#ColloqueILIADE : Paideia, la transmission comme acte révolutionnaire

#ColloqueILIADE : Paideia, la transmission comme acte révolutionnaire

#ColloqueILIADE : Paideia, la transmission comme acte révolutionnaire

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Intervention de Christopher Gérard, écrivain, lors du colloque « Européens, transmettre ou disparaître ».

Ce qui dis­tingue une grande civi­li­sa­tion, n’est-ce pas, entre autres qua­li­tés, son apti­tude à trans­mettre l’héritage ances­tral, sa capa­ci­té d’assurer la conti­nui­té de des­sein qui la fait sur­vivre aux aléas de l’histoire ?

En Europe, cette apti­tude porte un nom, et un nom grec : pai­deia.

Notre civi­li­sa­tion semble être la seule, et la pre­mière dans l’histoire, à nier ses propres valeurs et, en mal­saine logique, à refu­ser de les trans­mettre. Ce refus conscient de trans­mettre, ce refus jus­ti­fié par toute une faune d’idéologues et de pédo­crates, ce refus n’est jamais qu’un sui­cide dif­fé­ré, un sui­cide sans noblesse ; il illustre à lui seul notre pré­sente déca­dence, celle d’une socié­té « sans feu ni lieu », celle d’une civi­li­sa­tion « de la diges­tion et du fumier » – pour citer un écri­vain cher à mon cœur, le Nor­mand Jules Bar­bey d’Aurevilly. Il illustre en réa­li­té l’oubli de notre pai­deia plu­ri­mil­lé­naire.

Cette funeste pul­sion, cette ruse de la Mort aux noires pru­nelles, qui consiste, par haine de soi (géné­ra­le­ment gri­mée en amour de l’autre), à ne pas trans­mettre, il nous incombe de la com­battre sans mer­ci, car telle est la mis­sion qu’impose le rapide des­tin, une mis­sion d’ordre méta­phy­sique – notre guerre sainte, si j’ose dire : main­te­nir et res­tau­rer la pai­deia.

Le pre­mier édu­ca­teur de notre civi­li­sa­tion, notre grand ancêtre, c’est le divin Homère, dont Pla­ton disait à juste titre qu’il avait édu­qué la Grèce.

Dans le chant VI de l’Iliade, Homère décrit le dia­logue entre deux adver­saires qui s’affrontent en duel dans la plaine de Troie, le Troyen Glau­cos et l’Achéen Dio­mède. Glau­cos rap­pelle sa généa­lo­gie ain­si que les consignes don­nées par son père lors de son départ pour la guerre : « Tou­jours être le meilleur, sur­pas­ser tous les autres, ne pas désho­no­rer la race de tes aïeux ». Il y a trente siècles donc, pour un Hel­lène digne de ce nom, les trois devoirs de l’homme noble sont : excel­lence, pré­émi­nence, fidé­li­té aux ancêtres. Rien n’a chan­gé et cette devise demeu­rer celle de tous les Bons Euro­péens qu’évoquait Nietzsche.

Excel­ler pour conti­nuer à sur­pas­ser les autres – n’est-ce pas le défi qui, une fois de plus dans notre longue his­toire, nous est lan­cé par le cruel des­tin ? Quant aux ancêtres, com­ment pour­rions-nous oublier l’aïeul qui a tenu bon sur l’Yser, la Marne ou dans la boue des Flandres ? Impen­sable amné­sie, assi­mi­lable à un crime.

Dans le pas­sage de l’Iliade que j’ai évo­qué, Homère uti­lise, pour la pre­mière consigne,  le verbe aris­teuein : être l’aris­tos, le meilleur (super­la­tif); faire preuve de cette qua­li­té suprême qu’est l’excellence, are­tè en grec. Long­temps, le terme are­tè a été tra­duit par « ver­tu », vocable quelque peu conno­té en rai­son de son accep­tion mora­li­sa­trice. L’italien vir­tu rend bien mieux le sens pre­mier d’are­tè :  l’excellence, qu’un poète grec de l’époque clas­sique défi­nit de la sorte : « le pied, la main, l’esprit sûrs, façon­nés sans nul défaut ». Rete­nons cette image de façon­ner l’esprit et le corps tel que le ferait un potier avec de l’argile.

Cette are­tè, cette vir­tu à la fois phy­sique et morale, qui concerne l’âme, le corps et le carac­tère, fonde la pai­deia hel­lé­nique, idéal né à l’époque homé­rique, trans­mis, avec ses éclipses et ses méta­mor­phoses, jusqu’à nos jours, depuis l’Athènes clas­sique, en pas­sant par l’empire romain, par Byzance, par nos monas­tères jusqu’aux col­lèges et aux lycées d’aujourd’hui.

Qu’est-ce donc que cette pai­deia, terme dif­fi­ci­le­ment tra­dui­sible, car « édu­ca­tion » en rédui­rait le sens ? Il fau­drait ajou­ter « culture, civi­li­sa­tion, tra­di­tion, lit­té­ra­ture », ou encore « mode­lage du carac­tère humain selon un idéal » pour citer la défi­ni­tion du grand huma­niste Wer­ner Jae­ger, pro­fes­seur aux uni­ver­si­tés de Ber­lin puis de Har­vard, qui avait consa­cré trente ans de sa vie à étu­dier la trans­mis­sion de l’hellénisme. Son maître livre, Pai­deia, est un clas­sique de la pen­sée aris­to­cra­tique et un monu­ment de l’humanisme euro­péen. Avec le Fran­çais Hen­ri-Iré­née Mar­rou, lui aus­si immense éru­dit, auteur d’une monu­men­tale His­toire de l’éducation dans l’Antiquité, nous avons là deux ouvrages de réfé­rence sur le thème de la trans­mis­sion.

Dans son maître-livre, Jae­ger rap­pelle que toutes les renais­sances en Europe se sont fon­dées sur un retour à la pai­deia antique : renais­sance caro­lin­gienne, Renais­sance ita­lienne, clas­si­cisme fran­çais, idéa­lisme alle­mand — chaque fois, quand il s’est agi en Europe de sur­mon­ter l’obscurantisme et la sclé­rose, chaque fois qu’il a fal­lu assu­rer un nou­veau départ, les Euro­péens ont recou­ru à la culture mère – la pai­deia grecque en tant qu’idéal de mode­lage, de façon­ne­ment du carac­tère et de la sen­si­bi­li­té, de par­achè­ve­ment de la nature.

La pai­deia implique de mode­ler sa propre sta­tue, de se créer soi-même et de deve­nir plei­ne­ment homme par l’imitation d’un modèle idéal obéis­sant à des lois uni­ver­selles. Comme le disait Jae­ger, la pai­deia  « donne le sens de l’harmonie et de la tota­li­té », car elle repose sur la vision d’un monde gou­ver­né par un prin­cipe d’unité trans­cen­dante, le Logos d’Apollon, régis­sant de manière har­mo­nieuse et l’âme humaine, et la cité et l’univers tout entier.

La Pai­deia clas­sique comme prin­cipe édu­ca­tif et comme idéal de com­mu­nau­té civi­li­sa­tion­nelle consiste donc en une dis­ci­pline pro­gres­sive qui trans­forme l’enfant, l’adolescent et même l’adulte sur les plans phy­sique et moral ; elle est un élan créa­teur et direc­teur qui s’oppose à la pul­sion mor­bide consis­tant à refu­ser de pré­ser­ver ses tra­di­tions. Elle est, comme disait Pla­ton, « le bien le plus pré­cieux » que nous ayons reçu de nos ancêtres et que nous devons, contre vents et marées, trans­mettre à nos des­cen­dants. Pla­ton oppose d’ailleurs pai­deia, la culture en tant que savoir dés­in­té­res­sé, à tech­nè, le savoir uti­li­taire. On voit ain­si que l’homme euro­péen, né en Grèce (comme le nom de notre civi­li­sa­tion), s’interroge depuis l’origine sur l’art de trans­mettre sous peine de dis­pa­raître.

Notre pai­deia se fonde sur deux valeurs essen­tielles qui dis­tinguent l’Europe des autres civi­li­sa­tions : la pre­mière est cet insa­tiable désir  de liber­té, aux anti­podes de l’oubli de soi,  de cette sou­mis­sion orien­tale qui force à se pros­ter­ner.

Déjà, à l’époque homé­rique, les guer­riers grou­pés autour de leurs princes débattent de la stra­té­gie à adop­ter. Typi­que­ment grec, et deve­nu euro­péen, est ce besoin irré­pres­sible de se déter­mi­ner soi-même, de se for­mer son propre juge­ment, de régler sa vie selon ses propres valeurs. Nous sommes loin de la sou­mis­sion à un Dieu jaloux qui espion­ne­rait les âmes et bri­me­rait les corps. Nous sommes loin de l’obéissance abjecte aux dogmes, éco­no­miques (la Crois­sance) ou reli­gieux (le Salut), qui tou­jours sté­ri­lisent la pen­sée en la para­ly­sant.

La seconde valeur est la prise de conscience du carac­tère irrem­pla­çable de la per­sonne humaine. « L’homme est la mesure de toute chose » pro­clame Pla­ton dans le Pro­ta­go­ras ; « Il est bien des mer­veilles en ce monde, il n’en est point de plus grande que l’homme » s’exclame Sophocle dans son Anti­gone. La pai­deia grecque exalte cette concep­tion de l’homme comme tré­sor à ché­rir, ce que les Romains, suc­ces­seurs des Grecs, ont appe­lé huma­ni­tas, et nous, Modernes, héri­tiers des Grecs et des Romains, huma­nisme.

La pai­deia, c’est donc l’humanisme clas­sique — le fon­de­ment de l’identité euro­péenne, que l’école, la famille, la cité doivent trans­mettre, j’ai envie de dire, « sous peine de mort ». Cet huma­nisme, savoir dés­in­té­res­sé par excel­lence mais qui par un étrange para­doxe façonne les élites d’Europe depuis 25 siècles, se tra­duit avant tout par l’amour de la créa­tion, par le res­pect devant l’œuvre des devan­ciers, et par donc l’humilité qui  va de pair. Loin, bien loin, de cette manie de la table rase, de ce mépris du pas­sé qui infectent notre moder­ni­té finis­sante.

Certes, le mot huma­nisme a été gal­vau­dé et sou­vent vidé de son sens, mais il n’empêche que cette atti­tude anthro­po­cen­trique, née en Grèce au sein de la che­va­le­rie homé­rique et méta­mor­pho­sée par les phi­lo­sophes clas­siques, demeure l’une des plus belles créa­tions du monde gré­co-romain. Nul ne confon­dra cette pai­deia avec l’individualisme post-moderne, celui du zom­bie « sans feu ni lieu », qui n’est jamais ni aris­tos ni fidèle, ce zom­bie qui ne se recon­naît plus ni liens ni obli­ga­tions — uni­que­ment des droits, avec aigreur récla­més.

Nous par­lons bien d’humanisme en tant que mise en forme d’une per­sonne, de for­ma­tion de l’âme, du corps et de l’esprit, de déve­lop­pe­ment en cha­cun de toutes les pos­si­bi­li­tés de sa nature, de pro­mo­tion achar­née de ce que l’enfant, l’adolescent, l’adulte pos­sèdent d’irremplaçable. Il s’agit bien de dis­ci­pli­ner le juge­ment et l’impulsion, de pous­ser l’enfant à accom­plir son devoir sans négli­gence et de faire de lui un citoyen libre. L’humanisme ne se réduit en rien à une banale et sou­vent peu sin­cère forme de phi­lan­thro­pie, mais bien comme un idéal de liber­té de l’homme par la connais­sance de son héri­tage plu­ri­mil­lé­naire, comme une soli­da­ri­té effec­tive entre les siècles, les géné­ra­tions, les com­mu­nau­tés. En somme, l’héritage est un lien qui rend libre.

Le renier, accep­ter l’oubli consti­tue­raient des sacri­lèges, l’impiété abso­lue. Impen­sable pos­ture pour tout homme noble, quelle que soit d’ailleurs sa race ou sa classe.

Cet huma­nisme, cette pai­deia sont d’essence éli­taire, ne le cachons pas, car cela n’a rien de hon­teux. Le propre d’une élite digne de ce nom est pré­ci­sé­ment de se sen­tir res­pon­sable de la sau­ve­garde de ses tra­di­tions, qu’elle livre aux géné­ra­tions futures.

Nous par­lons bien d’une aris­to­cra­tie du mérite et de l’effort qui, seule, fonde l’authentique noblesse, laquelle, pour citer Jae­ger, « n’est jamais pur pri­vi­lège, elle cor­res­pond à un cer­tain dan­ger que l’on accepte ». Pour dési­gner l’homme accom­pli, l’équivalent du gen­til­homme fran­çais ou du gent­le­man anglais, les Grecs disaient kalos kaga­thos, « beau et bon à la fois », l’homme accom­pli, excellent et fidèle à son héri­tage, alliant noblesse d’âme, vigueur phy­sique et beau­té inté­rieure. Le Romain Pline disait des Grecs qu’ils étaient homines maxime homines : des hommes tota­le­ment hommes, pour qui le dépas­se­ment de soi était la loi.

Pour les Anciens, l’homme « au pied, à la main et à l’esprit façon­nés sans nul défaut » que chan­tait le poète Simo­nide, est avant tout rai­son­nable, car conscient d’être un ani­mal poli­tique (Aris­tote) obéis­sant à des lois qui règlent la vie de sa cité. Rai­son, loi, cité sont donc des mots clefs de la pai­deia, qui, par le biais de contraintes dont le rôle est de bri­der les pas­sions dans ce qu’elles ont de des­truc­teur, doit for­mer les hommes à vivre en socié­té. Théo­ri­sée entre autres par Pla­ton et Aris­tote, la pai­deia consiste à régu­ler les appé­tits, à s’exercer à la fru­ga­li­té, à for­mer des âmes loyales. Idéal aris­to­cra­tique ? Certes, mais cet idéal, pen­sé il y a plus de 25 siècles, tra­verse toute notre his­toire, sou­vent de manière sou­ter­raine. Qui dira l’effet de la lec­ture d’Homère sur un jeune gar­çon ? Le cou­rage d’Hector, la ruse d’Ulysse, la fidé­li­té du vieux chien Argos ? Qui dira l’émotion res­sen­tie à la lec­ture de la mort volon­taire de Socrate, au sublime sacri­fice d’Antigone ? Et l’on vou­drait nous pri­ver de ces tré­sors au nom de l’amnésie pro­gram­mée de nos contem­po­rains, de la dis­so­lu­tion de la per­sonne dans une masse informe et gri­sâtre, de la chute dans un pré­sent tota­li­taire, de la sou­mis­sion au règne de la mar­chan­dise ou à la dic­ta­ture spi­ri­tuelle du livre unique.

Der­rière les slo­gans moder­nistes et éga­li­taires — donc déma­go­giques — se cache une idéo­lo­gie sour­noise de la table rase, qui déstruc­ture l’individu et l’enferme dans une hébé­tude, un nar­cis­sisme mor­bides, pour le livrer pieds et poings liés aux mer­can­tis et aux fana­tiques.

En cette phase toute pro­vi­soire d’inversion des valeurs, plu­tôt que de se conten­ter de ver­ser dans un pes­si­misme démo­bi­li­sa­teur ou dans une dépri­mante déplo­ra­tion, les hommes libres ont pour mis­sion de main­te­nir la pai­deia  — acte révo­lu­tion­naire et devoir moral.

Chris­to­pher Gérard. Source : archaion.hautetfort.com