Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

Dominique Venner : “Nous sommes les enfants d’Ulysse et de Pénélope”

Sur le livre de Domi­nique Ven­ner His­toire et tra­di­tion des Euro­péens (essai publié aux Édi­tions du Rocher en 2002. Nou­velle édi­tion modi­fiée en 2004. Une troi­sième édi­tion est en pré­pa­ra­tion). L’auteur répond aux ques­tions de la jour­na­liste Laure Des­trée pour La Nou­velle Revue d’Histoire (juin 2009).

Ques­tion : En publiant His­toire et tra­di­tion des Euro­péens, vous vous êtes écar­té de vos tra­vaux habi­tuels. Dans ce livre, votre inten­tion avouée est de jeter les bases d’une refon­da­tion euro­péenne en par­tant à la décou­verte de nos sources. Vous le faites en décri­vant l’histoire trans­na­tio­nale des Euro­péens depuis la Pré­his­toire, en com­men­tant les poèmes homé­riques qui sont un peu la Bible des Euro­péens, en mon­trant aus­si leurs pro­lon­ge­ments dans la phi­lo­so­phie antique. Vous médi­tez sur Alexandre et l’Orient hel­lé­nis­tique, Rome, sa gran­deur et sa déca­dence, la rup­ture intro­duite par Constan­tin et le chris­tia­nisme. Vous insis­tez sur les renais­sances ulté­rieures, celle des Francs et de Char­le­magne, celle du Moyen Age cel­tique, celle, ensuite, du retour aux sources antiques. De page en page, on découvre des pers­pec­tives nou­velles, qu’il s’agisse de la féo­da­li­té, de l’amour cour­tois, des prin­cipes édu­ca­tifs, du rôle des élites, de la forme de l’Etat ou des fonc­tions mul­tiples de l’Histoire, ce que vous appe­lez la “méta­phy­sique de l’Histoire”. Pour­quoi ce livre ?

Domi­nique Ven­ner : C’est un livre de fon­da­tion. Même si j’avais jusqu’alors assez peu publié sur la longue his­toire euro­péenne, le sujet m’était fami­lier. La réflexion his­to­rique est tou­jours pré­sente chez moi, même sur des ques­tions aus­si spé­cia­li­sées que l’histoire des armes. Ce livre est né d’une souf­france sur­mon­tée. Celle qu’a pro­vo­qué en moi l’effondrement de l’Europe et de ses modèles dans la seconde moi­tié du Siècle de 1914. Je n’ai pas ces­sé de médi­ter sur les causes et les remèdes. De cette médi­ta­tion est né mon livre. Ce n’est pas un hasard si son éla­bo­ra­tion coïn­cide avec une rup­ture his­to­rique majeure, dont il est en quelque sorte l’écho. Au tour­nant du nou­veau siècle, sans que les contem­po­rains le per­çoivent bien, le monde est entré dans une ère nou­velle, résu­mée par le conflit des civi­li­sa­tions et la faillite du « Pro­grès », autre­ment dit de la « moder­ni­té ». Celle-ci implose len­te­ment sous nos yeux, mal­gré les eupho­ri­sants de la consom­ma­tion et des per­for­mances tech­niques. L’époque est à la fois sinistre et pas­sion­nante. Contre le flot de la déca­dence qui détruit tout, on ne peut éta­blir de digue. Je me posi­tionne donc au-delà de ce qui s’effondre, m’efforçant de jeter les bases d’une refon­da­tion par un retour à nos sources authen­tiques. Cette démarche est le contraire de l’ivresse du pire. Il faut tou­jours se battre. Par prin­cipe, et aus­si parce que c’est dans la lutte que peuvent se for­mer les acteurs d’une renais­sance.

Dominique Venner Histoire et tradition des Européens

Domi­nique Ven­ner, His­toire et tra­di­tion des Euro­péens

Q. Dès le titre de votre livre, vous invo­quez la « tra­di­tion euro­péenne », mais dans un sens nul­le­ment tra­di­tion­nel. Qu’est-ce que cela signi­fie pour vous ?

DV. Mon idée de la tra­di­tion est neuve. Elle défi­nit mon inter­pré­ta­tion de l’histoire et du des­tin des Euro­péens. Elle est éga­le­ment appli­cable aux autres peuples. Elle part du constat que l’histoire conven­tion­nelle de la civi­li­sa­tion euro­péenne est un leurre. Der­rière ce leurre se déroule une his­toire réelle faite de per­ma­nences secrètes. La tra­di­tion est l’expression de ces per­ma­nences

Q. Com­ment avez-vous conçu cette idée de la tra­di­tion ?

DV. Elle est née d’une souf­france sur­mon­tée. Elle n’aurait pu se for­mer avant les épreuves inédites impo­sées aux Euro­péens au XXe siècle. Elle est née d’une conscience nou­velle de l’identité, que nos pré­dé­ces­seurs, vivant encore dans un monde rela­ti­ve­ment ordon­né, pou­vaient dif­fi­ci­le­ment conce­voir. Trom­pés par le for­ma­tage uni­ver­sa­liste, nous croyons que tous les hommes sont iden­tiques et nous res­semblent men­ta­le­ment. C’est l’illusion de la jeune Euro­péenne du roman auto­bio­gra­phique d’Amélie Nothomb, Stu­peur et trem­ble­ments. Elle aime sin­cè­re­ment le Japon et vou­drait se fondre dans la socié­té japo­naise, mais elle découvre dou­lou­reu­se­ment que c’est impos­sible. Elle est fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente. Toutes ses ten­ta­tives pour mani­fes­ter son ini­tia­tive et sa géné­ro­si­té sur le mode euro­péen, conduisent à des catas­trophes. La leçon impli­cite est que nous n’existons que par ce qui nous dis­tingue, ce que nous avons de sin­gu­lier, clan, lignée, his­toire, culture, autre­ment dit notre tra­di­tion. Et nous en avons besoin pour vivre autant que d’oxygène.

Q. Quand on pense « tra­di­tion » on ima­gine le temps pas­sé, la nos­tal­gie…

DV. Telle que je l’entends, la tra­di­tion n’est pas le pas­sé. C’est même ce qui ne passe pas. Elle nous vient du plus loin, mais elle est tou­jours actuelle. Elle est notre bous­sole inté­rieure, l’étalon des normes qui nous conviennent et qui ont sur­vé­cu à tout ce qui a été fait pour nous chan­ger. Pre­nons l’exemple de la place de la femme dans la socié­té et, pour être plus pré­cis, du corps de la femme. Depuis que l’immigration magh­ré­bine nous a confron­tés à une autre tra­di­tion, nous décou­vrons que cette visi­bi­li­té de la femme dans nos socié­tés nous est par­ti­cu­lière. Elle est reje­tée comme un scan­dale par les men­ta­li­tés orien­tales dont l’Islam est la tra­duc­tion. Mais le plus inté­res­sant est d’observer la constance de cette par­ti­cu­la­ri­té euro­péenne à tra­vers le temps. Mal­gré le soup­çon sécu­laire jeté par la Bible et l’Eglise contre la femme, vue comme une ten­ta­trice sexuelle, un être de péché, les Euro­péens n’en ont jamais fait qu’à leur tête. Du nord au sud de l’Europe, la pré­sence sociale de la femme est res­tée omni­pré­sente durant tout le Moyen Age, pour­tant répu­té chré­tien. Elle est attes­tée par l’histoire, la lit­té­ra­ture et l’iconographie. La nudi­té antique revient même en force au XVIe siècle, époque pour­tant de la Réforme, avec les nom­breuses repré­sen­ta­tions dénu­dées et cepen­dant pudiques, il faut le sou­li­gner, de femmes de haut lignage, dont Diane de Poi­tiers n’est qu’un exemple. En dépit des semonces de l’Eglise et des menaces de l’Enfer, le res­pect social de la fémi­ni­té et la louange de l’amour sen­suel ne se sont jamais per­dus. Pour preuve, le jaillis­se­ment lit­té­raire de l’amour cour­tois à par­tir du XIIe siècle. Mais on conti­nue pour­tant de par­ler de « siècles chré­tiens » comme si il n’y avait pas une autre réa­li­té der­rière cette image sim­pliste. En fait, l’histoire euro­péenne des com­por­te­ments pour­rait être décrite comme le cours d’une rivière sou­ter­raine, invi­sible et pour­tant bien réelle. La rivière sou­ter­raine de la tra­di­tion.

Q. Com­ment retrou­ver notre tra­di­tion si elle a été aus­si long­temps mas­quée ?

DV. D’abord par un effort de la pen­sée, afin de rendre conscient tout ce qui est mas­qué. Pour reprendre l’exemple pré­cé­dent de la femme dans la socié­té, les Euro­péens ont tou­jours nour­ri une idée réci­proque et pola­ri­sée du fémi­nin et du mas­cu­lin, Vénus et Mars, Péné­lope et Ulysse, la dame et le che­va­lier. On se gran­dit l’un par rap­port à l’autre. Cet idéal spon­ta­né­ment vécu ne se trouve ni dans la Bible ni dans le Coran, ni dans le boud­dhisme, ni même dans les sagesses asia­tiques. Celles-ci honorent la sexua­li­té et le clan fami­lial, ce qu’illustrent fort bien les per­son­nages de la jeune Phuong et de sa sœur dans le roman de Gra­ham Green, Un Amé­ri­cain bien tran­quille. Ces cultures, en soi res­pec­tables, ignorent le couple comme on l’entend en Europe, for­mé de deux per­sonnes auto­nomes, un homme et une femme, s’unissant libre­ment par choix amou­reux. En revanche, cet idéal est déjà très pré­sent chez Homère.

Q. Ce que vous dites de la tra­di­tion semble donc quelque peu en rup­ture avec le chris­tia­nisme. Qu’en est-il exac­te­ment ?

DV. A l’origine, le chris­tia­nisme était une héré­sie du judaïsme étran­gère à l’Europe, mal­gré les influences hel­lé­nis­tiques qui s’exerçaient en Pales­tine, ce qui explique que les Evan­giles aient été écrits en grec et pas en ara­méen. Puis, après une série de hasards his­to­riques, ayant été adop­té comme reli­gion obli­ga­toire de l’Empire romain à la fin du IVe siècle, le chris­tia­nisme s’est glis­sé dans les vête­ments de la roma­ni­té, tout en conser­vant un sys­tème sacer­do­tal héri­té de l’Orient, ce qui a don­né nais­sance à la théo­rie des deux glaives, le spi­ri­tuel et le tem­po­rel. Deux glaives sou­vent en conflit et pour­tant asso­ciés. Para­doxa­le­ment, l’Eglise s’est muée en léga­taire de l’Empire romain, ce qui explique sa longue sur­vie. A l’exemple de la Rome impé­riale et des reli­gions orien­tales, elle est deve­nue une ins­ti­tu­tion durable, drai­nant vers elle des voca­tions et des ambi­tions aux­quelles elle offrait des jus­ti­fi­ca­tions tem­po­relles et sur­na­tu­relles. Comme ses pro­messes étaient repor­tées à un autre monde, elle échap­pait au péril d’être confron­tée à des résul­tats, ce à quoi n’échappent pas les ins­ti­tu­tions poli­tiques. Ain­si se trou­vait-elle à l’abri des révoltes, hor­mis celles des héré­sies, puis de la Réforme et, un beau jour, de la laï­ci­té, fille de la révo­lu­tion scien­ti­fique qui com­mence au XVIIe siècle. Au fil du temps, avec un savoir faire remar­quable, jouant des convic­tions sin­cères et des appé­tits moins avouables, l’Eglise édi­fia un impe­rium qui s’appuyait sur le pou­voir tem­po­rel des princes, rois ou empe­reurs dont elle garan­tis­sait la légi­ti­mi­té sacrée, quitte à les com­battre quand ils se mon­traient trop indé­pen­dants. C’est là que l’on retrouve les deux glaives qui ont com­men­cé de se sépa­rer défi­ni­ti­ve­ment à la fin du XVIIIe siècle.

Q. En se glis­sant, comme vous le dites, dans les vête­ments de la roma­ni­té, le chris­tia­nisme ne s’est-il pas euro­péa­ni­sé ?

DV. Les reli­gions sont tou­jours trans­for­mées par les peuples qui les adoptent de gré ou de force. Au Japon, le boud­dhisme est deve­nu guer­rier, ce qui était contraire à sa nature. A cours des siècles, le chris­tia­nisme n’a pas ces­sé de com­po­ser avec les tra­di­tions païennes et popu­laires des Euro­péens, tout en les com­bat­tant. Ce qui explique notam­ment le culte tar­dif des saints, équi­va­lents des anciens petits dieux païens. A la demande de Jules II, Raphaël a repré­sen­té au Vati­can les figures de la phi­lo­so­phie antique (L’Ecole d’Athènes) sur les murs de la “Chambres des Signa­tures”. C’est un sym­bole des ambigüi­tés d’une reli­gion com­po­site qui pousse à une cer­taine schi­zo­phré­nie, une oppo­si­tion incons­ciente entre ses com­man­de­ments et les com­por­te­ments. Le chris­tia­nisme s’est euro­péa­ni­sé, mais dans une rela­tion tou­jours conflic­tuelle et trouble. Ayant été très long­temps asso­cié à l’Europe, il a été inté­gré en quelque sorte à sa tra­di­tion, sans en être la source, ce qu’a rap­pe­lé Benoît XVI lors de son dis­cours de Ratis­bonne. Je viens moi-même d’une famille catho­lique et j’éprouve tou­jours de l’émotion en contem­plant nos anciennes cathé­drales ou nos églises de cam­pagne qui, à l’exception de sym­bo­lismes hébraïques (les sta­tues des rois de Judée), sont intrin­sè­que­ment euro­péennes, ce que l’on ne sau­rait dire des sinistres édi­fices contem­po­rains, genre Evry. Le chris­tia­nisme conti­nue aus­si d’apporter des conso­la­tions per­son­nelles et un cadre ras­su­rant à ceux qui se réclament de lui par convic­tion ou habi­tudes fami­liales. Pour ma part, je pense que l’on peut se sen­tir à la fois chré­tien et « tra­di­tio­niste ». Chré­tien par atta­che­ment à la poé­sie des rites, des saints et des cathé­drales. Tra­di­tio­niste parce que notre tra­di­tion nous relie à nos sources véri­tables, nous struc­ture inté­rieu­re­ment et fabrique des anti­corps contre la déca­dence. Il faut bien voir en effet que, face aux menaces de notre époque, telles que l’immigration afro-musul­mane, une reli­gion culpa­bi­li­sa­trice, uni­ver­sa­liste, anti­ra­ciste et non-vio­lente, se révèle d’un faible secours.

Q. Pour­tant l’Eglise n’était pas non-vio­lente à l’époque des croi­sades !

DV. Quand elle est en posi­tion de force, face à ses propres adver­saires, l’Eglise n’hésite jamais devant la vio­lence. Elle s’appuie en ce cas sur le bras vigou­reux des Euro­péens, ces « idiots utiles » comme disaient les com­mu­nistes. On pense bien enten­du aux croi­sades, à la lutte contre les héré­sies, mais aus­si aux conquêtes colo­niales, dont nous payons désor­mais le ter­rible prix. Tant que les Euro­péens furent puis­sants, le chris­tia­nisme com­po­sa avec leur vigueur et en tira pro­fit. Mais depuis que nous sommes entrés en déclin, cette reli­gion nul­le­ment iden­ti­taire aggrave le mal. La thé­ma­tique de l’amour uni­ver­sel, l’accueil de « l’Autre », l’idée per­verse de la faute et du péché, l’imploration de la pitié divine plu­tôt que l’exaltation du cou­rage face au des­tin, le culte de la vic­time et l’aversion pour la force, tout cela nous mine.

Q. Pour­quoi le chris­tia­nisme n’offrirait-il pas lui-même des anti­corps contre la déca­dence ?

DV. Selon l’opportunité et ses inter­lo­cu­teurs, l’Eglise tient les lan­gages les plus contra­dic­toires, s’appuyant sur des cita­tions évan­gé­liques qui per­mettent de dire tout et le contraire de tout. Il n’en reste pas moins que l’imploration de la misé­ri­corde divine (« Sei­gneur, prends pitié… »), la répro­ba­tion de l’amour sen­suel, le refus de la contra­cep­tion, la condam­na­tion de l’orgueil (parce que ce sen­ti­ment per­met de se pas­ser de Dieu), la pré­di­ca­tion lar­moyante de l’ « amour » uni­ver­sel, de la « paix » et du par­don (tendre la joue gauche, etc.), sauf pour les héré­tiques et les mécréants, tout cela n’est pas sans consé­quences. Les effets n’ont pas été direc­te­ment sen­sibles pour la puis­sance euro­péenne quand celle-ci rayon­nait sur le monde (ce dont pro­fi­tait l’Eglise). Il faut cepen­dant bien voir qu’à l’égard des prin­cipes de la puis­sance, de la force et de la vita­li­té, la posi­tion de l’Eglise a tou­jours été ambi­guë. Elle n’aime pas les joies sen­suelles de la vie (sauf pour cer­tains de ses princes) ni le goût de la force, asso­ciés par elle au mal et au péché. Elle a tou­jours flat­té les pauvres et les faibles d’esprit à qui est pro­mis le royaume des Cieux. Elle use du dis­cours de la com­pas­sion, ce qui lui a per­mis d’attirer les femmes dont pour­tant elle se méfie, tant elles ont par­tie liée avec la Terre et les sens. Durant les longs siècles où l’Eglise exer­ça sans fai­blesse son mono­pole idéo­lo­gique, fon­de­ment de sa puis­sance, elle par­vint tou­jours à inter­dire l’affirmation d’une éthique guer­rière et che­va­le­resque auto­nome, com­pa­rable à celle du bushi­dô des samou­raï. C’est pour­quoi il n’y a pas de bushi­dô euro­péen. Pour trou­ver l’équivalent, il faut remon­ter à l’Iliade.

Q. Ne crai­gnez-vous pas de heur­ter des catho­liques par de tels pro­pos ?

DV. Je ne m’adresse pas à des aya­tol­lahs. J’ai de nom­breux amis catho­liques ou pro­tes­tants avec qui je parle de ces ques­tions en toute liber­té. Ils m’approuvent sou­vent et ne s’indignent pas. Ils savent que l’Eglise a tou­jours eu plu­sieurs visages. Celui de Gré­goire le Grand n’est pas celui d’Alexandre Bor­gia, qui n’est pas non plus celui de Benoît XVI. Et pour­tant il s’agit tou­jours de la même Eglise, vieille ins­ti­tu­tion sacer­do­tale en par­tie romaine. Louis XIV, roi très chré­tien, peu­plait son parc de Ver­sailles de divi­ni­té païennes, Mars, Apol­lon, Diane, Nep­tune ou Vénus. Il allait écou­ter la messe chaque matin en sa somp­tueuse cha­pelle royale, jouis­sant des orgues et des chants dans un décor magni­fique. Après quoi, il allait for­ni­quer avec ses belles maî­tresses et pré­pa­rer quelques guerres san­glantes pour célé­brer sa gloire. Quand je rap­pelle ces faits à mes amis, ils en conviennent, et ils en rient. Et comme je ne pro­pose pas de fon­der une reli­gion concur­rente, seule­ment d’injecter un peu de cohé­rence dans la conscience de notre iden­ti­té, ils m’écoutent, sou­rient et peut-être réflé­chissent-ils par­fois, deve­nant un peu plus « tra­di­tion­nistes ».

Q. Devant la fin d’un monde qui implose, comme vous le dites, sous nos yeux, vous pro­po­sez un effort de retour aux sources, donc aux poèmes homé­riques. Mais com­ment Homère peut-il par­ler pour les Euro­péens qui ne sont pas Grecs ?

DV. Homère est l’expression grecque de tout l’héritage indo-euro­péen. La mytho­lo­gie com­pa­rée a mon­tré que son esprit est étroi­te­ment appa­ren­té à celui du légen­daire celte et gau­lois, latin ou ger­ma­nique. Le per­son­nage d’Achille trouve son double chez le Celte Cuchu­lain, le Nor­dique Sigurd et, à vingt siècles de dis­tance, chez le preux Roland, quoique de façon muti­lée. La quête ini­tia­tique de Lan­ce­lot et de Per­ce­val est annon­cée par celle d’Ulysse et de Télé­maque. Quant aux héroïnes tra­giques de Racine, ce sont les modèles antiques qui les ont ins­pi­rées (Andro­maque, Phèdre ou Iphi­gé­nie), prou­vant de façon impli­cite l’existence d’un éter­nel fémi­nin euro­péen. Et nous-mêmes nous voyons bien que nous sommes en har­mo­nie avec l’esprit d’Homère qui est intem­po­rel.

Q. Pour vous, la tra­di­tion semble un inva­riant. Et pour­tant, les chan­ge­ments et les rup­tures n’ont pas man­qué dans notre his­toire depuis Homère ! Aujourd’hui, en Europe, ce que vous enten­dez par « tra­di­tion » paraît com­plè­te­ment oublié.

DV. Elle est sur­tout igno­rée. Pour­tant, elle se sur­vit dans notre incons­cient. La longue his­toire des Euro­péens témoigne d’éclipses et de renais­sances constantes sous des appa­rences nou­velles. Depuis Homère, le goût de l’autonomie per­son­nelle asso­cié à l’esprit de res­pon­sa­bi­li­té, l’amour de la vie et le mépris de la mort, la per­cep­tion de ce qui est bien par ce qui est beau, la bien­veillance sans la sen­si­ble­rie, la cer­ti­tude que la sagesse passe par la connais­sance, le sen­ti­ment que toute déme­sure est un dan­ger, ce sont là des par­ti­cu­la­ri­tés qui n’ont pas ces­sé de dis­tin­guer les meilleurs Euro­péens, au même titre que le res­pect de la femme et que la figure du che­va­lier, asso­cia­tion du cou­rage et la géné­ro­si­té. Achille n’est pas gran­di par sa colère, pré­texte pour­tant de l’Iliade. Il ne devient réel­le­ment un preux qu’à la fin du poème, après avoir renon­cé à sa folle ven­geance, accé­dant aux prières du vieux Priam et lui res­ti­tuant le corps de son fils, Hec­tor. Homère nous a légué nos modèles et nos prin­cipes de vie : la nature comme socle, l’excellence comme but, la beau­té comme hori­zon, dans le res­pect mutuel du fémi­nin et du mas­cu­lin. Il nous rap­pelle que nous ne sommes pas nés d’hier. Il nous res­ti­tue les assises de notre iden­ti­té, l’expression pri­mor­diale de notre patri­moine éthique et esthé­tique, qu’il tenait lui-même en héri­tage. Et les prin­cipes qu’il a fait vivre par ses modèles n’ont pas ces­sé de renaître jusqu’à nous. Même quand nous ne le savons pas, nous res­tons les fils et les filles d’Ulysse et de Péné­lope, comme d’autres sont les fils d’Abraham ou de Boud­dha. Mais on se porte mieux en le sachant, en étant conscients de ce que nous sommes.

Q. D’où vient la per­ma­nence de notre tra­di­tion ?

DV. Si la tra­di­tion tra­verse le temps c’est qu’elle a cer­tai­ne­ment pour assise les dis­po­si­tions héré­di­taires de peuples frères, mais aus­si un héri­tage spi­ri­tuel, dont l’origine plonge dans la Pré­his­toire, au cours de la longue et mys­té­rieuse matu­ra­tion qui vit émer­ger les peuples indo-euro­péens. C’est pour­quoi j’ai sous-titré mon livre « 30 000 ans d’identité euro­péenne ». Cela fait allu­sion à l’impressionnante culture des grottes ornées, pré­sente des Pyré­nées à l’Oural et nulle part ailleurs dans le monde. Cette culture nous touche par sa per­fec­tion esthé­tique. S’y mani­feste déjà l’esprit de notre esprit. Elle sup­pose une reli­gio­si­té cos­mique, le sens d’une har­mo­nie entre les hommes et la nature, que l’on retrouve dans la mytho­lo­gie et la phi­lo­so­phie grecques, la sta­tuaire médié­vale, le cycle arthu­rien, la poé­sie roman­tique et jusque dans nos aspi­ra­tions éco­lo­giques actuelles.

Q. Dans votre livre, abor­dez-vous les ques­tions poli­tiques ?

DV. Je l’ai fait ailleurs, notam­ment dans Le Siècle de 1914. La poli­tique a son rôle. Il peut être déci­sif, pour le meilleur et pour le pire, nous l’avons bien vu au XXe siècle. Seule­ment, dans la période que nous vivons, nous n’avons pas affaire à une crise poli­tique, mais à une rup­ture de civi­li­sa­tion, ce qui requiert d’autres remèdes que ceux du poli­tique.

Q. Pour résu­mer, que pro­po­sez-vous ?

DV. Face à tout ce qui menace notre iden­ti­té et notre sur­vie en tant qu’Européens, nous ne dis­po­sons pas du secours d’une reli­gion iden­ti­taire. A cela, nous ne pou­vons rien. En revanche, nous pos­sé­dons une mémoire iden­ti­taire. Cela dépend de nous de la retrou­ver, de la culti­ver, d’en faire une méta­phy­sique de la mémoire. En repre­nant la fameuse for­mu­la­tion du Manuel d’Epictète, mais dans un esprit dif­fé­rent, qu’est-ce qui dépend de nous ? Chan­ger la socié­té du jour au len­de­main ne dépend pas de nous. Mais chan­ger notre vie et lui don­ner un sens, cela dépend de nous.

Source : dominiquevenner.fr