De Poitiers aux prières de rue : « La France et l’islam au fil de l’histoire »

Poitiers

De Poitiers aux prières de rue : « La France et l’islam au fil de l’histoire »

L’historien Gerbert Rambaud a publié un essai d’une grande utilité : La France et l’islam au fil de l’histoire. Quinze siècles de relations tumultueuses (Le Rocher, 2017).

L’Histoire est tra­gique, dit-on. Et sans doute celle des rela­tions entre la France et l’islam l’est-elle d’autant plus. Une nar­ra­tion de ces quinze siècles de « rela­tions tumul­tueuses » nous fai­sait défaut ; voi­là que l’ouvrage indis­pen­sable de Ger­bert Ram­baud vient com­bler ce manque. Plus d’excuses donc : nous pou­vons ins­crire nos défis actuels dans le temps long.

De Poitiers aux prières de rue : « La France et l’islam au fil de l’histoire »Un essai courageux

L’un des grands mérites de l’auteur est d’éclaircir cette dyna­mique en dis­tin­guant trois grandes périodes : d’abord celle de la confron­ta­tion pre­mière qui s’ouvre par le pre­mier contact entre l’islam et la France, contact qui fut natu­rel­le­ment une inva­sion et dont l’auteur décrit les stig­mates dans le Sud du pays, puis s’enchaîne sur la riposte euro­péenne à l’hégémonie isla­mique que furent les croi­sades. Vint ensuite une phase de jeux d’alliance, à la fois éco­no­miques et mili­taires, variant au fil du temps. La Recon­quis­ta dans la pénin­sule ibé­rique pro­vo­qua en effet la dis­pa­ri­tion d’une fron­tière com­mune avec l’islam et, le dan­ger isla­mique s’éloignant, Fran­çois Ier scel­le­ra l’alliance du crois­sant otto­man et du lys de France face à l’étau de l’Empire Habs­bourg – alliance par ailleurs jus­ti­fiée par la pro­tec­tion des Chré­tiens d’Orient. Cette période de cinq siècles, celle de la moder­ni­té occi­den­tale, est sans doute la plus com­plexe, tant se croisent les exi­gences d’une real­po­li­tik ou les méfiances – comme celles des hommes des Lumières. Enfin, le XIXe siècle vit l’émergence d’une « coha­bi­ta­tion pro­gres­sive », selon les termes de l’auteur : c’est-à-dire coha­bi­ta­tion entre la France et l’islam en terre d’islam, pré­cé­dant la déco­lo­ni­sa­tion qui ouvrit la période actuelle, celle d’une « coha­bi­ta­tion » en terre de France.

Essai éclai­rant donc, d’autant plus que Ger­bert Ram­baud contre­carre cou­ra­geu­se­ment de nom­breuses réécri­tures his­to­riques : sur la bataille de Poi­tiers, « escar­mouche sans impor­tance » selon les mani­pu­la­teurs de la mémoire qui sévissent aujourd’hui dans les Uni­ver­si­tés et les manuels sco­laires, ou encore sur la trans­mis­sion des savoirs des Anciens par les monas­tères – et non via l’islam, thèse qui valut à l’historien Syl­vain Gou­guen­heim une cam­pagne média­tique calom­nia­trice.

Un besoin de « méditation historique »

L’ouvrage de Ger­bert Ram­baud n’est cepen­dant pas exempt de défauts, car au fond, face à l’islam, l’Histoire nous suf­fit-elle ? Domi­nique Ven­ner aurait sans doute sou­hai­té une approche plus « médi­ta­tive » de ces rela­tions. L’essai se heurte en défi­ni­tive aux limites de l’approche his­to­rique. « On ne sau­rait expli­quer tota­le­ment par l’histoire ni la socié­té ni ses mani­fes­ta­tions », nous rap­pelle Julien Freund : « inter­pré­ter par l’histoire ne signi­fie pas encore com­prendre l’histoire elle-même ». Nombre d’historiens expliquent l’histoire par l’histoire et échouent à cer­ner les phé­no­mènes, voire les essences, qu’ils devraient éclair­cir autre­ment, entre autres par la théo­lo­gie-poli­tique, ou par le fait que le culte nour­rit la culture – et inver­se­ment.

Peut-être ce tra­vers conduit-il l’auteur à une trop grande indul­gence vers la fin de son ouvrage, celle de notre moder­ni­té tar­dive et de cette « coha­bi­ta­tion ». Rela­ti­vi­sant la colo­ni­sa­tion de manière com­pré­hen­sible, Ger­bert Ram­baud se trouve cepen­dant ame­né à rela­ti­vi­ser la colo­ni­sa­tion inverse que la France subit aujourd’hui, et à espé­rer que l’islam pour­rait, ou devrait, « pas­ser sous les fourches cau­dines de la Répu­blique » – comme le firent les dif­fé­rents mono­théismes. Bien sûr, l’auteur évoque les pers­pec­tives d’une guerre civile et de la « hij­ra », c’est-à-dire le retour en terre d’islam des musul­mans en cas d’échec de l’assimilation. Et certes, l’historien Ram­baud a l’élégance et la modes­tie de ne pas se faire pro­phète… mais par excès de pru­dence, les der­nières pages de l’essai posent davan­tage de ques­tions qu’elles n’apportent de réponses.

E.C.

Pho­to : La bataille de Poi­tiers, tableau de Charles de Steu­ben (1837), gale­rie des Batailles, Ver­sailles. Cré­dit : domaine public.