« Les leçons du samouraï »

« Les leçons du samouraï »

« Les leçons du samouraï »

Intervention de Javier Portella, essayiste, directeur de la revue en ligne El Manifiesto (Espagne) au Colloque Dominique Venner, Paris, Maison de la Chimie, 17 mai 2014.

Chers amis, chers cama­rades,

Per­met­tez-moi de vous posez tout d’abord une ques­tion un peu… abrupte. Ne vous arrive-t-il pas que le désar­roi vous frappe par­fois ? Moi, si. Ça m’arrive. À force de tou­jours nager à contre­cou­rant, à force de tou­jours aller à l’encontre de l’air du temps, le décou­ra­ge­ment finit par­fois par faire acte de pré­sence. C’est alors que la prin­ci­pale leçon four­nie par Domi­nique Ven­ner nous vient à la res­cousse. C’est alors que s’allume cette lueur d’espoir qui se déploie para­doxa­le­ment au sein de la cri­tique la plus impi­toyable contre la dégé­né­res­cence de notre temps.

Colloque Dominique Venner, Paris, Maison de la Chimie, 17 mai 2014 En quoi consiste cette dégé­né­res­cence ? Elle consiste dans l’effondrement des trois piliers qui ont fait la force et la gran­deur de notre civi­li­sa­tion. « La nature comme socle, l’excellence comme objec­tif, la beau­té comme hori­zon », nous rap­pelle Domi­nique. Il suf­fit d’évoquer ces trois grands piliers pour savoir que ni la nature, ni la beau­té, ni l’excellence ne sou­tiennent plus notre mai­son, ne consti­tuent plus la clé de voûte de notre monde. On dirait qu’ils se sont tout sim­ple­ment effon­drés.

Non, répond Domi­nique Ven­ner. Les grands piliers du monde semblent certes effon­drés, mais ils ne sont qu’« endor­mis ». Tout comme à l’occasion d’autres moments sombres de notre his­toire, nos prin­cipes fon­da­teurs sont tom­bés en état de dor­mi­tion. Ce qui revient à dire : ils peuvent se réveiller un jour.

Pour­quoi le peuvent-ils ? Parce que ce qui est frap­pé de léthar­gie, ce sont les arché­types, les racines mêmes de notre civi­li­sa­tion, c’est-à-dire de notre tra­di­tion. Et la tra­di­tion, « telle que je l’entends, sou­ligne Domi­nique Ven­ner, n’est pas le pas­sé, mais au contraire ce qui ne passe pas et qui revient tou­jours sous des formes dif­fé­rentes. Elle désigne l’essence d’une civi­li­sa­tion sur la très longue durée. » C’est pour­quoi nos racines sont « pra­ti­que­ment indes­truc­tibles tant que n’a pas dis­pa­ru (comme les Mayas, les Aztèques ou les Incas dis­pa­rurent un jour) le peuple qui en était la matrice ».

Sauf si une telle héca­tombe venait à se pro­duire, la pos­si­bi­li­té reste donc ouverte pour que nos prin­cipes, aujourd’hui éteints, se ral­lument – sous des moda­li­tés bien sûr dif­fé­rentes – un jour.

Mais de quoi dépend un tel jour ?

Et bien, en un sens, il ne dépend de rien. Il ne dépend de rien parce que l’imprévisible, l’indéterminé, se trouve ins­crit – explique Domi­nique Ven­ner, en four­nis­sant mille exemples concrets – dans le cœur même de l’histoire.

L’imprévisible, ce qui sur­git sans cause ni rai­son, ce que rien ne déter­mine, voi­là qui reçut jadis un nom : le des­tin, le sort. Cette force dérou­tante, mys­té­rieuse, à laquelle les dieux eux-mêmes sont sou­mis – le sort –, nous sera-t-il un jour favo­rable ? Nous n’en savons rien. Cela n’est pas entre nos mains. Et pour­tant, cela aus­si est, en un sens, entre nos mains. Contrai­re­ment à ce que la moder­ni­té croit, la volon­té des hommes, certes, n’est pas toute-puis­sante. Mais le des­tin non plus. Il a besoin de notre aide. Nous dépen­dons de lui, mais le des­tin aus­si dépend de nous. Sans notre enga­ge­ment déci­dé, sans notre lutte vaillante, jamais le sort ne pour­rait nous être favo­rable.

Inter­ro­geons-nous donc sur notre lutte. Sommes-nous en train de faire suf­fi­sam­ment bien les choses ? Sommes-nous à la hau­teur du grand défi qui nous a échu, pla­cés que nous sommes à la grande croi­sée de che­mins entre deux époques « dont l’importance, affir­mait Ernst Jün­ger, cor­res­pond à peu près au pas­sage de l’âge de pierre à l’âge des métaux » ?

Quels temps étranges, les nôtres ! Le besoin de leur chan­ge­ment se fait sen­tir de plus en plus fort. Le malaise gran­dit : ce malaise qui tra­verse nos exis­tences plates, mornes, pri­vées de tout souffle supé­rieur, vouées à seule­ment tra­vailler… et cre­ver. Mais si une telle détresse est bien là, elle est sourde, muette, insai­sis­sable. Son désar­roi ne se mani­feste, ne se concré­tise en rien.

Soyons lucides : aucune véri­table alter­na­tive ne se lève aujourd­hui même à notre hori­zon. Un seul cou­rant connaît, c’est vrai, une cer­taine vigueur : le mou­ve­ment iden­ti­taire. Mais sa dénon­cia­tion du grand Rem­pla­ce­ment entre­pris par nos oli­gar­chies reste un refus, un rejet, une dénon­cia­tion seule­ment néga­tive. Si l’immigration de peu­ple­ment venait à dis­pa­raître un jour, ce jour-là le mou­ve­ment iden­ti­taire dis­pa­raî­trait du même coup. Aucun véri­table Pro­jet his­to­rique, aucun OUI ne pointe en-des­sous du NON iden­ti­taire. (Et on pour­rait dire la même chose, toutes dif­fé­rences faites, à pro­pos du NON éco­lo­gique.)

Pour­quoi aucun OUI ne s’élève en-des­sous du grand désar­çon­ne­ment contem­po­rain ?

Ce ne sont pour­tant ni les idées ni les ana­lyses qui manquent. Elles sont là, et leur qua­li­té est remar­quable. Elles sont là depuis plus de 40 ans : depuis que Domi­nique Ven­ner, jus­te­ment, fut l’un des pre­miers à com­prendre, avec d’autres, qu’il fal­lait pas­ser de l’action directe dans la rue à l’action médiate dans les esprits.

Le pro­blème, voyez-vous, est qu’on n’agit pas sur les esprits à l’aide essen­tiel­le­ment d’idées et de théo­ries… ces trucs « à intel­lec­tuels ». On n’agit pas non plus sur les esprits au moyen de dénon­cia­tions dépour­vues d’une alter­na­tive visible, ima­gi­nable. On agit sur les esprits à l’aide sur­tout d’images : d’images posi­tives, pleines de conte­nu, rayon­nantes d’espoir ; des images qui parlent au cœur et frappent l’imagination ; des images qui façonnent tout un Pro­jet his­to­rique – encou­ra­geant, pas­sion­nant.

Avons-nous quelque chose de tel ? Avons-nous une véri­table image, un véri­table Pro­jet du monde dont nous rêvons ?

Disons-le autre­ment. Avons-nous une réponse aux deux grandes ques­tions sans répondre aux­quelles rien ne pour­ra jamais chan­ger ?

Pre­mière ques­tion. Il s’agit d’en finir avec le capi­ta­lisme. C’est enten­du. Mais qu’est-ce que cela implique ? Qu’est-ce que cela signi­fie ? Contrai­re­ment à ce que cela signi­fie pour la folie com­mu­niste, finir avec le capi­ta­lisme ne veut nul­le­ment dire liqui­der la pro­prié­té ni abo­lir l’inégalité. Finir avec le capi­ta­lisme veut dire, d’une part, réduire les injus­tices, limi­ter les inéga­li­tés. Cela veut dire, d’autre part, faire en sorte que le mar­ché, l’argent et le tra­vail ne soient plus la clé de voûte sup­po­sée char­pen­ter el monde.

Bien. Mais com­ment y par­ve­nir ? Y par­vient-on en convain­quant les gens de se don­ner d’autres hori­zons et de lâcher spon­ta­né­ment ce qui paraît être leur pen­chant natu­rel pour la maté­ria­li­té de la vie ? Y par­vient-on en fai­sant que la « socié­té civile » – comme on appelle cette néga­tion mani­feste du poli­tique – quitte d’elle-même, toute seule, les che­mins qui nous ont menés au bord de l’abîme ? Ou par contre, y par­vient-on à tra­vers une lutte achar­née, en ouvrant des voies et en dres­sant des digues – en créant des ins­ti­tu­tions : publiques, poli­tiques… mais les­quelles ? – qui mènent nos pas par des che­mins tout à fait dif­fé­rents ?

Deuxième ques­tion. Ou, plu­tôt, deuxième ava­lanche de ques­tions.

« Rien n’est vrai, tout est per­mis », disait Nietzsche. Rien ne nous offre la garan­tie… Oh, elle était bien fausse, mais tel­le­ment fonc­tion­nelle, la garan­tie qui, dans le monde la reli­gion révé­lée, nous assu­rait du Vrai et du Bien. C’est elle qui a dis­pa­ru. Le fon­de­ment pré­ten­du­ment sans faille, inen­ta­mé, du Vrai et du Bien, voi­là qui s’est effon­dré, voi­là qui ne revien­dra plus. Ce n’est pas d’un état de dor­mi­tion qu’il s’agit ici. Nous voi­là donc voués à l’incertain, à l’imprévu : au des­tin, en somme. C’est là notre gran­deur : celle des hommes libres. Mais c’est là aus­si notre mal­heur : celui des hommes inca­pables d’assumer une telle liber­té.

Car… si aucune Véri­té avec majus­cule ne sou­tient plus le monde, tout est-il donc per­mis ? Non. Il ne l’est ni ne peut l’être – sinon tout s’écroulerait…

Tout s’écroule, en effet. Car il semble bien comme si tout était per­mis. Tout se vaut… tout se vautre, tout patauge dans l’indistinction géné­ra­li­sée, là où le laid (il suf­fit d’entrer dans n’importe quelle gale­rie d’« art » contem­po­rain) semble ne plus s’opposer au beau ; là où le vul­gaire semble ne plus se dis­tin­guer de l’excellent, tout comme le faux du véri­table. Là où même l’idéologie du genre pré­tend qu’être homme, ce serait la même chose que d’être femme.

Tout devient indif­fé­rent dans la mesure même où tout devient dis­cu­table, contes­table. Dans la mesure même, en un mot, où tout ne relève que de l’opinion. De cette opi­nion que la liber­té dite jus­te­ment d’opinion per­met – en droit – d’exprimer sans entraves ni limites.

Fau­drait-il donc intro­duire des entraves en vue d’empêcher une telle dégé­né­res­cence ?

On connaît la réponse – affir­ma­tive – que les fas­cismes ont don­née à une telle ques­tion. Mais si on rejette cette réponse, si on refuse un remède qui finit par deve­nir pire que la mala­die, com­ment fait-on pour ne plus patau­ger dans la mare du nihi­lisme où tout se vaut et rien n’importe ?

Aucune socié­té ne peut exis­ter sans être assise sur un noyau incon­tour­nable de véri­té. Com­ment conci­lier un tel noyau avec l’exigence tout aus­si incon­tour­nable de liber­té ? Com­ment évi­ter aus­si bien les vacui­tés démo­cra­tiques que les dérives tota­li­taires ? Com­ment ima­gi­ner la vie poli­tique, le contrôle du pou­voir, la réa­li­sa­tion d’une démo­cra­tie qui ne soit ni un ali­bi des oli­gar­chies, ni un machin vide et déma­go­gique ? Com­ment ima­gi­ner, par exemple, le fonc­tion­ne­ment – ou la dis­pa­ri­tion…, mais alors, rem­pla­cés par quoi ? – de ces monstres que sont deve­nus les par­tis poli­tiques ?

De telles ques­tions, Domi­nique Ven­ner ne les a pas posées expli­ci­te­ment. Mais toute sa pen­sée nous y conduit. Nous inter­ro­ger dans leur sillage, c’est le meilleur, le plus fervent hom­mage que l’on puisse rendre à celui qui s’est immo­lé, tout compte fait, pour que la véri­té res­plen­disse.

Javier Por­tel­la