La dissidence par la beauté

La dissidence par la beauté

La dissidence par la beauté

Intervention de Javier Portella, essayiste, directeur de la revue en ligne El Manifiesto (Espagne), lors du 2e colloque de l’Institut Iliade, Paris, Maison de la Chimie, 25 avril 2015.

L'univers esthétique des EuropéensIl y a deux mois, un verre d’eau – atten­tion : non pas la repré­sen­ta­tion d’un verre, mais un verre véri­table rem­pli d’eau à l’état liquide – était ven­du à 20.000 euros à la foire inter­na­tio­nale ARCO de Madrid. Peu importe le nom de l’imposteur, que per­sonne n’a évi­dem­ment arrê­té pour délit d’escroquerie mani­feste. Lorsque son pré­dé­ces­seur, un cer­tain Mar­cel Duchamp, pré­sen­ta il y a un siècle un cer­tain uri­noir à une Expo­si­tion d’art à New-York, il eut au moins le mérite d’être le pre­mier à inven­ter une telle fri­pon­ne­rie. Il va sans dire que lui non plus ne fut jamais inquiété.

Après l’urinoir, pour­sui­vons dans le registre sca­to­lo­gique. Il y a quelques mois, un immense plug anal était plan­té à la place Ven­dôme de Paris. Il fut démo­li nui­tam­ment dans une action dont il faut abso­lu­ment se féli­ci­ter, non pas parce qu’un tel machin aurait été une quel­conque « offense à la ver­tu », mais parce qu’il était une offense à quelque chose de bien plus impor­tant : l’art et la civi­li­sa­tion. On n’a jamais su, c’est vrai, qui eut l’idée de com­mettre une telle action. Peu importe : quel qu’en fût l’auteur, c’était la toute pre­mière fois qu’un de ces machins rece­vait le sort qui devrait être réser­vé à tous les machins du non-art contemporain.

Ceux-ci, quel rap­port entre­tiennent-ils avec l’art des avant-gardes qui ont fleu­ri en Europe il y a à peu près un siècle ? Il est évident que les avant-gardes ont ouvert la voie – une allu­sion a déjà été faite à Duchamp et à son célèbre uri­noir – qui à abou­ti au grand effon­dre­ment que nous connais­sons. Mais un tel abou­tis­se­ment n’avait rien d’inéluctable. Bien au contraire, le grand envol pour­fen­deur qui, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, se déploie dans l’art euro­péen porte en lui toute la gran­deur de ceux qui cherchent, révol­tés, déchi­rés, aven­tu­reux. Qu’un tel déchi­re­ment, loin d’avoir par­tie liée avec la plé­ni­tude foi­son­nante du monde, ait fini par abou­tir au règne du néant, c’est là une tout autre affaire.

Une affaire qui est celle d’un cata­clysme consis­tant à consi­dé­rer que de les pro­duits du non-art font par­tie de l’art, se trouvent dans le même sac, entre­tiennent un quel­conque rap­port avec des choses telles que l’Aphrodite de Praxi­tèle, la Venus sor­tant de l’eau de Bot­ti­cel­li, le David de Michel-Ange, Les Ménines de Vélas­quez, Les sou­liers de pay­san de Van-Gogh, Le bai­ser de Klimt…

Et là, non ! C’est là, dans une telle mise en rap­port, dans une telle mise ensemble, que la des­truc­tion de l’art s’accomplit sans plus. Non, les machins du non-art ne sont pas des œuvres d’art ratées. Ce sont des cra­chats par­fai­te­ment réus­sis jetés à la face de l’art, de la beau­té, du monde.

La situa­tion est déso­lante. Je m’y attarde, et pour­tant je suis cen­sé par­ler ici de « La dis­si­dence par la beau­té ». Quelle dis­si­dence pour­rait bien sur­gir d’une telle situa­tion ? Quelle beau­té pour­rait bien éclore à par­tir du monde qui a la lai­deur ou l’insignifiance pour signe ?

Dans des cas pareils on a l’habitude de faire appel aux vers de Höl­der­lin que Hei­deg­ger cite à l’envie, mais dont il ne s’explique jamais. Ces vers disent : « Là où est le plus grand péril, là aus­si croît ce qui sauve ».

Notre monde contem­po­rain enfon­cé dans la lai­deur, que pour­rait-il donc conte­nir, caché dans son tré­fonds, qui serait capable de nous conduire à la beauté ?

Je ne vais pas me déro­ber comme Hei­deg­ger le fait. J’y répon­drai. Mais pour cela, il nous faut patau­ger encore un petit moment dans la fange du non-art contemporain.

Celui-ci incarne quelque chose de jamais vu dans toute l’histoire. Tous les autres mal­heurs de notre temps trouvent, à d’autres époques, comme une sorte de pen­dant aux moda­li­tés, certes, bien dif­fé­rentes des nôtres. Si nous sommes les seuls, par exemple, à avoir pla­cé l’argent et sa soif au centre du monde, il faut bien recon­naître que l’argent, le mar­ché, la cupi­di­té… ce sont des choses bien connues depuis tou­jours, même si, jusqu’au capi­ta­lisme, elles avaient tou­jours été pla­cées à un endroit second, non central.

Jamais, par contre, pen­dant 20.000 ans – depuis que sur la paroi de la pre­mière grotte fit son irrup­tion cette chose inouïe, dépour­vue de toute uti­li­té pra­tique : le beau –, depuis lors per­sonne n’avait ima­gi­né un seul ins­tant que le laid pour­rait un jour être mis à la place du beau.

Or, pour­quoi accor­der tant d’importance, dira-t-on, à un phé­no­mène qui ne consiste fina­le­ment que dans une grosse fri­pon­ne­rie por­tée par la soif d’argent ?

Sans l’argent, c’est vrai, le non-art n’existerait pas du tout. Il faut bien que des gens – des ban­quiers, par exemple – achètent ses pro­duits pour les col­lec­tion­ner ou pour en orner leurs salons. Le pro­blème c’est jus­te­ment qu’ils les achètent, alors que d’autres ban­quiers – les Medi­ci, par exemple – ache­taient jadis à Flo­rence les chefs d’œuvre qu’ils ache­taient ou encou­ra­geaient. Ima­gi­nons un ins­tant qu’à Athènes, à Rome, à Flo­rence… n’importe où et n’importe quand jusqu’à il y a un siècle, un fri­pon eût eu l’idée de pré­sen­ter comme une œuvre d’art un uri­noir ou un verre d’eau… On n’aurait même pas com­pris ce qu’il pré­ten­dait. Et si on l’avait com­pris, on l’aurait enfer­mé par­mi les fous.

Der­rière l’escroquerie éco­no­mique qu’est le non-art, c’est tout un état d’esprit qui le rend pos­sible. Et c’est cet état d’esprit qui, seul, nous importe ici.

Quel est l’état d’esprit qui fait que nous en soyons arri­vés là : au seul monde qui exclut de son sein la beau­té… ou l’enferme dans des musées ? Ce que notre monde exclut, ce n’est pas seule­ment la beau­té du grand art. Ce sont aus­si les deux autres mani­fes­ta­tions du beau. D’une part, celle d’une nature que nous exploi­tons, dégra­dons, mal­me­nons… Y com­pris quand nous la regar­dons, tels les tou­ristes, comme on regarde quelque chose d’agréable, d’amusant, de joli. Car « jolie » n’est pas le mot qui convient à la nature (à un tableau, à un poème, à une sym­pho­nie non plus). La nature n’est pas le lieu de cette chose douce et suave qu’est la joliesse. La nature – l’art aus­si – est le lieu de cette chose bou­le­ver­sante qu’est le beau.

Mais le beau… qu’est-il donc ? Le beau n’est rien d’autre, disait Goethe, que « le sai­sis­se­ment devant le sacré ». Le sai­sis­se­ment donc devant quelque chose qui a trait avec le divin, mais qui ne se confond pas avec lui. Le sai­sis­se­ment devant quelque chose d’insaisissable… et qui par là même nous sai­sit, nous ébranle, nous ravit (dans tous les sens du mot).

Il y a encore une troi­sième dimen­sion par laquelle le beau se mani­feste. C’est celle de la beau­té envi­ron­nante. Ce qui se déploie dans ce cas, ce n’est plus la beau­té impo­sante, sai­sis­sante, dont il a été ques­tion jusqu’ici. C’est une beau­té mineure, pour ain­si dire ; une beau­té qui perce – ou peut per­cer – dans des choses telles que les mai­sons que nous habi­tons, dans l’art avec lequel nous les déco­rons, dans les objets dont nous nous entourons.

Or, c’est au pas­sé qu’il faut conju­guer de tels verbes. Sauf chez les anti­quaires, une telle beau­té ne perce plus ni dans nos mai­sons, ni dans nos appar­te­ments, ni dans nos objets. Nos mai­sons… Pre­nons n’importe laquelle de ces masses faites de béton et d’acier, là où tout est lisse, droit, simple, fonc­tion­nel. Pas de courbes, pas d’arcs, pas de mou­lures, pas d’ornements. Pas de grâce, pas de charme, pas de cha­leur. Rien que de la com­mo­di­té et de l’utilité – les plus grandes, certes, jamais atteintes dans toute l’histoire.

Et à côté de nos loge­ments laids ou insi­gni­fiants, pre­nons les mai­sons res­tées débout dans un vil­lage médié­val, ou dans les anciens quar­tiers de nos villes his­to­riques. Oublions main­te­nant les monu­ments, les palais, les temples… Je ne parle pas de ça. Pre­nons la plus humble, la plus misé­rable même de ces mai­sons qui, défiant le temps incrus­té dans leurs pierres, se dressent à tra­vers tout un lacis sinueux de ruelles. Ce ne sont pas d’imposants chefs d’œuvre, c’est vrai. Mais, mon dieu, qu’elles sont belles ! nous excla­mons-nous, sai­sis devant un charme, devant une grâce que nous ne retrou­ve­rons jamais lorsque, en ren­trant de la visite au vil­lage médié­val ou à la ville his­to­rique, nous rega­gne­rons nos loge­ments aus­si confor­tables qu’insignifiants.

En un mot, et il est de Sorel : « Le sublime meurt dans la socié­té bour­geoise ». Il y meurt dans les trois domaines dans les­quels la beau­té s’exprime : dans le grand art, dans le rap­port avec la nature, et dans tout ce qui peut embel­lir la vie quo­ti­dienne des mor­tels que nous sommes.

Le paradoxe du beau

Si mon affaire était déjà grave, elle devient main­te­nant déses­pé­rée. Je suis cen­sé vous par­ler de « La dis­si­dence par la beau­té », je dois vous par­ler de la façon dont la beau­té – ou le sacré, comme disait Goehte ; ou le sublime, comme disait Sorel – pour­rait renaître par­mi nous, et je ne fais que dres­ser, à tous les niveaux, le plus acca­blant constat de carence.

Et pour­tant… c’est jus­te­ment, c’est para­doxa­le­ment du sein même d’une telle carence – d’un tel « péril » – que peut sur­gir « ce qui sauve ».

Le para­doxe, il va sans dire, est énorme.

Cette carence qui nous afflige, en quoi, au juste, consiste-t-elle ? Quelle chose énorme nous est-il arri­vé pour la pre­mière et seule fois dans toute l’histoire ? Qu’avons-nous per­du che­min fai­sant ? Aurions-nous per­du le goût, le « sens du beau », tout comme un sourd perd le sens de l’ouïe, ou un aveugle la facul­té visuelle ? Non, ce n’est pas du tout ça.

Le beau… (ou le sacré, ou le sublime ; je les énonce ensemble afin d’éviter toute conno­ta­tion « esthé­ti­sante ») ce n’est pas du tout une facul­té que le sujet per­ce­vant pour­rait avoir ou perdre. Il faut certes un sujet accueillant, per­ce­vant la beau­té. Quand il n’y avait pas d’hommes sur terre, le beau n’existait tout sim­ple­ment pas. Rien n’existait en réa­li­té. Même pas Dieu. Il n’y avait que des « choses » (et le mot est encore exces­sif) qui se tenaient là, inertes, muettes, pri­vées de sens, de signi­fi­ca­tion, d’être. Il faut une pré­sence devant laquelle le beau puisse se déployer dans toute sa gran­deur… et dans tout son mys­tère. Dans cette gran­deur et dans ce mys­tère grâce aux­quels les choses sont, le monde est.

L’être des choses : le fait qu’elles soient… qu’elles soient douées de sens, écla­tantes de signi­fi­ca­tion : voi­là qui est en jeu dans le beau. La carence qui nous afflige n’a rien à voir avec une faute de goût, avec un manque de sen­si­bi­li­té esthétique.

Elle a tout à voir avec une carence d’être.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire, d’une part, que nous nous écar­tons, nous nous tenons loin de l’être et de la beau­té. Mais ça veut dire aus­si que l’être et la beau­té sont comme tarau­dés par une sorte d’absence, de manque. Et ce manque – un manque essen­tiel, fon­da­teur – nous l’éprouvons aujourd’hui comme per­sonne ne l’avait jamais éprou­vé. Le Grand Pilier divin qui, pen­dant des siècles avait réus­si à cacher un tel manque, le Grand Pilier qui, à par­tir de son alté­ri­té radi­cale, sou­te­nait, disait-on, l’être des choses, en ren­dait rai­son, pré­si­dait aux pro­grès de l’histoire, rem­plis­sait de sens l’existence : ce Grand Pilier est tom­bé, s’est effon­dré. Depuis plus de 1.500 ans – davan­tage, si nous nous remon­tons à l’institution pla­to­ni­cienne de la méta­phy­sique –, le Grand Pilier trô­nait là, majes­tueux. Et le voi­là désor­mais par terre. Dieu est mort… et nous avec.

Com­ment un tel effon­dre­ment pour­rait-il entraî­ner notre « salut » ? Com­ment une telle carence pour­rait per­mettre la renais­sance du beau sur terre ? Pour une simple rai­son. Parce que cette carence, c’est l’absence même sur laquelle s’assoit le beau, le sublime, le sacré.

L’homme contem­po­rain éprouve bien une telle absence – mais, effrayé, il s’en écarte aus­si­tôt. Il sait, comme l’art le sait, comme l’art le dit et le redit, que le monde n’a pas de fon­de­ment, que l’histoire n’a pas de but, que l’existence n’a pas de sens, que la vie mène au néant qu’est la mort. Mais l’homme d’aujourd’hui cherche tou­jours l’Indubitable, le Vrai, le Per­ma­nent. Ne les décou­vrant nulle part, il se borne alors a l’immédiateté de la sur­vie maté­rielle (là, au moins, nous excel­lons !) en même temps qu’il s’en tient aux diver­tis­se­ments les plus plats et à tout ce qui en découle : le rejet du beau, du grand, du digne, du noble.

Le monde n’a pas de fon­de­ment, l’histoire pas de but, la vie mène au non-sens qu’est la mort… L’art le dit et le redit en même temps tou­te­fois qu’il nous montre – voi­là toute la dif­fé­rence – une his­toire qui tourne sans arrêt, une vie qui pétille de vita­li­té, un monde qui se tient débout, et toutes choses écloses alen­tour. Vie et mort, absence et pré­sence : voi­là les deux termes qui s’opposent et s’appellent, qui s’entrecroisent sans cesse. Voi­là la ten­sion qui comme celle de l’arc et de la flèche, disait Héra­clite, porte la vie, embrasse toutes choses.

Mais voi­là aus­si la ten­sion que l’homme d’aujourd’hui rejette d’autant plus réso­lu­ment qu’il la voit comme jamais on ne l’avait vue. Le grand écha­fau­dage divin qui cachait une telle ten­sion s’est en effet effon­dré. Mais, au fond de lui-même, l’homme d’aujourd’hui vise tou­jours au Pur, à l’Univoque, au Sûr et Cer­tain. C’est pour­quoi il est plus inca­pable que jamais d’accueillir tout ce qu’il y a de pré­caire et de grand, de mys­té­rieux et d’éclatant, de chan­geant et de per­ma­nent – en un mot : de beau – sur terre.

Or, puisque les deux termes de la ten­sion fon­da­trice du monde se tiennent là, ouverts comme jamais, il suf­fi­rait… – « il suf­fi­rait »… : une façon de par­ler, bien sûr ! – de chan­ger notre état d’esprit, de modi­fier notre état d’âme, pour que le beau puisse se déployer dans le monde plus puis­sant, plus mys­té­rieux, plus étin­ce­lant que jamais.

Comment la beauté pourrait-elle renaître ?

En serons-nous capables ? Par­vien­drons-nous un jour à chan­ger un tel état d’esprit ? Il faut l’espérer, il faut le sou­hai­ter… Et il faut lutter.

Il faut lut­ter… car, en envi­sa­geant les choses de la façon dont nous l’avons fait jusqu’à pré­sent, en essayant de déce­ler ce qui se cache der­rière cette chose jamais sur­ve­nue – le rejet du beau –, nous nous sommes pen­chés sur le niveau le plus pro­fond des choses, sur les grandes plaques tec­to­niques – appe­lons-les ain­si – qui s’entrechoquent (ou res­tent immo­biles) sous les pas des hommes et l’apparence des choses.

Il est temps de regar­der celles-ci de plus près.

Pour­quoi les plaques tec­to­niques s’entrechoquent-elles ? Pour­quoi les époques changent-elles ? En un sens, elles changent… parce qu’elles changent, et per­sonne n’y peut rien. Mais dans un autre sens, il faut bien recon­naître que les chan­ge­ments d’époque, les grands bou­le­ver­se­ments dans la sen­si­bi­li­té et dans l’imaginaire des hommes, ne consistent en rien d’autre que dans l’ensemble des actions entre­prises et des omis­sions com­mises par ces mêmes hommes.

Nos actions et nos omis­sions… C’est-à-dire, ce qu’il nous faut, en l’occurrence, faire ou ne pas faire lorsque défendre l’art, embras­ser la beau­té de la nature, impri­mer grâce et élé­gance dans notre envi­ron­ne­ment quo­ti­dien, tout cela est deve­nu l’une des pre­mières, des plus hautes exi­gences révolutionnaires.

Que pou­vons, que devons-nous faire ?… Un tas de choses, bien sûr.

Tout d’abord, être conscients d’une telle exi­gence et des consé­quences qu’elle implique. La pre­mière de celles-ci consiste évi­dem­ment à com­battre les méfaits du non-art contem­po­rain. Mais le com­battre en fai­sant sur­tout le vide autour de lui, c’est-à-dire en ne nous abais­sant jamais à dis­cu­ter la logor­rhée avec laquelle les non-artistes et leurs aco­lytes essayent de rem­plir le néant.

Faire le vide autour du non-art cela veut dire aus­si lui don­ner le nom qui est le sien. Or, lorsque nous en dénon­çons les impos­tures, nous avons l’habitude de le faire en l’appelant « art contem­po­rain ». Ce qui entraîne une fâcheuse consé­quence : chaque fois que nous appe­lons « art » le « non-art » nous voi­là déjà en train de faire invo­lon­tai­re­ment son jeu.

Or, quel que soit le nom que nous lui don­nions, ce n’est pas la seule dénon­cia­tion de la lai­deur qui fera éclore la beau­té. Que faut-il donc pour que le beau, le sublime, le sacré rem­plisse l’air ambiant du monde ? Que faut-il pour que, l’air que nous res­pi­rons soit embau­mé d’éclat et de mys­tère, de dévoi­le­ment et d’émerveillement ? Que faut-il, en un mot, pour que le beau occupe la place, au centre du monde, qui est la sienne ?

Que faut-il ?… Il faut, tout d’abord, que des créa­teurs sur­gissent, évi­dem­ment. En très grand nombre et de façon nul­le­ment mar­gi­nale. Il nous faut des créa­teurs capables non seule­ment de créer de grandes œuvres, mais d’incarner à tra­vers elles tout un nou­veau, tout un grand élan. Des créa­teurs dont les œuvres reçoivent dans le monde et dans le cœur des hommes l’accueil que la beau­té devra arra­cher aux objets et à l’argent des marchands.

Or, ce n’est pas seule­ment une affaire de créa­teurs et d’accueil de leurs créa­tions. C’est avant tout une affaire d’état d’esprit, d’air ambiant. Ce n’est qu’enveloppés dans un tout autre air, ce n’est qu’en plon­geant dans un tout autre bouillon de culture que de nou­veaux et grands chefs d’œuvre, de nou­veaux et grands maîtres – cette espèce aujourd’hui presque dis­pa­rue – pour­ront voir le jour.

Mais en par­lant de ce nou­vel et grand élan, de ces nou­veaux et grands chefs d’œuvre, il faut ne pas se bor­ner à ce qu’on entend d’habitude par là. Ne pen­sons pas seule­ment aux sculp­tures et aux tableaux, aux chants et aux musiques, aux poèmes et aux romans, aux tra­gé­dies et aux comé­dies (qu’elles appar­tiennent au théâtre ou au ciné­ma, cet art de la moder­ni­té). Pen­sons éga­le­ment aux fêtes et aux célé­bra­tions dans les­quelles la beau­té – et l’émotion, la réjouis­sance, l’affirmation d’une com­mu­nau­té, d’un être-ensemble – se trouve tout autant présente.

Il fau­dra bien dès lors, se plain­dra-t-on, que tout change de fond en comble, pour que le monde, ense­ve­li aujourd’hui sous des tonnes d’une lai­deur gluante, d’une indif­fé­rence morose, d’une vul­ga­ri­té morne, puisse un jour connaître de telles fêtes et célébrations !

C’est vrai : il fau­dra que tout change de façon radi­cale. Mais en un sens seule­ment. Car, dans un autre sens, de telles fêtes et célé­bra­tions… mais nous les connais­sons très bien déjà ! Elles sont pré­sentes par­mi nous ! Oh, en nombre extrê­me­ment réduit, c’est vrai. Je pense, par exemple, pour par­ler du pays d’où je viens, aux rites de la Semaine Sainte, en Anda­lou­sie sur­tout, où une fer­veur pro­fonde, vivante, se mêle à toute la beau­té baroque qui entoure les images – des chefs d’œuvre du XVIe et du XVIIe siècle – qui se déploient pen­dant sept jours dans les rues et les ruelles de tant de villes et de vil­lages. Je pense aus­si à tous les rites, a tous les sym­boles, à toute la beau­té qui se déploie dans ces autres fêtes que sont, en Espagne et dans le Midi de la France, les courses de tau­reaux. Ajou­tons-y des tas d’autres fêtes popu­laires qui res­tent tou­jours vivantes dans notre Europe. Pour n’en citer que quelques-unes : je pense, par exemple, aux courses des che­vaux du Palio de Sienne, en Ita­lie ; aux fêtes du Car­na­val dans les pays du nord de l’Europe ; aux rituels « païens » dans les pays baltes…

Or, toutes ces fêtes et célé­bra­tions ont en com­mun un autre trait essen­tiel : elles consti­tuent une sorte de paren­thèse ouverte… et aus­si­tôt refer­mée dans la vie de nos peuples et de nos gens. Ces fêtes sont comme une fente par laquelle tra­verse, comme un éclair qui éclate et s’évanouit, quelque chose du souffle du beau et du sacré.

C’est vrai, pour­tant : toute fête est, par défi­ni­tion, éphé­mère. La vie ne pou­vant jamais être une fête per­ma­nente (comme le vou­laient les hip­pies), il faut bien que la vie cou­rante reprenne ses droits et ses tracas.

Il le faut. Mais ce qu’il ne faut pas du tout c’est que la vie cou­rante soit morne et morose au point de ne rien lais­ser per­cer de l’esprit de la fête, de la joie, de l’émerveillement. Pre­nons un exemple. De même que nos loi­sirs, mas­sifs et tou­ris­tiques, tout en dif­fé­rant de notre vie cou­rante, se trouvent pro­fon­dé­ment conta­mi­nés par l’esprit du Tra­vail et de la Tech­nique qui y pré­side, de même – mais à l’inverse –, il faut que l’esprit du beau et du sacré, se déployant lors des fêtes et célé­bra­tions, conta­mine, déteigne à son tour sur la vie cou­rante des hommes.

Seule­ment ain­si pour­rons-nous deve­nir « un peuple d’artistes », comme les Grecs l’étaient aux yeux de Nietzsche, qui ne pré­ten­dait pas pour autant que tous les Grecs étaient des artistes, ou qu’ils pas­saient tout leur temps dans le théâtre ou occu­pés à lire Homère.

Seule­ment ain­si notre vie, même dans ce qu’elle a de plus terne et ano­din, pour­ra-t-elle être tou­chée par le souffle du beau. Tou­chée par lui tout comme dans le roman, ou dans le ciné­ma, ou dans tant de tableaux, des gens laids et ano­dins, vivant des vies ternes et moroses, sont tou­chés par la grâce incan­des­cente du beau. C’est-à-dire du vrai.

Un tel entre­mê­le­ment du sublime et de l’anodin nous pou­vons le retrou­ver aus­si dans une œuvre d’art abso­lu­ment, rageu­se­ment contem­po­raine. Il s’agit d’un des tra­vaux de la croate Ana Ruc­ner dans lequel s’entremêlent la grande musique clas­sique, des sono­ri­tés tout à fait modernes et des images des tra­vaux et des jours de notre temps. Des images et une musique qui me per­mettent de conclure par un appel deve­nu, disais-je, éton­nam­ment révolutionnaire :

Plantée debout dans l’art,
Jaillissant dans la nature,
Haletant dans notre vie,
Embrassons ensemble la beauté !

Javier Por­tel­la

Cré­dit pho­to : © Ins­ti­tut ILIADE