#ColloqueILIADE : L’idéologie Big Other, les autres avant les nôtres

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Intervention de François Bousquet, rédacteur en chef adjoint de la revue Eléments lors du colloque « Face à l’assaut migratoire, le réveil de la conscience européenne ».

Vous connais­sez le Big Bro­ther de Geor­ge Orwell – il a acquis une noto­rié­té mon­dia­le ; vous avez enten­du par­ler de Big Mother qui décrit indif­fé­rem­ment les nou­vel­les socié­tés matriar­ca­les ou la sol­li­ci­tu­de mater­nan­te de l’Etat pou­le ; mais si vous n’avez pas lu la réédi­tion du Camp des saints, vous ne connais­sez peut-être pas Big Other, le Grand Autre, le Tout Autre. Big Other, c’est le nom que Jean Ras­pail a don­né à la nou­vel­le reli­gion des temps moder­nes : la reli­gion de l’Autre, du loin­tain, de la dif­fé­ren­ce.

Com­me dans 1984, Big Other s’est doté d’une nov­lan­gue – la rhé­to­ri­que des droits de l’homme –, d’un par­ti – le par­ti du Bien – et d’un sys­tè­me de sur­veillan­ce : l’implacable sur­moi anti­ra­cis­te que nous som­mes cen­sés avoir inté­rio­ri­sé et qui fonc­tion­ne com­me un tri­bu­nal de la conscien­ce. Le tout des­si­ne la reli­gion de l’Autre, ce qu’on appel­le en phi­lo­so­phie l’altérité. L’altérité, c’est l’autre com­pris com­me ce qui est exté­rieur à soi.

Mais c’est là jus­te­ment où le bât bles­se : l’autre n’est désor­mais plus exté­rieur à soi, c’est nous-mêmes qui som­mes deve­nus exté­rieurs à notre pro­pre tra­di­tion, à notre natu­re his­to­ri­que, à notre être authen­ti­que, étran­gers, pour ain­si dire, à notre pro­pre cultu­re. L’amour de l’autre – un amour exces­sif, mal­sain, mor­bi­de – est exclu­sif : il impli­que de renon­cer à la pos­ses­sion de soi pour adop­ter, sinon épou­ser, le seul point de vue de l’autre.

L’étranger élevé au rang de modèle

Il ne s’agit pas de le nier, cet autre. C’est à lui que nous devons d’exister en tant que com­mu­nau­té sin­gu­liè­re, en tant que non-autre, selon l’arithmétique de l’identité, qui pro­cè­de par dis­cri­mi­na­tion et retran­che­ment, mais de consta­ter que lui seul a désor­mais droit de cité. Il a pris tou­te la pla­ce. C’est la seule paro­le auto­ri­sée. Assor­ti d’une majus­cu­le, l’Autre est deve­nu, sous les espè­ces de l’idéologie des droits de l’homme et de l’antiracisme, une logo­ma­chie d’autant plus tyran­ni­que qu’elle est phi­lo­so­phi­que­ment incon­sis­tan­te. Il y a un enfer et un para­dis. Il y a la hai­ne de soi et son coro­lai­re l’amour de l’autre, l’une étant la condi­tion de l’autre.

C’est là un nou­veau cha­pi­tre du nihi­lis­me euro­péen, le « plus inquié­tant de tous les hôtes », dit Nietz­sche. C’est une mala­die léta­le qui s’est empa­rée de l’âme euro­péen­ne. La hai­ne de soi en est le prin­ci­pe actif : idéa­li­sa­tion du non-iden­ti­que, sur­va­lo­ri­sa­tion de l’étranger, féti­chi­sa­tion de l’Autre. Dans tous les cas, Big Other est notre créan­cier et nous lui som­mes indé­fi­ni­ment rede­va­bles. Tel est désor­mais « le far­deau de l’homme blanc », non plus la res­pon­sa­bi­li­té endos­sée par Kipling, mais la culpa­bi­li­té. Résul­tat : on va pas­ser notre temps à nous excu­ser et à les excu­ser.

Car il ne faut pas se leur­rer. Si la dis­cri­mi­na­tion posi­ti­ve n’existe pas enco­re for­mel­le­ment dans les tex­tes, elle est omni­pré­sen­te dans les têtes, consciem­ment ou incons­ciem­ment. L’étranger a été éle­vé au rang de modè­le. Tou­te la socié­té est tra­ver­sée par un désir de l’Autre. Ce désir se tra­duit de mil­le façons. Aujourd’hui, la mode est de dire qu’il y a trop d’hommes blancs par­tout, dans le ciné­ma, aux Oscars, à la télé­vi­sion, dans le mon­de de l’entreprise ou de la poli­ti­que. Hier, c’était de s’extasier sur Oba­ma, qui, sur la seule cou­leur de sa peau, béné­fi­ciait d’une pré­somp­tion d’innocence et d’un pré­ju­gé d’excellence. Tous les mois, c’est le baro­mè­tre des pré­su­mées per­son­na­li­tés pré­fé­rées des Fran­çais (les Omar Sy, Yan­ni­ck Noah et autres Zine­di­ne Zida­ne). Ce sont des baro­mè­tres pres­crip­teurs : ils ne disent pas la tem­pé­ra­tu­re qu’il fait, mais cel­le qu’il doit fai­re.

La socié­té est obsé­dée par les mino­ri­tés visi­bles, sans voir que ce sont les majo­ri­tés qui devien­nent invi­si­bles. De fait, plus du quart du corps élec­to­ral n’a aucu­ne repré­sen­ta­tion média­ti­que sans que cela offus­que les bel­les âmes. Et que dire du qua­si-mono­po­le de la gau­che cultu­rel­le dans les médias ? Le pro­blè­me n’est donc pas savoir s’il y a trop de Blancs ou non à la télé­vi­sion, c’est qu’ils pro­fes­sent tous les mêmes idées.

Quel­les sont-elles, ces idées ? L’antiracisme, l’hypertolérance, la xéno­phi­lie – en un mot, l’amour de l’Autre. Même un cher­cheur com­me Pier­re-André Taguieff a été jusqu’à par­ler d’une dis­po­si­tion xéno­phi­le éri­gée en nor­me par les for­mes contem­po­rai­nes de l’antiracisme. Mais Taguieff est bien seul. Autant le racis­me a été décryp­té de long en lar­ge, désos­sé, psy­cha­na­ly­sé, patho­lo­gi­sé et même et sur­tout judi­cia­ri­sé, autant l’antiracisme est res­té vier­ge. C’est une ter­re incon­nue pour la recher­che uni­ver­si­tai­re. Ce qui fait qu’on a étu­dié jusqu’à la nau­sée la hai­ne des étran­gers, mais pas l’amour de l’étranger. Il y aurait pour­tant fort à fai­re, tant cet­te xéno­phi­lie a pris dans notre mon­de un carac­tè­re hégé­mo­ni­que.

La religion de l’antiracisme

Car qui pré­si­de aux des­ti­nées mora­les de notre mon­de, qui contrô­le nos conscien­ces ? L’antiracisme, rebap­ti­sé par Alain Fin­kiel­kraut « le com­mu­nis­me du XXIe siè­cle ». Il fonc­tion­ne com­me une idéo­lo­gie de rechan­ge au mar­xis­me. La conti­nua­tion du trots­kis­me par d’autres moyens. Construi­re une socié­té sans race (et non plus sans clas­se), dans laquel­le l’homme serait un agneau pour l’homme. Un vrai conte de fée. La Fon­tai­ne se serait conten­té d’en tirer une fable. Nous, on en a fait une reli­gion.

C’est Hit­ler qui l’a iro­ni­que­ment inven­tée. Sans lui, pas de socié­tés mul­ti­ra­cia­les. C’est l’épouvantail qu’on agi­te sans ces­se pour fai­re plier les peu­ples. En le met­tant à mort rituel­le­ment, hys­té­ri­que­ment, en l’exorcisant sans ces­se, on n’en finit pas de res­sus­ci­ter son fan­tô­me. Ce qui fait que Hit­ler est deve­nu plus impor­tant mort que vivant. C’est « la deuxiè­me car­riè­re » du chan­ce­lier, dont Renaud Camus a jeté les contours dans un tex­te magis­tral. Sa car­riè­re post­hu­me, de loin la plus rem­plie, cel­le qu’il a com­men­cée com­me reve­nant au len­de­main de la Secon­de Guer­re mon­dia­le, venu han­ter les conscien­ces euro­péen­nes. L’astre noir qui a entraî­né une lon­gue éclip­se de la rai­son et du sens com­mun – et qui nous enjoint d’accueillir l’Autre – en l’occurrence les migrants – com­me une armée de libé­ra­teurs, au cri de « will­kom­men » !

De quoi nous libè­re-t-il ? De notre mau­vai­se conscien­ce. C’est la pre­miè­re fois qu’une armée d’occupation est reçue en libé­ra­tri­ce. Les jour­na­lis­tes, les artis­tes – les « artis­tro­cra­tes », disait Phi­lip­pe Mur­ray, qui mépri­sent le tiers état que nous som­mes –, les ensei­gnants, les tra­vailleurs sociaux, tout ce pan­dé­mo­nium de traî­tres de comé­die, de démons de peti­te enver­gu­re, de pha­ri­siens de la bon­té, de gnous inter­chan­gea­bles, en appel­lent à l’esprit d’humanité, au besoin devant les tri­bu­naux. Impos­si­ble d’allumer son pos­te sans tom­ber sur l’un d’entre eux. On se croi­rait au prê­che et à confes­se. Quand on a enten­du l’un, on a enten­du l’autre. C’est le confor­mis­me à tous les éta­ges. Ils rai­son­nent com­me les bancs de sar­di­nes se dépla­cent, sans dévier d’un iota de la ligne du Par­ti. Pas un pour rache­ter l’autre. C’est la pen­sée gra­mo­pho­ne, disait Orwell. Ils tour­nent en bou­cle, ils réci­tent leur glou­bi-boul­ga sur la diver­si­té, leur prê­chi-prê­cha « citoyen ». Un embou­teilla­ge de bons sen­ti­ments et d’idées cour­tes. La com­bi­nai­son molé­cu­lai­re de l’ignorance et de l’arrogance. Tout y pas­se. Un vrai défi­lé. Les tar­tes à la crè­me de l’antiracisme, les lieux com­muns vic­ti­mai­res, les cli­chés sur le misé­ra­bi­lis­me et j’en pas­se.

Alors, d’où vient cet­te lan­gueur qui s’est empa­rée de l’âme euro­péen­ne, cet­te mol­les­se dans laquel­le elle se dis­sout com­me dans une solu­tion émol­lien­te ? Eh bien, Big Other, ce que Jean Ras­pail a récem­ment appe­lé Big Other, a une lon­gue et vieille his­toi­re, mais jusqu’à peu cet­te his­toi­re n’avait pour ain­si dire aucu­ne inci­den­ce. Ce n’est que depuis un demi-siè­cle qu’elle a pris une impor­tan­ce déme­su­rée.

Généalogie du mal

Quit­te à remon­ter loin dans le temps, dif­fi­ci­le d’occulter le début de notre ère, mar­qué par l’avènement du chris­tia­nis­me, qui va don­ner lieu à une pre­miè­re expres­sion de l’autre conte­nue dans l’amour évan­gé­li­que du pro­chain. Mais on fera jus­te­ment valoir que le pro­chain n’a jamais exclu l’amour du pro­che, ni l’amour du même. Et du res­te, cet­te nou­vel­le reli­gion – l’idéalisation de la figu­re de l’autre, qui emprun­te indis­cu­ta­ble­ment de nom­breux motifs au Nou­veau Tes­ta­ment – s’est déployée dans un mon­de tar­dif, cré­pus­cu­lai­re, lar­ge­ment post­chré­tien, en tout cas déchris­tia­ni­sé ou en pas­se de le deve­nir.

Je crois plu­tôt, s’il faut assi­gner un com­men­ce­ment à cet­te his­toi­re, qu’il faut la fai­re démar­rer au choc qu’a consti­tué la décou­ver­te de l’Amérique. Il y avait cer­tes jus­que-là des étran­gers sous les traits du bar­ba­re : le Romain pour le Grec, le Ger­main pour le Romain, le Mau­re pour le chré­tien, le Mon­gol pour le Véni­tien Mar­co Polo. Mais pour décou­vrir l’Autre, le tout autre, l’altérité radi­ca­le, il faut atten­dre 1492 et Chris­to­phe Colomb : la décou­ver­te, au sens fort du mot, de l’Amérique, laquel­le a pro­duit en retour un élec­tro­choc. C’est dans ce contex­te, celui de la décou­ver­te du Nou­veau Mon­de, qu’il faut se situer pour com­pren­dre com­ment la figu­re de l’autre est entrée en col­li­sion avec la conscien­ce euro­péen­ne, ou plu­tôt l’inverse. Pour le meilleur et pour le pire.

En Fran­ce, c’est Mon­tai­gne, le grand Mon­tai­gne, qui en sera le pre­mier inter­prè­te – on pour­rait pres­que dire le pre­mier théo­ri­cien. Mon­tai­gne ren­ver­se, et il a quel­ques rai­sons de le fai­re, le cou­ple du civi­li­sé et du bar­ba­re, du Même et de l’Autre, dans un célè­bre pas­sa­ge de ses Essais, inti­tu­lé « Des can­ni­ba­les » (notez qu’en Espa­gne, vous avez un peu plus tôt Bar­to­lo­mé de Las Casas, qui se ran­ge du côté des Indiens, lors de la contro­ver­se de Val­la­do­lid). Mon­tai­gne s’inspire d’un bref épi­so­de de la colo­ni­sa­tion fran­çai­se du Bré­sil, ce qu’on appe­lait alors la « Fran­ce antarc­ti­que », pour démon­trer com­bien l’Europe civi­li­sée plon­gée dans les guer­res de reli­gion n’est pas moins bar­ba­re que les peu­pla­des anthro­po­pha­ges du Sud, sinon plus, par­ce que cel­les-ci se conten­tent de rôtir occa­sion­nel­le­ment des corps pour les man­ger, alors que nous dres­sons des bûchers pour les brû­ler, en atten­dant qu’ils rôtis­sent en enfer.

Mon­tai­gne pose les élé­ments de lan­ga­ge de ce qui devien­dra bien plus tard, en phi­lo­so­phie et en anthro­po­lo­gie, l’altérité. Ils fleu­ri­ront au XVIIIe siè­cle, second acte de nais­san­ce, quand les Lumiè­res – et avec elles la bon­ne socié­té – vont bro­der autour du thè­me du bon sau­va­ge, des ber­ge­ries cham­pê­tres et des robin­son­na­des à la Paul et Vir­gi­nie. Des rêve­ries de son­ge-creux, ce qu’étaient alors les salons de l’aristocratie. C’est ce mon­de-là que Rous­seau a pris pour cible dans son Émi­le : « Défiez-vous de ces cos­mo­po­li­tes qui vont cher­cher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédai­gnent de rem­plir autour d’eux. Tel phi­lo­so­phe aime les Tar­ta­res, pour être dis­pen­sé d’aimer ses voi­sins. »

Les XIXe et XXe siè­cles vont pour­sui­vre ce rêve de vir­gi­ni­té et d’innocence aux anti­po­des. Son­gez à Gau­guin en Poly­né­sie, Ste­ven­son aux Samoa, au stu­pé­fiant et si iro­ni­que­ment pré­mo­ni­toi­re Les Immé­mo­riaux de Vic­tor Sega­len qui retra­ce la façon dont les Tahi­tiens ont tra­hi leurs dieux pour épou­ser les nôtres (en véri­té, c’est ce qui mena­ce de nous arri­ver, à nous Euro­péens, d’épouser le Dieu, les us et les cou­tu­mes, le lan­ga­ge, de notre colo­ni­sa­teur – l’Autre). On peut ajou­ter à cela la décou­ver­te des arts pri­mi­tifs en plei­ne cri­se des arts au début du XXe siè­cle.

Les effets pervers du relativisme culturel

Mais tou­te cet­te généa­lo­gie de l’Autre serait res­tée sans consé­quen­ce, poli­ti­que­ment par­lant, si on s’en était tenu à un élo­ge de l’exotisme, du buco­li­que et du loin­tain. Dans l’opération, on aurait décou­vert non seule­ment l’Autre, mais aus­si l’existence d’une plu­ra­li­té des mon­des. En sor­ti­ra la notion de rela­ti­vis­me cultu­rel. Vous la connais­sez. Tou­tes les cultu­res se valent. Le rela­ti­vis­me cultu­rel, la cri­ti­que de l’ethnocentrisme, n’appartiennent en pro­pre qu’à l’espace occi­den­tal. Vous n’entendrez aucun natif, aucun indi­gè­ne, de quel­que cultu­re qu’ils soient, affir­mer que tou­tes les cultu­res se valent. Au contrai­re, ils dis­cri­mi­nent les cultu­res sui­vant un ordre de pré­fé­ren­ce. D’ordinaire, les socié­tés ont ten­dan­ce à valo­ri­ser leur pro­pre cultu­re et à déva­lo­ri­ser cel­les de l’étranger (sauf rares cas de fas­ci­na­tion).

A bien des égards, ce rela­ti­vis­me cultu­rel fon­de la supé­rio­ri­té de l’Occident. Cet­te supé­rio­ri­té, c’est de dou­ter de sa pro­pre supé­rio­ri­té. C’est là un trait émi­nem­ment socra­ti­que. Au com­men­ce­ment de la phi­lo­so­phie grec­que, il y a une démar­che cri­ti­que, elle-même à l’origine de la métho­de scien­ti­fi­que. Elle arra­che la com­mu­nau­té au cycle des déter­mi­na­tions, au ris­que de se per­dre dans un rela­ti­vis­me ambiant. Tou­te la phi­lo­so­phie grec­que est tra­ver­sée par la ten­ta­tion du scep­ti­cis­me, même chez Socra­te. Mais Socra­te nous met néan­moins en gar­de contre le scep­ti­cis­me des sophis­tes. Son dou­te sera de bon aloi. Il consis­te­ra à dire qu’il sait qu’il ne sait pas. Il faut rete­nir la leçon. Si le pro­pre de l’Europe, c’est la démar­che cri­ti­que (et par là même auto­cri­ti­que), cet­te démar­che doit res­ter posi­ti­ve, construc­ti­ve et s’arrêter au seuil de l’autodénigrement. « Il est bon qu’une nation soit assez for­te de tra­di­tion et d’honneur pour trou­ver le cou­ra­ge de dénon­cer ses pro­pres erreurs, disait Albert Camus dans ses « Chro­ni­ques algé­rien­nes ». Mais elle ne doit pas oublier les rai­sons qu’elle peut avoir enco­re de s’estimer elle-même. Il est dan­ge­reux en tout cas de lui deman­der de s’avouer seule cou­pa­ble et de la vouer à une péni­ten­ce per­pé­tuel­le. »

Cet­te péni­ten­ce affec­te­ra les socié­tés euro­péen­nes après 1945. En mar­ge du mar­xis­me et à la veille des déco­lo­ni­sa­tions, un nihi­lis­me tex­tuel, sous les traits de la théo­rie cri­ti­que, gagne les esprits. L’altérité et la dif­fé­ren­ce enva­his­sent peu à peu le champ phi­lo­so­phi­que. Dans la fou­lée, la théo­lo­gie devient expia­toi­re, la socio­lo­gie misé­ra­bi­lis­te, l’ethnologie dolo­ris­te.

L’Université se met au goût du jour, avant de dif­fu­ser ce nihi­lis­me tex­tuel dans la sous-cultu­re média­ti­que. Men­tion spé­cia­le à la socio­lo­gie, qui va tra­quer les repré­sen­ta­tions et les sté­réo­ty­pes de l’étranger, sans voir qu’elle va elle-même construi­re de nou­vel­les repré­sen­ta­tions et impo­ser un sté­réo­ty­pe posi­tif de l’étranger, pour en der­niè­re ana­ly­se célé­brer l’étranger en nous. Car nous som­mes tous des immi­grés, nous som­mes tous des étran­gers.

Un hom­me va jouer un rôle de pre­mier plan, par le pres­ti­ge dont il jouit : Jean-Paul Sar­tre. Il va com­plai­sam­ment endos­ser le rôle naguè­re tenu par les frè­res fla­gel­lants qui sévis­saient au Moyen Age aux mar­ges de l’hérésie. Mais Sar­tre ne pou­vait pas se fla­gel­ler long­temps, il lui a fal­lu fla­gel­ler les autres. C’est lui qui va popu­la­ri­ser un thè­me à la riche pos­té­ri­té, celui de la det­te, « nou­vel œcu­mé­nis­me de la péni­ten­ce » (Geor­ge Stei­ner). Des croi­sa­des jusqu’aux colo­ni­sa­tions, l’Europe aurait contrac­té une det­te infi­nie à l’égard du res­te du mon­de. Il ne fait aucun dou­te que l’irruption de la civi­li­sa­tion tech­ni­cien­ne a été une catas­tro­phe pour l’ancien mon­de. Qui le nie­ra ! L’ancien mon­de a dis­pa­ru, mais il a dis­pa­ru ici et là-bas, non pas seule­ment aux anti­po­des, mais en Euro­pe aus­si. Or, l’ethnologie ne pleu­re que le deuil du loin­tain, pas celui de la civi­li­sa­tion rura­le et pay­san­ne euro­péen­ne, pas l’ancien mon­de féo­dal et plé­béien d’Europe. C’est bien sim­ple : cet uni­vers n’existe pas dans cet­te vision du mon­de eth­no-décen­trée.

Sartre et les autres…

Il n’est qu’à lire la pré­fa­ce de Sar­tre aux Dam­nés de la ter­re de Frantz Fanon. Un monu­ment de hai­ne de soi et d’insincérité. L’homme blanc y est essen­tia­li­sé, lié par une chaî­ne de res­pon­sa­bi­li­té col­lec­ti­ve, et fina­le­ment cru­ci­fié. Repens-toi, leu­co­der­me. Au besoin, dis­pa­rais, com­me Sar­tre l’y invi­te : « abat­tre un Euro­péen, c’est fai­re d’une pier­re deux coups, sup­pri­mer en même temps un oppres­seur et un oppri­mé : res­tent un hom­me mort et un hom­me libre ».

Sar­tre tour­ne autour du thè­me de la felix culpa, de la « fau­te déli­cieu­se » avec une sor­te d’exaltation moro­se. C’est ce que le psy­cha­na­lys­te Daniel Sibo­ny appel­le­ra plus tard la « culpa­bi­li­té nar­cis­si­que » : on affi­che une culpa­bi­li­té super­la­ti­ve, mais c’est pré­ci­sé­ment pour s’en exo­né­rer à titre indi­vi­duel et affi­cher une géné­ro­si­té sans éga­le, au-des­sus de tout soup­çon. Ain­si conçue, la hai­ne de soi don­ne à celui qui la pro­fes­se un sen­ti­ment de supé­rio­ri­té. Sar­tre excel­le­ra dans ce regis­tre. A sa déchar­ge, il avait beau­coup à se fai­re par­don­ner, son amour de Hei­deg­ger et ses piè­ces de théâ­tre sous l’Occupation.

La ques­tion qu’on est en droit de se poser, c’est cel­le de l’authenticité de leur enga­ge­ment. Y croient-ils réel­le­ment, Sar­tre et les autres ? Com­ment démê­ler la part de comé­die et de sin­cé­ri­té dans leur célé­bra­tion de l’Autre – et aujourd’hui dans la rhé­to­ri­que pro-migrants ? J’écarte les mili­tants de ter­rain, qui, eux, sont poli­ti­que­ment iden­ti­fiés. Ce sont les méta­sta­ses du trots­kys­me, les mou­ve­ments « sans » (sans-papiers, sans loge­ment, etc.), le reli­quat des chré­tiens de gau­che. Le gros des trou­pes est ailleurs, par­mi les bobos. On peut parier que les bobos se jouent une comé­die et que cet­te comé­die est deve­nue à l’usage pareille à une secon­de natu­re. Elle les ins­tal­le dans le confort des posi­tions mora­le­ment irré­pro­cha­bles, des pos­tu­res exem­plai­res. De là à dire que c’est une culpa­bi­li­té fre­la­tée, une fic­tion de culpa­bi­li­té, il n’y a qu’un pas… qu’il faut fran­chir pour la majo­ri­té d’entre eux. Voi­ci ce que dit Han­nah Arendt dans Eich­mann à Jéru­sa­lem, son toni­truant repor­ta­ge, à pro­pos de l’anti-antisémitisme des jeu­nes Alle­mands après-guer­re (et sa remar­que est plus que jamais d’actualité) : « Ces sen­ti­ments de culpa­bi­li­té, autour des­quels on a fait tant de publi­ci­té, sont néces­sai­re­ment fac­ti­ces. Il est pres­que agréa­ble de se sen­tir cou­pa­ble quand on n’a rien fait : l’on se sent alors plus noble ».

Il y a un effet per­vers à l’œuvre dans les méca­nis­mes com­pas­sion­nels qui sont bran­dis par les jour­na­lis­tes pour nous pren­dre en ota­ge. C’est celui de confé­rer aux vic­ti­mes un carac­tè­re exclu­si­ve­ment ver­tueux. Et a contra­rio d’attribuer aux cou­pa­bles de fait (vous, moi, nous) un carac­tè­re exclu­si­ve­ment égoïs­te. C’est un chan­ta­ge redou­ta­ble­ment effi­ca­ce, puis­que cet­te escro­que­rie aux bons sen­ti­ments a des ver­tus per­for­ma­ti­ves : sauf à pas­ser pour un salaud, vous n’allez pas vous oppo­ser à l’accueil des réfu­giés. La gran­de pres­se ne s’y trom­pe pas, elle ne mobi­li­se que le levier de la com­pas­sion, qu’elle sait le plus puis­sant. Tout le res­te est pas­sé sous silen­ce. Rien sur les pas­seurs, rien sur les mafias, rien ou si peu sur la sur­re­pré­sen­ta­tion mas­cu­li­ne, rien ou si peu sur les dji­ha­dis­tes qui s’infiltrent dans les colon­nes des migrants, rien sur la mena­ce de guer­re civi­le qu’un trop plein migra­toi­re fait peser sur nous. Mais les médias sont les médias. Com­me on disait pen­dant la Secon­de Guer­re mon­dia­le, Radio Paris ment, Radio Paris est migrant !

« L’antipopulisme » de gauche

Pour­sui­vons la généa­lo­gie de Big Other. Dans un livre qui a fait beau­coup de bruit à sa paru­tion, en 1993, Voya­ge au cen­tre du malai­se fran­çais. L’antiracisme et le roman natio­nal, Paul Yon­net a démon­tré com­ment et dans quel contex­te de désaf­fi­lia­tion natio­na­le, de cri­se de l’identité fran­çai­se et d’effondrement de la cultu­re ouvriè­re, l’antiracisme – expres­sion idéo­lo­gi­que du culte de l’Autre – s’est déployé. Offi­ciel­le­ment, il a vu le jour dans les années 80 avec SOS Racis­me. Mais il a une his­toi­re plus ancien­ne dans laquel­le Mai 68 a été un jalon déci­sif. C’est la nais­san­ce de l’antipopulisme de gau­che, « la révol­te des éli­tes », selon l’historien Chris­to­pher Lasch. Sur les bar­ri­ca­des, le mythe ouvrier s’est effon­dré. L’ouvrier a failli. Il est appa­ru com­me cultu­rel­le­ment conser­va­teur, sans esprit de clas­se et insen­si­ble à l’imaginaire pro­phé­ti­que et révo­lu­tion­nai­re de la gau­che. Pour preu­ve, les grilles de l’usine Renault de Billan­court sont res­tées fer­mées aux étu­diants quand ces der­niers sont venus appe­ler les ouvriers à les rejoin­dre. La Com­mu­ne étu­dian­te n’est ain­si pas par­ve­nue à accou­cher d’une nou­vel­le Com­mu­ne de Paris. Le mon­de ouvrier lui a adres­sé une fin de non-rece­voir.

Ce que les gau­chis­tes ont raté avec les clas­ses popu­lai­res, ils vont s’efforcer de le réus­sir avec une nou­vel­le figu­re : le tra­vailleur immi­gré, ou la rédemp­tion par l’immigration. L’internationalisme venait de trou­ver son nou­vel allié. C’est d’ailleurs à ce moment, début des années 1970, que Sar­tre et Fou­cault défi­lent à la Goutte-d’Or. L’immigré s’offre alors à tous com­me un agent de décons­truc­tion des iden­ti­tés. Il en est même le dis­po­si­tif cen­tral.

Inver­se­ment, l’ouvrier devient un « beauf » selon Cabu, un « Fran­çais moyen », un « petit Blanc », un « Fran­chouillard ». De Dupont Lajoie à Canal Plus, des Des­chiens à la Pré­si­pau­té de Gro­land, c’est un même mépris d’une Fran­ce pré­su­mée moi­sie, pou­ja­dis­te et maré­cha­lis­te. Cet­te Fran­ce d’en bas, déjà péri­phé­ri­que, est infé­rio­ri­sée selon les ter­mes mêmes du racis­me bio­lo­gi­que. Ne man­que que l’intentionnalité scien­ti­fi­que, mais pour le res­te tout y est. C’est sur le plouc que se fixent désor­mais les sté­réo­ty­pes racis­tes. Lâche et xéno­pho­be, c’est une Fran­ce géné­ti­que­ment dou­teu­se qu’on exhi­be dans une pers­pec­ti­ve qua­si­ment zoo­lo­gi­que. Il ne man­que que le pavillon colo­nial des expo­si­tions uni­ver­sel­les pour s’y croi­re.

En résu­mé, pro­lo­pho­bie et xéno­phi­lie seront les deux mamel­les de l’antiracisme.

Dans le même ordre d’idées, les années 1960–1970 sont aus­si cel­les qui voient le triom­phe du mino­ri­tai­re. C’est au majo­ri­tai­re qu’on va désor­mais deman­der des comp­tes. Le majo­ri­tai­re est trois fois cou­pa­ble : en tant que mâle (c’est le pro­cès en miso­gy­nie), en tant qu’hétérosexuel (c’est le pro­cès en homo­pho­bie), en tant que Blanc (c’est le pro­cès en racis­me). A défaut de le cas­trer chi­mi­que­ment, on va le cas­trer tex­tuel­le­ment, média­ti­que­ment et fina­le­ment juri­di­que­ment.

Paral­lè­le­ment, les années 70 voient fleu­rir une nou­vel­le géné­ra­tion d’historiens, dans la fou­lée de Robert Pax­ton, qui, à lon­gueur de livres, va ins­trui­re le pro­cès d’une Fran­ce ata­vi­que­ment anti­sé­mi­te, col­la­bo et colo­nia­lis­te. En est sor­tie la légen­de noi­re de Vichy, qui abou­ti­ra au fameux dis­cours de Chi­rac sur la res­pon­sa­bi­li­té de Vichy dans la dépor­ta­tion des Juifs, en 1995. Un res­sort, essen­tiel dans la psy­cho­lo­gie des peu­ples, s’est cas­sé : l’estime de soi.

Ain­si posées, les années 1950 sont cel­les de la dif­fu­sion à gran­de échel­le des tra­vaux de l’ethnologie, avec pour consé­quen­ce la rééva­lua­tion de l’Autre et la déva­lua­tion du Même. Les années 1960 sont cel­les de la décons­truc­tion de la figu­re ouvriè­re et de la construc­tion d’une uto­pie de sub­sti­tu­tion : l’immigrationnisme. Les années 1970, cel­les de la des­truc­tion de la mémoi­re natio­na­le. Les années 1980, cel­les de l’antiracisme mili­tant. Les années 1990, cel­les de la repen­tan­ce des ins­ti­tu­tions. Les années 2000, cel­les de la pro­mo­tion des mino­ri­tés visi­bles et de la diver­si­té. Quel accu­sé sur­vi­vrait, je vous le deman­de, à une tel­le ava­lan­che de char­ges ?

L’utopie de l’homme-monde

Mais ce n’est enco­re qu’une éta­pe, par­ce que le ter­me du ter­me pour les décons­truc­teurs, celui qui doit voir le der­nier éta­ge de la fusée se déta­cher, c’est le déra­ci­ne­ment uni­ver­sel : l’utopie de l’homme-monde. Ain­si la diver­si­té elle-même est-elle à son tour appe­lée à s’évanouir. Com­ment en irait-il autre­ment dans une socié­té mon­dia­li­sée ? Pre­mier moment : la mon­dia­li­sa­tion nous fait décou­vrir la plu­ra­li­té des mon­des ; second moment, cet­te même mon­dia­li­sa­tion abo­lit cet­te diver­si­té en impo­sant un modè­le uni­que de déve­lop­pe­ment. « L’humanité s’installe dans la mono­cul­tu­re ; elle s’apprête à pro­dui­re la civi­li­sa­tion en mas­se com­me la bet­te­ra­ve » (Lévi-Strauss, Tris­tes tro­pi­ques). Autre­ment dit, on a fait la pro­mo­tion de la dif­fé­ren­ce, mais c’était pour pro­dui­re une socié­té indif­fé­ren­ciée. Le mon­de doit rede­ve­nir une sou­pe ori­gi­nel­le indif­fé­ren­ciée, un mag­ma en fusion-confu­sion, où il n’y aura plus que des créa­tu­res hybri­des, post-iden­ti­tai­res, accro­chées à leur tour de Babel vacillan­te.

La chi­mè­re qui ins­pi­re cet­te vision des cho­ses, c’est enco­re et tou­jours l’unification du gen­re humain, mais pour adve­nir, cet­te chi­mè­re doit au préa­la­ble abo­lir l’humanité his­to­ri­que de l’homme. Le gen­re humain ne s’unifiera qu’à la condi­tion de sub­sti­tuer à l’homme enra­ci­né dans la géo­gra­phie et l’histoire un hom­me géné­ri­que. Dans cet­te opé­ra­tion d’alchimie à l’envers, l’Europe et la Fran­ce au pre­mier chef ont voca­tion à accom­plir le pro­jet des droits de l’homme, qui sup­po­se le dépas­se­ment et de la Fran­ce et de l’Europe – ou leur uni­ver­sa­li­sa­tion. Et l’une et l’autre ne pou­vant exis­ter qu’à la condi­tion de se désub­stan­tia­li­ser pour se diluer dans le grand Tout. L’Europe, cel­le de la Cour euro­péen­ne des droits de l’homme et du Conseil de l’Europe, est absen­ce de ter­ri­toi­res, no bor­ders, no limits. Non pas un ter­ri­toi­re, mais une idée : l’impolitique des droits de l’homme. On voit par là com­bien notre conti­nent est deve­nu fou. On pour­rait pres­que dire, à la maniè­re de Ches­ter­ton, que le mon­de est plein d’idées euro­péen­nes deve­nues fol­les.

Il ne faut donc pas se trom­per. Si l’Autre n’a pas enco­re été relé­gué au rayon des anti­qui­tés, s’il demeu­re le véhi­cu­le d’une iden­ti­té et d’une appar­te­nan­ce, son ave­nir est comp­té. L’Autre, le tout autre, désor­mais, c’est le deve­nir noma­de, l’homme off-sho­re en train de poin­dre, la créa­tu­re en tran­sit, ces « mul­ti­tu­des » chè­res à Toni Negri et à la gau­che radi­ca­le. Cet­te chi­mè­re libé­ra­le-liber­tai­re, c’est à la fois le fan­tas­me des trots­kys­tes et des néo­li­bé­raux, de la révo­lu­tion per­ma­nen­te pro­mue par le père de la IVe Inter­na­tio­na­le et des socié­tés ouver­tes dont Karl Pop­per a fait l’éloge. C’est à la fois le pro­jet des Lumiè­res fran­çai­ses et des Lumiè­res anglo-saxon­nes, de Kant et d’Adam Smi­th, des droits de l’homme et de la logi­que du capi­tal, de la paix per­pé­tuel­le et de l’extension sans fin du mar­ché. La dilu­tion dans le tout et un tout réduit au même. La géné­ra­li­sa­tion de la libre cir­cu­la­tion – des hom­mes, des biens et des capi­taux. L’internationalisation des flux, le désor­dre crois­sant, l’entropie. En un mot, le chaos.

Le but pour­sui­vi ? Créer une socié­té pan­ra­cia­le, paneth­ni­que. L’Autre n’est en défi­ni­ti­ve qu’une sor­te d’objet tran­si­tion­nel qui offre la pos­si­bi­li­té de dépas­ser l’identité. Il y a un fan­tas­me d’abolition, de dis­pa­ri­tion, dans l’autre, par l’autre. Et de prê­cher par l’exemple, je veux par­ler des Euro­péens. Mais c’est là un échan­ge inégal. Car l’autre – le migrant, en l’occurrence – ne veut pas trans­cen­der son iden­ti­té dans une post-iden­ti­té mon­dia­le, il veut au contrai­re la conser­ver et pour­quoi pas l’imposer.

Mais les pro­mo­teurs du tout-mon­de n’en ont que fai­re. Un fait signi­fi­ca­tif : on ne par­le plus de négri­tu­de dans les lit­té­ra­tu­res afri­cai­nes et antillai­ses com­plè­te­ment conta­mi­nées par les « cultu­ral stu­dies » états-unien­nes. C’est une concep­tion trop bar­ré­sien­ne, trop supré­ma­tis­te, de l’africanité et de la négri­tu­de, cel­le du roi Sen­ghor et d’Aimé Césai­re, Césai­re le bien aimé. La négri­tu­de a dis­pa­ru au pro­fit d’une mosaï­que de motifs ; elle est deve­nue migri­tu­de. C’est la créo­li­sa­tion du mon­de, objec­tif avoué des étu­des post­co­lo­nia­les. Le tout-mon­de, les poé­ti­ques du divers, l’éloge de la bâtar­di­se et de tous les syn­cré­tis­mes. Dans l’univers de la migri­tu­de, ne règne plus que des pro­ces­sus d’hybridation et de métis­sa­ge. Le modè­le visé, c’est le Bré­sil et la Caraï­be. On com­men­ce d’ores et déjà à par­ler de trans­mi­grants (Alain Tar­rius), des popu­la­tions en per­pé­tuel­le migra­tion, com­me les cara­va­niers d’autrefois, qui voya­gent au gré des oppor­tu­ni­tés éco­no­mi­ques ou socia­les. C’est le rêve de l’OMC et de l’ultragauche, d’Alain Minc et de Jac­ques Atta­li.

Notre droit à la différence

Alors que fai­re, com­me disait Léni­ne ? Por­ter la guer­re sur le ter­rain de la cultu­re, ren­ver­ser le rap­port des for­ces cultu­rel­les, lar­ge­ment en notre défa­veur. Pour cela, s’approprier le lan­ga­ge de la dif­fé­ren­ce que nos adver­sai­res ne sont plus en mesu­re de tenir. Fai­re valoir notre droit à la dif­fé­ren­ce. Lévi-Strauss nous a mon­tré la voie lorsqu’il dit que les socié­tés doi­vent se pro­té­ger les unes des autres. On ne peut pas avoir de diver­si­té (impé­ra­tif des socié­tés mul­ti­ra­cia­les), sans concé­der que « cet­te diver­si­té résul­te pour une gran­de part du désir de cha­que cultu­re de s’opposer à cel­les qui l’environnent, de se dis­tin­guer d’elles, en un mot d’être soi ». C’est le para­doxe que Lévi-Strauss a sou­le­vé dans sa secon­de confé­ren­ce à l’UNESCO, Race et cultu­re, qui a fait scan­da­le. Si l’on veut pro­té­ger les cultu­res dans leur diver­si­té, il faut donc qu’elles « veillent sur leurs par­ti­cu­la­ris­mes », qu’elles conser­vent « une cer­tai­ne imper­méa­bi­li­té ». Lévi-Strauss va même jusqu’à par­ler de la néces­sai­re indif­fé­ren­ce des cultu­res les unes pour les autres. Cha­cun chez soi, et les mou­tons seront bien gar­dés ! Mais il y a fort à fai­re. Car s’ils sont chez eux chez nous, com­me l’a dit en son temps Fran­çois Mit­ter­rand, c’est que nous n’y som­mes plus. Et si nous y som­mes tou­jours, c’est qu’ils n’y sont plus, com­me eût pu dire La Pali­ce. Il res­te donc beau­coup de che­min à par­cou­rir.

Vous connais­sez la phra­se du grand juris­te Carl Schmitt : Est sou­ve­rain celui qui déci­de la situa­tion d’exception. Eh bien, per­met­tez-moi de cor­ri­ger Schmitt, avec un peu de for­fan­te­rie. En véri­té, est sou­ve­rain celui-là seul qui maî­tri­se le champ sym­bo­li­que des inter­dits ; est sou­ve­rain celui qui dit le lici­te et l’illicite ; est sou­ve­rain celui qui a le pou­voir de nom­mer le Totem et de dési­gner le Tabou. Il n’y a pas d’autre sou­ve­rai­ne­té. Ou plu­tôt : la sou­ve­rai­ne­té poli­ti­que pro­cè­de de cet­te sou­ve­rai­ne­té sym­bo­li­que.

Or, et vous en convien­drez, cet­te bataille n’est pas gagnée, même si l’édifice prend l’eau de tou­te part, même si le gla­cis de men­son­ges cra­quel­le, même si la paro­le se libè­re (quel­le expres­sion symp­to­ma­ti­que, pres­que de l’ordre du lap­sus lin­guae : si la paro­le se libè­re, c’est donc qu’elle était muse­lée).

C’est cet­te guer­re, d’abord et avant tout cultu­rel­le, qu’il nous fau­dra gagner pour pré­ser­ver et trans­met­tre le sol très aimé de la patrie, selon le mot de Höl­der­lin en ouver­tu­re de son Hypé­rion. « Une fois enco­re, le sol très aimé de la patrie me don­ne joie et dou­leur ». Peu impor­te que la patrie soit char­nel­le ou mythi­que, c’est la nôtre.

Fran­çois Bous­quet

Tex­te extrait de la revue Livr’Arbitres