La Voie de l’épée. Symbolisme du sabre au Japon et en Europe

La Voie de l'épée. Symbolisme du sabre au Japon et en Europe

La Voie de l’épée. Symbolisme du sabre au Japon et en Europe

Ils sont assis, droits et silencieux, leurs casques et leurs gants méticuleusement rangés devant eux. Le soleil explose en brève lueurs métalliques sur les masques. Deux adversaires se lèvent, le corps ceint de la cuirasse, le visage masqué. En main, ils tiennent le shinaï de bois dur. Ils s’inclinent dans un profond salut devant les dieux du sanctuaire. Par Dominique Venner

Avant que se déchaîne la brève et ful­gu­rante vio­lence de l’assaut, le ken­do (escrime japo­nais) est silence, recueille­ment, concen­tra­tion. L’atmosphère est celle d’une litur­gie. Le spec­ta­teur occi­den­tal y per­çoit une sorte de mys­tère dense et impé­né­trable.

Un monde sépare l’escrime pra­ti­quée en Europe par une mino­ri­té et le ken­do, qui a des mil­lions d’adeptes au Japon. L’un est un sport de qua­li­té, sans plus. L’autre est un art mar­tial, c’est-à-dire beau­coup plus. Le pre­mier s’intéresse à la mus­cu­la­ture, à la sou­plesse et à l’intelligence pra­tique. L’autre mobi­lise la tota­li­té de l’être, l’âme comme les nerfs. Un assaut d’escrime peut être un spec­tacle beau. Une reprise de ken­do s’apparente tou­jours à un rituel reli­gieux.

Ce fait est d’autant plus frap­pant que le Japon est un modèle de moder­ni­té. Pour­quoi l’épée a-t-elle per­du ici tout conte­nu sym­bo­lique et pour­quoi là-bas s’est-elle char­gée de spi­ri­tua­li­té ?

Pour­tant la fonc­tion de l’épée avait été, semble-t-il, aus­si haute dans l’histoire de l’Europe que dans celle du Japon. L’attachement des che­va­liers pour l’épée n’était cer­tai­ne­ment pas moindre que celui des samou­raïs pour le kata­na. Dans la for­ma­tion du futur che­va­lier, l’épée tenait autant de place que le sabre dans l’éducation du futur samou­raï.

J’entends par épée non seule­ment l’arme, mais tout ce qu’elle sym­bo­lise, l’univers de la che­va­le­rie, celui de Roland le Preux, de Per­ce­val ou du Cid.

La voie du chevalier

Roland, par Odilon Redon (1862). Crédit : mazanto via Flickr (cc)

Roland, par Odi­lon Redon (1862). Cré­dit : mazan­to via Fli­ckr (cc)

L’épée n’est pas une arme quel­conque. Au Moyen Age, elle s’identifie au che­va­lier au point de le repré­sen­ter dans la conclu­sion d’un contrat, voire d’un mariage. Sa per­son­na­li­sa­tion est sou­vent sou­li­gnée par un nom. Elle est unique, Joyeuse pour Char­le­magne, Duran­dal pour Roland, Haute-Claire pour Oli­vier, Tizo­na pour le Cid cam­pea­dor, Exca­li­bur, l’épée magique du roi Arthur.

Exca­li­bur est au com­men­ce­ment et à la fin de l’un des mythes euro­péens les plus féconds, celui de la quête du Graal, incar­né par les figures légen­daires de Lan­ce­lot, Per­ce­val ou Gau­vin. L’épisode final, lors de la mort d’Arthur, ajoute une note sup­plé­men­taire de mys­tère à une œuvre qui n’en manque pas. « La main qui sort du lac quand l’épée d’Arthur y tombe, qui s’en sai­sit et la bran­dit trois fois, c’est, écri­ra Renan, l’espérance des races cel­tiques. »

Dans les chan­sons de geste, par­ti­cu­liè­re­ment dans La Chan­son de Roland, conçue dès le IXe siècle et trans­crite vers 1100, la place accor­dée aux épées et, d’une façon géné­rale, à l’équipement mar­tial du che­va­lier, témoigne du culte qui leur est por­té. La belle Aude, fian­cée de Roland, est décrite en trois mots, pas un de plus : « une belle damoi­selle », alors qu’il faut une ving­taine de vers pour détailler le che­val et les armes d’un incon­nu qui dis­pa­raît la ligne sui­vante, d’un coup d’épée pro­pre­ment assé­né. Les pro­fes­seurs de lit­té­ra­ture ont cou­tume de s’étonner d’un tel dés­équi­libre, mais le public des barons et des che­va­liers à qui la Chan­son était des­ti­née trou­vait cette dif­fé­rence rhé­to­rique bien natu­relle.

En mou­rant, Roland n’a pas une pen­sée pour la belle Aude, mais il parle à Duran­dal comme à une maî­tresse ado­rée :

« Ah ! Duran­dal, que tu es blanche et belle ! 
Contre le soleil, comme tu luis et flambes ! 
Bonne épée, c’est pitié de toi ! 
Puisque je meurs, je n’ai plus charge de toi. 
Par toi, j’ai gagné tant de batailles, 
j’ai conquis tant de vastes terres ! 
Ne sois jamais à un homme 
qui puisse fuir devant un autre ! 
Un très brave che­va­lier t’a long­temps tenue, 
il n’y aura jamais son pareil dans la sainte France… »

Ce sont des paroles brû­lantes que les che­va­liers prennent plai­sir à entendre. Pour un preux, l’épée n’est-elle pas sa vie, son double, son bien le plus cher et sa jus­ti­fi­ca­tion ? Il tire toute sa gloire de ne vivre que de son épée, ce qui n’est pas une mince affaire. Le poème dédié au sou­ve­nir de Guillaume le Maré­chal au XIIIe siècle en porte témoi­gnage avec orgueil :

« Qu’est-ce que manier les armes ?
S’en sert-on comme d’un crible, d’un van, 
d’une cognée
Non, c’est un bien plus dur tra­vail.
Qu’est-ce donc que che­va­le­rie ?
Si forte chose et si har­die,
Et si fort coû­teuse à apprendre
Qu’un mau­vais ne l’ose l’entreprendre… »

Une religion du courage

Galerie des armures. Metropolitan Museum of Art, New York. Crédit : N. Vollmer via Flickr (cc)

Gale­rie des armures. Metro­po­li­tan Museum of Art, New York. Cré­dit : N. Voll­mer via Fli­ckr (cc)

La socié­té féo­dale, issue de l’effondrement de l’empire caro­lin­gien à la fin du IXe siècle, reste impré­gnée de l’ancienne reli­gio­si­té cel­tique et ger­ma­nique. Les des­cen­dants des guer­riers francs de Clo­vis ont peut-être oublié jusqu’au nom de leurs anciens dieux, mais ils ont conser­vé dans le sang l’amour d’une éthique guer­rière que le chris­tia­nisme n’a que super­fi­ciel­le­ment bap­ti­sé. « L’hostilité per­ma­nente entre clercs et che­va­liers qui sub­siste à tra­vers tout le Moyen Age, montre assez à quel point l’aristocratie mili­taire des pays d’Occident était mal adap­tée à une reli­gion qui était pour­tant la sienne depuis des siècles. » (5)

Le stoï­cisme che­va­le­resque doit peu à la morale de l’Eglise. Les chan­sons de geste ont beau mul­ti­plier les invo­ca­tions à Dieu et s’en prendre aux « païens », c’est-à-dire aux musul­mans, elles reflètent une vie inté­rieure rien moins que chré­tienne. Elles exaltent la mys­tique des com­bats, la bra­voure et la mort. Pour­tant, elles n’ont pas la richesse sym­bo­lique et envoû­tante des poèmes homé­riques, des sagas scan­di­naves, des légendes ger­ma­niques ou irlan­daises. En com­pa­rai­son, leur carac­tère frustre tra­duit une culture muti­lée, pri­vée de ses sources spi­ri­tuelles, ampu­tée de sa tra­di­tion.

Seuls trans­pa­raissent dans les chan­sons de geste la vita­li­té fon­cière de la race et son pes­si­misme fou­gueux. Elles exaltent la souf­france et la mort plu­tôt que la vic­toire. Les his­toires qu’elles décrivent ne sont nul­le­ment conso­la­trices. Le héros « clair de visage, large d’épaules, mince de hanches » mal­gré sa force pro­di­gieuse, son cou­rage sans limite et son épée inal­té­rable, sera quand même vain­cu. C’est tou­jours dans l’histoire d’un grand mal­heur que se mani­feste la beau­té de la geste.

On y retrouve pra­ti­que­ment intact l’esprit tra­gique des grands poèmes scan­di­naves et ger­ma­niques, pré­sent éga­le­ment dans l’Iliade. La des­crip­tion impi­toyable des souf­frances de la guerre est affran­chie de toute com­pas­sion et de toute sen­si­ble­rie. Devant la défaite, la dou­leur et la mort, l’homme véri­table révèle sa gran­deur.

Alors que Char­le­magne connut beau­coup plus de vic­toires que de défaites, son com­pa­gnon le plus célèbre et le plus chan­té est Roland, dont on ne sait rien sinon qu’il fut vain­cu et tué à Ron­ce­vaux. L’exaltation du héros intré­pide, brus­que­ment ter­ras­sé par le des­tin reste au fil des siècles l’une des constantes de l’imaginaire euro­péen. Le mythe napo­léo­nien n’aurait pas été ce qu’il fut si la gloire d’Austerlitz n’avait été sui­vie du drame de Water­loo et du mar­tyre de Sainte-Hélène. C’est éga­le­ment un signe que l’on ait adop­té Ver­cin­gé­to­rix — même tar­di­ve­ment — comme pre­mier héros natio­nal fran­çais.

Mal­gré l’ablation de la mémoire, on voit res­sur­gir sous les formes les plus inat­ten­dues la célé­bra­tion du héros fra­cas­sé. Ain­si en est-il du culte post­hume voué à Che Gue­va­ra par une frac­tion de la jeu­nesse occi­den­tale dans le der­niers tiers du XXe siècle. Gué­rille­ro soli­taire et impro­bable, ron­gé de fièvre, sans espoir et sans illu­sion, il s’en fut cher­cher la mort dans un coin per­du des mon­tagnes de Boli­vie. Et sans doute, mal­gré son mar­xisme, avait-il décou­vert cette grande véri­té : on ne meurt bien que pour l’idée que la mort vous donne de vous-même.

Un paradis à l’ombre des épées

L’acceptation du chris­tia­nisme par la che­va­le­rie doit beau­coup à l’idéalisation euro­péenne du héros sacri­fié. L’Eglise occi­den­tale du Haut Moyen Age fit du Christ un dieu puis­sant. D’après la légende, après avoir don­né la vic­toire à Constan­tin, ne l’avait-il pas éga­le­ment accor­dée à Clo­vis ? Au IXe siècle, on réa­li­sa même à l’usage des Saxons batailleurs et rétifs, une ver­sion épique des Evan­giles, le Hie­land. Jésus y deve­nait un prince ger­ma­nique, ses dis­ciples étaient des vas­saux, les noces de Cana étaient décrites comme un fes­tin guer­rier, etc. Mais le dieu vain­queur était éga­le­ment un héros vain­cu par un sort contraire et des enne­mis aus­si per­fides qu’écrasants. Cela fut cer­tai­ne­ment plus impor­tant pour la conver­sion des Celtes, des Francs et des autres Ger­mains que les paroles dou­ceâtres des Évan­giles que le Moyen Age igno­ra pour l’essentiel, faute d’accès aux Écri­tures. Etre chré­tien se résu­mait à croire en la divi­ni­té du Christ, dont l’aristocratie d’épée se fai­sait une idée assez peu chré­tienne.

Barons et che­va­liers n’avaient rete­nu des prêches que les mots qui leur conve­naient. L’expression « Dieu des armées » était prise au pied de la lettre. Habi­tués à un Wal­hal­la peu­plé de dieux guer­riers, les nou­veaux conver­tis se fai­saient un para­dis à leur image, sans s’interroger sur la généa­lo­gie dou­teuse des nou­veaux pro­mus. Saint Michel, saint Georges, saint Mau­rice, saint Mar­tin, saint Eus­tache, et quelques autres ex-mili­taires à temps par­tiel, avaient leur faveur. Et ce n’est pas la fer­me­té du mar­tyr qu’ils rete­naient, mais la bra­voure sup­po­sée du guer­rier.

Les croi­sades contri­buèrent à apla­nir l’équivoque. L’Eglise par­lait enfin un lan­gage que les hommes d’épée pou­vaient com­prendre, conci­liant leur foi chré­tienne encore incer­taine avec leurs aspi­ra­tions pro­fondes. Deve­nus sol­dats du Christ, les « Bar­bares » se chris­tia­ni­sèrent. Mais par un mou­ve­ment de réci­pro­ci­té, l’Eglise se « bar­ba­ri­sa ». Durant quelques siècles, la Chré­tien­té tira sa force de cette injec­tion mas­sive de vio­lence, d’énergie et de cou­rage. Cock­tail impré­vu qui déter­mi­na l’expansion de l’Europe.

Le retour du héros

Une équi­voque n’en reste pas moins une équi­voque. La bonne conscience accor­dée au sol­dat était condi­tion­nelle. Ce n’est pas la voca­tion guer­rière en elle-même qui était jus­ti­fiée — impos­si­bi­li­té majeure pour une reli­gion d’essence non-vio­lente, mais le bon usage qui en était fait, sa sou­mis­sion aux inté­rêts de l’Eglise.

La méfiance réci­proque ne connut une trêve rela­tive que durant les deux siècles des croi­sades, et encore ! La que­relle des Guelfes et des Gibe­lins prit nais­sance dès cette époque. Elle oppo­sa les par­ti­sans de la supré­ma­tie tem­po­relle du pape et les par­ti­sans de la sacra­li­té de l’empereur.

La frac­ture s’accentua au temps de la Renais­sance. Dans les villes d’Italie d’abord, puis de Ger­ma­nie, de France et d’ailleurs, sur­girent d’arrogantes sta­tues équestres jusque sur le par­vis des Eglises. Elles pro­cla­maient le retour du héros et son éter­ni­té. Ce que firent aus­si les toiles du Gre­co, de Velas­quez, du Titien ou la très sub­ver­sive estampe du Che­va­lier de Dürer.

En Alle­magne d’abord, le suc­cès fou­droyant de la Réforme tint pour une large part au sou­tien de la noblesse hos­tile à Rome et fidèle aux valeurs de la féo­da­li­té mena­cées tant par le pou­voir ecclé­sias­tique que par celui des monar­chies cen­tra­li­sa­trices.

Le divorce de l’épée et de la foi que fit écla­ter la grande crise euro­péenne du XXe siècle était conte­nue dans la double tra­di­tion contra­dic­toire de l’Europe chré­tienne. Le Japon, lui, échap­pant à la chris­tia­ni­sa­tion, avait échap­pé simul­ta­né­ment à ses consé­quences.

La voie des samouraïs

Trois samouraïs, deuxième moitié du XIXe siècle. Crédit : DR

Trois samou­raïs, deuxième moi­tié du XIXe siècle. Cré­dit : DR

La caste guer­rière des samou­raïs, les bushis, était appa­rue dans la période trou­blée que connut le Japon au XIe siècle. Elle s’affermit au siècle sui­vant avec la for­ma­tion d’institutions féo­dales sous le pou­voir des sho­guns. C’est en 1192 que Yori­mo­to, du clan Mina­mo­to, devient par la guerre, la ruse et l’assassinat le per­son­nage le plus puis­sant du Japon, éclip­sant l’Empereur et pre­nant le titre de sho­gun (conné­table). Jusqu’alors le sho­gu­nat était une fonc­tion excep­tion­nelle et tem­po­raire confiée par l’Empereur pour répri­mer les rébel­lions. Yori­mo­to en fit une ins­ti­tu­tion per­ma­nente et héré­di­taire. Le sho­gu­nat devait se main­te­nir jusqu’à la révo­lu­tion Mei­ji de 1868 qui res­tau­ra le pou­voir impé­rial et ouvrit le Japon aux influences occi­den­tales.

Long­temps, le sho­gu­nat se confon­dit avec le pou­voir des samou­raïs. Et les ana­lo­gies avec le Moyen Age euro­péen sont nom­breuses. Au XIIIe siècle, alors que le Japon subis­sait une inva­sion mon­gole, les samou­raïs se sacri­fièrent sans comp­ter, par­ve­nant à reje­ter l’envahisseur. Leur rôle dans cette guerre est à l’origine de leur jus­ti­fi­ca­tion sociale.

Ce sont géné­ra­le­ment des guer­riers sans terre et sans richesse, sem­blables aux pauvres che­va­liers euro­péens. Lit­té­ra­le­ment, le mot samou­raï signi­fie « celui qui sert ». Durant le long « Moyen Age » japo­nais, mar­qué par des luttes armées entre clans féo­daux, ils se placent au ser­vice d’un sei­gneur (dai­myo), dont ils consti­tuent l’armée per­ma­nente. Ils apportent leur sabre, mais aus­si une loyau­té, une abné­ga­tion et un esprit de dis­ci­pline sans limite. L’histoire célèbre et authen­tique des « Qua­rante-Sept rônins » en est l’illustration.

Temple de Sengakuji à Tokyo, tombes des 47 rônins. Crédit : jpellgen via Flickr (cc)

Temple de Sen­ga­ku­ji à Tokyo, tombes des 47 rônins. Cré­dit : jpell­gen via Fli­ckr (cc)

En mars 1701, au cours d’une récep­tion accor­dée par le sho­gun d’Edo, le sei­gneur Asa­no, igno­rant cer­tains usages de cour, est ridi­cu­li­sé par un maître de céré­mo­nie nom­mé Kira, per­son­nage vénal et pour le moins mépri­sable. Pous­sé à bout, Asa­no dégaine son sabre et, pour apprendre au per­si­fleur à ména­ger sa langue, il lui ouvre la bouche d’une oreille à l’autre. Scan­dale ! Ver­ser le sang dans le palais du Sho­gun est un crime de lèse-majes­té. Désho­no­ré, Asa­no se sui­cide sui­vant le rituel du Sep­pu­ku (hara-kiri). Son domaine est sai­si et ses trois cents guer­riers sont réduits à l’état de rônins, sol­dats sans maîtres, voués à un mer­ce­na­riat pro­blé­ma­tique.

Cepen­dant, qua­rante-sept d’entre eux, conduits par Oishi Kura­no­suke, jurent de ven­ger leur sei­gneur. Pen­dant près d’un an, pour éga­rer les soup­çons, ils vivent comme des vaga­bonds, fei­gnant même la couar­dise devant les samou­raïs de Kira. Mais dans la nuit du 14 décembre 1702, les qua­rante-sept conju­rés se réunissent secrè­te­ment et se lancent à l’assaut de la demeure de Kira. Mas­sa­crant les douze gardes, ils trouvent celui qu’ils cherchent, caché dans un pla­card. Ils lui offrent le sui­cide. Mais Kira est para­ly­sé par la peur. Fau­chée par un sabre, sa tête sera dépo­sée sur la tombe d’Asano.

Le len­de­main, les qua­rante-sept rônins se consti­tuent pri­son­niers. Le sho­gun et le peuple d’Edo les admirent comme des héros, mais la loi est la loi. Après un an de déli­bé­ra­tions, le conseil sho­gu­nal les invite au sui­cide rituel. Le 4 février 1703, les qua­rante-sept rônins s’ouvrirent le ventre.

Le sanc­tuaire où ils reposent fait tou­jours l’objet d’un culte fervent.

Bushido et Hagakuré

Statue équestre de Kusunoki Masashige, Tokyo. Crédit : EMEL PASTA (cc)

Sta­tue équestre de Kusu­no­ki Masa­shige, Tokyo. Cré­dit : EMEL PASTA (cc)

Au XVIIe siècle japo­nais, qui ouvre la période Edo, le sho­gu­nat a impo­sé à l’intérieur une paix civile qui rend peu à peu inutile l’entretien des armées de samou­raï. Pri­vés de maîtres, cer­tains de ces rônins sont réduits à la men­di­ci­té ou au bri­gan­dage. D’autres se recon­ver­tissent dans l’artisanat ou l’agriculture, ce qu’ils font cepen­dant sans jamais se sépa­rer de leur sabre, signe tan­gible de leur digni­té. C’est au cours de cette période cri­tique du XVIIe siècle que Yama­ga Soko for­mule le Bushi­do ou « voie du guer­rier ». Ce code d’honneur des samou­raïs est en accord intime avec les trois sources spi­ri­tuelles du Japon, shin­toïsme, boud­dhisme et zen. Il se nour­rit de la sen­si­bi­li­té du Shin­to, reli­gion qui allie le culte des ancêtres à celui de la nature. Il cultive la ver­tu boud­dhiste du déta­che­ment. Cou­ron­nant le tout, l’idéologie anti-intel­lec­tua­liste du zen enseigne la maî­trise de l’esprit par celle du corps, ain­si que l’obéissance.

L’escrime du sabre est le moyen pri­vi­lé­gié de for­ma­tion du futur samou­raï. Mais son conte­nu for­ma­teur et ini­tia­tique a une autre pro­fon­deur que dans l’entraînement du che­va­lier euro­péen, auquel l’Eglise refuse toute auto­no­mie spi­ri­tuelle.

Au cours des longues années d’un infa­ti­gable entraî­ne­ment, le samou­raï s’est libé­ré, trans­for­mé. Il est déli­vré de la crainte de la mort, ce qui est l’ultime secret de l’art du sabre. « Si l’on veut deve­nir un par­fait samou­raï, écrit Jôchô Yama­mo­to dans le Haga­ku­ré (2), il est néces­saire de se pré­pa­rer à la mort matin et soir et jour après jour. »

Ain­si échappe-t-on à l’angoisse de vivre et à la peur de mou­rir. Si l’emblème des samou­raïs est la fleur déli­cate du ceri­sier, ce n’est pas un hasard. « Comme dans un rayon de soleil mati­nal, le pétale d’une fleur de ceri­sier se détache, ain­si l’homme impa­vide doit pou­voir se déta­cher de l’existence, silen­cieu­se­ment et d’un cœur que rien n’agite. » (3)

La mort volontaire au Japon

Le seppuku de Ōishi Kuranosuke Yoshio. Epoque Edo. Crédit : Domaine public.

Le sep­pu­ku de Ōishi Kura­no­suke Yoshio. Epoque Edo. Cré­dit : Domaine public.

Ce déta­che­ment n’est jamais aus­si écla­tant que dans le rite japo­nais de la mort volon­taire.

L’éventrement, ou sep­pu­ku (hara-kiri) fut pra­ti­qué dans la classe des samou­raïs jusqu’au XIXe siècle. Le ventre, selon la science chi­noise de l’anatomie en vigueur au Japon, est le centre même de la vie.

Avec le tran­chant d’un poi­gnard, on s’éventrait de gauche à droite et, si pos­sible, de bas en haut. Der­rière l’exécutant, se tenait un second à qui reve­nait l’honneur d’accorder le coup de grâce en tran­chant la tête de l’agonisant.

Le sep­pu­ku n’était pas seule­ment pour les bushis une façon d’échapper à un déshon­neur. C’était aus­si le moyen extrême d’afficher leur authen­ti­ci­té par un acte héroïque et gra­tuit. Ils avaient appris à mépri­ser ceux qui parlent au lieu d’agir. « Ils pen­saient qu’un seul acte en dit bien plus long que le plus long dis­cours, car le dis­cours peut men­tir. » Ils croyaient à la sin­cé­ri­té abso­lue de l’acte suprême. Ils pen­saient qu’on ne ment pas devant la mort.

Dans son essai sur La Mort volon­taire au Japon, Mau­rice Pin­guet a éta­bli une com­pa­rai­son entre aris­to­cra­tie japo­naise et aris­to­cra­tie euro­péenne à l’époque de leur plé­ni­tude, une com­pa­rai­son dont on ne sort pas intact : « Tout en se recon­nais­sant les mêmes prin­cipes d’honneur et de ser­vice que les samou­raïs, la noblesse d’épée (fran­çaise) ne réus­sit pas à faire triom­pher ses valeurs, car depuis l’échec de la Fronde, c’est une ver­sion bour­geoise de la bien­fai­sance chré­tienne qui s’affirme. Elle s’en conso­le­ra en bro­car­dant le pha­ri­saïsme, en riant des tar­tufes et de leurs dupes […]. Au Japon, l’éthique mar­tiale réus­sit à s’imposer parce qu’elle mit l’accent sur l’abnégation […]. Celui qui répond de son hon­neur sur sa vie ne peut être soup­çon­né de men­songe. Il agit, c’est assez… Ce fut l’institution du sep­pu­ku qui exemp­ta l’éthique mar­tiale de toute subor­di­na­tion uti­li­taire, qui lui assu­ra sa sou­ve­rai­ne­té sur la vie… La mort volon­taire vint authen­ti­fier de sa sanc­tion suprême toute l’architecture des obli­ga­tions mar­tiales… » (4).

Sans jamais pous­ser aus­si loin la ver­tu sacri­fi­cielle, l’aristocratie guer­rière de l’Europe ancienne avait pra­ti­qué une éthique voi­sine, attes­tée notam­ment par de nom­breux exemples romains et gau­lois. De la fin du Moyen Age au XIXe siècle, la pra­tique du duel, constam­ment condam­née par les Eglises, montre que per­siste mal­gré tout le sen­ti­ment du « ser­vice inutile » sous le pré­texte du point d’honneur. Mais Mau­rice Pin­guet n’a pas de mal à mon­trer ce que la che­va­le­rie occi­den­tale avait per­du en accep­tant un magis­tère spi­ri­tuel dont ils n’avaient pas mesu­ré la per­fi­die

« En Europe, la péni­tence chré­tienne avait déli­vré le sujet du sou­ci de se juger. L’autopunition capi­tale confé­rait aux mœurs mar­tiales du Japon leur sourde gra­vi­té au moment où la casuis­tique de l’intention, maniée par les bons pères jésuites, ber­çait la noblesse d’Occident. Cette fonc­tion de direc­tion morale que les prêtres chré­tiens s’arrogeaient depuis si long­temps, les guer­riers japo­nais [l’exerçaient] en toute rigueur. »

Des Kamikazes à Mishima

Comme dans l’Europe pré-chrétienne, le sentiment de l’immanence commande tous les rapports des Japonais avec l’existence.

Comme dans l’Europe pré-chré­tienne, le sen­ti­ment de l’immanence com­mande tous les rap­ports des Japo­nais avec l’existence. Cré­dit : DR

La mort volon­taire allait atteindre la dimen­sion d’une tra­gé­die natio­nale avec le sacri­fice des jeunes kami­kazes à la fin de la Seconde Guerre mon­diale. Cette force spé­ciale d’attaque aérienne, dite du « vent divin » (en abré­gé, kami­kaze) fut consti­tuée en vue d’attaques-suicides contre les navires amé­ri­cains au cours des dix der­niers mois de la guerre dans le Paci­fique. La pre­mière attaque eut lieu le 25 octobre 1944. En tout, 2 198 pilotes se sacri­fièrent : 34 navires amé­ri­cains furent cou­lés et 288 endom­ma­gés. Pour leur der­nier vol, chaque pilote-sui­cide empor­tait ser­ré contre le flanc, un sabre tra­di­tion­nel. Mort inutile ? Peut-être. Mais cer­tai­ne­ment pas absurde. « Seule la mort subie n’a pas de sens. Vou­lue, elle a le sens qu’on lui donne, fut-elle inutile ».

La rhé­to­rique japo­naise de la mort ne nous laisse pas insen­sibles. Quelque chose de très ancien et de pro­fond vibre en nous au même dia­pa­son. Ce n’est pas un hasard si le sui­cide rituel de l’écrivain Mishi­ma, le 25 novembre 1970, eut un tel écho en Europe. Jadis, on y culti­vait aus­si le déta­che­ment devant la mort. L’histoire romaine four­nit de nom­breux exemples de sui­cides assu­més comme l’expression du libre arbitre et de la digni­té.

En l’an 46 avant notre ère, au cours de la guerre civile qui oppo­sait les par­ti­sans de César et ceux de Pom­pée, le géné­ral Metel­lus Sci­pion, voyant son navire cap­tu­ré par l’ennemi, sai­sit son glaive et se perce la poi­trine. A cet ins­tant, on demande à grands cris où est le géné­ral. « Le géné­ral, répond Sci­pion dans un souffle, se porte bien » (Impe­ra­tor inquit se bene habet).

Façon élé­gante et mépri­sante de prendre congé d’une com­pa­gnie indé­si­rable, et de prou­ver que, mal­gré les appa­rences, on reste maître du jeu. L’impavidité du géné­ral romain ou du guer­rier japo­nais s’enracine dans leur nature et dans leur culture.

Comme dans l’Europe pré-chré­tienne, le sen­ti­ment de l’immanence com­mande tous les rap­ports des Japo­nais avec l’existence. Le Bushi­do enseigne qu’il y a quelque fai­blesse et du ridi­cule à se pré­oc­cu­per d’une autre vie alors que l’on peut mode­ler la sienne et lui don­ner un sens par sa mort.

La révolte de Saigo Takamori

Aujourd’hui, Saigo Takamori a sa statue dans le parc d’Ueno à Tokyo et l’art martial du sabre, le kendo, s’est répandu dans toute la nation.

Aujourd’hui, Sai­go Taka­mo­ri a sa sta­tue dans le parc d’Ueno à Tokyo et l’art mar­tial du sabre, le ken­do, s’est répan­du dans toute la nation. Cré­dit : lee­vin via Fli­ckr (cc)

En 1868, l’avènement du jeune empe­reur Mei­ji coïn­ci­da avec un ren­for­ce­ment consi­dé­rable du pou­voir cen­tral, une poli­tique d’occidentalisation et une volon­té de rup­ture avec la tra­di­tion féo­dale. Moins de dix ans plus tard, en 1876, l’interdiction de por­ter le sabre sanc­tion­na sym­bo­li­que­ment cette révo­lu­tion par le haut.

La plu­part des samou­raïs s’inclinèrent. Ils contri­buèrent à l’intense moder­ni­sa­tion du Japon en appor­tant dans la vie éco­no­mique ou le ser­vice de l’État les ver­tus qu’ils avaient pra­ti­quées dans l’institution guer­rière.

D’autres se révol­tèrent contre ce qu’ils res­sen­tirent comme une déchéance. Sous la conduite de Sai­go Taka­mo­ri, ils s’insurgèrent au nombre de qua­rante mille, pré­fé­rant mou­rir en com­bat­tant que de vivre dans l’humiliation. Mépri­sant le recours aux armes modernes, ils se lan­cèrent avec leurs sabres contre les fusils des conscrits impé­riaux. Les sur­vi­vants se sui­ci­dèrent sui­vant le rite de sep­pu­ku. « Tout homme peut se recon­naître dans leur déci­sion, dira Mau­rice Pin­guet. Certes, ils n’ont pas vou­lu mou­rir pour nous, comme il est dit des pro­phètes et des saints — mais ils meurent devant nous : une éthique de la volon­té est plus salubre qu’une pro­messe de salut, au moment sur­tout où, de toutes parts, l’homme est per­sua­dé de se faire l’esclave de sa vie… »

Aujourd’hui, Sai­go Taka­mo­ri a sa sta­tue dans le parc d’Ueno à Tokyo et l’art mar­tial du sabre, le ken­do, s’est répan­du dans toute la nation.

Domi­nique Ven­ner

Source : Exca­li­bur maga­zine, 2002.

Notes

  1. Zoé Olden­bourg, Les Croi­sades, Gal­li­mard, 1965.
  2. Trai­té rédi­gé à la fin du XVIIe siècle. Cf. Mishi­ma, Le Japon moderne et l’éthique samou­raï, Gal­li­mard, 1985. Les pen­sées du samou­raï Jôchô Yama­mo­to sont pleines de cri­tiques acerbes adres­sées au Japon paci­fique et pros­père de l’époque Toku­ga­wa (XVIIe siècle).
  3. Cf. Her­ri­gel, Le Zen dans l’art che­va­le­resque du tir à l’arc, Der­vy, Paris, 1970.
  4. Mau­rice Pin­guet, La Mort volon­taire au Japon, Gal­li­mard, 1984.

Cré­dit pho­to en Une : Scand­pho­to via Shut­ter­stock. “Sverd i stein” (Les Épées sur les rochers), Nor­vège. Ce monu­ment com­mé­more la bataille de Hafrsf­jord, où Harald à la Belle Cri­nière a rem­por­té sa der­nière vic­toire, et a uni­fié la Nor­vège en 872 (Wiki­pé­dia).