#ColloqueILIADE : L’idéologie Big Other, les autres avant les nôtres

#ColloqueILIADE : L’idéologie Big Other, les autres avant les nôtres

#ColloqueILIADE : L’idéologie Big Other, les autres avant les nôtres

Intervention de François Bousquet, rédacteur en chef adjoint de la revue Eléments lors du colloque « Face à l’assaut migratoire, le réveil de la conscience européenne ».

Vous connais­sez le Big Bro­ther de George Orwell – il a acquis une noto­rié­té mon­diale ; vous avez enten­du par­ler de Big Mother qui décrit indif­fé­rem­ment les nou­velles socié­tés matriar­cales ou la sol­li­ci­tude mater­nante de l’Etat poule ; mais si vous n’avez pas lu la réédi­tion du Camp des saints, vous ne connais­sez peut-être pas Big Other, le Grand Autre, le Tout Autre. Big Other, c’est le nom que Jean Ras­pail a don­né à la nou­velle reli­gion des temps modernes : la reli­gion de l’Autre, du loin­tain, de la différence.

Comme dans 1984, Big Other s’est doté d’une nov­langue – la rhé­to­rique des droits de l’homme –, d’un par­ti – le par­ti du Bien – et d’un sys­tème de sur­veillance : l’implacable sur­moi anti­ra­ciste que nous sommes cen­sés avoir inté­rio­ri­sé et qui fonc­tionne comme un tri­bu­nal de la conscience. Le tout des­sine la reli­gion de l’Autre, ce qu’on appelle en phi­lo­so­phie l’altérité. L’altérité, c’est l’autre com­pris comme ce qui est exté­rieur à soi.

Mais c’est là jus­te­ment où le bât blesse : l’autre n’est désor­mais plus exté­rieur à soi, c’est nous-mêmes qui sommes deve­nus exté­rieurs à notre propre tra­di­tion, à notre nature his­to­rique, à notre être authen­tique, étran­gers, pour ain­si dire, à notre propre culture. L’amour de l’autre – un amour exces­sif, mal­sain, mor­bide – est exclu­sif : il implique de renon­cer à la pos­ses­sion de soi pour adop­ter, sinon épou­ser, le seul point de vue de l’autre.

L’étranger élevé au rang de modèle

Il ne s’agit pas de le nier, cet autre. C’est à lui que nous devons d’exister en tant que com­mu­nau­té sin­gu­lière, en tant que non-autre, selon l’arithmétique de l’identité, qui pro­cède par dis­cri­mi­na­tion et retran­che­ment, mais de consta­ter que lui seul a désor­mais droit de cité. Il a pris toute la place. C’est la seule parole auto­ri­sée. Assor­ti d’une majus­cule, l’Autre est deve­nu, sous les espèces de l’idéologie des droits de l’homme et de l’antiracisme, une logo­ma­chie d’autant plus tyran­nique qu’elle est phi­lo­so­phi­que­ment incon­sis­tante. Il y a un enfer et un para­dis. Il y a la haine de soi et son coro­laire l’amour de l’autre, l’une étant la condi­tion de l’autre.

C’est là un nou­veau cha­pitre du nihi­lisme euro­péen, le « plus inquié­tant de tous les hôtes », dit Nietzsche. C’est une mala­die létale qui s’est empa­rée de l’âme euro­péenne. La haine de soi en est le prin­cipe actif : idéa­li­sa­tion du non-iden­tique, sur­va­lo­ri­sa­tion de l’étranger, féti­chi­sa­tion de l’Autre. Dans tous les cas, Big Other est notre créan­cier et nous lui sommes indé­fi­ni­ment rede­vables. Tel est désor­mais « le far­deau de l’homme blanc », non plus la res­pon­sa­bi­li­té endos­sée par Kipling, mais la culpa­bi­li­té. Résul­tat : on va pas­ser notre temps à nous excu­ser et à les excuser.

Car il ne faut pas se leur­rer. Si la dis­cri­mi­na­tion posi­tive n’existe pas encore for­mel­le­ment dans les textes, elle est omni­pré­sente dans les têtes, consciem­ment ou incons­ciem­ment. L’étranger a été éle­vé au rang de modèle. Toute la socié­té est tra­ver­sée par un désir de l’Autre. Ce désir se tra­duit de mille façons. Aujourd’hui, la mode est de dire qu’il y a trop d’hommes blancs par­tout, dans le ciné­ma, aux Oscars, à la télé­vi­sion, dans le monde de l’entreprise ou de la poli­tique. Hier, c’était de s’extasier sur Oba­ma, qui, sur la seule cou­leur de sa peau, béné­fi­ciait d’une pré­somp­tion d’innocence et d’un pré­ju­gé d’excellence. Tous les mois, c’est le baro­mètre des pré­su­mées per­son­na­li­tés pré­fé­rées des Fran­çais (les Omar Sy, Yan­nick Noah et autres Zine­dine Zidane). Ce sont des baro­mètres pres­crip­teurs : ils ne disent pas la tem­pé­ra­ture qu’il fait, mais celle qu’il doit faire.

La socié­té est obsé­dée par les mino­ri­tés visibles, sans voir que ce sont les majo­ri­tés qui deviennent invi­sibles. De fait, plus du quart du corps élec­to­ral n’a aucune repré­sen­ta­tion média­tique sans que cela offusque les belles âmes. Et que dire du qua­si-mono­pole de la gauche cultu­relle dans les médias ? Le pro­blème n’est donc pas savoir s’il y a trop de Blancs ou non à la télé­vi­sion, c’est qu’ils pro­fessent tous les mêmes idées.

Quelles sont-elles, ces idées ? L’antiracisme, l’hypertolérance, la xéno­phi­lie – en un mot, l’amour de l’Autre. Même un cher­cheur comme Pierre-André Taguieff a été jusqu’à par­ler d’une dis­po­si­tion xéno­phile éri­gée en norme par les formes contem­po­raines de l’antiracisme. Mais Taguieff est bien seul. Autant le racisme a été décryp­té de long en large, désos­sé, psy­cha­na­ly­sé, patho­lo­gi­sé et même et sur­tout judi­cia­ri­sé, autant l’antiracisme est res­té vierge. C’est une terre incon­nue pour la recherche uni­ver­si­taire. Ce qui fait qu’on a étu­dié jusqu’à la nau­sée la haine des étran­gers, mais pas l’amour de l’étranger. Il y aurait pour­tant fort à faire, tant cette xéno­phi­lie a pris dans notre monde un carac­tère hégémonique.

La religion de l’antiracisme

Car qui pré­side aux des­ti­nées morales de notre monde, qui contrôle nos consciences ? L’antiracisme, rebap­ti­sé par Alain Fin­kiel­kraut « le com­mu­nisme du XXIe siècle ». Il fonc­tionne comme une idéo­lo­gie de rechange au mar­xisme. La conti­nua­tion du trots­kisme par d’autres moyens. Construire une socié­té sans race (et non plus sans classe), dans laquelle l’homme serait un agneau pour l’homme. Un vrai conte de fée. La Fon­taine se serait conten­té d’en tirer une fable. Nous, on en a fait une religion.

C’est Hit­ler qui l’a iro­ni­que­ment inven­tée. Sans lui, pas de socié­tés mul­ti­ra­ciales. C’est l’épouvantail qu’on agite sans cesse pour faire plier les peuples. En le met­tant à mort rituel­le­ment, hys­té­ri­que­ment, en l’exorcisant sans cesse, on n’en finit pas de res­sus­ci­ter son fan­tôme. Ce qui fait que Hit­ler est deve­nu plus impor­tant mort que vivant. C’est « la deuxième car­rière » du chan­ce­lier, dont Renaud Camus a jeté les contours dans un texte magis­tral. Sa car­rière post­hume, de loin la plus rem­plie, celle qu’il a com­men­cée comme reve­nant au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale, venu han­ter les consciences euro­péennes. L’astre noir qui a entraî­né une longue éclipse de la rai­son et du sens com­mun – et qui nous enjoint d’accueillir l’Autre – en l’occurrence les migrants – comme une armée de libé­ra­teurs, au cri de « willkommen » !

De quoi nous libère-t-il ? De notre mau­vaise conscience. C’est la pre­mière fois qu’une armée d’occupation est reçue en libé­ra­trice. Les jour­na­listes, les artistes – les « artis­tro­crates », disait Phi­lippe Mur­ray, qui méprisent le tiers état que nous sommes –, les ensei­gnants, les tra­vailleurs sociaux, tout ce pan­dé­mo­nium de traîtres de comé­die, de démons de petite enver­gure, de pha­ri­siens de la bon­té, de gnous inter­chan­geables, en appellent à l’esprit d’humanité, au besoin devant les tri­bu­naux. Impos­sible d’allumer son poste sans tom­ber sur l’un d’entre eux. On se croi­rait au prêche et à confesse. Quand on a enten­du l’un, on a enten­du l’autre. C’est le confor­misme à tous les étages. Ils rai­sonnent comme les bancs de sar­dines se déplacent, sans dévier d’un iota de la ligne du Par­ti. Pas un pour rache­ter l’autre. C’est la pen­sée gra­mo­phone, disait Orwell. Ils tournent en boucle, ils récitent leur glou­bi-boul­ga sur la diver­si­té, leur prê­chi-prê­cha « citoyen ». Un embou­teillage de bons sen­ti­ments et d’idées courtes. La com­bi­nai­son molé­cu­laire de l’ignorance et de l’arrogance. Tout y passe. Un vrai défi­lé. Les tartes à la crème de l’antiracisme, les lieux com­muns vic­ti­maires, les cli­chés sur le misé­ra­bi­lisme et j’en passe.

Alors, d’où vient cette lan­gueur qui s’est empa­rée de l’âme euro­péenne, cette mol­lesse dans laquelle elle se dis­sout comme dans une solu­tion émol­liente ? Eh bien, Big Other, ce que Jean Ras­pail a récem­ment appe­lé Big Other, a une longue et vieille his­toire, mais jusqu’à peu cette his­toire n’avait pour ain­si dire aucune inci­dence. Ce n’est que depuis un demi-siècle qu’elle a pris une impor­tance démesurée.

Généalogie du mal

Quitte à remon­ter loin dans le temps, dif­fi­cile d’occulter le début de notre ère, mar­qué par l’avènement du chris­tia­nisme, qui va don­ner lieu à une pre­mière expres­sion de l’autre conte­nue dans l’amour évan­gé­lique du pro­chain. Mais on fera jus­te­ment valoir que le pro­chain n’a jamais exclu l’amour du proche, ni l’amour du même. Et du reste, cette nou­velle reli­gion – l’idéalisation de la figure de l’autre, qui emprunte indis­cu­ta­ble­ment de nom­breux motifs au Nou­veau Tes­ta­ment – s’est déployée dans un monde tar­dif, cré­pus­cu­laire, lar­ge­ment post­chré­tien, en tout cas déchris­tia­ni­sé ou en passe de le devenir.

Je crois plu­tôt, s’il faut assi­gner un com­men­ce­ment à cette his­toire, qu’il faut la faire démar­rer au choc qu’a consti­tué la décou­verte de l’Amérique. Il y avait certes jusque-là des étran­gers sous les traits du bar­bare : le Romain pour le Grec, le Ger­main pour le Romain, le Maure pour le chré­tien, le Mon­gol pour le Véni­tien Mar­co Polo. Mais pour décou­vrir l’Autre, le tout autre, l’altérité radi­cale, il faut attendre 1492 et Chris­tophe Colomb : la décou­verte, au sens fort du mot, de l’Amérique, laquelle a pro­duit en retour un élec­tro­choc. C’est dans ce contexte, celui de la décou­verte du Nou­veau Monde, qu’il faut se situer pour com­prendre com­ment la figure de l’autre est entrée en col­li­sion avec la conscience euro­péenne, ou plu­tôt l’inverse. Pour le meilleur et pour le pire.

En France, c’est Mon­taigne, le grand Mon­taigne, qui en sera le pre­mier inter­prète – on pour­rait presque dire le pre­mier théo­ri­cien. Mon­taigne ren­verse, et il a quelques rai­sons de le faire, le couple du civi­li­sé et du bar­bare, du Même et de l’Autre, dans un célèbre pas­sage de ses Essais, inti­tu­lé « Des can­ni­bales » (notez qu’en Espagne, vous avez un peu plus tôt Bar­to­lo­mé de Las Casas, qui se range du côté des Indiens, lors de la contro­verse de Val­la­do­lid). Mon­taigne s’inspire d’un bref épi­sode de la colo­ni­sa­tion fran­çaise du Bré­sil, ce qu’on appe­lait alors la « France antarc­tique », pour démon­trer com­bien l’Europe civi­li­sée plon­gée dans les guerres de reli­gion n’est pas moins bar­bare que les peu­plades anthro­po­phages du Sud, sinon plus, parce que celles-ci se contentent de rôtir occa­sion­nel­le­ment des corps pour les man­ger, alors que nous dres­sons des bûchers pour les brû­ler, en atten­dant qu’ils rôtissent en enfer.

Mon­taigne pose les élé­ments de lan­gage de ce qui devien­dra bien plus tard, en phi­lo­so­phie et en anthro­po­lo­gie, l’altérité. Ils fleu­ri­ront au XVIIIe siècle, second acte de nais­sance, quand les Lumières – et avec elles la bonne socié­té – vont bro­der autour du thème du bon sau­vage, des ber­ge­ries cham­pêtres et des robin­son­nades à la Paul et Vir­gi­nie. Des rêve­ries de songe-creux, ce qu’étaient alors les salons de l’aristocratie. C’est ce monde-là que Rous­seau a pris pour cible dans son Émile : « Défiez-vous de ces cos­mo­po­lites qui vont cher­cher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de rem­plir autour d’eux. Tel phi­lo­sophe aime les Tar­tares, pour être dis­pen­sé d’aimer ses voisins. »

Les XIXe et XXe siècles vont pour­suivre ce rêve de vir­gi­ni­té et d’innocence aux anti­podes. Son­gez à Gau­guin en Poly­né­sie, Ste­ven­son aux Samoa, au stu­pé­fiant et si iro­ni­que­ment pré­mo­ni­toire Les Immé­mo­riaux de Vic­tor Sega­len qui retrace la façon dont les Tahi­tiens ont tra­hi leurs dieux pour épou­ser les nôtres (en véri­té, c’est ce qui menace de nous arri­ver, à nous Euro­péens, d’épouser le Dieu, les us et les cou­tumes, le lan­gage, de notre colo­ni­sa­teur – l’Autre). On peut ajou­ter à cela la décou­verte des arts pri­mi­tifs en pleine crise des arts au début du XXe siècle.

Les effets pervers du relativisme culturel

Mais toute cette généa­lo­gie de l’Autre serait res­tée sans consé­quence, poli­ti­que­ment par­lant, si on s’en était tenu à un éloge de l’exotisme, du buco­lique et du loin­tain. Dans l’opération, on aurait décou­vert non seule­ment l’Autre, mais aus­si l’existence d’une plu­ra­li­té des mondes. En sor­ti­ra la notion de rela­ti­visme cultu­rel. Vous la connais­sez. Toutes les cultures se valent. Le rela­ti­visme cultu­rel, la cri­tique de l’ethnocentrisme, n’appartiennent en propre qu’à l’espace occi­den­tal. Vous n’entendrez aucun natif, aucun indi­gène, de quelque culture qu’ils soient, affir­mer que toutes les cultures se valent. Au contraire, ils dis­cri­minent les cultures sui­vant un ordre de pré­fé­rence. D’ordinaire, les socié­tés ont ten­dance à valo­ri­ser leur propre culture et à déva­lo­ri­ser celles de l’étranger (sauf rares cas de fascination).

A bien des égards, ce rela­ti­visme cultu­rel fonde la supé­rio­ri­té de l’Occident. Cette supé­rio­ri­té, c’est de dou­ter de sa propre supé­rio­ri­té. C’est là un trait émi­nem­ment socra­tique. Au com­men­ce­ment de la phi­lo­so­phie grecque, il y a une démarche cri­tique, elle-même à l’origine de la méthode scien­ti­fique. Elle arrache la com­mu­nau­té au cycle des déter­mi­na­tions, au risque de se perdre dans un rela­ti­visme ambiant. Toute la phi­lo­so­phie grecque est tra­ver­sée par la ten­ta­tion du scep­ti­cisme, même chez Socrate. Mais Socrate nous met néan­moins en garde contre le scep­ti­cisme des sophistes. Son doute sera de bon aloi. Il consis­te­ra à dire qu’il sait qu’il ne sait pas. Il faut rete­nir la leçon. Si le propre de l’Europe, c’est la démarche cri­tique (et par là même auto­cri­tique), cette démarche doit res­ter posi­tive, construc­tive et s’arrêter au seuil de l’autodénigrement. « Il est bon qu’une nation soit assez forte de tra­di­tion et d’honneur pour trou­ver le cou­rage de dénon­cer ses propres erreurs, disait Albert Camus dans ses « Chro­niques algé­riennes ». Mais elle ne doit pas oublier les rai­sons qu’elle peut avoir encore de s’estimer elle-même. Il est dan­ge­reux en tout cas de lui deman­der de s’avouer seule cou­pable et de la vouer à une péni­tence perpétuelle. »

Cette péni­tence affec­te­ra les socié­tés euro­péennes après 1945. En marge du mar­xisme et à la veille des déco­lo­ni­sa­tions, un nihi­lisme tex­tuel, sous les traits de la théo­rie cri­tique, gagne les esprits. L’altérité et la dif­fé­rence enva­hissent peu à peu le champ phi­lo­so­phique. Dans la fou­lée, la théo­lo­gie devient expia­toire, la socio­lo­gie misé­ra­bi­liste, l’ethnologie doloriste.

L’Université se met au goût du jour, avant de dif­fu­ser ce nihi­lisme tex­tuel dans la sous-culture média­tique. Men­tion spé­ciale à la socio­lo­gie, qui va tra­quer les repré­sen­ta­tions et les sté­réo­types de l’étranger, sans voir qu’elle va elle-même construire de nou­velles repré­sen­ta­tions et impo­ser un sté­réo­type posi­tif de l’étranger, pour en der­nière ana­lyse célé­brer l’étranger en nous. Car nous sommes tous des immi­grés, nous sommes tous des étrangers.

Un homme va jouer un rôle de pre­mier plan, par le pres­tige dont il jouit : Jean-Paul Sartre. Il va com­plai­sam­ment endos­ser le rôle naguère tenu par les frères fla­gel­lants qui sévis­saient au Moyen Age aux marges de l’hérésie. Mais Sartre ne pou­vait pas se fla­gel­ler long­temps, il lui a fal­lu fla­gel­ler les autres. C’est lui qui va popu­la­ri­ser un thème à la riche pos­té­ri­té, celui de la dette, « nou­vel œcu­mé­nisme de la péni­tence » (George Stei­ner). Des croi­sades jusqu’aux colo­ni­sa­tions, l’Europe aurait contrac­té une dette infi­nie à l’égard du reste du monde. Il ne fait aucun doute que l’irruption de la civi­li­sa­tion tech­ni­cienne a été une catas­trophe pour l’ancien monde. Qui le nie­ra ! L’ancien monde a dis­pa­ru, mais il a dis­pa­ru ici et là-bas, non pas seule­ment aux anti­podes, mais en Europe aus­si. Or, l’ethnologie ne pleure que le deuil du loin­tain, pas celui de la civi­li­sa­tion rurale et pay­sanne euro­péenne, pas l’ancien monde féo­dal et plé­béien d’Europe. C’est bien simple : cet uni­vers n’existe pas dans cette vision du monde ethno-décentrée.

Sartre et les autres…

Il n’est qu’à lire la pré­face de Sartre aux Dam­nés de la terre de Frantz Fanon. Un monu­ment de haine de soi et d’insincérité. L’homme blanc y est essen­tia­li­sé, lié par une chaîne de res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive, et fina­le­ment cru­ci­fié. Repens-toi, leu­co­derme. Au besoin, dis­pa­rais, comme Sartre l’y invite : « abattre un Euro­péen, c’est faire d’une pierre deux coups, sup­pri­mer en même temps un oppres­seur et un oppri­mé : res­tent un homme mort et un homme libre ».

Sartre tourne autour du thème de la felix culpa, de la « faute déli­cieuse » avec une sorte d’exaltation morose. C’est ce que le psy­cha­na­lyste Daniel Sibo­ny appel­le­ra plus tard la « culpa­bi­li­té nar­cis­sique » : on affiche une culpa­bi­li­té super­la­tive, mais c’est pré­ci­sé­ment pour s’en exo­né­rer à titre indi­vi­duel et affi­cher une géné­ro­si­té sans égale, au-des­sus de tout soup­çon. Ain­si conçue, la haine de soi donne à celui qui la pro­fesse un sen­ti­ment de supé­rio­ri­té. Sartre excel­le­ra dans ce registre. A sa décharge, il avait beau­coup à se faire par­don­ner, son amour de Hei­deg­ger et ses pièces de théâtre sous l’Occupation.

La ques­tion qu’on est en droit de se poser, c’est celle de l’authenticité de leur enga­ge­ment. Y croient-ils réel­le­ment, Sartre et les autres ? Com­ment démê­ler la part de comé­die et de sin­cé­ri­té dans leur célé­bra­tion de l’Autre – et aujourd’hui dans la rhé­to­rique pro-migrants ? J’écarte les mili­tants de ter­rain, qui, eux, sont poli­ti­que­ment iden­ti­fiés. Ce sont les méta­stases du trots­kysme, les mou­ve­ments « sans » (sans-papiers, sans loge­ment, etc.), le reli­quat des chré­tiens de gauche. Le gros des troupes est ailleurs, par­mi les bobos. On peut parier que les bobos se jouent une comé­die et que cette comé­die est deve­nue à l’usage pareille à une seconde nature. Elle les ins­talle dans le confort des posi­tions mora­le­ment irré­pro­chables, des pos­tures exem­plaires. De là à dire que c’est une culpa­bi­li­té fre­la­tée, une fic­tion de culpa­bi­li­té, il n’y a qu’un pas… qu’il faut fran­chir pour la majo­ri­té d’entre eux. Voi­ci ce que dit Han­nah Arendt dans Eich­mann à Jéru­sa­lem, son toni­truant repor­tage, à pro­pos de l’anti-antisémitisme des jeunes Alle­mands après-guerre (et sa remarque est plus que jamais d’actualité) : « Ces sen­ti­ments de culpa­bi­li­té, autour des­quels on a fait tant de publi­ci­té, sont néces­sai­re­ment fac­tices. Il est presque agréable de se sen­tir cou­pable quand on n’a rien fait : l’on se sent alors plus noble ».

Il y a un effet per­vers à l’œuvre dans les méca­nismes com­pas­sion­nels qui sont bran­dis par les jour­na­listes pour nous prendre en otage. C’est celui de confé­rer aux vic­times un carac­tère exclu­si­ve­ment ver­tueux. Et a contra­rio d’attribuer aux cou­pables de fait (vous, moi, nous) un carac­tère exclu­si­ve­ment égoïste. C’est un chan­tage redou­ta­ble­ment effi­cace, puisque cette escro­que­rie aux bons sen­ti­ments a des ver­tus per­for­ma­tives : sauf à pas­ser pour un salaud, vous n’allez pas vous oppo­ser à l’accueil des réfu­giés. La grande presse ne s’y trompe pas, elle ne mobi­lise que le levier de la com­pas­sion, qu’elle sait le plus puis­sant. Tout le reste est pas­sé sous silence. Rien sur les pas­seurs, rien sur les mafias, rien ou si peu sur la sur­re­pré­sen­ta­tion mas­cu­line, rien ou si peu sur les dji­ha­distes qui s’infiltrent dans les colonnes des migrants, rien sur la menace de guerre civile qu’un trop plein migra­toire fait peser sur nous. Mais les médias sont les médias. Comme on disait pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, Radio Paris ment, Radio Paris est migrant !

« L’antipopulisme » de gauche

Pour­sui­vons la généa­lo­gie de Big Other. Dans un livre qui a fait beau­coup de bruit à sa paru­tion, en 1993, Voyage au centre du malaise fran­çais. L’antiracisme et le roman natio­nal, Paul Yon­net a démon­tré com­ment et dans quel contexte de désaf­fi­lia­tion natio­nale, de crise de l’identité fran­çaise et d’effondrement de la culture ouvrière, l’antiracisme – expres­sion idéo­lo­gique du culte de l’Autre – s’est déployé. Offi­ciel­le­ment, il a vu le jour dans les années 80 avec SOS Racisme. Mais il a une his­toire plus ancienne dans laquelle Mai 68 a été un jalon déci­sif. C’est la nais­sance de l’antipopulisme de gauche, « la révolte des élites », selon l’historien Chris­to­pher Lasch. Sur les bar­ri­cades, le mythe ouvrier s’est effon­dré. L’ouvrier a failli. Il est appa­ru comme cultu­rel­le­ment conser­va­teur, sans esprit de classe et insen­sible à l’imaginaire pro­phé­tique et révo­lu­tion­naire de la gauche. Pour preuve, les grilles de l’usine Renault de Billan­court sont res­tées fer­mées aux étu­diants quand ces der­niers sont venus appe­ler les ouvriers à les rejoindre. La Com­mune étu­diante n’est ain­si pas par­ve­nue à accou­cher d’une nou­velle Com­mune de Paris. Le monde ouvrier lui a adres­sé une fin de non-recevoir.

Ce que les gau­chistes ont raté avec les classes popu­laires, ils vont s’efforcer de le réus­sir avec une nou­velle figure : le tra­vailleur immi­gré, ou la rédemp­tion par l’immigration. L’internationalisme venait de trou­ver son nou­vel allié. C’est d’ailleurs à ce moment, début des années 1970, que Sartre et Fou­cault défilent à la Goutte-d’Or. L’immigré s’offre alors à tous comme un agent de décons­truc­tion des iden­ti­tés. Il en est même le dis­po­si­tif central.

Inver­se­ment, l’ouvrier devient un « beauf » selon Cabu, un « Fran­çais moyen », un « petit Blanc », un « Fran­chouillard ». De Dupont Lajoie à Canal Plus, des Des­chiens à la Pré­si­pau­té de Gro­land, c’est un même mépris d’une France pré­su­mée moi­sie, pou­ja­diste et maré­cha­liste. Cette France d’en bas, déjà péri­phé­rique, est infé­rio­ri­sée selon les termes mêmes du racisme bio­lo­gique. Ne manque que l’intentionnalité scien­ti­fique, mais pour le reste tout y est. C’est sur le plouc que se fixent désor­mais les sté­réo­types racistes. Lâche et xéno­phobe, c’est une France géné­ti­que­ment dou­teuse qu’on exhibe dans une pers­pec­tive qua­si­ment zoo­lo­gique. Il ne manque que le pavillon colo­nial des expo­si­tions uni­ver­selles pour s’y croire.

En résu­mé, pro­lo­pho­bie et xéno­phi­lie seront les deux mamelles de l’antiracisme.

Dans le même ordre d’idées, les années 1960–1970 sont aus­si celles qui voient le triomphe du mino­ri­taire. C’est au majo­ri­taire qu’on va désor­mais deman­der des comptes. Le majo­ri­taire est trois fois cou­pable : en tant que mâle (c’est le pro­cès en miso­gy­nie), en tant qu’hétérosexuel (c’est le pro­cès en homo­pho­bie), en tant que Blanc (c’est le pro­cès en racisme). A défaut de le cas­trer chi­mi­que­ment, on va le cas­trer tex­tuel­le­ment, média­ti­que­ment et fina­le­ment juridiquement.

Paral­lè­le­ment, les années 70 voient fleu­rir une nou­velle géné­ra­tion d’historiens, dans la fou­lée de Robert Pax­ton, qui, à lon­gueur de livres, va ins­truire le pro­cès d’une France ata­vi­que­ment anti­sé­mite, col­la­bo et colo­nia­liste. En est sor­tie la légende noire de Vichy, qui abou­ti­ra au fameux dis­cours de Chi­rac sur la res­pon­sa­bi­li­té de Vichy dans la dépor­ta­tion des Juifs, en 1995. Un res­sort, essen­tiel dans la psy­cho­lo­gie des peuples, s’est cas­sé : l’estime de soi.

Ain­si posées, les années 1950 sont celles de la dif­fu­sion à grande échelle des tra­vaux de l’ethnologie, avec pour consé­quence la rééva­lua­tion de l’Autre et la déva­lua­tion du Même. Les années 1960 sont celles de la décons­truc­tion de la figure ouvrière et de la construc­tion d’une uto­pie de sub­sti­tu­tion : l’immigrationnisme. Les années 1970, celles de la des­truc­tion de la mémoire natio­nale. Les années 1980, celles de l’antiracisme mili­tant. Les années 1990, celles de la repen­tance des ins­ti­tu­tions. Les années 2000, celles de la pro­mo­tion des mino­ri­tés visibles et de la diver­si­té. Quel accu­sé sur­vi­vrait, je vous le demande, à une telle ava­lanche de charges ?

L’utopie de l’homme-monde

Mais ce n’est encore qu’une étape, parce que le terme du terme pour les décons­truc­teurs, celui qui doit voir le der­nier étage de la fusée se déta­cher, c’est le déra­ci­ne­ment uni­ver­sel : l’utopie de l’homme-monde. Ain­si la diver­si­té elle-même est-elle à son tour appe­lée à s’évanouir. Com­ment en irait-il autre­ment dans une socié­té mon­dia­li­sée ? Pre­mier moment : la mon­dia­li­sa­tion nous fait décou­vrir la plu­ra­li­té des mondes ; second moment, cette même mon­dia­li­sa­tion abo­lit cette diver­si­té en impo­sant un modèle unique de déve­lop­pe­ment. « L’humanité s’installe dans la mono­cul­ture ; elle s’apprête à pro­duire la civi­li­sa­tion en masse comme la bet­te­rave » (Lévi-Strauss, Tristes tro­piques). Autre­ment dit, on a fait la pro­mo­tion de la dif­fé­rence, mais c’était pour pro­duire une socié­té indif­fé­ren­ciée. Le monde doit rede­ve­nir une soupe ori­gi­nelle indif­fé­ren­ciée, un mag­ma en fusion-confu­sion, où il n’y aura plus que des créa­tures hybrides, post-iden­ti­taires, accro­chées à leur tour de Babel vacillante.

La chi­mère qui ins­pire cette vision des choses, c’est encore et tou­jours l’unification du genre humain, mais pour adve­nir, cette chi­mère doit au préa­lable abo­lir l’humanité his­to­rique de l’homme. Le genre humain ne s’unifiera qu’à la condi­tion de sub­sti­tuer à l’homme enra­ci­né dans la géo­gra­phie et l’histoire un homme géné­rique. Dans cette opé­ra­tion d’alchimie à l’envers, l’Europe et la France au pre­mier chef ont voca­tion à accom­plir le pro­jet des droits de l’homme, qui sup­pose le dépas­se­ment et de la France et de l’Europe – ou leur uni­ver­sa­li­sa­tion. Et l’une et l’autre ne pou­vant exis­ter qu’à la condi­tion de se désub­stan­tia­li­ser pour se diluer dans le grand Tout. L’Europe, celle de la Cour euro­péenne des droits de l’homme et du Conseil de l’Europe, est absence de ter­ri­toires, no bor­ders, no limits. Non pas un ter­ri­toire, mais une idée : l’impolitique des droits de l’homme. On voit par là com­bien notre conti­nent est deve­nu fou. On pour­rait presque dire, à la manière de Ches­ter­ton, que le monde est plein d’idées euro­péennes deve­nues folles.

Il ne faut donc pas se trom­per. Si l’Autre n’a pas encore été relé­gué au rayon des anti­qui­tés, s’il demeure le véhi­cule d’une iden­ti­té et d’une appar­te­nance, son ave­nir est comp­té. L’Autre, le tout autre, désor­mais, c’est le deve­nir nomade, l’homme off-shore en train de poindre, la créa­ture en tran­sit, ces « mul­ti­tudes » chères à Toni Negri et à la gauche radi­cale. Cette chi­mère libé­rale-liber­taire, c’est à la fois le fan­tasme des trots­kystes et des néo­li­bé­raux, de la révo­lu­tion per­ma­nente pro­mue par le père de la IVe Inter­na­tio­nale et des socié­tés ouvertes dont Karl Pop­per a fait l’éloge. C’est à la fois le pro­jet des Lumières fran­çaises et des Lumières anglo-saxonnes, de Kant et d’Adam Smith, des droits de l’homme et de la logique du capi­tal, de la paix per­pé­tuelle et de l’extension sans fin du mar­ché. La dilu­tion dans le tout et un tout réduit au même. La géné­ra­li­sa­tion de la libre cir­cu­la­tion – des hommes, des biens et des capi­taux. L’internationalisation des flux, le désordre crois­sant, l’entropie. En un mot, le chaos.

Le but pour­sui­vi ? Créer une socié­té pan­ra­ciale, paneth­nique. L’Autre n’est en défi­ni­tive qu’une sorte d’objet tran­si­tion­nel qui offre la pos­si­bi­li­té de dépas­ser l’identité. Il y a un fan­tasme d’abolition, de dis­pa­ri­tion, dans l’autre, par l’autre. Et de prê­cher par l’exemple, je veux par­ler des Euro­péens. Mais c’est là un échange inégal. Car l’autre – le migrant, en l’occurrence – ne veut pas trans­cen­der son iden­ti­té dans une post-iden­ti­té mon­diale, il veut au contraire la conser­ver et pour­quoi pas l’imposer.

Mais les pro­mo­teurs du tout-monde n’en ont que faire. Un fait signi­fi­ca­tif : on ne parle plus de négri­tude dans les lit­té­ra­tures afri­caines et antillaises com­plè­te­ment conta­mi­nées par les « cultu­ral stu­dies » états-uniennes. C’est une concep­tion trop bar­ré­sienne, trop supré­ma­tiste, de l’africanité et de la négri­tude, celle du roi Sen­ghor et d’Aimé Césaire, Césaire le bien aimé. La négri­tude a dis­pa­ru au pro­fit d’une mosaïque de motifs ; elle est deve­nue migri­tude. C’est la créo­li­sa­tion du monde, objec­tif avoué des études post­co­lo­niales. Le tout-monde, les poé­tiques du divers, l’éloge de la bâtar­dise et de tous les syn­cré­tismes. Dans l’univers de la migri­tude, ne règne plus que des pro­ces­sus d’hybridation et de métis­sage. Le modèle visé, c’est le Bré­sil et la Caraïbe. On com­mence d’ores et déjà à par­ler de trans­mi­grants (Alain Tar­rius), des popu­la­tions en per­pé­tuelle migra­tion, comme les cara­va­niers d’autrefois, qui voyagent au gré des oppor­tu­ni­tés éco­no­miques ou sociales. C’est le rêve de l’OMC et de l’ultragauche, d’Alain Minc et de Jacques Attali.

Notre droit à la différence

Alors que faire, comme disait Lénine ? Por­ter la guerre sur le ter­rain de la culture, ren­ver­ser le rap­port des forces cultu­relles, lar­ge­ment en notre défa­veur. Pour cela, s’approprier le lan­gage de la dif­fé­rence que nos adver­saires ne sont plus en mesure de tenir. Faire valoir notre droit à la dif­fé­rence. Lévi-Strauss nous a mon­tré la voie lorsqu’il dit que les socié­tés doivent se pro­té­ger les unes des autres. On ne peut pas avoir de diver­si­té (impé­ra­tif des socié­tés mul­ti­ra­ciales), sans concé­der que « cette diver­si­té résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se dis­tin­guer d’elles, en un mot d’être soi ». C’est le para­doxe que Lévi-Strauss a sou­le­vé dans sa seconde confé­rence à l’UNESCO, Race et culture, qui a fait scan­dale. Si l’on veut pro­té­ger les cultures dans leur diver­si­té, il faut donc qu’elles « veillent sur leurs par­ti­cu­la­rismes », qu’elles conservent « une cer­taine imper­méa­bi­li­té ». Lévi-Strauss va même jusqu’à par­ler de la néces­saire indif­fé­rence des cultures les unes pour les autres. Cha­cun chez soi, et les mou­tons seront bien gar­dés ! Mais il y a fort à faire. Car s’ils sont chez eux chez nous, comme l’a dit en son temps Fran­çois Mit­ter­rand, c’est que nous n’y sommes plus. Et si nous y sommes tou­jours, c’est qu’ils n’y sont plus, comme eût pu dire La Palice. Il reste donc beau­coup de che­min à parcourir.

Vous connais­sez la phrase du grand juriste Carl Schmitt : Est sou­ve­rain celui qui décide la situa­tion d’exception. Eh bien, per­met­tez-moi de cor­ri­ger Schmitt, avec un peu de for­fan­te­rie. En véri­té, est sou­ve­rain celui-là seul qui maî­trise le champ sym­bo­lique des inter­dits ; est sou­ve­rain celui qui dit le licite et l’illicite ; est sou­ve­rain celui qui a le pou­voir de nom­mer le Totem et de dési­gner le Tabou. Il n’y a pas d’autre sou­ve­rai­ne­té. Ou plu­tôt : la sou­ve­rai­ne­té poli­tique pro­cède de cette sou­ve­rai­ne­té symbolique.

Or, et vous en convien­drez, cette bataille n’est pas gagnée, même si l’édifice prend l’eau de toute part, même si le gla­cis de men­songes cra­quelle, même si la parole se libère (quelle expres­sion symp­to­ma­tique, presque de l’ordre du lap­sus lin­guae : si la parole se libère, c’est donc qu’elle était muselée).

C’est cette guerre, d’abord et avant tout cultu­relle, qu’il nous fau­dra gagner pour pré­ser­ver et trans­mettre le sol très aimé de la patrie, selon le mot de Höl­der­lin en ouver­ture de son Hypé­rion. « Une fois encore, le sol très aimé de la patrie me donne joie et dou­leur ». Peu importe que la patrie soit char­nelle ou mythique, c’est la nôtre.

Fran­çois Bousquet

Texte extrait de la revue Livr’Arbitres