Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

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Sur le livre de Domi­ni­que Ven­ner His­toi­re et tra­di­tion des Euro­péens (essai publié aux Édi­tions du Rocher en 2002. Nou­vel­le édi­tion modi­fiée en 2004. Une troi­siè­me édi­tion est en pré­pa­ra­tion). L’auteur répond aux ques­tions de la jour­na­lis­te Lau­re Des­trée pour La Nou­vel­le Revue d’Histoire (juin 2009).

Ques­tion : En publiant His­toi­re et tra­di­tion des Euro­péens, vous vous êtes écar­té de vos tra­vaux habi­tuels. Dans ce livre, votre inten­tion avouée est de jeter les bases d’une refon­da­tion euro­péen­ne en par­tant à la décou­ver­te de nos sour­ces. Vous le fai­tes en décri­vant l’histoire trans­na­tio­na­le des Euro­péens depuis la Pré­his­toi­re, en com­men­tant les poè­mes homé­ri­ques qui sont un peu la Bible des Euro­péens, en mon­trant aus­si leurs pro­lon­ge­ments dans la phi­lo­so­phie anti­que. Vous médi­tez sur Alexan­dre et l’Orient hel­lé­nis­ti­que, Rome, sa gran­deur et sa déca­den­ce, la rup­tu­re intro­dui­te par Constan­tin et le chris­tia­nis­me. Vous insis­tez sur les renais­san­ces ulté­rieu­res, cel­le des Francs et de Char­le­ma­gne, cel­le du Moyen Age cel­ti­que, cel­le, ensui­te, du retour aux sour­ces anti­ques. De page en page, on décou­vre des pers­pec­ti­ves nou­vel­les, qu’il s’agisse de la féo­da­li­té, de l’amour cour­tois, des prin­ci­pes édu­ca­tifs, du rôle des éli­tes, de la for­me de l’Etat ou des fonc­tions mul­ti­ples de l’Histoire, ce que vous appe­lez la “méta­phy­si­que de l’Histoire”. Pour­quoi ce livre ?

Domi­ni­que Ven­ner : C’est un livre de fon­da­tion. Même si j’avais jusqu’alors assez peu publié sur la lon­gue his­toi­re euro­péen­ne, le sujet m’était fami­lier. La réflexion his­to­ri­que est tou­jours pré­sen­te chez moi, même sur des ques­tions aus­si spé­cia­li­sées que l’histoire des armes. Ce livre est né d’une souf­fran­ce sur­mon­tée. Cel­le qu’a pro­vo­qué en moi l’effondrement de l’Europe et de ses modè­les dans la secon­de moi­tié du Siè­cle de 1914. Je n’ai pas ces­sé de médi­ter sur les cau­ses et les remè­des. De cet­te médi­ta­tion est né mon livre. Ce n’est pas un hasard si son éla­bo­ra­tion coïn­ci­de avec une rup­tu­re his­to­ri­que majeu­re, dont il est en quel­que sor­te l’écho. Au tour­nant du nou­veau siè­cle, sans que les contem­po­rains le per­çoi­vent bien, le mon­de est entré dans une ère nou­vel­le, résu­mée par le conflit des civi­li­sa­tions et la failli­te du « Pro­grès », autre­ment dit de la « moder­ni­té ». Cel­le-ci implo­se len­te­ment sous nos yeux, mal­gré les eupho­ri­sants de la consom­ma­tion et des per­for­man­ces tech­ni­ques. L’époque est à la fois sinis­tre et pas­sion­nan­te. Contre le flot de la déca­den­ce qui détruit tout, on ne peut éta­blir de digue. Je me posi­tion­ne donc au-delà de ce qui s’effondre, m’efforçant de jeter les bases d’une refon­da­tion par un retour à nos sour­ces authen­ti­ques. Cet­te démar­che est le contrai­re de l’ivresse du pire. Il faut tou­jours se bat­tre. Par prin­ci­pe, et aus­si par­ce que c’est dans la lut­te que peu­vent se for­mer les acteurs d’une renais­san­ce.

Dominique Venner Histoire et tradition des Européens

Domi­ni­que Ven­ner, His­toi­re et tra­di­tion des Euro­péens

Q. Dès le titre de votre livre, vous invo­quez la « tra­di­tion euro­péen­ne », mais dans un sens nul­le­ment tra­di­tion­nel. Qu’est-ce que cela signi­fie pour vous ?

DV. Mon idée de la tra­di­tion est neu­ve. Elle défi­nit mon inter­pré­ta­tion de l’histoire et du des­tin des Euro­péens. Elle est éga­le­ment appli­ca­ble aux autres peu­ples. Elle part du constat que l’histoire conven­tion­nel­le de la civi­li­sa­tion euro­péen­ne est un leur­re. Der­riè­re ce leur­re se dérou­le une his­toi­re réel­le fai­te de per­ma­nen­ces secrè­tes. La tra­di­tion est l’expression de ces per­ma­nen­ces

Q. Com­ment avez-vous conçu cet­te idée de la tra­di­tion ?

DV. Elle est née d’une souf­fran­ce sur­mon­tée. Elle n’aurait pu se for­mer avant les épreu­ves inédi­tes impo­sées aux Euro­péens au XXe siè­cle. Elle est née d’une conscien­ce nou­vel­le de l’identité, que nos pré­dé­ces­seurs, vivant enco­re dans un mon­de rela­ti­ve­ment ordon­né, pou­vaient dif­fi­ci­le­ment conce­voir. Trom­pés par le for­ma­ta­ge uni­ver­sa­lis­te, nous croyons que tous les hom­mes sont iden­ti­ques et nous res­sem­blent men­ta­le­ment. C’est l’illusion de la jeu­ne Euro­péen­ne du roman auto­bio­gra­phi­que d’Amélie Nothomb, Stu­peur et trem­ble­ments. Elle aime sin­cè­re­ment le Japon et vou­drait se fon­dre dans la socié­té japo­nai­se, mais elle décou­vre dou­lou­reu­se­ment que c’est impos­si­ble. Elle est fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­ren­te. Tou­tes ses ten­ta­ti­ves pour mani­fes­ter son ini­tia­ti­ve et sa géné­ro­si­té sur le mode euro­péen, condui­sent à des catas­tro­phes. La leçon impli­ci­te est que nous n’existons que par ce qui nous dis­tin­gue, ce que nous avons de sin­gu­lier, clan, lignée, his­toi­re, cultu­re, autre­ment dit notre tra­di­tion. Et nous en avons besoin pour vivre autant que d’oxygène.

Q. Quand on pen­se « tra­di­tion » on ima­gi­ne le temps pas­sé, la nos­tal­gie…

DV. Tel­le que je l’entends, la tra­di­tion n’est pas le pas­sé. C’est même ce qui ne pas­se pas. Elle nous vient du plus loin, mais elle est tou­jours actuel­le. Elle est notre bous­so­le inté­rieu­re, l’étalon des nor­mes qui nous convien­nent et qui ont sur­vé­cu à tout ce qui a été fait pour nous chan­ger. Pre­nons l’exemple de la pla­ce de la fem­me dans la socié­té et, pour être plus pré­cis, du corps de la fem­me. Depuis que l’immigration magh­ré­bi­ne nous a confron­tés à une autre tra­di­tion, nous décou­vrons que cet­te visi­bi­li­té de la fem­me dans nos socié­tés nous est par­ti­cu­liè­re. Elle est reje­tée com­me un scan­da­le par les men­ta­li­tés orien­ta­les dont l’Islam est la tra­duc­tion. Mais le plus inté­res­sant est d’observer la constan­ce de cet­te par­ti­cu­la­ri­té euro­péen­ne à tra­vers le temps. Mal­gré le soup­çon sécu­lai­re jeté par la Bible et l’Eglise contre la fem­me, vue com­me une ten­ta­tri­ce sexuel­le, un être de péché, les Euro­péens n’en ont jamais fait qu’à leur tête. Du nord au sud de l’Europe, la pré­sen­ce socia­le de la fem­me est res­tée omni­pré­sen­te durant tout le Moyen Age, pour­tant répu­té chré­tien. Elle est attes­tée par l’histoire, la lit­té­ra­tu­re et l’iconographie. La nudi­té anti­que revient même en for­ce au XVIe siè­cle, épo­que pour­tant de la Réfor­me, avec les nom­breu­ses repré­sen­ta­tions dénu­dées et cepen­dant pudi­ques, il faut le sou­li­gner, de fem­mes de haut ligna­ge, dont Dia­ne de Poi­tiers n’est qu’un exem­ple. En dépit des semon­ces de l’Eglise et des mena­ces de l’Enfer, le res­pect social de la fémi­ni­té et la louan­ge de l’amour sen­suel ne se sont jamais per­dus. Pour preu­ve, le jaillis­se­ment lit­té­rai­re de l’amour cour­tois à par­tir du XIIe siè­cle. Mais on conti­nue pour­tant de par­ler de « siè­cles chré­tiens » com­me si il n’y avait pas une autre réa­li­té der­riè­re cet­te ima­ge sim­plis­te. En fait, l’histoire euro­péen­ne des com­por­te­ments pour­rait être décri­te com­me le cours d’une riviè­re sou­ter­rai­ne, invi­si­ble et pour­tant bien réel­le. La riviè­re sou­ter­rai­ne de la tra­di­tion.

Q. Com­ment retrou­ver notre tra­di­tion si elle a été aus­si long­temps mas­quée ?

DV. D’abord par un effort de la pen­sée, afin de ren­dre conscient tout ce qui est mas­qué. Pour repren­dre l’exemple pré­cé­dent de la fem­me dans la socié­té, les Euro­péens ont tou­jours nour­ri une idée réci­pro­que et pola­ri­sée du fémi­nin et du mas­cu­lin, Vénus et Mars, Péné­lo­pe et Ulys­se, la dame et le che­va­lier. On se gran­dit l’un par rap­port à l’autre. Cet idéal spon­ta­né­ment vécu ne se trou­ve ni dans la Bible ni dans le Coran, ni dans le boud­dhis­me, ni même dans les sages­ses asia­ti­ques. Cel­les-ci hono­rent la sexua­li­té et le clan fami­lial, ce qu’illustrent fort bien les per­son­na­ges de la jeu­ne Phuong et de sa sœur dans le roman de Gra­ham Green, Un Amé­ri­cain bien tran­quille. Ces cultu­res, en soi res­pec­ta­bles, igno­rent le cou­ple com­me on l’entend en Euro­pe, for­mé de deux per­son­nes auto­no­mes, un hom­me et une fem­me, s’unissant libre­ment par choix amou­reux. En revan­che, cet idéal est déjà très pré­sent chez Homè­re.

Q. Ce que vous dites de la tra­di­tion sem­ble donc quel­que peu en rup­tu­re avec le chris­tia­nis­me. Qu’en est-il exac­te­ment ?

DV. A l’origine, le chris­tia­nis­me était une héré­sie du judaïs­me étran­gè­re à l’Europe, mal­gré les influen­ces hel­lé­nis­ti­ques qui s’exerçaient en Pales­ti­ne, ce qui expli­que que les Evan­gi­les aient été écrits en grec et pas en ara­méen. Puis, après une série de hasards his­to­ri­ques, ayant été adop­té com­me reli­gion obli­ga­toi­re de l’Empire romain à la fin du IVe siè­cle, le chris­tia­nis­me s’est glis­sé dans les vête­ments de la roma­ni­té, tout en conser­vant un sys­tè­me sacer­do­tal héri­té de l’Orient, ce qui a don­né nais­san­ce à la théo­rie des deux glai­ves, le spi­ri­tuel et le tem­po­rel. Deux glai­ves sou­vent en conflit et pour­tant asso­ciés. Para­doxa­le­ment, l’Eglise s’est muée en léga­tai­re de l’Empire romain, ce qui expli­que sa lon­gue sur­vie. A l’exemple de la Rome impé­ria­le et des reli­gions orien­ta­les, elle est deve­nue une ins­ti­tu­tion dura­ble, drai­nant vers elle des voca­tions et des ambi­tions aux­quel­les elle offrait des jus­ti­fi­ca­tions tem­po­rel­les et sur­na­tu­rel­les. Com­me ses pro­mes­ses étaient repor­tées à un autre mon­de, elle échap­pait au péril d’être confron­tée à des résul­tats, ce à quoi n’échappent pas les ins­ti­tu­tions poli­ti­ques. Ain­si se trou­vait-elle à l’abri des révol­tes, hor­mis cel­les des héré­sies, puis de la Réfor­me et, un beau jour, de la laï­ci­té, fille de la révo­lu­tion scien­ti­fi­que qui com­men­ce au XVIIe siè­cle. Au fil du temps, avec un savoir fai­re remar­qua­ble, jouant des convic­tions sin­cè­res et des appé­tits moins avoua­bles, l’Eglise édi­fia un impe­rium qui s’appuyait sur le pou­voir tem­po­rel des prin­ces, rois ou empe­reurs dont elle garan­tis­sait la légi­ti­mi­té sacrée, quit­te à les com­bat­tre quand ils se mon­traient trop indé­pen­dants. C’est là que l’on retrou­ve les deux glai­ves qui ont com­men­cé de se sépa­rer défi­ni­ti­ve­ment à la fin du XVIIIe siè­cle.

Q. En se glis­sant, com­me vous le dites, dans les vête­ments de la roma­ni­té, le chris­tia­nis­me ne s’est-il pas euro­péa­ni­sé ?

DV. Les reli­gions sont tou­jours trans­for­mées par les peu­ples qui les adop­tent de gré ou de for­ce. Au Japon, le boud­dhis­me est deve­nu guer­rier, ce qui était contrai­re à sa natu­re. A cours des siè­cles, le chris­tia­nis­me n’a pas ces­sé de com­po­ser avec les tra­di­tions païen­nes et popu­lai­res des Euro­péens, tout en les com­bat­tant. Ce qui expli­que notam­ment le culte tar­dif des saints, équi­va­lents des anciens petits dieux païens. A la deman­de de Jules II, Raphaël a repré­sen­té au Vati­can les figu­res de la phi­lo­so­phie anti­que (L’Ecole d’Athènes) sur les murs de la “Cham­bres des Signa­tu­res”. C’est un sym­bo­le des ambigüi­tés d’une reli­gion com­po­si­te qui pous­se à une cer­tai­ne schi­zo­phré­nie, une oppo­si­tion incons­cien­te entre ses com­man­de­ments et les com­por­te­ments. Le chris­tia­nis­me s’est euro­péa­ni­sé, mais dans une rela­tion tou­jours conflic­tuel­le et trou­ble. Ayant été très long­temps asso­cié à l’Europe, il a été inté­gré en quel­que sor­te à sa tra­di­tion, sans en être la sour­ce, ce qu’a rap­pe­lé Benoît XVI lors de son dis­cours de Ratis­bon­ne. Je viens moi-même d’une famil­le catho­li­que et j’éprouve tou­jours de l’émotion en contem­plant nos ancien­nes cathé­dra­les ou nos égli­ses de cam­pa­gne qui, à l’exception de sym­bo­lis­mes hébraï­ques (les sta­tues des rois de Judée), sont intrin­sè­que­ment euro­péen­nes, ce que l’on ne sau­rait dire des sinis­tres édi­fi­ces contem­po­rains, gen­re Evry. Le chris­tia­nis­me conti­nue aus­si d’apporter des conso­la­tions per­son­nel­les et un cadre ras­su­rant à ceux qui se récla­ment de lui par convic­tion ou habi­tu­des fami­lia­les. Pour ma part, je pen­se que l’on peut se sen­tir à la fois chré­tien et « tra­di­tio­nis­te ». Chré­tien par atta­che­ment à la poé­sie des rites, des saints et des cathé­dra­les. Tra­di­tio­nis­te par­ce que notre tra­di­tion nous relie à nos sour­ces véri­ta­bles, nous struc­tu­re inté­rieu­re­ment et fabri­que des anti­corps contre la déca­den­ce. Il faut bien voir en effet que, face aux mena­ces de notre épo­que, tel­les que l’immigration afro-musul­ma­ne, une reli­gion culpa­bi­li­sa­tri­ce, uni­ver­sa­lis­te, anti­ra­cis­te et non-vio­len­te, se révè­le d’un fai­ble secours.

Q. Pour­tant l’Eglise n’était pas non-vio­len­te à l’époque des croi­sa­des !

DV. Quand elle est en posi­tion de for­ce, face à ses pro­pres adver­sai­res, l’Eglise n’hésite jamais devant la vio­len­ce. Elle s’appuie en ce cas sur le bras vigou­reux des Euro­péens, ces « idiots uti­les » com­me disaient les com­mu­nis­tes. On pen­se bien enten­du aux croi­sa­des, à la lut­te contre les héré­sies, mais aus­si aux conquê­tes colo­nia­les, dont nous payons désor­mais le ter­ri­ble prix. Tant que les Euro­péens furent puis­sants, le chris­tia­nis­me com­po­sa avec leur vigueur et en tira pro­fit. Mais depuis que nous som­mes entrés en déclin, cet­te reli­gion nul­le­ment iden­ti­tai­re aggra­ve le mal. La thé­ma­ti­que de l’amour uni­ver­sel, l’accueil de « l’Autre », l’idée per­ver­se de la fau­te et du péché, l’imploration de la pitié divi­ne plu­tôt que l’exaltation du cou­ra­ge face au des­tin, le culte de la vic­ti­me et l’aversion pour la for­ce, tout cela nous mine.

Q. Pour­quoi le chris­tia­nis­me n’offrirait-il pas lui-même des anti­corps contre la déca­den­ce ?

DV. Selon l’opportunité et ses inter­lo­cu­teurs, l’Eglise tient les lan­ga­ges les plus contra­dic­toi­res, s’appuyant sur des cita­tions évan­gé­li­ques qui per­met­tent de dire tout et le contrai­re de tout. Il n’en res­te pas moins que l’imploration de la misé­ri­cor­de divi­ne (« Sei­gneur, prends pitié… »), la répro­ba­tion de l’amour sen­suel, le refus de la contra­cep­tion, la condam­na­tion de l’orgueil (par­ce que ce sen­ti­ment per­met de se pas­ser de Dieu), la pré­di­ca­tion lar­moyan­te de l’ « amour » uni­ver­sel, de la « paix » et du par­don (ten­dre la joue gau­che, etc.), sauf pour les héré­ti­ques et les mécréants, tout cela n’est pas sans consé­quen­ces. Les effets n’ont pas été direc­te­ment sen­si­bles pour la puis­san­ce euro­péen­ne quand cel­le-ci rayon­nait sur le mon­de (ce dont pro­fi­tait l’Eglise). Il faut cepen­dant bien voir qu’à l’égard des prin­ci­pes de la puis­san­ce, de la for­ce et de la vita­li­té, la posi­tion de l’Eglise a tou­jours été ambi­guë. Elle n’aime pas les joies sen­suel­les de la vie (sauf pour cer­tains de ses prin­ces) ni le goût de la for­ce, asso­ciés par elle au mal et au péché. Elle a tou­jours flat­té les pau­vres et les fai­bles d’esprit à qui est pro­mis le royau­me des Cieux. Elle use du dis­cours de la com­pas­sion, ce qui lui a per­mis d’attirer les fem­mes dont pour­tant elle se méfie, tant elles ont par­tie liée avec la Ter­re et les sens. Durant les longs siè­cles où l’Eglise exer­ça sans fai­bles­se son mono­po­le idéo­lo­gi­que, fon­de­ment de sa puis­san­ce, elle par­vint tou­jours à inter­di­re l’affirmation d’une éthi­que guer­riè­re et che­va­le­res­que auto­no­me, com­pa­ra­ble à cel­le du bushi­dô des samou­raï. C’est pour­quoi il n’y a pas de bushi­dô euro­péen. Pour trou­ver l’équivalent, il faut remon­ter à l’Ilia­de.

Q. Ne crai­gnez-vous pas de heur­ter des catho­li­ques par de tels pro­pos ?

DV. Je ne m’adresse pas à des aya­tol­lahs. J’ai de nom­breux amis catho­li­ques ou pro­tes­tants avec qui je par­le de ces ques­tions en tou­te liber­té. Ils m’approuvent sou­vent et ne s’indignent pas. Ils savent que l’Eglise a tou­jours eu plu­sieurs visa­ges. Celui de Gré­goi­re le Grand n’est pas celui d’Alexandre Bor­gia, qui n’est pas non plus celui de Benoît XVI. Et pour­tant il s’agit tou­jours de la même Egli­se, vieille ins­ti­tu­tion sacer­do­ta­le en par­tie romai­ne. Louis XIV, roi très chré­tien, peu­plait son parc de Ver­sailles de divi­ni­té païen­nes, Mars, Apol­lon, Dia­ne, Nep­tu­ne ou Vénus. Il allait écou­ter la mes­se cha­que matin en sa somp­tueu­se cha­pel­le roya­le, jouis­sant des orgues et des chants dans un décor magni­fi­que. Après quoi, il allait for­ni­quer avec ses bel­les maî­tres­ses et pré­pa­rer quel­ques guer­res san­glan­tes pour célé­brer sa gloi­re. Quand je rap­pel­le ces faits à mes amis, ils en convien­nent, et ils en rient. Et com­me je ne pro­po­se pas de fon­der une reli­gion concur­ren­te, seule­ment d’injecter un peu de cohé­ren­ce dans la conscien­ce de notre iden­ti­té, ils m’écoutent, sou­rient et peut-être réflé­chis­sent-ils par­fois, deve­nant un peu plus « tra­di­tion­nis­tes ».

Q. Devant la fin d’un mon­de qui implo­se, com­me vous le dites, sous nos yeux, vous pro­po­sez un effort de retour aux sour­ces, donc aux poè­mes homé­ri­ques. Mais com­ment Homè­re peut-il par­ler pour les Euro­péens qui ne sont pas Grecs ?

DV. Homè­re est l’expression grec­que de tout l’héritage indo-euro­péen. La mytho­lo­gie com­pa­rée a mon­tré que son esprit est étroi­te­ment appa­ren­té à celui du légen­dai­re cel­te et gau­lois, latin ou ger­ma­ni­que. Le per­son­na­ge d’Achille trou­ve son dou­ble chez le Cel­te Cuchu­lain, le Nor­di­que Sigurd et, à vingt siè­cles de dis­tan­ce, chez le preux Roland, quoi­que de façon muti­lée. La quê­te ini­tia­ti­que de Lan­ce­lot et de Per­ce­val est annon­cée par cel­le d’Ulysse et de Télé­ma­que. Quant aux héroï­nes tra­gi­ques de Raci­ne, ce sont les modè­les anti­ques qui les ont ins­pi­rées (Andro­ma­que, Phè­dre ou Iphi­gé­nie), prou­vant de façon impli­ci­te l’existence d’un éter­nel fémi­nin euro­péen. Et nous-mêmes nous voyons bien que nous som­mes en har­mo­nie avec l’esprit d’Homère qui est intem­po­rel.

Q. Pour vous, la tra­di­tion sem­ble un inva­riant. Et pour­tant, les chan­ge­ments et les rup­tu­res n’ont pas man­qué dans notre his­toi­re depuis Homè­re ! Aujourd’hui, en Euro­pe, ce que vous enten­dez par « tra­di­tion » paraît com­plè­te­ment oublié.

DV. Elle est sur­tout igno­rée. Pour­tant, elle se sur­vit dans notre incons­cient. La lon­gue his­toi­re des Euro­péens témoi­gne d’éclipses et de renais­san­ces constan­tes sous des appa­ren­ces nou­vel­les. Depuis Homè­re, le goût de l’autonomie per­son­nel­le asso­cié à l’esprit de res­pon­sa­bi­li­té, l’amour de la vie et le mépris de la mort, la per­cep­tion de ce qui est bien par ce qui est beau, la bien­veillan­ce sans la sen­si­ble­rie, la cer­ti­tu­de que la sages­se pas­se par la connais­san­ce, le sen­ti­ment que tou­te déme­su­re est un dan­ger, ce sont là des par­ti­cu­la­ri­tés qui n’ont pas ces­sé de dis­tin­guer les meilleurs Euro­péens, au même titre que le res­pect de la fem­me et que la figu­re du che­va­lier, asso­cia­tion du cou­ra­ge et la géné­ro­si­té. Achil­le n’est pas gran­di par sa colè­re, pré­tex­te pour­tant de l’Ilia­de. Il ne devient réel­le­ment un preux qu’à la fin du poè­me, après avoir renon­cé à sa fol­le ven­gean­ce, accé­dant aux priè­res du vieux Priam et lui res­ti­tuant le corps de son fils, Hec­tor. Homè­re nous a légué nos modè­les et nos prin­ci­pes de vie : la natu­re com­me socle, l’excellence com­me but, la beau­té com­me hori­zon, dans le res­pect mutuel du fémi­nin et du mas­cu­lin. Il nous rap­pel­le que nous ne som­mes pas nés d’hier. Il nous res­ti­tue les assi­ses de notre iden­ti­té, l’expression pri­mor­dia­le de notre patri­moi­ne éthi­que et esthé­ti­que, qu’il tenait lui-même en héri­ta­ge. Et les prin­ci­pes qu’il a fait vivre par ses modè­les n’ont pas ces­sé de renaî­tre jusqu’à nous. Même quand nous ne le savons pas, nous res­tons les fils et les filles d’Ulysse et de Péné­lo­pe, com­me d’autres sont les fils d’Abraham ou de Boud­dha. Mais on se por­te mieux en le sachant, en étant conscients de ce que nous som­mes.

Q. D’où vient la per­ma­nen­ce de notre tra­di­tion ?

DV. Si la tra­di­tion tra­ver­se le temps c’est qu’elle a cer­tai­ne­ment pour assi­se les dis­po­si­tions héré­di­tai­res de peu­ples frè­res, mais aus­si un héri­ta­ge spi­ri­tuel, dont l’origine plon­ge dans la Pré­his­toi­re, au cours de la lon­gue et mys­té­rieu­se matu­ra­tion qui vit émer­ger les peu­ples indo-euro­péens. C’est pour­quoi j’ai sous-titré mon livre « 30 000 ans d’identité euro­péen­ne ». Cela fait allu­sion à l’impressionnante cultu­re des grot­tes ornées, pré­sen­te des Pyré­nées à l’Oural et nul­le part ailleurs dans le mon­de. Cet­te cultu­re nous tou­che par sa per­fec­tion esthé­ti­que. S’y mani­fes­te déjà l’esprit de notre esprit. Elle sup­po­se une reli­gio­si­té cos­mi­que, le sens d’une har­mo­nie entre les hom­mes et la natu­re, que l’on retrou­ve dans la mytho­lo­gie et la phi­lo­so­phie grec­ques, la sta­tuai­re médié­va­le, le cycle arthu­rien, la poé­sie roman­ti­que et jus­que dans nos aspi­ra­tions éco­lo­gi­ques actuel­les.

Q. Dans votre livre, abor­dez-vous les ques­tions poli­ti­ques ?

DV. Je l’ai fait ailleurs, notam­ment dans Le Siè­cle de 1914. La poli­ti­que a son rôle. Il peut être déci­sif, pour le meilleur et pour le pire, nous l’avons bien vu au XXe siè­cle. Seule­ment, dans la pério­de que nous vivons, nous n’avons pas affai­re à une cri­se poli­ti­que, mais à une rup­tu­re de civi­li­sa­tion, ce qui requiert d’autres remè­des que ceux du poli­ti­que.

Q. Pour résu­mer, que pro­po­sez-vous ?

DV. Face à tout ce qui mena­ce notre iden­ti­té et notre sur­vie en tant qu’Européens, nous ne dis­po­sons pas du secours d’une reli­gion iden­ti­tai­re. A cela, nous ne pou­vons rien. En revan­che, nous pos­sé­dons une mémoi­re iden­ti­tai­re. Cela dépend de nous de la retrou­ver, de la culti­ver, d’en fai­re une méta­phy­si­que de la mémoi­re. En repre­nant la fameu­se for­mu­la­tion du Manuel d’Epictète, mais dans un esprit dif­fé­rent, qu’est-ce qui dépend de nous ? Chan­ger la socié­té du jour au len­de­main ne dépend pas de nous. Mais chan­ger notre vie et lui don­ner un sens, cela dépend de nous.

Sour­ce : dominiquevenner.fr