Histoire, mémoire, identité. Par Philippe Conrad

Histoire, mémoire, identité. Par Philippe Conrad

Histoire, mémoire, identité. Par Philippe Conrad

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Intervention de Philippe Conrad, directeur de La Nouvelle Revue d’Histoire, au Cercle Afl Okkat, Strasbourg le 11 mai 2016.

Depuis plu­sieurs mois, les tenants de la décons­truc­tion géné­ra­li­sée ont ouvert un nou­veau front en béné­fi­ciant pour cela, ce qui n’est guè­re une sur­pri­se, d’un lar­ge sou­tien du quo­ti­dien du soir dit « de réfé­ren­ce ». Le Mon­de du 26 sep­tem­bre nous a en effet pro­po­sé une dou­ble page d’entretien avec Patri­ck Bou­che­ron, his­to­rien médié­vis­te récem­ment doté d’une chai­re au Col­lè­ge de Fran­ce. Le titre de l’entretien – La recher­che de l’identité est contrai­re à l’idée même d’histoire — est en lui même tout un pro­gram­me. L’intéressé nous dit en effet contes­ter « que l’on atten­de de l’histoire qu’elle réas­su­re notre iden­ti­té »,  ne pas croi­re « aux for­mes ancien­nes du magis­tè­re de l’histoire », il dénon­ce « la pas­sion des conti­nui­tés »,  rejet­te « l’injonction fai­te aux his­to­riens de nous ras­su­rer sur l’ancienneté, la consis­tan­ce et la clô­tu­re de notre iden­ti­té. » Face à « ce poi­son contem­po­rain », « il convient de refu­ser tout net tou­te com­pro­mis­sion avec le pro­jet idéo­lo­gi­que qui pré­tend empri­son­ner la socié­té dans la nos­tal­gie d’un pas­sé mythi­fié. ». Il convien­drait donc de se mobi­li­ser contre « les apô­tres de l’identité natio­na­le », contre « le piè­ge iden­ti­tai­re »,  contre « cet­te théo­lo­gie de l’inéluctable ».

De tels pro­pos s’inscrivent dans l’offensive idéo­lo­gi­que d’envergure de remi­se en cau­se de la trans­mis­sion de l’histoire tra­di­tion­nel­le, notam­ment dans sa dimen­sion « natio­na­le ». Une remi­se en cau­se jugée iné­luc­ta­ble et sou­hai­ta­ble par ses thu­ri­fé­rai­res, dans la mesu­re où la mon­dia­li­sa­tion en cours doit per­met­tre de dépas­ser les fron­tiè­res, de fabri­quer un « citoyen glo­bal », un indi­vi­du hors-sol cou­pé de ses raci­nes et de tous les élé­ments sus­cep­ti­bles de garan­tir son ins­crip­tion dans la lon­gue durée his­to­ri­que. Dans la guer­re séman­ti­que à laquel­le nous som­mes confron­tés, le voca­bu­lai­re uti­li­sé est révé­la­teur. Il est ques­tion de for­mes « ancien­nes » du magis­tè­re de l’histoire, de la « pas­sion » des conti­nui­tés, de « l’injonction » fai­te aux his­to­riens de « ras­su­rer », de « poi­son » contem­po­rain. Il convient d’écarter tou­te « com­pro­mis­sion » avec le pro­jet « idéo­lo­gi­que » qui « empri­son­ne » la socié­té dans la « nos­tal­gie » d’un pas­sé « mythi­fié »…

Il est aisé de ren­ver­ser la char­ge et de poin­ter jus­te­ment le « pro­jet idéo­lo­gi­que » por­té par les tenant d’un mon­dia­lis­me droit de l’hommiste issu du mes­sia­nis­me démo­cra­ti­que à la mode wil­so­nien­ne et de ses divers ava­tars, une vision iden­ti­que dans sa natu­re pro­fon­de aux défunts « len­de­mains qui chan­tent » contem­po­rains du com­mu­nis­me en sa pha­se triom­phan­te. Il s’agit en effet dans ce cas « d’emprisonner la socié­té dans l’espérance obli­ga­toi­re d’un  ave­nir « mythi­fié », celui de l’Humanité indif­fé­ren­ciée et noma­de rêvée par Jac­ques Atta­li, celui d’un mon­de où la Fran­ce se ver­rait rédui­te à la fonc­tion d’hôtel de pas­sa­ge dans le Grand Tout pla­né­tai­re issu d’une mon­dia­li­sa­tion éco­no­mi­que pré­sen­tée com­me fata­le­ment heu­reu­se…

Ce que l’on consta­te à l’inverse, c’est la per­ma­nen­ce des iden­ti­tés « natio­na­les » for­gées au fil des siè­cles, dans des condi­tions très dif­fé­ren­tes d’un pays à l’autre. Même si les nations contem­po­rai­nes se sont for­mées plus ou moins tar­di­ve­ment, au tra­vers du modè­le poli­ti­que que nous connais­sons, elles ont consti­tué et consti­tuent tou­jours le cadre le plus adé­quat à l’organisation des socié­tés humai­nes. C’est avant tout à tra­vers l’histoire de leur pays que les hom­mes appré­hen­dent le pas­sé et se trou­vent en mesu­re de lui don­ner un sens. C’est dans ce cadre sin­gu­lier qu’ils peu­vent se doter d’un des­tin col­lec­tif dépas­sant les indi­vi­dus ato­mi­sés rêvés par les pro­phè­tes du mon­dia­lis­me libé­ral (épi­thè­te bien dis­cu­ta­ble dans la mesu­re où cet­te vision obli­ga­toi­re­ment pla­né­tai­re de l’avenir n’a plus grand cho­se à voir avec la liber­té). On doit donc mesu­rer aujourd’hui plus que jamais l’importance de l’enjeu que repré­sen­te la trans­mis­sion d’une mémoi­re fon­dée sur la per­cep­tion d’un patri­moi­ne com­mun, celui que Marc Blo­ch résu­mait quand il évo­quait à pro­pos de la Fran­ce  « le sacre de Reims et la Fête de la Fédé­ra­tion ».

On ne peut que remar­quer, dans l’offensive idéo­lo­gi­que en cours, la pla­ce accor­dée à la décons­truc­tion du « roman » natio­nal. Ce ter­me de « roman », pré­fé­ré à celui de « récit » à l’évidence plus per­ti­nent, doit contri­buer à la dis­qua­li­fi­ca­tion d’une his­toi­re élé­men­tai­re qui, fon­dée cer­tes sur une ima­ge­rie et un téléo­lo­gie dis­cu­ta­bles nous conduit de Ver­cin­gé­to­rix à De Gaul­le, n’en est pas moins bien venue pour four­nir les repè­res indis­pen­sa­bles à la construc­tion d’une mémoi­re com­mu­ne elle-même néces­sai­re à l’affirmation d’une iden­ti­té par­ti­cu­liè­re, fon­dée sur les per­ma­nen­ces eth­ni­ques, la lan­gue, la per­cep­tion d’un pas­sé par­ta­gé, l’inscription dans la durée d’un ensem­ble de croyan­ces, de cou­tu­mes, d’images et de repré­sen­ta­tions qui consti­tuent le socle d’un « vivre ensem­ble » authen­ti­que, loin des cari­ca­tu­res véhi­cu­lées aujourd’hui par le cler­gé média­ti­que bien pen­sant.

L’entreprise de décons­truc­tion du « roman natio­nal » n’est pas nou­vel­le. Il y a déjà près d’un demi-siè­cle, Paul Vey­ne met­tait en cau­se les grilles de lec­tu­re et les élé­ments de lan­ga­ge qui fon­daient jus­que là les appro­ches his­to­rien­nes, avant d’être relayé un peu plus tard pat Suzan­ne Citron et par les apô­tres des diver­ses « repen­tan­ces » deve­nues la clé des repré­sen­ta­tions d’un pas­sé voué à l’exécration. L’histoire quan­ti­ta­ti­ve — qui pri­vi­lé­giait la lon­gue durée, l’économique et le social rela­ti­vi­sait lar­ge­ment l’histoire évé­ne­men­tiel­le rédui­te à « l’histoire-batailles » — a éga­le­ment joué son rôle même si le der­nier ouvra­ge de Fer­nand Brau­del por­tait fina­le­ment sur « l’identité de la Fran­ce »… Il était deve­nu en tout cas obli­ga­toi­re de don­ner la pri­mau­té à la socié­té par rap­port à la nation ou à l’Etat, d’oublier le peu­ple majo­ri­tai­re au pro­fit des « mino­ri­tés » fata­le­ment oppri­mées.

La décons­truc­tion en ques­tion s’inscrit dans une pers­pec­ti­ve « gram­scien­ne » de mise en œuvre d’une révo­lu­tion cultu­rel­le d’envergure, indis­pen­sa­ble à l’avènement de « l’homme nou­veau », qui n’est plus celui du socia­lis­me auquel aspi­rait le pen­seur et mili­tant ita­lien mais celui de la « mon­dia­li­sa­tion heu­reu­se » ima­gi­née par les oli­gar­chies trans­na­tio­na­les aujourd’hui domi­nan­tes. Geor­ge Orwell l’avait déjà annon­cé dans son 1984 : « Qui a le contrô­le du pré­sent a le contrô­le du pas­sé. Qui a le contrô­le du pas­sé a le contrô­le de l’avenir… »

Long­temps « éco­le des prin­ces » selon Miche­let, l’histoire et deve­nue, au XIXème siè­cle, à la faveur de l’émancipation pro­gres­si­ve des mas­ses popu­lai­res, le bien com­mun de tou­te la nation. C’est la défai­te de 1870, dans le moment qui voit Ernest Renan nous don­ner sa Réfor­me intel­lec­tuel­le et mora­le que les répu­bli­cains vic­to­rieux intro­dui­sent dans l’enseignement pri­mai­re l’histoire et la géo­gra­phie et l’on sait le suc­cès rem­por­té alors par le manuel dû à Ernest Lavis­se, maî­tre d’oeuvre par ailleurs d’une impres­sion­nan­te His­toi­re de Fran­ce en qua­ran­te volu­mes, appe­lée à demeu­rer une réfé­ren­ce savan­te pen­dant des décen­nies. En cou­ver­tu­re du Petit Lavis­se, l’auteur s’adressait en ces ter­mes à ses jeu­nes lec­teurs : « Enfant, tu dois aimer la Fran­ce par­ce que la natu­re l’a fai­te bel­le et par­ce que son his­toi­re l’a fai­te gran­de. » La fin visée par l’histoire ain­si ensei­gnée était l’unité natio­na­le, l’affirmation de la durée ins­cri­te elle même dans la conti­nui­té reliant la Fran­ce monar­chi­que à la nou­vel­le Fran­ce répu­bli­cai­ne, le rap­pel de l’humiliation de 1871… L’histoire devait alors contri­buer à la for­ma­tion d’une conscien­ce civi­que et natio­na­le en un temps où selon Pier­re Nora, « l’instituteur et l’officier étaient les deux piliers jumeaux de la Patrie… »

Le ter­ri­ble choc de la pre­miè­re guer­re mon­dia­le va ébran­ler le consen­sus très lar­ge entou­rant jus­que là l’enseignement de l’histoire. L’instituteur paci­fis­te des années vingt rem­pla­ce celui des années 1880 sou­vent affi­lié à la Ligue des patrio­tes, au temps où étaient orga­ni­sés les « bataillons sco­lai­res » de Paul Bert. En 1924, cer­tains affir­ment ain­si au congrès du syn­di­cat des ins­ti­tu­teurs que « pour avoir la Paix, défi­ni­ti­ve, il faut ces­ser d’enseigner l’histoire »… Dès 1919, Lucien Feb­vre qui sera bien­tôt avec Marc Blo­ch le fon­da­teur des Anna­les, pré­vient, au nom des pro­fes­seurs de l’Université de Stras­bourg, que « nous ne som­mes pas les mis­sion­nai­res d’un évan­gi­le natio­nal offi­ciel. » Quand nais­sent en 1929 les Anna­les, leur sous-titre, Eco­no­mies, socié­tés, civi­li­sa­tions, a valeur de pro­gram­me. On pri­vi­lé­gie désor­mais l’histoire éco­no­mi­que et socia­le, cel­le des men­ta­li­tés, cel­le du temps long. On pro­meut l’histoire quan­ti­ta­ti­ve et les struc­tu­res sont pri­vi­lé­giées au détri­ment des évé­ne­ments. L’histoire poli­ti­que n’apparaît plus que com­me une super­struc­tu­re aléa­toi­re et secon­dai­re qui ne peut ren­dre comp­te du jeu des for­ces pro­fon­des qui com­man­de l’évolution des socié­tés humai­nes. Cet­te vision des cho­ses atteint son apo­gée avec La Médi­ter­ra­née et le mon­de médi­ter­ra­néen à l’époque de Phi­lip­pe II de Fer­nand Brau­del, publiée en 1949. Le grand public va décou­vrir cet­te nou­vel­le lec­tu­re du pas­sé avec le suc­cès média­ti­que et édi­to­rial rem­por­té au cours des années 1970 par la « nou­vel­le His­toi­re », après que la Gram­mai­re des civi­li­sa­tions  de Brau­del a four­ni la matiè­re d’un manuel de clas­ses ter­mi­na­les au cours de la décen­nie pré­cé­den­te. La réfor­me Haby qui affec­te l’enseignement secon­dai­re en 1975 vise, dans le domai­ne de l’histoire, à trans­met­tre, à tra­vers le col­lè­ge et le lycée ces nou­vel­les lec­tu­res. Le cadre natio­nal est lar­ge­ment éva­cué, de même que le sou­ci d’une chro­no­lo­gie rigou­reu­se, au pro­fit d’approches « trans­ver­sa­les » et « thé­ma­ti­ques ». Dans le même temps, les métho­des dites « acti­ves » se sub­sti­tuent au cours « magis­tral » jugé ana­chro­ni­que, l’élève devant désor­mais « construi­re lui-même son savoir » à par­tir de l’étude de docu­ments. Rédui­te à la por­tion congrue et lais­sée au capri­ce des ins­ti­tu­teurs dans le pri­mai­re où elle se limi­te à des « acti­vi­tés » plus ou moins ludi­ques fai­sant table rase de tou­te conti­nui­té, deve­nue « dis­ci­pli­ne d’éveil » au col­lè­ge, l’histoire vise à dis­trai­re plu­tôt qu’à trans­met­tre un savoir soli­de et cohé­rent. Les années post-soixan­te- hui­tar­des et leur péda­go­gis­me enva­his­sant, le triom­phe du paci­fis­me et le soup­çon pesant sut tou­te auto­ri­té éta­ti­que, enfin l’européisme béat qui s’impose alors contri­buent à aggra­ver enco­re les cho­ses.

Une pre­miè­re réac­tion inter­vient en octo­bre 1979, avec l’appel lan­cé par Alain Decaux dans le Figa­ro-Maga­zi­ne. Très lar­ge­ment relayé, il ren­con­tre un immen­se écho et fait lar­ge­ment consen­sus. Le futur aca­dé­mi­cien dénon­çait l’effondrement des savoirs alors consta­té et l’ensemble de la clas­se poli­ti­que, bien conscien­te de l’adhésion que ren­con­trait son pro­pos, se recon­nut dans sa démar­che. On vit ain­si Jean-Pier­re Che­vè­ne­ment, deve­nu en 1984 minis­tre de l’Education natio­na­le, réin­tro­dui­re vigou­reu­se­ment à l’école pri­mai­re l’enseignement de l’histoire.

Tren­te ans plus tard, l’incohérence et la fai­bles­se des pro­gram­mes offi­ciels, le vide abys­sal des manuels et la concur­ren­ce que font les « mémoi­res » à l’histoire sont à l’origine d’un pay­sa­ge lar­ge­ment dévas­té. On pri­vi­lé­gie les « mémoi­res » des mino­ri­tés jugées oppri­mées ou vic­ti­mes. La secon­de guer­re mon­dia­le est rédui­te pour beau­coup aux per­sé­cu­tions et aux mas­sa­cres de mas­se dont les Juifs ont été les vic­ti­mes du fait de l’hitlérisme. D’autres mémoi­res, cel­le des anciens peu­ples colo­ni­sés, cel­le des Afri­cains dont les ancê­tres ont subi jadis l’esclavage sont ain­si entrées en concur­ren­ce vic­ti­mai­re. A l’inverse, la mémoi­re de la Révo­lu­tion fran­çai­se, en bien com­me en mal, ou le sou­ve­nir de la Com­mu­ne de 1871 sem­blent avoir dis­pa­ru des écrans…

L’utopie de la créa­tion en cours d’un « citoyen du mon­de » a rem­pla­cé cel­le de l’avénement rédemp­teur du pro­lé­ta­riat et com­me cet­te uto­pie impli­que « l’intégration » réus­sie des mino­ri­tés, il convient de fai­re une pla­ce pri­vi­lé­giée à leurs mémoi­res. Il faut éga­le­ment don­ner à l’histoire ensei­gnée la dimen­sion pla­né­tai­re néces­sai­re, d’où l’importance inédi­te accor­dée à la Chi­ne des Han, à l’Inde des Gup­ta et aux empi­res afri­cains du Mali ou du Mono­mo­ta­pa, au détri­ment des séquen­ces  « clas­si­ques » de l’histoire de la Fran­ce ou de l’Europe. A noter que l’Egypte ancien­ne fait éga­le­ment les frais de la glo­ba­li­sa­tion jugée néces­sai­re.

Alors que ten­dent à s’imposer les repen­tan­ces post-colo­nia­les et post-escla­va­gis­tes (cet­te der­niè­re oubliant que ce sont les Euro­péens qui ont mis fin à la trai­te.), le déni de la nation et de la plu­ra­li­té des civi­li­sa­tions s’impose. Rien de nou­veau sous le soleil car l’histoire ensei­gnée est tou­jours le reflet de l’état du mon­de du moment et des rap­ports de for­ce qui le com­man­dent. L’histoire natio­na­le répu­bli­cai­ne des hom­mes de la IIIè­me Répu­bli­que n’était pas d’une par­fai­te impar­tia­li­té… La pré­sen­ta­tion de l’URSS dans les manuels de géo­gra­phie des années 1960 a aujourd’hui de quoi fai­re sou­ri­re et il en ira sans dou­te de même bien­tôt à pro­pos d’autres ques­tions. Le manuel Malet Isaac, tout excel­lent qu’il fût, trans­met­tait une lec­tu­re « répu­bli­cai­ne » de l’histoire qui était loin d’être neu­tre, et la « nou­vel­le his­toi­re » brau­dé­lien­ne s’inscrivait dans une vision mon­dia­lo-amé­ri­cai­ne pro­pre à l’après secon­de guer­re mon­dia­le, une his­toi­re pri­vi­lé­giant l’économique au détri­ment du poli­ti­que et jus­ti­fiant la dis­pa­ri­tion à venir de fron­tiè­res natio­na­les bien­tôt ana­chro­ni­ques. Le mon­dia­lis­me qui consti­tue aujourd’hui la toi­le de fond idéo­lo­gi­que de notre ensei­gne­ment cor­res­pond à un pro­jet por­té par l’Occident amé­ri­ca­no-libé­ral, face au mon­de mul­ti­po­lai­re en cours de for­ma­tion et il n’est guè­re sur­pre­nant que Samuel Hun­ting­ton et son Choc des civi­li­sa­tions aient subi les fou­dres de la poli­ce de la pen­sée.

Un ensei­gne­ment et une trans­mis­sion soli­des de l’histoire demeu­rent à l’évidence indis­pen­sa­bles. Elle est en effet un bou­clier contre le men­son­ge qui demeu­re l’instrument poli­ti­que que l’on sait : Cha­teau­briand l’a super­be­ment résu­mé : « L’historien paraît, char­gé de la ven­gean­ce des peu­ples. C’est en vain que Néron pros­pè­re, Taci­te est déjà né dans l’Empire. » L’histoire est aus­si une irrem­pla­ça­ble éco­le de dis­cer­ne­ment. Au len­de­main de la pre­miè­re guer­re mon­dia­le, Jac­ques Bain­vil­le annon­çait, dans ses Consé­quen­ces poli­ti­ques de la paix, les dra­mes à venir et, dès 1972, Pier­re Chau­nu pro­phé­ti­sait, dans sa Pes­te blan­che, la cri­se démo­gra­phi­que. Contre le déter­mi­nis­me de l’école des Anna­les, l’histoire est le domai­ne de l’imprévu et de  l’inattendu, de l’attentat de Sara­je­vo à la chu­te de l’URSS et elle remet à leur pla­ce bien des déter­mi­nis­mes sup­po­sés « scien­ti­fi­ques ». L’Histoire pré­ser­ve aus­si de l’utopie en ce qu’elle retient tous les faits que, dans son Dis­cours sur l’origine de l’inégalité, Jean-Jac­ques Rous­seau écar­tait d’emblée. La connais­san­ce du pas­sé entre­tient aus­si la ver­tu d’admiration pro­pre à la recon­nais­san­ce de modè­les et l’œuvre de Plu­tar­que fut, de ce point de vue l’école des éli­tes euro­péen­nes des XVIIème et XVIIIème siè­cles. L’histoire est aus­si la cri­ti­que du pré­sent et per­met d’échapper à l’aveuglement que s’efforcent d’établir les diver­ses pro­pa­gan­des par­ti­sa­nes. Elle a for­gé, au ryth­me des épreu­ves endu­rées et du sou­ve­nir des gran­des cho­ses accom­plies ensem­ble, le carac­tè­re par­ti­cu­lier de cha­que nation , fon­dé ain­si la phi­lia qui lie entre eux les mem­bres de la Cité. La connais­san­ce de l’histoire pré­pa­re enfin aux épreu­ves et four­nit aux peu­ples les capa­ci­tés de rési­lien­ce néces­sai­res. Elle indi­que la voie des redres­se­ments, ceux que connut la Fran­ce au XVème siè­cle avec l’épopée johan­ni­que et ses sui­tes, avec Hen­ri IV qui réta­blit la concor­de civi­le après tren­te ans de guer­res reli­gieu­ses, en 1944 et en 1958 après l’effondrement acca­blant de 1940 et la décom­po­si­tion de la IVè­me Répu­bli­que. Au delà de l’homo consu­mans et de l’homo fes­ti­vus si bien décrit par le regret­té Phi­lip­pe Mur­ray, l’histoire nous apprend enfin ce que nous som­mes, les héri­tiers d’un pas­sé fait d’épreuves et de gran­deurs et les por­teurs, dans le temps, d’un ave­nir que nous devons sou­hai­ter à la hau­teur de ce qui nous a pré­cé­dés.

Il faut pour cela déjouer les mani­pu­la­tions qui ont cours aujourd’hui, un tra­vail auquel s’est atte­lé avec bon­heur Jean Sevil­lia qui a stig­ma­ti­sé « l’historiquement cor­rect ». Celui-ci cor­res­pond aux stra­tes idéo­lo­gi­ques suc­ces­si­ve­ment domi­nan­tes. Cel­les-ci peu­vent don­ner aux évé­ne­ments des inter­pré­ta­tions nova­tri­ces mais, en se pré­ten­dant exclu­si­ves, elles en arri­vent à une déli­ques­cen­ce fata­le, il en fut ain­si de la lec­tu­re de la Révo­lu­tion fran­çai­se, entre les inter­pré­ta­tions de l’historiographie mar­xis­te chè­re à Albert Soboul et à ses épi­go­nes et le renou­vel­le­ment opé­ré par un Fran­çois Furet. La mani­pu­la­tion s’appuie aus­si sur l’anachronisme qui consis­te à juger d’un épi­so­de du pas­sé en fonc­tion d’une grille d’interprétation qui nous est étroi­te­ment contem­po­rai­ne. L‘histoire de l’expansion colo­nia­le ou de l’esclavage, quand elle se veu­lent por­teu­ses de juge­ments moraux, tom­bent dans cet­te orniè­re. Le mani­chéis­me élé­men­tai­re qui pré­vaut dans la sphè­re jour­na­lis­ti­que quand il s’agit de trai­ter des années qua­ran­te – « les plus som­bres de notre his­toi­re » selon l’incantation conve­nue — consti­tue un autre moyen d’utiliser le pas­sé à des fins qui n’ont rien de scien­ti­fi­que. L’amnésie sélec­ti­ve ou la contes­ta­tion de cer­tains évé­ne­ments jugés aujourd’hui gênants – de la bataille de Poi­tiers gagnée par Char­les Mar­tel au bap­tê­me de Clo­vis fon­dant les « raci­nes chré­tien­nes » de la Fran­ce — font éga­le­ment par­tie de l’arsenal des fal­si­fi­ca­teurs. A l’inverse c’est une hyper­mné­sie qui cher­che à s’imposer à pro­pos des cri­mes des régi­mes tota­li­tai­res du XXème siè­cle ou d’épisodes tels que celui des muti­ne­ries de 1917 ou de la tor­tu­re durant la guer­re d’ Algé­rie. La poli­ce de la pen­sée veille et ver­rouille. Oli­vier Pétré-Gre­nouilleau en a fait l’amère expé­rien­ce quand la hor­de des indi­gnés conduits par Chris­ti­ne Tau­bi­ra a pré­ten­du lan­cer contre lui l’accusation d’apologie de cri­mes contre l’humanité par­ce qu’il avait sim­ple­ment rap­pe­lé que la trai­te musul­ma­ne et l’esclavage inter­ne au mon­de afri­cain avaient été plus impor­tants en durée et en nom­bre de vic­ti­mes que la trai­te atlan­ti­que orga­ni­sée pen­dant trois siè­cles par les Euro­péens qui y mirent eux-mêmes un ter­me. Syl­vain Gou­guen­heim fut lui même ostra­ci­sé pour avoir mon­tré, dans son Aris­to­te au Mont Saint Michel, que l’Europe médié­va­le n’avait pas atten­du les tra­duc­tions des auteurs ara­bes pour redé­cou­vrir le Sta­gi­ri­te…

Le ter­rain est, on le voit, bien miné mais la résis­tan­ce est en mar­che. L’enseignement de l’histoire est aujourd’hui, sauf en de trop rares excep­tions, un champ de rui­nes mais la deman­de socia­le a rare­ment été aus­si for­te. L’extraordinaire sur­saut mémo­riel obser­vé à pro­pos du cen­te­nai­re de la pre­miè­re guer­re mon­dia­le est là pour le prou­ver. En d’autres domai­nes, l’histoire mili­tai­re, cel­le du Moyen Age, l’archéologie, la généa­lo­gie,   l’histoire napo­léo­nien­ne, l’intérêt pour les recons­ti­tu­tions et le quo­ti­dien de nos ancê­tres, celui, gran­dis­sant, por­té au patri­moi­ne sous tou­tes ses for­mes, le suc­cès d’émissions télé­vi­sées avan­cées aux heu­res de gran­de écou­te, le main­tien d’une pro­duc­tion his­to­ri­que satis­fai­san­te sur le plan édi­to­rial, dans un sec­teur par ailleurs sinis­tré, sont autant de signes encou­ra­geants. Le suc­cès des com­mé­mo­ra­tions, en 1987 de l’avènement capé­tien, en 1989 de la Révo­lu­tion (dans ce cas, pas for­cé­ment dans le sens espé­ré par ses pro­mo­teurs). en 1993 pour le bicen­te­nai­re de l’insurrection ven­déen­ne confir­ment cet­te ten­dan­ce lour­de et doit nous encou­ra­ger à écar­ter tout catas­tro­phis­me exces­sif. Une part impor­tan­te de la socié­té civi­le a en effet pris conscien­ce, au niveau des famil­les, des désas­tres en cours depuis plu­sieurs décen­nies et la réac­tion est là. Elle pro­fi­te aus­si du retour iden­ti­tai­re très fort qui s’oppose par­tout aux effets catas­tro­phi­ques du pro­jet mon­dia­lis­te, notam­ment sur le plan cultu­rel. Contre le « vil­la­ge glo­bal » uni­fié par la tech­ni­que et par le sabir angloï­de, contre la pseu­do-Euro­pe de Bruxel­les qui s’accommode très bien d’être pri­vée d’histoire, notam­ment de ses raci­nes chré­tien­nes (il ne faut pas décou­ra­ger les mas­ses de futurs immi­grants en atten­te de l’autre côté de la Médi­ter­ra­née), le com­bat enga­gé est une lut­te de lon­gue halei­ne qui doit mobi­li­ser les esprits et les éner­gies, dans les sal­les de clas­se où offi­cient enco­re d’authentiques pro­fes­seurs, dans les famil­les demeu­rées atta­chées à la trans­mis­sion du savoir et de la cultu­re, dans les asso­cia­tions… Des exem­ples récents nous mon­trent que ce com­bat est por­teur d’avenir. Libé­rée de soixan­te-dix ans d’un régi­me com­mu­nis­te cen­sé « fai­re table rase du pas­sé », la Rus­sie a retrou­vé tous ses fon­da­men­taux his­to­ri­ques et cultu­rels, une condi­tion néces­sai­re à la recons­ti­tu­tion de sa puis­san­ce. Plus près de nous, le peu­ple suis­se sanc­tion­ne régu­liè­re­ment dans les urnes le « poli­ti­que­ment cor­rect » que ten­te de lui impo­ser l’oligarchie trans­na­tio­na­le et il en va de même du peu­ple hon­grois, bien déci­dé à igno­rer les dik­tats de Bruxel­les ou de Ber­lin et les leçons de mora­le qui lui sont pro­di­guées.

Il ne tient qu’aux Fran­çais de se retrou­ver, au delà de cli­va­ges deve­nus obso­lè­tes, dans la recon­quê­te de leur iden­ti­té deve­nue incer­tai­ne.

Phi­lip­pe Conrad