#ColloqueILIADE : Révéler et transmettre les valeurs du chef, éloge incongru de l’entreprise

#ColloqueILIADE : Révéler et transmettre les valeurs du chef, éloge incongru de l’entreprise

#ColloqueILIADE : Révéler et transmettre les valeurs du chef, éloge incongru de l’entreprise

Intervention de Philippe Christèle, chef d’entreprise et essayiste, lors du colloque « Européens, transmettre ou disparaître ».

« Trans­mettre ou dis­pa­raître ! », telle est bien l’alternative qui se pose aujourd’hui. Pour en prendre conscience, il n’est d’ailleurs nul­le­ment néces­saire d’être pro­fes­seur, his­to­rien ou socio­logue. Il n’est pas davan­tage néces­saire d’être acteur de l’entreprise. Il suf­fit en réa­li­té d’être, beau­coup sim­ple­ment allais-je dire, un homme.

La néces­si­té de trans­mettre pour ne pas dis­pa­raître est en effet liée à notre condi­tion humaine. L’homme est en effet irré­mé­dia­ble­ment mar­qué par sa fini­tude. Il sait qu’il n’est sur terre que de pas­sage et que sa seule façon de per­du­rer, sa seule façon de conju­rer sa fini­tude, n’ayons pas peur des mots, sa seule façon de conju­rer la mort est bien de transmettre.

Oppo­ser la trans­mis­sion à la dis­pa­ri­tion n’est donc pas une figure de style, c’est l’énoncé d’une néces­si­té anthropologique.

Et puisque nous en sommes à des consi­dé­ra­tions anthro­po­lo­giques, il faut en ajou­ter une autre, résu­mée d’une for­mule, par l’anthropologue et socio­logue alle­mand Arnold Geh­len lorsqu’il affir­mait que « l’homme est par nature un être de culture », ce qui bien sûr le dis­tingue radi­ca­le­ment des autres créa­tures vivantes.

Un lom­bric naît entiè­re­ment lombric.

Même un lion naît entiè­re­ment lion.

Mais un homme ne naît jamais entiè­re­ment homme. Il ne devient véri­ta­ble­ment un homme que par l’acquisition d’une somme inédite de savoirs, de savoir-faire, d’expériences et de valeurs héri­tée de la longue com­mu­nau­té des vivants et des morts à laquelle il appar­tient. Il ne devient homme et ne réa­lise sa nature qu’en acqué­rant une culture façon­née et polie au fil des siècles — que dis-je, au fil des mil­lé­naires ! — par ses aïeux.

Un homme pri­vé de trans­mis­sion n’est plus tout à fait un homme, ce qui ne fera pas pour autant de lui un lion, à peine un lombric…

Or, c’est bien ce qui frappe aujourd’hui les hommes occi­den­taux sou­mis à un double mou­ve­ment de dépos­ses­sion. En effet, après avoir été som­més de faire table rase d’un pas­sé sou­dai­ne­ment jugé nau­séa­bond au nom des len­de­mains qui chantent, nous avons été, dans un second temps, enjoints de renon­cer éga­le­ment à ceux-ci. Nous ne pou­vons plus avoir ni pas­sé, ni ave­nir. Nous sommes exclus de la dimen­sion his­to­rique et col­lec­tive qui nous per­met­tait d’exister plei­ne­ment en tant qu’hommes. Nous sommes pri­vés de toute capa­ci­té de pro­jec­tion de puis­sance, de démo­gra­phie, de culture. Nous sommes mêmes dépos­sé­dés de la logique de filia­tion. Et tout ceci dans un mou­ve­ment his­to­rique tota­le­ment contraire à ce qui se passe par­tout ailleurs sur la pla­nète, en Chine, en Inde, en Rus­sie et même dans cer­tains pays d’Afrique.

Nous ne pou­vons exis­ter qu’au pré­sent, dans un pré­sent sans len­de­main : une situa­tion extrê­me­ment incon­for­table puisqu’elle nous ren­voie à notre propre fini­tude. Voi­là pour­quoi, la crise de trans­mis­sion que nous tra­ver­sons actuel­le­ment est à bien des égards une crise exis­ten­tielle, expli­quant le cli­mat d’anxiété qui se dif­fuse, tel un poi­son, dans nos socié­tés. Parce que nous savons que sans trans­mis­sion, nous sommes voués au néant.

Dans ces cir­cons­tances, la trans­mis­sion repré­sente donc bien le remède, à condi­tion tou­te­fois de bien per­ce­voir que la trans­mis­sion est un phé­no­mène dyna­mique qui ne consiste pas seule­ment à révé­rer le pas­sé mais éga­le­ment à ima­gi­ner l’avenir, à s’y pro­je­ter et à le construire.

D’ailleurs, la fidé­li­té au pas­sé exige de conti­nuer à ima­gi­ner l’avenir. Il ne faut en effet pas s’y trom­per : avant de deve­nir un pas­sé, le pas­sé a été lui aus­si un ave­nir ima­gi­né et réa­li­sé, l’expression d’un désir et d’un dyna­misme col­lec­tif. La trans­mis­sion rime donc avec l’imagination et avec la trans­for­ma­tion. De la tra­di­tion, Coc­teau disait qu’elle est “une sta­tue qui marche”. Il en est de même de la transmission.

La trans­mis­sion se situe en effet à la jonc­tion du pas­sé et de l’avenir. Elle se joue dans cet endroit de notre cer­veau où, le pas­sé et l’avenir sont reliés par un inces­sant va-et-vient si bien que, comme l’ont véri­fié les neu­ro­psy­cho­logues, ce sont les mêmes aires céré­brales qui sont mobi­li­sées pour se sou­ve­nir du pas­sé et pour ima­gi­ner l’avenir.

Cela signi­fie que, pour assu­rer la trans­mis­sion, pour la res­tau­rer, il ne faut pas seule­ment des pro­fes­seurs de lit­té­ra­ture mais aus­si des roman­ciers. Il faut certes des théo­lo­giens et des exé­gètes mais aus­si des pro­phètes. Il faut des pro­fes­seurs d’histoire mais aus­si des hommes et des femmes déter­mi­nés à faire l’histoire. Il faut aus­si des créa­teurs, des inno­va­teurs, des décou­vreurs, des défri­cheurs et des bâtisseurs.

Il faut certes des biblio­thèques et des musées mais aus­si des ins­ti­tu­tions capables de pro­po­ser une vision en action, des orga­ni­sa­tions capables de libé­rer et fédé­rer les éner­gies, des orga­ni­sa­tions capables de por­ter des pro­jets qui per­mettent aux hommes de se his­ser au-des­sus d’eux-mêmes, d’atteindre une dimen­sion col­lec­tive et de retrou­ver un cer­tain sens de l’aventure.

Or, force est de consta­ter que, dans notre monde, l’entreprise est l’une des ins­ti­tu­tions qui per­siste à rem­plir ce rôle et qu’elle repré­sente, à côté de l’école, de l’université et de la famille, un vec­teur cru­cial de transmission.

Com­men­çons par le plus évident : l’entreprise est d’abord un lieu essen­tiel de trans­mis­sion des savoir-faire. En rejoi­gnant une entre­prise, les nou­velles recrues vont com­plé­ter leur for­ma­tion ini­tiale voire pal­lier les lacunes de celle-ci. L’entreprise est un lieu d’apprentissage. Au contact de leurs pairs, les per­sonnes qui intègrent une entre­prise acquièrent de nou­velles com­pé­tences issues d’une longue pra­tique. De façon déli­bé­rée ou non, toute entre­prise pra­tique le tuto­rat : les novices y apprennent au contact des anciens la réa­li­té du métier. Grâce à ce lien direct entre les dif­fé­rentes géné­ra­tions de sala­riés l’entreprise est un pont qui se déploie par-des­sus l’abîme du pré­sent. Elle trans­met des savoirs théo­riques et pra­tiques, for­ma­li­sés et intui­tifs, tech­niques ou cultu­rels qui, sans elles, seraient irré­mé­dia­ble­ment per­dus. Cette mis­sion de trans­mis­sion est jugée si essen­tielle que, dans les entre­prises d’une cer­taine taille, elle est assu­rée par des ser­vices dédiés à la for­ma­tion conti­nue quand elle ne débouche pas, car­ré­ment, sur la créa­tion d’universités d’entreprises. Voire par la créa­tion de Conser­va­toires des Métiers. Dois-je ajou­ter que, de la sorte, l’entreprise se dis­tingue aus­si par sa quête de l’excellence, du beau geste et du tra­vail bien fait ? Même dans les sys­tèmes d’excellence qui sont déployés par les grandes entre­prises indus­trielles, on retrouve la triple com­bi­nai­son de la recherche de per­for­mance, de l’attention aux condi­tions de tra­vail et à la recherche du beau geste.

De façon moins évi­dente, l’entreprise est aus­si un lieu de trans­mis­sion des savoir-être. Dans un monde deve­nu furieu­se­ment indi­vi­dua­liste, l’entreprise repré­sente, pour nombre de jeunes, la pre­mière véri­table expé­rience de vie en socié­té. Dans une entre­prise on apprend à vivre et tra­vailler avec les autres, à inter­agir avec eux, à mener, conjoin­te­ment avec d’autres, des pro­jets com­muns. Faut-il le pré­ci­ser ? C’est sou­vent au sein de l’entreprise que nombre de nos contem­po­rains apprennent des usages aus­si élé­men­taires que la poli­tesse, le res­pect de l’autorité et des règles de la vie en com­mun, la poli­tesse… Avec la dis­pa­ri­tion du ser­vice mili­taire obli­ga­toire et l’essor de l’enfant roi au sein de familles bien sou­vent déstruc­tu­rées, l’entreprise se révèle un indis­pen­sable lieu de socia­li­sa­tion, l’entretien d’embauche, le pre­mier emploi, l’intégration à un groupe de tra­vail et le pre­mier salaire repré­sen­tant même un ultime rite de pas­sage à l’âge adulte. C’est en effet au contact de ses leurs col­lègues que nombre de jeunes pro­fes­sion­nels com­prennent qu’ils ne sont pas au centre des atten­tions, qu’ils réa­lisent l’importance des obli­ga­tions mutuelles et apprennent à décryp­ter les codes sociaux de toutes natures qui tissent la vie de toute communauté.

En effet, l’entreprise est aus­si une véri­table com­mu­nau­té. Elle l’est par nature, son essence même consis­tant à réunir des hommes et des femmes dans la pour­suite d’un objec­tif com­mun. Tra­vailler dans une entre­prise, c’est donc expé­ri­men­ter de façon concrète que l’union fait la force, que les talents et les com­pé­tences des uns et des autres sont com­plé­men­taires. L’entreprise est une orga­ni­sa­tion holiste repo­sant sur la convic­tion (véri­fiée) que le groupe déve­loppe une force supé­rieure à la somme de la force de ses membres. Bien sûr, dans l’entreprise aus­si il y a des jalou­sies, des riva­li­tés, des ini­mi­tiés, des injus­tices… Mais n’est-ce pas là le lot de toutes les com­mu­nau­tés ? N’y en avait-il pas aus­si dans les com­mu­nau­tés vil­la­geoises d’antan, dans les paroisses, les équipes spor­tives ? Au sein de l’entreprise cha­cun peut ain­si expé­ri­men­ter que l’intérêt bien com­pris de cha­cun consiste à main­te­nir la cohé­sion, à sur­mon­ter ses frus­tra­tions, à com­prendre qu’en jouant col­lec­tif, on accom­plit de plus grandes choses que celles que l’on aurait pu réa­li­ser seul. L’entreprise est un puis­sant anti­dote à l’individualisme, à l’égocentrisme et au nar­cis­sisme. Au sein d’une entre­prise, nombre de nos contem­po­rains expé­ri­mentent des émo­tions par­ta­gées : l’excitation du com­bat, la décep­tion de l’échec ou l’exaltation de la victoire.

Dans un monde asep­ti­sé et terne, l’entreprise est aujourd’hui l’un des rares espaces où l’épique a encore droit de cité. Dans un mar­ché mon­dia­li­sé, les entre­prises par­ti­cipent, à bien des égards à une véri­table guerre éco­no­mique. Les entre­prises éla­borent des stra­té­gies, nouent des alliances, mènent des offen­sives com­mer­ciales, effec­tuent des per­cées tech­no­lo­giques, conquièrent des mar­chés, s’emparent de tech­no­lo­gies clés, mènent ou repoussent des raids bour­siers… S’il ne recouvre évi­dem­ment pas la même réa­li­té que dans la chose mili­taire pro­pre­ment dite, ce voca­bu­laire n’est pas pour autant usur­pé. Dans l’arène de la mon­dia­li­sa­tion, nombre de pro­fes­sion­nels se com­portent comme de véri­tables guer­riers éco­no­miques, fai­sant preuve d’une abné­ga­tion, voire d’un sens du sacri­fice méri­tant d’autant plus consi­dé­ra­tion qu’une part sub­stan­tielle d’entre eux y consentent aus­si par patrio­tisme. Lorsqu’ils se battent pour faire gagner Peu­geot, Alstom ou Essi­lor, ces guer­riers de l’ombre, ces sol­dats incon­nus se battent aus­si pour faire gagner la France. L’entreprise est donc aus­si un des der­niers lieux exal­tant encore, fut-ce sans tam­bour ni trom­pettes, des valeurs viriles, le goût du risque et de la cama­ra­de­rie, le plai­sir du com­bat, la volon­té de vaincre.

L’entreprise est éga­le­ment un lieu de mémoire. Au fil de son exis­tence, l’entreprise accu­mule un tré­sor d’expériences qu’elle par­tage avec tous ses membres : son his­toire. Racon­ter l’histoire de l’entreprise n’a rien de pas­séiste car, dans celle-ci, cha­cun peut trou­ver des réponses à ses inter­ro­ga­tions, des rai­sons de ne pas dou­ter et des motifs de per­sé­vé­rer dans l’adversité. De ce point de vue aus­si, l’entreprise se dis­tingue des autres ins­ti­tu­tions contem­po­raines. Il ne vien­drait pas à l’entreprise l’idée de racon­ter son his­toire de façon décen­trée, du point de vue de ses concur­rents, ni bien sûr de la décons­truire ou de cri­mi­na­li­ser son pas­sé. Les his­toires d’entreprise exaltent leur iden­ti­té et leur sin­gu­la­ri­té. Elles visent à garan­tir la cohé­sion et don­ner de la fier­té. Il n’y a chez elles aucun équi­valent de l’ethno-masochisme qui pré­vaut dans les ins­tances publiques. Alors que l’éducation natio­nale réfute la notion de roman natio­nal, les his­toires d’entreprises prennent, elles, la forme de véri­tables sagas. Quand les ins­ti­tu­tions éta­tiques char­gées de la trans­mis­sion plaident pour la désaf­fi­lia­tion et dif­fusent de la mau­vaise conscience l’entreprise per­met à ses membres de s’inscrire dans une his­toire et une tem­po­ra­li­té qui les dépassent.

Et de la sorte, l’entreprise s’affirme aus­si comme le lieu où se déve­loppe et se trans­met le goût de l’avenir. En effet, lorsque l’entreprise exalte son his­toire, il n’y rentre aucun pas­séisme. Pour elle, l’histoire est d’abord un “réser­voir de pos­sibles” mobi­li­sable pour décryp­ter le pré­sent et ima­gi­ner l’avenir. L’histoire d’une com­mu­nau­té vivante n’est pas figée. Trans­mise à la manière des récits oraux d’autrefois, elle est une nar­ra­tion inin­ter­rom­pue et tou­jours réin­ter­pré­tée, dont les pro­chains épi­sodes res­tent encore à réa­li­ser col­lec­ti­ve­ment. L’entreprise se carac­té­rise ain­si par une remar­quable appé­tence pour l’avenir. Elle se nour­rit de pros­pec­tive, scrute les ten­dances, éla­bore des scé­na­rios de futurs pos­sibles. Pour le meilleur et pour le pire, cer­taines entre­prises se montrent fran­che­ment pro­mé­théennes ou por­teuses d’utopies assu­mées en pré­ten­dant agir pour chan­ger le monde… Il est certes légi­time de prendre de la dis­tance avec ces dis­cours par­fois gran­di­lo­quents. Mais il n’en reste pas moins que cette ten­sion vers l’avenir tranche glo­ba­le­ment avec le court-ter­misme dont font désor­mais preuve la plu­part des ins­ti­tu­tions publiques. Autre­fois l’Etat avait la répu­ta­tion (méri­tée) de voir plus loin que des acteurs éco­no­miques cen­sés vivre au jour le jour… Force est de consta­ter que les rôles se sont inver­sés. Tan­dis que les entre­prises se pro­jettent volon­tiers dans l’avenir, ima­gi­nant, par exemple, les consé­quences à moyen et long termes des tech­no­lo­gies émer­gentes, les déci­deurs publics ont l’œil rivé sur la pro­chaine échéance élec­to­rale. Les fonc­tion­naires ne s’autorisant pas l’audace de pen­ser hors du cadre du bud­get voté pour l’année par les élus et, pour ces der­niers, la bous­sole est le son­dage de la semaine prochaine…

Plus signi­fi­ca­tif encore : alors que l’entreprise mobi­lise sur un ave­nir dési­rable, l’Etat lui capi­ta­lise plus volon­tiers sur les périls qu’il recèle comme en témoigne, par exemple, l’inscription si révé­la­trice du prin­cipe de pré­cau­tion dans la Consti­tu­tion. Alors que l’Etat patauge dans un mix de céci­té et de fri­lo­si­té, l’entreprise contri­bue à main­te­nir une vision volon­ta­riste de l’avenir.

Bien sûr, ce plai­doyer ne se retrouve que par­tiel­le­ment dans la réa­li­té. Cha­cun pour­ra m’opposer tel ou tel exemple vécu venant contre­dire le tableau que j’ai dres­sé. On pour­ra m’opposer que, dans nombre d’entreprises, l’éthique du poli­ti­que­ment cor­rect ronge l’épique, que la volon­té de confor­mi­té étouffe la créa­ti­vi­té, que la finan­cia­ri­sa­tion pousse au court terme, que les mul­ti­na­tio­nales génèrent elles aus­si leur bureau­cra­tie, que la com­mu­nau­té de l’entreprise ne connaît la soli­da­ri­té qu’en période de pros­pé­ri­té, etc. Tout cela sera vrai car le réel est, bien évi­dem­ment, tou­jours plus contras­té que tout discours.

De façon plus radi­cale, on pour­ra aus­si assé­ner que l’entreprise a par­tie liée avec le mar­ché, avec la mon­dia­li­sa­tion, avec la socié­té de consom­ma­tion et que, loin de repré­sen­ter un agent de trans­mis­sion, comme je l’ai évo­qué, elle serait donc un fac­teur de dis­so­lu­tion. Nous souf­frons d’ailleurs, y com­pris dans nos milieux intel­lec­tuels, d’une des­crip­tion de la vie de l’entreprise sou­vent réduite à sa cari­ca­ture, laquelle est d’autant plus sévère que ceux qui la des­sinent n’ont jamais pu, su ou osé s’y frot­ter, relayant ain­si le délire éga­li­ta­riste bien fran­çais que nous subis­sons depuis Grac­chus Babeuf.

Pour ma part, je n’en crois rien.

Je pense même l’entreprise tra­di­tion­nelle repré­sente, à bien des égards, l’une des rares ins­ti­tu­tions se dres­sant encore contre le triomphe sans par­tage du mar­ché. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à le pen­ser. Dans son célèbre article sur « la nature de la firme » qui lui vau­dra le prix Nobel d’économie en 1991, l’économiste Ronald H. Coase affir­mait ain­si qu’il existe deux manières d’organiser les acti­vi­tés éco­no­miques : d’une part le mar­ché, d’autre part l’entreprise, si bien que, selon lui, toute exten­sion du domaine d’intervention de l’entreprise pro­voque une réduc­tion du domaine du mar­ché, et inver­se­ment car le mar­ché et l’entreprise pour­suivent des fina­li­tés oppo­sées. En effet, tan­dis que, confor­mé­ment à la défi­ni­tion d’Adam Smith, le mar­ché est un sys­tème mar­qué par l’absence de hié­rar­chie, un simple tis­su de rela­tions d’échanges entre indi­vi­dus et se recom­po­sant sans cesse, l’entreprise, elle, se carac­té­rise par l’établissement d’une hié­rar­chie interne et une pro­fonde volon­té de pérennité.

Sens de la hié­rar­chie et volon­té de péren­ni­té ! Ces deux traits suf­fisent, me semblent-ils à défi­nir l’entreprise comme une ins­ti­tu­tion tran­chant radi­ca­le­ment avec les autres ins­ti­tu­tions contem­po­raines et avec la pro­pen­sion actuelle à l’avachissement et à la dis­so­lu­tion. Hié­rar­chie et volon­té de péren­ni­té, n’est-ce pas ce qui est néces­saire à la trans­mis­sion, à une vision dyna­mique de la trans­mis­sion ? Hié­rar­chie et volon­té de péren­ni­té : ce pour­rait être, bien plus qu’une sur­vi­vance d’un monde en voie de dis­pa­ri­tion, les fer­ments d’un renouveau.

Dans le chaos sui­vant la chute de l’Empire romain, les ves­tiges de l’ancienne culture ont été main­te­nus dans l’enceinte des monas­tères. Il n’est pas impos­sible que dans le chaos post-moderne, les entre­prises rem­plissent ce rôle en main­te­nant vivantes des valeurs qui, dans le reste de la socié­té ne sont plus qu’un vague sou­ve­nir… Si l’alternative est bien de trans­mettre ou dis­pa­raître et si la trans­mis­sion est bien la clé, alors les entre­prises auront leur rôle à jouer. Défi­ni­ti­ve­ment, il n’est donc pas incon­gru de faire leur éloge !

Phi­lippe Christèle