La dissidence par la beauté

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Intervention de Javier Portella, essayiste, directeur de la revue en ligne El Manifiesto (Espagne), lors du 2e colloque de l’Institut Iliade, Paris, Maison de la Chimie, 25 avril 2015.

L'univers esthétique des EuropéensIl y a deux mois, un ver­re d’eau – atten­tion : non pas la repré­sen­ta­tion d’un ver­re, mais un ver­re véri­ta­ble rem­pli d’eau à l’état liqui­de – était ven­du à 20.000 euros à la foi­re inter­na­tio­na­le ARCO de Madrid. Peu impor­te le nom de l’imposteur, que per­son­ne n’a évi­dem­ment arrê­té pour délit d’escroquerie mani­fes­te. Lors­que son pré­dé­ces­seur, un cer­tain Mar­cel Duchamp, pré­sen­ta il y a un siè­cle un cer­tain uri­noir à une Expo­si­tion d’art à New-York, il eut au moins le méri­te d’être le pre­mier à inven­ter une tel­le fri­pon­ne­rie. Il va sans dire que lui non plus ne fut jamais inquié­té.

Après l’urinoir, pour­sui­vons dans le regis­tre sca­to­lo­gi­que. Il y a quel­ques mois, un immen­se plug anal était plan­té à la pla­ce Ven­dô­me de Paris. Il fut démo­li nui­tam­ment dans une action dont il faut abso­lu­ment se féli­ci­ter, non pas par­ce qu’un tel machin aurait été une quel­con­que « offen­se à la ver­tu », mais par­ce qu’il était une offen­se à quel­que cho­se de bien plus impor­tant : l’art et la civi­li­sa­tion. On n’a jamais su, c’est vrai, qui eut l’idée de com­met­tre une tel­le action. Peu impor­te : quel qu’en fût l’auteur, c’était la tou­te pre­miè­re fois qu’un de ces machins rece­vait le sort qui devrait être réser­vé à tous les machins du non-art contem­po­rain.

Ceux-ci, quel rap­port entre­tien­nent-ils avec l’art des avant-gar­des qui ont fleu­ri en Euro­pe il y a à peu près un siè­cle ? Il est évi­dent que les avant-gar­des ont ouvert la voie – une allu­sion a déjà été fai­te à Duchamp et à son célè­bre uri­noir – qui à abou­ti au grand effon­dre­ment que nous connais­sons. Mais un tel abou­tis­se­ment n’avait rien d’inéluctable. Bien au contrai­re, le grand envol pour­fen­deur qui, entre la fin du XIXe et le début du XXe siè­cle, se déploie dans l’art euro­péen por­te en lui tou­te la gran­deur de ceux qui cher­chent, révol­tés, déchi­rés, aven­tu­reux. Qu’un tel déchi­re­ment, loin d’avoir par­tie liée avec la plé­ni­tu­de foi­son­nan­te du mon­de, ait fini par abou­tir au règne du néant, c’est là une tout autre affai­re.

Une affai­re qui est cel­le d’un cata­clys­me consis­tant à consi­dé­rer que de les pro­duits du non-art font par­tie de l’art, se trou­vent dans le même sac, entre­tien­nent un quel­con­que rap­port avec des cho­ses tel­les que l’Aphrodite de Praxi­tè­le, la Venus sor­tant de l’eau de Bot­ti­cel­li, le David de Michel-Ange, Les Méni­nes de Vélas­quez, Les sou­liers de pay­san de Van-Gogh, Le bai­ser de Klimt…

Et là, non ! C’est là, dans une tel­le mise en rap­port, dans une tel­le mise ensem­ble, que la des­truc­tion de l’art s’accomplit sans plus. Non, les machins du non-art ne sont pas des œuvres d’art ratées. Ce sont des cra­chats par­fai­te­ment réus­sis jetés à la face de l’art, de la beau­té, du mon­de.

La situa­tion est déso­lan­te. Je m’y attar­de, et pour­tant je suis cen­sé par­ler ici de « La dis­si­den­ce par la beau­té ». Quel­le dis­si­den­ce pour­rait bien sur­gir d’une tel­le situa­tion ? Quel­le beau­té pour­rait bien éclo­re à par­tir du mon­de qui a la lai­deur ou l’insignifiance pour signe ?

Dans des cas pareils on a l’habitude de fai­re appel aux vers de Höl­der­lin que Hei­deg­ger cite à l’envie, mais dont il ne s’explique jamais. Ces vers disent : « Là où est le plus grand péril, là aus­si croît ce qui sau­ve ».

Notre mon­de contem­po­rain enfon­cé dans la lai­deur, que pour­rait-il donc conte­nir, caché dans son tré­fonds, qui serait capa­ble de nous condui­re à la beau­té ?

Je ne vais pas me déro­ber com­me Hei­deg­ger le fait. J’y répon­drai. Mais pour cela, il nous faut patau­ger enco­re un petit moment dans la fan­ge du non-art contem­po­rain.

Celui-ci incar­ne quel­que cho­se de jamais vu dans tou­te l’histoire. Tous les autres mal­heurs de notre temps trou­vent, à d’autres épo­ques, com­me une sor­te de pen­dant aux moda­li­tés, cer­tes, bien dif­fé­ren­tes des nôtres. Si nous som­mes les seuls, par exem­ple, à avoir pla­cé l’argent et sa soif au cen­tre du mon­de, il faut bien recon­naî­tre que l’argent, le mar­ché, la cupi­di­té… ce sont des cho­ses bien connues depuis tou­jours, même si, jusqu’au capi­ta­lis­me, elles avaient tou­jours été pla­cées à un endroit second, non cen­tral.

Jamais, par contre, pen­dant 20.000 ans – depuis que sur la paroi de la pre­miè­re grot­te fit son irrup­tion cet­te cho­se inouïe, dépour­vue de tou­te uti­li­té pra­ti­que : le beau –, depuis lors per­son­ne n’avait ima­gi­né un seul ins­tant que le laid pour­rait un jour être mis à la pla­ce du beau.

Or, pour­quoi accor­der tant d’importance, dira-t-on, à un phé­no­mè­ne qui ne consis­te fina­le­ment que dans une gros­se fri­pon­ne­rie por­tée par la soif d’argent ?

Sans l’argent, c’est vrai, le non-art n’existerait pas du tout. Il faut bien que des gens – des ban­quiers, par exem­ple – achè­tent ses pro­duits pour les col­lec­tion­ner ou pour en orner leurs salons. Le pro­blè­me c’est jus­te­ment qu’ils les achè­tent, alors que d’autres ban­quiers – les Medi­ci, par exem­ple – ache­taient jadis à Flo­ren­ce les chefs d’œuvre qu’ils ache­taient ou encou­ra­geaient. Ima­gi­nons un ins­tant qu’à Athè­nes, à Rome, à Flo­ren­ce… n’importe où et n’importe quand jusqu’à il y a un siè­cle, un fri­pon eût eu l’idée de pré­sen­ter com­me une œuvre d’art un uri­noir ou un ver­re d’eau… On n’aurait même pas com­pris ce qu’il pré­ten­dait. Et si on l’avait com­pris, on l’aurait enfer­mé par­mi les fous.

Der­riè­re l’escroquerie éco­no­mi­que qu’est le non-art, c’est tout un état d’esprit qui le rend pos­si­ble. Et c’est cet état d’esprit qui, seul, nous impor­te ici.

Quel est l’état d’esprit qui fait que nous en soyons arri­vés là : au seul mon­de qui exclut de son sein la beau­té… ou l’enferme dans des musées ? Ce que notre mon­de exclut, ce n’est pas seule­ment la beau­té du grand art. Ce sont aus­si les deux autres mani­fes­ta­tions du beau. D’une part, cel­le d’une natu­re que nous exploi­tons, dégra­dons, mal­me­nons… Y com­pris quand nous la regar­dons, tels les tou­ris­tes, com­me on regar­de quel­que cho­se d’agréable, d’amusant, de joli. Car « jolie » n’est pas le mot qui convient à la natu­re (à un tableau, à un poè­me, à une sym­pho­nie non plus). La natu­re n’est pas le lieu de cet­te cho­se dou­ce et sua­ve qu’est la jolies­se. La natu­re – l’art aus­si – est le lieu de cet­te cho­se bou­le­ver­san­te qu’est le beau.

Mais le beau… qu’est-il donc ? Le beau n’est rien d’autre, disait Goe­the, que « le sai­sis­se­ment devant le sacré ». Le sai­sis­se­ment donc devant quel­que cho­se qui a trait avec le divin, mais qui ne se confond pas avec lui. Le sai­sis­se­ment devant quel­que cho­se d’insaisissable… et qui par là même nous sai­sit, nous ébran­le, nous ravit (dans tous les sens du mot).

Il y a enco­re une troi­siè­me dimen­sion par laquel­le le beau se mani­fes­te. C’est cel­le de la beau­té envi­ron­nan­te. Ce qui se déploie dans ce cas, ce n’est plus la beau­té impo­san­te, sai­sis­san­te, dont il a été ques­tion jusqu’ici. C’est une beau­té mineu­re, pour ain­si dire ; une beau­té qui per­ce – ou peut per­cer – dans des cho­ses tel­les que les mai­sons que nous habi­tons, dans l’art avec lequel nous les déco­rons, dans les objets dont nous nous entou­rons.

Or, c’est au pas­sé qu’il faut conju­guer de tels ver­bes. Sauf chez les anti­quai­res, une tel­le beau­té ne per­ce plus ni dans nos mai­sons, ni dans nos appar­te­ments, ni dans nos objets. Nos mai­sons… Pre­nons n’importe laquel­le de ces mas­ses fai­tes de béton et d’acier, là où tout est lis­se, droit, sim­ple, fonc­tion­nel. Pas de cour­bes, pas d’arcs, pas de mou­lu­res, pas d’ornements. Pas de grâ­ce, pas de char­me, pas de cha­leur. Rien que de la com­mo­di­té et de l’utilité – les plus gran­des, cer­tes, jamais attein­tes dans tou­te l’histoire.

Et à côté de nos loge­ments laids ou insi­gni­fiants, pre­nons les mai­sons res­tées débout dans un vil­la­ge médié­val, ou dans les anciens quar­tiers de nos vil­les his­to­ri­ques. Oublions main­te­nant les monu­ments, les palais, les tem­ples… Je ne par­le pas de ça. Pre­nons la plus hum­ble, la plus misé­ra­ble même de ces mai­sons qui, défiant le temps incrus­té dans leurs pier­res, se dres­sent à tra­vers tout un lacis sinueux de ruel­les. Ce ne sont pas d’imposants chefs d’œuvre, c’est vrai. Mais, mon dieu, qu’elles sont bel­les ! nous excla­mons-nous, sai­sis devant un char­me, devant une grâ­ce que nous ne retrou­ve­rons jamais lors­que, en ren­trant de la visi­te au vil­la­ge médié­val ou à la vil­le his­to­ri­que, nous rega­gne­rons nos loge­ments aus­si confor­ta­bles qu’insignifiants.

En un mot, et il est de Sorel : « Le subli­me meurt dans la socié­té bour­geoi­se ». Il y meurt dans les trois domai­nes dans les­quels la beau­té s’exprime : dans le grand art, dans le rap­port avec la natu­re, et dans tout ce qui peut embel­lir la vie quo­ti­dien­ne des mor­tels que nous som­mes.

Le paradoxe du beau

Si mon affai­re était déjà gra­ve, elle devient main­te­nant déses­pé­rée. Je suis cen­sé vous par­ler de « La dis­si­den­ce par la beau­té », je dois vous par­ler de la façon dont la beau­té – ou le sacré, com­me disait Goeh­te ; ou le subli­me, com­me disait Sorel – pour­rait renaî­tre par­mi nous, et je ne fais que dres­ser, à tous les niveaux, le plus acca­blant constat de caren­ce.

Et pour­tant… c’est jus­te­ment, c’est para­doxa­le­ment du sein même d’une tel­le caren­ce – d’un tel « péril » – que peut sur­gir « ce qui sau­ve ».

Le para­doxe, il va sans dire, est énor­me.

Cet­te caren­ce qui nous affli­ge, en quoi, au jus­te, consis­te-t-elle ? Quel­le cho­se énor­me nous est-il arri­vé pour la pre­miè­re et seule fois dans tou­te l’histoire ? Qu’avons-nous per­du che­min fai­sant ? Aurions-nous per­du le goût, le « sens du beau », tout com­me un sourd perd le sens de l’ouïe, ou un aveu­gle la facul­té visuel­le ? Non, ce n’est pas du tout ça.

Le beau… (ou le sacré, ou le subli­me ; je les énon­ce ensem­ble afin d’éviter tou­te conno­ta­tion « esthé­ti­san­te ») ce n’est pas du tout une facul­té que le sujet per­ce­vant pour­rait avoir ou per­dre. Il faut cer­tes un sujet accueillant, per­ce­vant la beau­té. Quand il n’y avait pas d’hommes sur ter­re, le beau n’existait tout sim­ple­ment pas. Rien n’existait en réa­li­té. Même pas Dieu. Il n’y avait que des « cho­ses » (et le mot est enco­re exces­sif) qui se tenaient là, iner­tes, muet­tes, pri­vées de sens, de signi­fi­ca­tion, d’être. Il faut une pré­sen­ce devant laquel­le le beau puis­se se déployer dans tou­te sa gran­deur… et dans tout son mys­tè­re. Dans cet­te gran­deur et dans ce mys­tè­re grâ­ce aux­quels les cho­ses sont, le mon­de est.

L’être des cho­ses : le fait qu’elles soient… qu’elles soient douées de sens, écla­tan­tes de signi­fi­ca­tion : voi­là qui est en jeu dans le beau. La caren­ce qui nous affli­ge n’a rien à voir avec une fau­te de goût, avec un man­que de sen­si­bi­li­té esthé­ti­que.

Elle a tout à voir avec une caren­ce d’être.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire, d’une part, que nous nous écar­tons, nous nous tenons loin de l’être et de la beau­té. Mais ça veut dire aus­si que l’être et la beau­té sont com­me tarau­dés par une sor­te d’absence, de man­que. Et ce man­que – un man­que essen­tiel, fon­da­teur – nous l’éprouvons aujourd’hui com­me per­son­ne ne l’avait jamais éprou­vé. Le Grand Pilier divin qui, pen­dant des siè­cles avait réus­si à cacher un tel man­que, le Grand Pilier qui, à par­tir de son alté­ri­té radi­ca­le, sou­te­nait, disait-on, l’être des cho­ses, en ren­dait rai­son, pré­si­dait aux pro­grès de l’histoire, rem­plis­sait de sens l’existence : ce Grand Pilier est tom­bé, s’est effon­dré. Depuis plus de 1.500 ans – davan­ta­ge, si nous nous remon­tons à l’institution pla­to­ni­cien­ne de la méta­phy­si­que –, le Grand Pilier trô­nait là, majes­tueux. Et le voi­là désor­mais par ter­re. Dieu est mort… et nous avec.

Com­ment un tel effon­dre­ment pour­rait-il entraî­ner notre « salut » ? Com­ment une tel­le caren­ce pour­rait per­met­tre la renais­san­ce du beau sur ter­re ? Pour une sim­ple rai­son. Par­ce que cet­te caren­ce, c’est l’absence même sur laquel­le s’assoit le beau, le subli­me, le sacré.

L’homme contem­po­rain éprou­ve bien une tel­le absen­ce – mais, effrayé, il s’en écar­te aus­si­tôt. Il sait, com­me l’art le sait, com­me l’art le dit et le redit, que le mon­de n’a pas de fon­de­ment, que l’histoire n’a pas de but, que l’existence n’a pas de sens, que la vie mène au néant qu’est la mort. Mais l’homme d’aujourd’hui cher­che tou­jours l’Indubitable, le Vrai, le Per­ma­nent. Ne les décou­vrant nul­le part, il se bor­ne alors a l’immédiateté de la sur­vie maté­riel­le (là, au moins, nous excel­lons !) en même temps qu’il s’en tient aux diver­tis­se­ments les plus plats et à tout ce qui en décou­le : le rejet du beau, du grand, du digne, du noble.

Le mon­de n’a pas de fon­de­ment, l’histoire pas de but, la vie mène au non-sens qu’est la mort… L’art le dit et le redit en même temps tou­te­fois qu’il nous mon­tre – voi­là tou­te la dif­fé­ren­ce – une his­toi­re qui tour­ne sans arrêt, une vie qui pétille de vita­li­té, un mon­de qui se tient débout, et tou­tes cho­ses éclo­ses alen­tour. Vie et mort, absen­ce et pré­sen­ce : voi­là les deux ter­mes qui s’opposent et s’appellent, qui s’entrecroisent sans ces­se. Voi­là la ten­sion qui com­me cel­le de l’arc et de la flè­che, disait Héra­cli­te, por­te la vie, embras­se tou­tes cho­ses.

Mais voi­là aus­si la ten­sion que l’homme d’aujourd’hui rejet­te d’autant plus réso­lu­ment qu’il la voit com­me jamais on ne l’avait vue. Le grand écha­fau­da­ge divin qui cachait une tel­le ten­sion s’est en effet effon­dré. Mais, au fond de lui-même, l’homme d’aujourd’hui vise tou­jours au Pur, à l’Univoque, au Sûr et Cer­tain. C’est pour­quoi il est plus inca­pa­ble que jamais d’accueillir tout ce qu’il y a de pré­cai­re et de grand, de mys­té­rieux et d’éclatant, de chan­geant et de per­ma­nent – en un mot : de beau – sur ter­re.

Or, puis­que les deux ter­mes de la ten­sion fon­da­tri­ce du mon­de se tien­nent là, ouverts com­me jamais, il suf­fi­rait… – « il suf­fi­rait »… : une façon de par­ler, bien sûr ! – de chan­ger notre état d’esprit, de modi­fier notre état d’âme, pour que le beau puis­se se déployer dans le mon­de plus puis­sant, plus mys­té­rieux, plus étin­ce­lant que jamais.

Comment la beauté pourrait-elle renaître ?

En serons-nous capa­bles ? Par­vien­drons-nous un jour à chan­ger un tel état d’esprit ? Il faut l’espérer, il faut le sou­hai­ter… Et il faut lut­ter.

Il faut lut­ter… car, en envi­sa­geant les cho­ses de la façon dont nous l’avons fait jusqu’à pré­sent, en essayant de déce­ler ce qui se cache der­riè­re cet­te cho­se jamais sur­ve­nue – le rejet du beau –, nous nous som­mes pen­chés sur le niveau le plus pro­fond des cho­ses, sur les gran­des pla­ques tec­to­ni­ques – appe­lons-les ain­si – qui s’entrechoquent (ou res­tent immo­bi­les) sous les pas des hom­mes et l’apparence des cho­ses.

Il est temps de regar­der cel­les-ci de plus près.

Pour­quoi les pla­ques tec­to­ni­ques s’entrechoquent-elles ? Pour­quoi les épo­ques chan­gent-elles ? En un sens, elles chan­gent… par­ce qu’elles chan­gent, et per­son­ne n’y peut rien. Mais dans un autre sens, il faut bien recon­naî­tre que les chan­ge­ments d’époque, les grands bou­le­ver­se­ments dans la sen­si­bi­li­té et dans l’imaginaire des hom­mes, ne consis­tent en rien d’autre que dans l’ensemble des actions entre­pri­ses et des omis­sions com­mi­ses par ces mêmes hom­mes.

Nos actions et nos omis­sions… C’est-à-dire, ce qu’il nous faut, en l’occurrence, fai­re ou ne pas fai­re lors­que défen­dre l’art, embras­ser la beau­té de la natu­re, impri­mer grâ­ce et élé­gan­ce dans notre envi­ron­ne­ment quo­ti­dien, tout cela est deve­nu l’une des pre­miè­res, des plus hau­tes exi­gen­ces révo­lu­tion­nai­res.

Que pou­vons, que devons-nous fai­re ?… Un tas de cho­ses, bien sûr.

Tout d’abord, être conscients d’une tel­le exi­gen­ce et des consé­quen­ces qu’elle impli­que. La pre­miè­re de cel­les-ci consis­te évi­dem­ment à com­bat­tre les méfaits du non-art contem­po­rain. Mais le com­bat­tre en fai­sant sur­tout le vide autour de lui, c’est-à-dire en ne nous abais­sant jamais à dis­cu­ter la logor­rhée avec laquel­le les non-artis­tes et leurs aco­ly­tes essayent de rem­plir le néant.

Fai­re le vide autour du non-art cela veut dire aus­si lui don­ner le nom qui est le sien. Or, lors­que nous en dénon­çons les impos­tu­res, nous avons l’habitude de le fai­re en l’appelant « art contem­po­rain ». Ce qui entraî­ne une fâcheu­se consé­quen­ce : cha­que fois que nous appe­lons « art » le « non-art » nous voi­là déjà en train de fai­re invo­lon­tai­re­ment son jeu.

Or, quel que soit le nom que nous lui don­nions, ce n’est pas la seule dénon­cia­tion de la lai­deur qui fera éclo­re la beau­té. Que faut-il donc pour que le beau, le subli­me, le sacré rem­plis­se l’air ambiant du mon­de ? Que faut-il pour que, l’air que nous res­pi­rons soit embau­mé d’éclat et de mys­tè­re, de dévoi­le­ment et d’émerveillement ? Que faut-il, en un mot, pour que le beau occu­pe la pla­ce, au cen­tre du mon­de, qui est la sien­ne ?

Que faut-il ?… Il faut, tout d’abord, que des créa­teurs sur­gis­sent, évi­dem­ment. En très grand nom­bre et de façon nul­le­ment mar­gi­na­le. Il nous faut des créa­teurs capa­bles non seule­ment de créer de gran­des œuvres, mais d’incarner à tra­vers elles tout un nou­veau, tout un grand élan. Des créa­teurs dont les œuvres reçoi­vent dans le mon­de et dans le cœur des hom­mes l’accueil que la beau­té devra arra­cher aux objets et à l’argent des mar­chands.

Or, ce n’est pas seule­ment une affai­re de créa­teurs et d’accueil de leurs créa­tions. C’est avant tout une affai­re d’état d’esprit, d’air ambiant. Ce n’est qu’enveloppés dans un tout autre air, ce n’est qu’en plon­geant dans un tout autre bouillon de cultu­re que de nou­veaux et grands chefs d’œuvre, de nou­veaux et grands maî­tres – cet­te espè­ce aujourd’hui pres­que dis­pa­rue – pour­ront voir le jour.

Mais en par­lant de ce nou­vel et grand élan, de ces nou­veaux et grands chefs d’œuvre, il faut ne pas se bor­ner à ce qu’on entend d’habitude par là. Ne pen­sons pas seule­ment aux sculp­tu­res et aux tableaux, aux chants et aux musi­ques, aux poè­mes et aux romans, aux tra­gé­dies et aux comé­dies (qu’elles appar­tien­nent au théâ­tre ou au ciné­ma, cet art de la moder­ni­té). Pen­sons éga­le­ment aux fêtes et aux célé­bra­tions dans les­quel­les la beau­té – et l’émotion, la réjouis­san­ce, l’affirmation d’une com­mu­nau­té, d’un être-ensem­ble – se trou­ve tout autant pré­sen­te.

Il fau­dra bien dès lors, se plain­dra-t-on, que tout chan­ge de fond en com­ble, pour que le mon­de, ense­ve­li aujourd’hui sous des ton­nes d’une lai­deur gluan­te, d’une indif­fé­ren­ce moro­se, d’une vul­ga­ri­té mor­ne, puis­se un jour connaî­tre de tel­les fêtes et célé­bra­tions !

C’est vrai : il fau­dra que tout chan­ge de façon radi­ca­le. Mais en un sens seule­ment. Car, dans un autre sens, de tel­les fêtes et célé­bra­tions… mais nous les connais­sons très bien déjà ! Elles sont pré­sen­tes par­mi nous ! Oh, en nom­bre extrê­me­ment réduit, c’est vrai. Je pen­se, par exem­ple, pour par­ler du pays d’où je viens, aux rites de la Semai­ne Sain­te, en Anda­lou­sie sur­tout, où une fer­veur pro­fon­de, vivan­te, se mêle à tou­te la beau­té baro­que qui entou­re les ima­ges – des chefs d’œuvre du XVIe et du XVIIe siè­cle – qui se déploient pen­dant sept jours dans les rues et les ruel­les de tant de vil­les et de vil­la­ges. Je pen­se aus­si à tous les rites, a tous les sym­bo­les, à tou­te la beau­té qui se déploie dans ces autres fêtes que sont, en Espa­gne et dans le Midi de la Fran­ce, les cour­ses de tau­reaux. Ajou­tons-y des tas d’autres fêtes popu­lai­res qui res­tent tou­jours vivan­tes dans notre Euro­pe. Pour n’en citer que quel­ques-unes : je pen­se, par exem­ple, aux cour­ses des che­vaux du Palio de Sien­ne, en Ita­lie ; aux fêtes du Car­na­val dans les pays du nord de l’Europe ; aux rituels « païens » dans les pays bal­tes…

Or, tou­tes ces fêtes et célé­bra­tions ont en com­mun un autre trait essen­tiel : elles consti­tuent une sor­te de paren­thè­se ouver­te… et aus­si­tôt refer­mée dans la vie de nos peu­ples et de nos gens. Ces fêtes sont com­me une fen­te par laquel­le tra­ver­se, com­me un éclair qui écla­te et s’évanouit, quel­que cho­se du souf­fle du beau et du sacré.

C’est vrai, pour­tant : tou­te fête est, par défi­ni­tion, éphé­mè­re. La vie ne pou­vant jamais être une fête per­ma­nen­te (com­me le vou­laient les hip­pies), il faut bien que la vie cou­ran­te repren­ne ses droits et ses tra­cas.

Il le faut. Mais ce qu’il ne faut pas du tout c’est que la vie cou­ran­te soit mor­ne et moro­se au point de ne rien lais­ser per­cer de l’esprit de la fête, de la joie, de l’émerveillement. Pre­nons un exem­ple. De même que nos loi­sirs, mas­sifs et tou­ris­ti­ques, tout en dif­fé­rant de notre vie cou­ran­te, se trou­vent pro­fon­dé­ment conta­mi­nés par l’esprit du Tra­vail et de la Tech­ni­que qui y pré­si­de, de même – mais à l’inverse –, il faut que l’esprit du beau et du sacré, se déployant lors des fêtes et célé­bra­tions, conta­mi­ne, détei­gne à son tour sur la vie cou­ran­te des hom­mes.

Seule­ment ain­si pour­rons-nous deve­nir « un peu­ple d’artistes », com­me les Grecs l’étaient aux yeux de Nietz­sche, qui ne pré­ten­dait pas pour autant que tous les Grecs étaient des artis­tes, ou qu’ils pas­saient tout leur temps dans le théâ­tre ou occu­pés à lire Homè­re.

Seule­ment ain­si notre vie, même dans ce qu’elle a de plus ter­ne et ano­din, pour­ra-t-elle être tou­chée par le souf­fle du beau. Tou­chée par lui tout com­me dans le roman, ou dans le ciné­ma, ou dans tant de tableaux, des gens laids et ano­dins, vivant des vies ter­nes et moro­ses, sont tou­chés par la grâ­ce incan­des­cen­te du beau. C’est-à-dire du vrai.

Un tel entre­mê­le­ment du subli­me et de l’anodin nous pou­vons le retrou­ver aus­si dans une œuvre d’art abso­lu­ment, rageu­se­ment contem­po­rai­ne. Il s’agit d’un des tra­vaux de la croa­te Ana Ruc­ner dans lequel s’entremêlent la gran­de musi­que clas­si­que, des sono­ri­tés tout à fait moder­nes et des ima­ges des tra­vaux et des jours de notre temps. Des ima­ges et une musi­que qui me per­met­tent de conclu­re par un appel deve­nu, disais-je, éton­nam­ment révo­lu­tion­nai­re :

Plantée debout dans l’art,
Jaillissant dans la nature,
Haletant dans notre vie,
Embrassons ensemble la beauté !

Javier Por­tel­la

Cré­dit pho­to : © Ins­ti­tut ILIADE