Héros dites-moi ! Un album pour transmettre

Héros dites-moi ! Un album pour transmettre

Héros dites-moi ! Un album pour transmettre

Quiconque s’intéresse à la scène folk et médiévisante française citera Les Derniers Trouvères comme un classique parmi les groupes qui se disputent les faveurs des amateurs de fêtes médiévales, du marché de l’Histoire et des soirées parisiennes thématiques. Classiques aux deux sens du terme, ils sont incontournables par leur qualité et leur popularité mais aussi tenants d’un art poétique que Boileau théorisa en 1674 et qui vise à plaire et instruire dans un même mouvement et à édifier par l’imitation des Anciens. Imitation non pas servile, non de la lettre mais de l’esprit et dont il est précisément question dans leur album « Héros dites-moi ! » sorti en mars 2017.

L’imitation y suit deux voies : d’une part celle de la forme, qui ne pré­tend pas être une recons­ti­tu­tion his­to­rique de chants médié­vaux mais qui, dans l’esthétique folk des chan­sons popu­laires, du recours au mer­veilleux et des cos­tumes colo­rés, fait sienne la verve, l’entrain, et le diver­tis­se­ment ins­truc­tif des anciens trou­ba­dours, de l’autre celle du pro­pos qui pré­sente à l’auditeur contem­po­rain une gale­rie d’exem­pla, de por­traits de figures héroïques, en les ren­dant suf­fi­sam­ment ins­pi­rantes pour nous éle­ver à leur suite et suf­fi­sam­ment proches pour oser mar­cher dans leurs pas. Construit avec sens et intel­li­gence dans des jeux d’échos symé­triques, arran­gé avec un brio épique pour le plus grand plai­sir de nos oreilles, accom­pa­gné du livret le plus ins­truc­tif et le mieux pen­sé qui soit, Héros dites-moi ! est un album qui plaît, qui élève et qui ras­semble.

Un plaisir musical

Pre­mière évi­dence à l’écoute de l’album : sa qua­li­té musi­cale. Bien des groupes excel­lents en concerts, ayant l’habitude de don­ner toute leur éner­gie sur scène pour créer des ambiances joyeuses et mou­ve­men­tées, se dégonflent comme de tristes bau­druches dans le stu­dio d’enregistrement. Cer­tains évitent la catas­trophe en enre­gis­trant pen­dant leurs concerts : l’ambiance est bien là mais l’arrangement est inexis­tant. Les Der­niers Trou­vères ont brillam­ment rele­vé le défi : un arran­ge­ment épique, pro­fond, cha­leu­reux et rond per­met à leurs voix et leurs ins­tru­ments de conser­ver intacte leur souffle de feu et aux audi­teurs d’avoir toute l’énergie du groupe dans leur salon et se mettre, presque à leurs corps défen­dant, à dan­ser sur La Vouivre ou La Maî­trise du Dra­gon, les deux mor­ceaux ins­tru­men­taux, tan­dis que les refrains entraî­nants appel­le­ront force cla­que­ments de mains.

Entre les reprises de mélo­dies tra­di­tion­nelles, le tem­po tan­tôt bon­dis­sant, tan­tôt cha­lou­pé, le lyrisme ou le réci­ta­tif, la varié­té règne dans cet album où cha­cun trou­ve­ra son bon­heur. En effet le groupe prouve qu’il maî­trise tous les genres et modes de la chan­son fran­çaise : si Camu­lo­gène évoque les harangues et ritour­nelles popu­laires et Le Lai de Mer­lin l’héritage cel­tique, une chan­son comme La Fête de Samain aurait presque les accents lan­ci­nants et séduc­teurs de la fameuse jonque chi­noise d’Opium. Si l’on peut avoir quelque réserve ici ou là (sur le pas­sage en langue de Sha­kes­peare notam­ment, dont la pré­sence est cepen­dant néces­saire au groupe pour culti­ver des ami­tiés outre Manche où l’accent fran­çais est cer­tai­ne­ment irré­sis­tible et doit faire tout le charme du titre) on note­ra tout de même avec bon­heur qu’on ne s’ennuie stric­te­ment jamais tant le rythme est suf­fi­sam­ment sou­te­nu, appuyé, enle­vé pour nous embar­quer à chaque mor­ceau.

Enfin, la voix de Marie Mil­li­flore et l’harmonie des chœurs est un enchan­te­ment : ils savent mêler la per­fec­tion lyrique et la fougue, la vir­tuo­si­té qui se tra­hit dis­crè­te­ment et l’humilité mise au ser­vice du groupe pour nous invi­ter à suivre d’héroïques voies…

Une invitation au dépassement

Héros dites-moi ! ne se contente pas de l’agrément esthé­tique, il a aus­si pour voca­tion d’instruire. Concept album construit de ponts et d’échos, il invite dans son inci­pit à se mettre en appren­tis­sage auprès des héros et che­mi­ner à leurs côtés “Car nous avons le choix : mou­ton, loup aux abois… ou dis­ciple d’un Héros ?” véri­table leçon d’humilité dans une époque qui ne sait plus admi­rer et dont la médio­cri­té hait la gran­deur qui la dépasse. C’est au terme de cette pro­gres­sion qu’enfin nous pour­rons à notre tour, comme nous y invite l’excipit être le Héros de nos propres vies en visant tou­jours plus haut.

Inci­ta­tion à l’action, la voix des Der­niers Trou­vères est aus­si amorce de réflexion et de recherches par sa volon­té didac­tique remar­quable. Loin de l’érudition de l’entre-soi qui cache ses réfé­rences pour les réser­ver au petit cercle de “ceux qui savent”, le livret expli­cite tous les emprunts, qu’ils soient à André Mal­raux, à Abé­lard ou à Sha­kes­peare et, mieux encore pré­sente en der­nières pages, après les cré­dits, l’intertexte ou l’univers évo­qué par la chan­son. On sait ain­si où cher­cher si les idées expri­mées ou les per­son­na­li­tés exal­tées trouvent écho en nous. Cette ini­tia­tive redonne ses lettres de noblesse et son uti­li­té à l’objet disque et à son livret, indis­pen­sable pour s’enrichir et s’instruire.
L’association étroite de l’action et de la réflexion se retrouve dans les modèles pro­po­sés : l’amour cour­tois exhaus­sé à sa per­fec­tion dans Chasse d’Amours côtoie la prouesse de la Pucelle d’Orléans, la sagesse drui­dique de Mer­lin fait pen­dant à la stra­té­gie mar­tiale de Camu­lo­gène, la foi de sainte Gene­viève répond à la ver­deur du Grand Chêne. Ain­si éga­le­ment s’unissent paga­nisme et chris­tia­nisme dans une célé­bra­tion fédé­ra­trice de la France et de Paris.

Une occasion de s’unir sous des symboles communs

De Camu­lo­gène, le Gar­dien de Lug et La Fête de Samain à Sainte Gene­viève et Jeanne d’Arc, l’album fait droit à la sagesse païenne et à la foi chré­tienne et de Mer­lin le pont syn­thé­tique de l’une à l’autre :

Ins­truit du savoir des Anciens,
Péné­tré de l’amour chré­tien,
Cette fusion dic­ta sa mis­sion,
Sa charge, son devoir.”

Il n’oublie pas non plus les racines vété­ro­tes­ta­men­taires par l’emprunt aux Hymnes d’Abélard de la “Fille de Jeph­té” et d’une mélo­die judéo-espa­gnole.  C’est enfin le Grand Chêne qui sym­bo­lise la trans­mis­sion inter­rom­pue et l’unité du peuple fran­çais :

Ances­tral témoin de Char­le­magne et Saint Louis,
Ou des amours gra­vées sur ton tronc cre­vas­sé.
Tes feuilles pour hono­rer la Vic­toire sont choi­sies,
Tes branches pour la Force en guir­landes sont tres­sées…
Le Druide te sait divin, il cueille le Gui sacré.”

Fédé­ra­teur, cet album l’est aus­si des géné­ra­tions qui toutes pren­dront plai­sir à l’écouter autour de la chaîne (à défaut de chêne), com­men­tant les évo­ca­tions his­to­riques, les légendes, l’amour cour­tois, tapant du pied et bat­tant des mains. C’est l’instrument idéal pour ins­truire les plus jeunes dans la tra­di­tion dont ils seront bien­tôt à leur tour gar­diens et pour ins­pi­rer les autres à renouer avec l’idéal héroïque qui devrait être celui de tout homme et toute femme dignes de ce nom.

Mahaut Hel­le­quin

Les Der­niers Trou­vères – « Héros dites-moi ! »
Vous pou­vez vous pro­cu­rer tous les albums des Der­niers Trou­vères et vous tenir infor­més de leurs pro­chains concerts grâce à leur site : lesdernierstrouveres.com

Retrouvez leur passage sur les ondes de Radio Libertés le 22/12/2017