei­nes de cri­ti­ques acer­bes adres­sées au Japon paci­fi­que et pros­pè­re de l’époque Toku­ga­wa (XVIIe siè­cle).
  3. Cf. Her­ri­gel, Le Zen dans l’art che­va­le­res­que du tir à l’arc, Der­vy, Paris, 1970.
  4. Mau­ri­ce Pin­guet, La Mort volon­tai­re au Japon, Gal­li­mard, 1984.

Cré­dit pho­to en Une : Scand­pho­to via Shut­ter­sto­ck. “Sverd i stein” (Les Épées sur les rochers), Nor­vè­ge. Ce monu­ment com­mé­mo­re la bataille de Hafrsf­jord, où Harald à la Bel­le Cri­niè­re a rem­por­té sa der­niè­re vic­toi­re, et a uni­fié la Nor­vè­ge en 872 (Wiki­pé­dia).