De l’Elégance masculine, de Tatiana Tolstoï

De l’Elégance masculine, de Tatiana Tolstoï

De l’Elégance masculine, de Tatiana Tolstoï

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« Le style, c’est l’homme ». Un décryptage de l’élégance vestimentaire des Vieux Européens, proposé par l’écrivain Christopher Gérard. Pour que les vêtements servent la tenue de ceux qui les portent.

Quelle joie de pou­voir offrir à qui le mérite ce livre épui­sé depuis belle lurette et que l’on déniche, avec un peu de patience, chez les bou­qui­nistes, ces refuges du monde d’avant (le règne sans par­tage de la mar­chan­dise et la vul­ga­ri­té domi­nante, l’ignorance satis­faite et le déclin pro­gram­mé de l’école publique, les migra­tions de masse et le fli­cage géné­ra­li­sé – liste non exhaus­tive…).

Œuvre de Tatia­na Tol­stoï, cri­tique lit­té­raire issue de l’émigration blanche, De l’Elégance mas­cu­line, est l’un de ces talis­mans que l’on se passe en chu­cho­tant, comme Le Chic anglais, de l’illustrissime James Dar­wen. Daté de 1987, s’il a jau­ni, l’ouvrage n’a pas pris une ride, car l’auteur enten­dait trai­ter de l’élégance clas­sique – celle qui sur­vit à tous les cata­clysmes. Nous par­lons bien de l’élégance bri­tan­nique, édouar­dienne – il n’y en a pas d’autre.

Cos­tumes, cha­peaux, chaus­sures et chaus­settes, che­mises et cra­vates, tenues de sport (les puristes froncent le sour­cil) ou d’apparat, bijoux (sou­rires)… toute la pano­plie du gen­til­homme fait l’objet d’une étude sans conces­sion à l’esprit de mode, cette fadaise. Entre chaque cha­pitre, agré­men­té de des­sins d’une belle sobrié­té, un por­trait, non de dan­dy ni d’excentrique, ces paroxysmes mala­difs, mais d’élégant, est pro­po­sé. La dif­fé­rence ? Simple : l’élégant porte (ou rêve de por­ter) des tweeds de trente ans, des bot­tines usées, des bou­tons de man­chettes d’avant les Grandes Confla­gra­tions, bref ce que s’imposait son défunt grand-père. L’élégant n’adore qu’un dieu, qui a pour nom Equi­libre. Ni snob ni confor­miste, il fait sien ce prin­cipe, syn­thé­ti­sé de manière géniale par Lady Tatia­na : « une erreur ves­ti­men­taire pen­sée devient un élé­ment de style chez l’homme élé­gant ». A la bonne heure. Ses règles de vie, qua­si stoï­ciennes ou, disons, jan­sé­nistes, sont simples : « ne sus­ci­ter la sur­prise qu’avec la cer­ti­tude de plaire », « n’avoir de pen­sées tristes à révé­ler autre­ment que par un mot piquant », « n’accepter de paraître souf­frant qu’à la minute où l’on meurt ».

Pour chaque cha­pitre, Tatia­na Tol­stoï s’est amu­sée à défi­nir divers types d’erreur à évi­ter (ou non), qu’elle illustre d’exemples. L’exercice est du plus haut plai­sant, et force le lec­teur à s’interroger sur la per­ti­nence de tel ou tel ver­dict.

Ain­si, Tatia­na Tol­stoï dis­tingue les vête­ments à brû­ler, ceux à évi­ter, les erreurs sans impor­tance, les erreurs déli­cieuses si com­mises en toute conscience, aux­quelles suc­cèdent les erreurs irri­tantes, pathé­tiques, effroyables, pour finir par les abo­mi­na­tions.

Jouons un peu.

A brû­ler : le béret, le cos­tume aux revers sou­li­gnés d’une piqûre, la che­mise en soie, la cra­vate qui des­cend au milieu de la bra­guette, la veste en tweed neuve avec empiè­ce­ment aux coudes, le bla­zer avec écus­son, les chaus­sures vert salade, la che­va­lière en or avec ini­tiales et la montre au bra­ce­let en acier.

Erreurs sans impor­tance : le cos­tume éli­mé, le cha­peau de tweed frois­sé…

Erreurs déli­cieuses si volon­taires : se rendre à un cock­tail en cos­tume de fla­nelle grise, la che­mise à rayures avec un cos­tume rayé…

Erreurs irri­tantes : la che­mise à col cas­sé avec le smo­king, le papillon mon­té, la veste autri­chienne au prin­temps et les chaus­sures noires avec un bla­zer, la veste d’un cos­tume croi­sé débou­ton­née…

Erreurs effroyables ou pathé­tiques, voire abo­mi­nables (à vous de devi­ner, lec­teurs) : bou­ton­ner tous les bou­tons d’un cos­tume droit, ne pas avoir débou­ton­né son cos­tume droit en entrant dans une pièce, un fédo­ra bleu à la cam­pagne, des chaus­settes blanches avec un smo­king, une cra­vate de soie jac­quard avec une veste de tweed, le cum­mer­bund rouge vif, le smo­king avec nœud papillon rouge (vif), la pochette assor­tie à la cra­vate… Je vous épargne tout de même le porte-clefs accro­ché à la cein­ture.

En un mot comme en cent, amis lec­teurs, potas­sez De l’Elégance mas­cu­line, dis­cu­tez-en autour d’un bon por­to, cigare au bec, conscient que « l’apparition d’un homme élé­gant hante les mémoires ».

Chris­to­pher Gérard

Tatia­na Tol­stoï, De l’Elégance mas­cu­line, Acro­pole, 1987.

Source : archaion.hautetfort.com, le 29 sep­tembre 2015. Cré­dit pho­to : Olga_An­gel­loz / Shutterstock.com