Histoire, mémoire, identité. Par Philippe Conrad

Histoire, mémoire, identité. Par Philippe Conrad

Histoire, mémoire, identité. Par Philippe Conrad

Intervention de Philippe Conrad, directeur de La Nouvelle Revue d’Histoire, au Cercle Afl Okkat, Strasbourg le 11 mai 2016.

Depuis plu­sieurs mois, les tenants de la décons­truc­tion géné­ra­li­sée ont ouvert un nou­veau front en béné­fi­ciant pour cela, ce qui n’est guère une sur­prise, d’un large sou­tien du quo­ti­dien du soir dit « de réfé­rence ». Le Monde du 26 sep­tembre nous a en effet pro­po­sé une double page d’entretien avec Patrick Bou­che­ron, his­to­rien médié­viste récem­ment doté d’une chaire au Col­lège de France. Le titre de l’entretien – La recherche de l’identité est contraire à l’idée même d’histoire — est en lui même tout un pro­gramme. L’intéressé nous dit en effet contes­ter « que l’on attende de l’histoire qu’elle réas­sure notre iden­ti­té »,  ne pas croire « aux formes anciennes du magis­tère de l’histoire », il dénonce « la pas­sion des conti­nui­tés »,  rejette « l’injonction faite aux his­to­riens de nous ras­su­rer sur l’ancienneté, la consis­tance et la clô­ture de notre iden­ti­té. » Face à « ce poi­son contem­po­rain », « il convient de refu­ser tout net toute com­pro­mis­sion avec le pro­jet idéo­lo­gique qui pré­tend empri­son­ner la socié­té dans la nos­tal­gie d’un pas­sé mythi­fié. ». Il convien­drait donc de se mobi­li­ser contre « les apôtres de l’identité natio­nale », contre « le piège iden­ti­taire »,  contre « cette théo­lo­gie de l’inéluctable ».

De tels pro­pos s’inscrivent dans l’offensive idéo­lo­gique d’envergure de remise en cause de la trans­mis­sion de l’histoire tra­di­tion­nelle, notam­ment dans sa dimen­sion « natio­nale ». Une remise en cause jugée iné­luc­table et sou­hai­table par ses thu­ri­fé­raires, dans la mesure où la mon­dia­li­sa­tion en cours doit per­mettre de dépas­ser les fron­tières, de fabri­quer un « citoyen glo­bal », un indi­vi­du hors-sol cou­pé de ses racines et de tous les élé­ments sus­cep­tibles de garan­tir son ins­crip­tion dans la longue durée his­to­rique. Dans la guerre séman­tique à laquelle nous sommes confron­tés, le voca­bu­laire uti­li­sé est révé­la­teur. Il est ques­tion de formes « anciennes » du magis­tère de l’histoire, de la « pas­sion » des conti­nui­tés, de « l’injonction » faite aux his­to­riens de « ras­su­rer », de « poi­son » contem­po­rain. Il convient d’écarter toute « com­pro­mis­sion » avec le pro­jet « idéo­lo­gique » qui « empri­sonne » la socié­té dans la « nos­tal­gie » d’un pas­sé « mythi­fié »…

Il est aisé de ren­ver­ser la charge et de poin­ter jus­te­ment le « pro­jet idéo­lo­gique » por­té par les tenant d’un mon­dia­lisme droit de l’hommiste issu du mes­sia­nisme démo­cra­tique à la mode wil­so­nienne et de ses divers ava­tars, une vision iden­tique dans sa nature pro­fonde aux défunts « len­de­mains qui chantent » contem­po­rains du com­mu­nisme en sa phase triom­phante. Il s’agit en effet dans ce cas « d’emprisonner la socié­té dans l’espérance obli­ga­toire d’un  ave­nir « mythi­fié », celui de l’Humanité indif­fé­ren­ciée et nomade rêvée par Jacques Atta­li, celui d’un monde où la France se ver­rait réduite à la fonc­tion d’hôtel de pas­sage dans le Grand Tout pla­né­taire issu d’une mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique pré­sen­tée comme fata­le­ment heu­reuse…

Ce que l’on constate à l’inverse, c’est la per­ma­nence des iden­ti­tés « natio­nales » for­gées au fil des siècles, dans des condi­tions très dif­fé­rentes d’un pays à l’autre. Même si les nations contem­po­raines se sont for­mées plus ou moins tar­di­ve­ment, au tra­vers du modèle poli­tique que nous connais­sons, elles ont consti­tué et consti­tuent tou­jours le cadre le plus adé­quat à l’organisation des socié­tés humaines. C’est avant tout à tra­vers l’histoire de leur pays que les hommes appré­hendent le pas­sé et se trouvent en mesure de lui don­ner un sens. C’est dans ce cadre sin­gu­lier qu’ils peuvent se doter d’un des­tin col­lec­tif dépas­sant les indi­vi­dus ato­mi­sés rêvés par les pro­phètes du mon­dia­lisme libé­ral (épi­thète bien dis­cu­table dans la mesure où cette vision obli­ga­toi­re­ment pla­né­taire de l’avenir n’a plus grand chose à voir avec la liber­té). On doit donc mesu­rer aujourd’hui plus que jamais l’importance de l’enjeu que repré­sente la trans­mis­sion d’une mémoire fon­dée sur la per­cep­tion d’un patri­moine com­mun, celui que Marc Bloch résu­mait quand il évo­quait à pro­pos de la France  « le sacre de Reims et la Fête de la Fédé­ra­tion ».

On ne peut que remar­quer, dans l’offensive idéo­lo­gique en cours, la place accor­dée à la décons­truc­tion du « roman » natio­nal. Ce terme de « roman », pré­fé­ré à celui de « récit » à l’évidence plus per­ti­nent, doit contri­buer à la dis­qua­li­fi­ca­tion d’une his­toire élé­men­taire qui, fon­dée certes sur une ima­ge­rie et un téléo­lo­gie dis­cu­tables nous conduit de Ver­cin­gé­to­rix à De Gaulle, n’en est pas moins bien venue pour four­nir les repères indis­pen­sables à la construc­tion d’une mémoire com­mune elle-même néces­saire à l’affirmation d’une iden­ti­té par­ti­cu­lière, fon­dée sur les per­ma­nences eth­niques, la langue, la per­cep­tion d’un pas­sé par­ta­gé, l’inscription dans la durée d’un ensemble de croyances, de cou­tumes, d’images et de repré­sen­ta­tions qui consti­tuent le socle d’un « vivre ensemble » authen­tique, loin des cari­ca­tures véhi­cu­lées aujourd’hui par le cler­gé média­tique bien pen­sant.

L’entreprise de décons­truc­tion du « roman natio­nal » n’est pas nou­velle. Il y a déjà près d’un demi-siècle, Paul Veyne met­tait en cause les grilles de lec­ture et les élé­ments de lan­gage qui fon­daient jusque là les approches his­to­riennes, avant d’être relayé un peu plus tard pat Suzanne Citron et par les apôtres des diverses « repen­tances » deve­nues la clé des repré­sen­ta­tions d’un pas­sé voué à l’exécration. L’histoire quan­ti­ta­tive — qui pri­vi­lé­giait la longue durée, l’économique et le social rela­ti­vi­sait lar­ge­ment l’histoire évé­ne­men­tielle réduite à « l’histoire-batailles » — a éga­le­ment joué son rôle même si le der­nier ouvrage de Fer­nand Brau­del por­tait fina­le­ment sur « l’identité de la France »… Il était deve­nu en tout cas obli­ga­toire de don­ner la pri­mau­té à la socié­té par rap­port à la nation ou à l’Etat, d’oublier le peuple majo­ri­taire au pro­fit des « mino­ri­tés » fata­le­ment oppri­mées.

La décons­truc­tion en ques­tion s’inscrit dans une pers­pec­tive « gram­scienne » de mise en œuvre d’une révo­lu­tion cultu­relle d’envergure, indis­pen­sable à l’avènement de « l’homme nou­veau », qui n’est plus celui du socia­lisme auquel aspi­rait le pen­seur et mili­tant ita­lien mais celui de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse » ima­gi­née par les oli­gar­chies trans­na­tio­nales aujourd’hui domi­nantes. George Orwell l’avait déjà annon­cé dans son 1984 : « Qui a le contrôle du pré­sent a le contrôle du pas­sé. Qui a le contrôle du pas­sé a le contrôle de l’avenir… »

Long­temps « école des princes » selon Miche­let, l’histoire et deve­nue, au XIXème siècle, à la faveur de l’émancipation pro­gres­sive des masses popu­laires, le bien com­mun de toute la nation. C’est la défaite de 1870, dans le moment qui voit Ernest Renan nous don­ner sa Réforme intel­lec­tuelle et morale que les répu­bli­cains vic­to­rieux intro­duisent dans l’enseignement pri­maire l’histoire et la géo­gra­phie et l’on sait le suc­cès rem­por­té alors par le manuel dû à Ernest Lavisse, maître d’oeuvre par ailleurs d’une impres­sion­nante His­toire de France en qua­rante volumes, appe­lée à demeu­rer une réfé­rence savante pen­dant des décen­nies. En cou­ver­ture du Petit Lavisse, l’auteur s’adressait en ces termes à ses jeunes lec­teurs : « Enfant, tu dois aimer la France parce que la nature l’a faite belle et parce que son his­toire l’a faite grande. » La fin visée par l’histoire ain­si ensei­gnée était l’unité natio­nale, l’affirmation de la durée ins­crite elle même dans la conti­nui­té reliant la France monar­chique à la nou­velle France répu­bli­caine, le rap­pel de l’humiliation de 1871… L’histoire devait alors contri­buer à la for­ma­tion d’une conscience civique et natio­nale en un temps où selon Pierre Nora, « l’instituteur et l’officier étaient les deux piliers jumeaux de la Patrie… »

Le ter­rible choc de la pre­mière guerre mon­diale va ébran­ler le consen­sus très large entou­rant jusque là l’enseignement de l’histoire. L’instituteur paci­fiste des années vingt rem­place celui des années 1880 sou­vent affi­lié à la Ligue des patriotes, au temps où étaient orga­ni­sés les « bataillons sco­laires » de Paul Bert. En 1924, cer­tains affirment ain­si au congrès du syn­di­cat des ins­ti­tu­teurs que « pour avoir la Paix, défi­ni­tive, il faut ces­ser d’enseigner l’histoire »… Dès 1919, Lucien Febvre qui sera bien­tôt avec Marc Bloch le fon­da­teur des Annales, pré­vient, au nom des pro­fes­seurs de l’Université de Stras­bourg, que « nous ne sommes pas les mis­sion­naires d’un évan­gile natio­nal offi­ciel. » Quand naissent en 1929 les Annales, leur sous-titre, Eco­no­mies, socié­tés, civi­li­sa­tions, a valeur de pro­gramme. On pri­vi­lé­gie désor­mais l’histoire éco­no­mique et sociale, celle des men­ta­li­tés, celle du temps long. On pro­meut l’histoire quan­ti­ta­tive et les struc­tures sont pri­vi­lé­giées au détri­ment des évé­ne­ments. L’histoire poli­tique n’apparaît plus que comme une super­struc­ture aléa­toire et secon­daire qui ne peut rendre compte du jeu des forces pro­fondes qui com­mande l’évolution des socié­tés humaines. Cette vision des choses atteint son apo­gée avec La Médi­ter­ra­née et le monde médi­ter­ra­néen à l’époque de Phi­lippe II de Fer­nand Brau­del, publiée en 1949. Le grand public va décou­vrir cette nou­velle lec­ture du pas­sé avec le suc­cès média­tique et édi­to­rial rem­por­té au cours des années 1970 par la « nou­velle His­toire », après que la Gram­maire des civi­li­sa­tions  de Brau­del a four­ni la matière d’un manuel de classes ter­mi­nales au cours de la décen­nie pré­cé­dente. La réforme Haby qui affecte l’enseignement secon­daire en 1975 vise, dans le domaine de l’histoire, à trans­mettre, à tra­vers le col­lège et le lycée ces nou­velles lec­tures. Le cadre natio­nal est lar­ge­ment éva­cué, de même que le sou­ci d’une chro­no­lo­gie rigou­reuse, au pro­fit d’approches « trans­ver­sales » et « thé­ma­tiques ». Dans le même temps, les méthodes dites « actives » se sub­sti­tuent au cours « magis­tral » jugé ana­chro­nique, l’élève devant désor­mais « construire lui-même son savoir » à par­tir de l’étude de docu­ments. Réduite à la por­tion congrue et lais­sée au caprice des ins­ti­tu­teurs dans le pri­maire où elle se limite à des « acti­vi­tés » plus ou moins ludiques fai­sant table rase de toute conti­nui­té, deve­nue « dis­ci­pline d’éveil » au col­lège, l’histoire vise à dis­traire plu­tôt qu’à trans­mettre un savoir solide et cohé­rent. Les années post-soixante- hui­tardes et leur péda­go­gisme enva­his­sant, le triomphe du paci­fisme et le soup­çon pesant sut toute auto­ri­té éta­tique, enfin l’européisme béat qui s’impose alors contri­buent à aggra­ver encore les choses.

Une pre­mière réac­tion inter­vient en octobre 1979, avec l’appel lan­cé par Alain Decaux dans le Figa­ro-Maga­zine. Très lar­ge­ment relayé, il ren­contre un immense écho et fait lar­ge­ment consen­sus. Le futur aca­dé­mi­cien dénon­çait l’effondrement des savoirs alors consta­té et l’ensemble de la classe poli­tique, bien consciente de l’adhésion que ren­con­trait son pro­pos, se recon­nut dans sa démarche. On vit ain­si Jean-Pierre Che­vè­ne­ment, deve­nu en 1984 ministre de l’Education natio­nale, réin­tro­duire vigou­reu­se­ment à l’école pri­maire l’enseignement de l’histoire.

Trente ans plus tard, l’incohérence et la fai­blesse des pro­grammes offi­ciels, le vide abys­sal des manuels et la concur­rence que font les « mémoires » à l’histoire sont à l’origine d’un pay­sage lar­ge­ment dévas­té. On pri­vi­lé­gie les « mémoires » des mino­ri­tés jugées oppri­mées ou vic­times. La seconde guerre mon­diale est réduite pour beau­coup aux per­sé­cu­tions et aux mas­sacres de masse dont les Juifs ont été les vic­times du fait de l’hitlérisme. D’autres mémoires, celle des anciens peuples colo­ni­sés, celle des Afri­cains dont les ancêtres ont subi jadis l’esclavage sont ain­si entrées en concur­rence vic­ti­maire. A l’inverse, la mémoire de la Révo­lu­tion fran­çaise, en bien comme en mal, ou le sou­ve­nir de la Com­mune de 1871 semblent avoir dis­pa­ru des écrans…

L’utopie de la créa­tion en cours d’un « citoyen du monde » a rem­pla­cé celle de l’avénement rédemp­teur du pro­lé­ta­riat et comme cette uto­pie implique « l’intégration » réus­sie des mino­ri­tés, il convient de faire une place pri­vi­lé­giée à leurs mémoires. Il faut éga­le­ment don­ner à l’histoire ensei­gnée la dimen­sion pla­né­taire néces­saire, d’où l’importance inédite accor­dée à la Chine des Han, à l’Inde des Gup­ta et aux empires afri­cains du Mali ou du Mono­mo­ta­pa, au détri­ment des séquences  « clas­siques » de l’histoire de la France ou de l’Europe. A noter que l’Egypte ancienne fait éga­le­ment les frais de la glo­ba­li­sa­tion jugée néces­saire.

Alors que tendent à s’imposer les repen­tances post-colo­niales et post-escla­va­gistes (cette der­nière oubliant que ce sont les Euro­péens qui ont mis fin à la traite.), le déni de la nation et de la plu­ra­li­té des civi­li­sa­tions s’impose. Rien de nou­veau sous le soleil car l’histoire ensei­gnée est tou­jours le reflet de l’état du monde du moment et des rap­ports de force qui le com­mandent. L’histoire natio­nale répu­bli­caine des hommes de la IIIème Répu­blique n’était pas d’une par­faite impar­tia­li­té… La pré­sen­ta­tion de l’URSS dans les manuels de géo­gra­phie des années 1960 a aujourd’hui de quoi faire sou­rire et il en ira sans doute de même bien­tôt à pro­pos d’autres ques­tions. Le manuel Malet Isaac, tout excellent qu’il fût, trans­met­tait une lec­ture « répu­bli­caine » de l’histoire qui était loin d’être neutre, et la « nou­velle his­toire » brau­dé­lienne s’inscrivait dans une vision mon­dia­lo-amé­ri­caine propre à l’après seconde guerre mon­diale, une his­toire pri­vi­lé­giant l’économique au détri­ment du poli­tique et jus­ti­fiant la dis­pa­ri­tion à venir de fron­tières natio­nales bien­tôt ana­chro­niques. Le mon­dia­lisme qui consti­tue aujourd’hui la toile de fond idéo­lo­gique de notre ensei­gne­ment cor­res­pond à un pro­jet por­té par l’Occident amé­ri­ca­no-libé­ral, face au monde mul­ti­po­laire en cours de for­ma­tion et il n’est guère sur­pre­nant que Samuel Hun­ting­ton et son Choc des civi­li­sa­tions aient subi les foudres de la police de la pen­sée.

Un ensei­gne­ment et une trans­mis­sion solides de l’histoire demeurent à l’évidence indis­pen­sables. Elle est en effet un bou­clier contre le men­songe qui demeure l’instrument poli­tique que l’on sait : Cha­teau­briand l’a super­be­ment résu­mé : « L’historien paraît, char­gé de la ven­geance des peuples. C’est en vain que Néron pros­père, Tacite est déjà né dans l’Empire. » L’histoire est aus­si une irrem­pla­çable école de dis­cer­ne­ment. Au len­de­main de la pre­mière guerre mon­diale, Jacques Bain­ville annon­çait, dans ses Consé­quences poli­tiques de la paix, les drames à venir et, dès 1972, Pierre Chau­nu pro­phé­ti­sait, dans sa Peste blanche, la crise démo­gra­phique. Contre le déter­mi­nisme de l’école des Annales, l’histoire est le domaine de l’imprévu et de  l’inattendu, de l’attentat de Sara­je­vo à la chute de l’URSS et elle remet à leur place bien des déter­mi­nismes sup­po­sés « scien­ti­fiques ». L’Histoire pré­serve aus­si de l’utopie en ce qu’elle retient tous les faits que, dans son Dis­cours sur l’origine de l’inégalité, Jean-Jacques Rous­seau écar­tait d’emblée. La connais­sance du pas­sé entre­tient aus­si la ver­tu d’admiration propre à la recon­nais­sance de modèles et l’œuvre de Plu­tarque fut, de ce point de vue l’école des élites euro­péennes des XVIIème et XVIIIème siècles. L’histoire est aus­si la cri­tique du pré­sent et per­met d’échapper à l’aveuglement que s’efforcent d’établir les diverses pro­pa­gandes par­ti­sanes. Elle a for­gé, au rythme des épreuves endu­rées et du sou­ve­nir des grandes choses accom­plies ensemble, le carac­tère par­ti­cu­lier de chaque nation , fon­dé ain­si la phi­lia qui lie entre eux les membres de la Cité. La connais­sance de l’histoire pré­pare enfin aux épreuves et four­nit aux peuples les capa­ci­tés de rési­lience néces­saires. Elle indique la voie des redres­se­ments, ceux que connut la France au XVème siècle avec l’épopée johan­nique et ses suites, avec Hen­ri IV qui réta­blit la concorde civile après trente ans de guerres reli­gieuses, en 1944 et en 1958 après l’effondrement acca­blant de 1940 et la décom­po­si­tion de la IVème Répu­blique. Au delà de l’homo consu­mans et de l’homo fes­ti­vus si bien décrit par le regret­té Phi­lippe Mur­ray, l’histoire nous apprend enfin ce que nous sommes, les héri­tiers d’un pas­sé fait d’épreuves et de gran­deurs et les por­teurs, dans le temps, d’un ave­nir que nous devons sou­hai­ter à la hau­teur de ce qui nous a pré­cé­dés.

Il faut pour cela déjouer les mani­pu­la­tions qui ont cours aujourd’hui, un tra­vail auquel s’est atte­lé avec bon­heur Jean Sevil­lia qui a stig­ma­ti­sé « l’historiquement cor­rect ». Celui-ci cor­res­pond aux strates idéo­lo­giques suc­ces­si­ve­ment domi­nantes. Celles-ci peuvent don­ner aux évé­ne­ments des inter­pré­ta­tions nova­trices mais, en se pré­ten­dant exclu­sives, elles en arrivent à une déli­ques­cence fatale, il en fut ain­si de la lec­ture de la Révo­lu­tion fran­çaise, entre les inter­pré­ta­tions de l’historiographie mar­xiste chère à Albert Soboul et à ses épi­gones et le renou­vel­le­ment opé­ré par un Fran­çois Furet. La mani­pu­la­tion s’appuie aus­si sur l’anachronisme qui consiste à juger d’un épi­sode du pas­sé en fonc­tion d’une grille d’interprétation qui nous est étroi­te­ment contem­po­raine. L‘histoire de l’expansion colo­niale ou de l’esclavage, quand elle se veulent por­teuses de juge­ments moraux, tombent dans cette ornière. Le mani­chéisme élé­men­taire qui pré­vaut dans la sphère jour­na­lis­tique quand il s’agit de trai­ter des années qua­rante – « les plus sombres de notre his­toire » selon l’incantation conve­nue — consti­tue un autre moyen d’utiliser le pas­sé à des fins qui n’ont rien de scien­ti­fique. L’amnésie sélec­tive ou la contes­ta­tion de cer­tains évé­ne­ments jugés aujourd’hui gênants – de la bataille de Poi­tiers gagnée par Charles Mar­tel au bap­tême de Clo­vis fon­dant les « racines chré­tiennes » de la France — font éga­le­ment par­tie de l’arsenal des fal­si­fi­ca­teurs. A l’inverse c’est une hyper­mné­sie qui cherche à s’imposer à pro­pos des crimes des régimes tota­li­taires du XXème siècle ou d’épisodes tels que celui des muti­ne­ries de 1917 ou de la tor­ture durant la guerre d’ Algé­rie. La police de la pen­sée veille et ver­rouille. Oli­vier Pétré-Gre­nouilleau en a fait l’amère expé­rience quand la horde des indi­gnés conduits par Chris­tine Tau­bi­ra a pré­ten­du lan­cer contre lui l’accusation d’apologie de crimes contre l’humanité parce qu’il avait sim­ple­ment rap­pe­lé que la traite musul­mane et l’esclavage interne au monde afri­cain avaient été plus impor­tants en durée et en nombre de vic­times que la traite atlan­tique orga­ni­sée pen­dant trois siècles par les Euro­péens qui y mirent eux-mêmes un terme. Syl­vain Gou­guen­heim fut lui même ostra­ci­sé pour avoir mon­tré, dans son Aris­tote au Mont Saint Michel, que l’Europe médié­vale n’avait pas atten­du les tra­duc­tions des auteurs arabes pour redé­cou­vrir le Sta­gi­rite…

Le ter­rain est, on le voit, bien miné mais la résis­tance est en marche. L’enseignement de l’histoire est aujourd’hui, sauf en de trop rares excep­tions, un champ de ruines mais la demande sociale a rare­ment été aus­si forte. L’extraordinaire sur­saut mémo­riel obser­vé à pro­pos du cen­te­naire de la pre­mière guerre mon­diale est là pour le prou­ver. En d’autres domaines, l’histoire mili­taire, celle du Moyen Age, l’archéologie, la généa­lo­gie,   l’histoire napo­léo­nienne, l’intérêt pour les recons­ti­tu­tions et le quo­ti­dien de nos ancêtres, celui, gran­dis­sant, por­té au patri­moine sous toutes ses formes, le suc­cès d’émissions télé­vi­sées avan­cées aux heures de grande écoute, le main­tien d’une pro­duc­tion his­to­rique satis­fai­sante sur le plan édi­to­rial, dans un sec­teur par ailleurs sinis­tré, sont autant de signes encou­ra­geants. Le suc­cès des com­mé­mo­ra­tions, en 1987 de l’avènement capé­tien, en 1989 de la Révo­lu­tion (dans ce cas, pas for­cé­ment dans le sens espé­ré par ses pro­mo­teurs). en 1993 pour le bicen­te­naire de l’insurrection ven­déenne confirment cette ten­dance lourde et doit nous encou­ra­ger à écar­ter tout catas­tro­phisme exces­sif. Une part impor­tante de la socié­té civile a en effet pris conscience, au niveau des familles, des désastres en cours depuis plu­sieurs décen­nies et la réac­tion est là. Elle pro­fite aus­si du retour iden­ti­taire très fort qui s’oppose par­tout aux effets catas­tro­phiques du pro­jet mon­dia­liste, notam­ment sur le plan cultu­rel. Contre le « vil­lage glo­bal » uni­fié par la tech­nique et par le sabir angloïde, contre la pseu­do-Europe de Bruxelles qui s’accommode très bien d’être pri­vée d’histoire, notam­ment de ses racines chré­tiennes (il ne faut pas décou­ra­ger les masses de futurs immi­grants en attente de l’autre côté de la Médi­ter­ra­née), le com­bat enga­gé est une lutte de longue haleine qui doit mobi­li­ser les esprits et les éner­gies, dans les salles de classe où offi­cient encore d’authentiques pro­fes­seurs, dans les familles demeu­rées atta­chées à la trans­mis­sion du savoir et de la culture, dans les asso­cia­tions… Des exemples récents nous montrent que ce com­bat est por­teur d’avenir. Libé­rée de soixante-dix ans d’un régime com­mu­niste cen­sé « faire table rase du pas­sé », la Rus­sie a retrou­vé tous ses fon­da­men­taux his­to­riques et cultu­rels, une condi­tion néces­saire à la recons­ti­tu­tion de sa puis­sance. Plus près de nous, le peuple suisse sanc­tionne régu­liè­re­ment dans les urnes le « poli­ti­que­ment cor­rect » que tente de lui impo­ser l’oligarchie trans­na­tio­nale et il en va de même du peuple hon­grois, bien déci­dé à igno­rer les dik­tats de Bruxelles ou de Ber­lin et les leçons de morale qui lui sont pro­di­guées.

Il ne tient qu’aux Fran­çais de se retrou­ver, au delà de cli­vages deve­nus obso­lètes, dans la recon­quête de leur iden­ti­té deve­nue incer­taine.

Phi­lippe Conrad