La fête de Pâques et du Printemps

La fête de Pâques et du Printemps

La fête de Pâques et du Printemps

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Pâques est en quelque sorte la fête de l’équinoxe de prin­temps. C’est le retour du soleil, le soleil fécon­dant sans lequel rien ne naî­trait. L’hiver meurt, les neiges fondent, les rivières sont en crue, la nature retrouve sa ver­dure, les plantes leurs bou­tons, les arbres leurs bour­geons, le soleil est rede­ve­nu suf­fi­sam­ment puis­sant pour réchauf­fer la terre et lui appor­ter la vie. Jon­quilles, pri­me­vères, jacinthes fleu­rissent dans les jar­dins et les jachères.

A l’avènement du chris­tia­nisme la fête de Pâques — qui est la célé­bra­tion de la résur­rec­tion du Christ (rap­pe­lons que la fête de Pâques a long­temps été la plus impor­tante de la tra­di­tion chré­tienne et qu’elle mar­quait le début de l’année, et cela jusqu’en 1563) — rem­pla­ça la fête d’Osta­ra ou fête du prin­temps, qui est la fête du renou­veau, de la fécon­di­té et de la fer­ti­li­té dont les ori­gines sont très anciennes. Cette fête porte le nom d’une déesse lunaire, Osta­ra, qu’un héros solaire aurait déli­vrée de la cap­ti­vi­té au moment de l’équinoxe de prin­temps. On retrouve là un mythe très pré­sent dans les mytho­lo­gies euro­péennes et même dans les contes (qui ne sont qu’une retrans­crip­tion de ces mythes) aux­quels Domi­nique Ven­ner fai­sait sou­vent réfé­rence (*voir en encart : texte inédit). C’est Ariane déli­vrée par Thé­sée, Andro­mède déli­vrée par Per­sée, Brun­hilde déli­vrée par Sieg­fried ou la Belle au bois dor­mant et Cen­drillon de Charles Per­rault, Blanche Neige et Rai­ponce des frères Grimm…

Pâques est un mot d’origine hébraïque qui se dit en alle­mand Ostern et en anglais Eas­ter.

A Pâques c’est l’œuf qui sym­bo­lise la renais­sance de la nature, la fécon­di­té, la vie qui s’apprête à éclore. Sym­bo­li­que­ment, l’aube du jour et l’aube de la renais­sance de la vie sont inti­me­ment liées à Osta­ra, comme le blanc et le jaune de l’œuf qui vont don­ner la vie.

Il est une vieille tra­di­tion qui nous vient des pays ger­ma­niques et slaves qui consiste à déco­rer des œufs, de les offrir ou de les cacher pour qu’ils soient trou­vés. La sym­bo­lique en est très forte. En effet, trou­ver un œuf peint c’est trou­vé une image de ce que nous sommes : une forme abs­traite, une appa­rence. C’est l’apparence du monde, son décor, dont nous fai­sons par­tie. Der­rière il y a une coquille. Il faut bri­ser la coquille, aller au-delà de cette appa­rence. Et on trouve à l’intérieur de l’œuf la cou­leur blanche, la cou­leur des ori­gines, du com­men­ce­ment, de la pure­té. Puis le globe d’or, sym­bole du cœur pri­mor­dial qui contient l’essence d’un peuple, d’une race, d’une civi­li­sa­tion. Le prin­temps, sym­bo­li­sé par l’œuf nous ren­voie aux temps de l’Age d’Or et de l’Age d’Argent, les temps pri­mor­diaux qu’il s’agit de renou­ve­ler.

En Ukraine comme en Pologne, l'œuf de Pâques rituellement associé à la venue du printemps s'appelle le Pyssanka, "l'œuf écrit" car, coloré ou peint.

En Ukraine comme en Pologne, l’œuf de Pâques rituel­le­ment asso­cié à la venue du prin­temps s’appelle le Pys­san­ka, “l’œuf écrit” car, colo­ré ou peint. Cré­dit pho­to : Luba Petru­sha (cc)

Sont asso­ciés à ces œufs des jeux comme par exemple : lan­cer un œuf en l’air qui doit être rat­tra­pé par une per­sonne et relan­cé de nou­veau par une autre per­sonne. Celui qui le laisse tom­ber ou qui l’écrase reçoit un gage. Ou « la toquée », un jeu d’origine grecque où chaque joueur tient fer­me­ment un œuf (cuit et dur) dans son poing fer­mé et l’emploi comme arme pour « toquer » les œufs des autres joueurs. L’objectif étant d’arriver à cas­ser les œufs des adver­saires sans cas­ser le sien. A gagné celui qui a cas­sé le plus d’œufs. Que les brutes s’abstiennent car il faut doser ses coups… Ou encore, « la rou­lée » pra­ti­quée en France, en Ecosse, dans le nord de l’Angleterre, en Ulster, en Autriche et en Suisse. Le jeu consiste tout sim­ple­ment à faire rou­ler des œufs durs peints de cou­leurs vives, sur un plan incli­né natu­rel jusqu’à ce qu’ils soient cas­sés. Le vain­queur est celui dont l’œuf reste intact le plus long­temps. Dans le même esprit, la course aux œufs por­tés à l’aide d’une cuillère ser­rée entre les dents. Un par­cours à embuches est pré­pa­ré pour faire en sorte que les œufs tombent et se cassent.

En Ukraine comme en Pologne, l’œuf de Pâques rituel­le­ment asso­cié à la venue du prin­temps s’appelle le Pys­san­ka, “l’œuf écrit” car, colo­ré ou peint. Il est en effet char­gé de sym­boles : étoiles, soleils, roues solaires, cercles et spi­rales qui font par­tie d’un réper­toire au même titre que la croix, le tri­angle ou la ligne. En Rus­sie, c’est jus­te­ment l’œuf de Pâques qui est à l’origine des célèbres œufs impé­riaux russes que l’on doit à l’imagination de Peter Carl Faber­gé, orfèvre du Tsar.

Mais, dans tout cela, n’oublions pas de cacher des œufs déco­rés ou en cho­co­lat dans le jar­din ou la mai­son, la chasse à ces tré­sors ravi­ra les enfants. Une tra­di­tion très fran­çaise appré­ciée en son temps par Louis XIV qui fai­sait bénir solen­nel­le­ment le jour de Pâques de grandes cor­beilles d’œufs dorés qu’il remet­tait en céré­mo­nie à ses proches.

Le lièvre symbolise l’abondance de biens et la prospérité, c’est lui justement qui cache les œufs.

Le lièvre sym­bo­lise l’abondance de biens et la pros­pé­ri­té, c’est lui jus­te­ment qui cache les œufs. Cré­dit pho­to : Google Cultu­ral Ins­ti­tut (cc). Auteur : Albrecht Dürer, 1502.

Si l’œuf est lié à la poule il l’est aus­si avec le lièvre, l’animal sacré de la déesse Osta­ra, ani­mal lunaire (il dort le jour et gam­bade la nuit), ani­mal de pas­sage qui assure la tran­si­tion entre le monde des hommes et le monde mer­veilleux des esprits, des génies et des dieux. Il sym­bo­lise l’abondance de biens et la pros­pé­ri­té, c’est lui jus­te­ment qui cache les œufs. Dans les pays ger­ma­niques, on trouve l’Oster Hase, « le lièvre de Pâques ». C’est l’animal qui entend de très loin. Dans les contes popu­laires il est sou­vent pré­sen­té habi­tant les mondes sou­ter­rains, les pro­fon­deurs de la Terre, grande réserve où sont entas­sées les inépui­sables richesses. Il repré­sente les richesses cachées du monde, la fécon­di­té du sol, appe­lant à cas­ser la coquille de l’œuf.

Si le Moyen Age ignore le lièvre dis­tri­bu­teur de cadeaux et de frian­dises, il connaît d’autres figures tout aus­si mer­veilleuses. La biche blanche ou le cerf blanc des récits arthu­riens hantent ces périodes de tran­si­tion entre les qua­ran­taines de l’année. Dans le roman de Chré­tien de Troyes inti­tu­lé Erec et Enide, la chasse au Blanc Cerf a lieu le lun­di de Pâques, comme s’il fal­lait rap­pe­ler le lien de cet ani­mal avec la lune d’équinoxe. Ces ani­maux conduc­teurs d’âmes servent de média­teurs entre le monde humain et l’Autre Monde.

Dans le folk­lore moderne, les tra­di­tion­nels œufs de Pâques sont cen­sés être appor­tés aux enfants par les cloches qui reviennent de Rome ou par le lièvre de Pâques lui-même. Tou­te­fois, dans les régions ger­ma­niques, l’animal fée­rique change d’apparence : en West­pha­lie, c’est un renard, en Thu­ringe une cigogne, au Tyrol une poule blanche, en Suisse un cou­cou et en Saxe un coq. La pré­sence d’animaux de basse-cour semble plus vrai­sem­blable à côté de ces œufs rituels. Cepen­dant, il est évident que les œufs de Pâques sont inves­tis d’une valeur mythique qui n’a rien à voir avec leur usage pro­pre­ment ali­men­taire

Charles Ledoux

(*) « L’Europe est le nom de notre tra­di­tion, un mur­mure des temps anciens et du futur. Notre tra­di­tion est une façon de se conduire et de conduire notre vie qui appar­tient qu’à nous. Elle nous est révé­lée par les poèmes d’Homère et par nos grandes légendes, celles de la Table Ronde ou des Nibe­lun­gen. Elle nous est révé­lée aus­si par le tré­sor des contes.

Sous des appa­rences dif­fé­rentes, nos contes tissent la trame d’un même héri­tage de part et d’autre du Rhin, des Alpes ou des Pyré­nées. Retrou­vés en Alle­magne par les frères Grimm et en France par Charles Per­rault, sans avoir l’air de rien, ils sont l’un de nos biens les plus pré­cieux. Ils ne se voilent d’obscurité que si l’on ne fait pas l’effort de les décou­vrir.

Jadis leur trans­mis­sion se fai­sait à la veillée, par le récit des anciens. Se jouant du temps qui passe, ils conti­nuent de dire le retrait sal­va­teur dans la forêt, les forces de la nature, la soli­tude et la com­mu­nau­té, les rites de pas­sage de l’enfance à l’âge adulte, la ren­contre de la jeune fille et du che­va­lier, l’ordre du monde. Les contes sont le grand livre de notre tra­di­tion. Leur fonc­tion est de léguer la sagesse ances­trale de la com­mu­nau­té. Même quand on y ren­contre des elfes ou des fées auprès des sources et au coin des bois, ils sont le contraire des « contes de fées ».

Sous l’apparence du diver­tis­se­ment, ils enseignent des leçons de vie. Ils disent les secrets qui feront que les damoi­selles devien­dront femmes, et les gar­çons des hommes. Les contes disent les menaces à sur­mon­ter (le Chat bot­té), les limites à ne pas fran­chir (Barbe bleue), la ruse ter­ras­sant la force bru­tale (le Petit Pou­cet), la ran­çon de l’étourderie (le Petit Cha­pe­ron rouge), le prix du ser­ment (Gri­sé­li­dis), l’effort sou­te­nu triom­phant d’une nature ingrate (Riquet à la houppe), les périls cou­rus par la jeune fille et la viri­li­té dévoyée (Peau d’âne). Les contes disent encore le cou­rage, l’espoir et la constance des jeunes filles triom­phant des épreuves (Cen­drillon). Ils disent aus­si la vigueur, l’audace, la vaillance et les rup­tures par quoi les gar­çons sont ce qu’ils sont (Per­ce­val). Les contes montrent qu’en s’appuyant sur les forces de la nature, la femme main­tient ou res­taure l’ordre du monde et de la com­mu­nau­té (Blanche Neige).

Ces secrets nôtres, on pour­rait par­fois les croire per­dus alors qu’ils ne sont qu’assoupis. Comme dans le conte de la Belle au bois dor­mant, ils se réveille­ront. Ils se réveille­ront sous l’ardeur de l’amour que nous leur por­te­rons. »

Domi­nique Ven­ner, équi­noxe de prin­temps 2006