#ColloqueILIADE : L’école et la transmission

#ColloqueILIADE : L’école et la transmission

#ColloqueILIADE : L’école et la transmission

Comment la tradition grecque s’est transmise au Moyen Âge : “Aristote au Mont-Saint-Michel”, intervention de Fabien Niezgoda lors du colloque « Européens : transmettre ou disparaître ».

Lorsque l’on est un jeune pro­fes­seur frais émou­lu de l’Université et auréo­lé de sa réus­site aux concours de recru­te­ment de l’Éducation natio­nale, comme le fut l’auteur de ces lignes il y a main­te­nant quelques années, on est ani­mé par la pas­sion de trans­mettre. Trans­mettre avant tout l’émerveillement que l’on a pu éprou­ver devant une dis­ci­pline, un art ou une science décou­verts le plus sou­vent à l’école. Trans­mettre aus­si l’envie d’apprendre, de s’élever intel­lec­tuel­le­ment, de sor­tir de la médio­cri­té de notre socié­té où tout ce qui s’achète est vil. Trans­mettre le désir du beau et du vrai. Au fond, trans­mettre ce que l’on a reçu : par­fois des parents, si l’on a gran­di dans un foyer « favo­ri­sé » cultu­rel­le­ment ; sou­vent ce que l’on a reçu de l’école même. On prend alors conscience que c’est jus­te­ment l’école qui consti­tue, dans nos pays et nos civi­li­sa­tions, la cour­roie de trans­mis­sion de la civi­li­sa­tion. C’est elle qui nous donne la langue, l’histoire, les récits qui créent des liens, un cer­tain art de vivre. Pour­quoi et com­ment aujourd’hui tout cela semble-t-il com­pro­mis, voire détruit ? Nous vou­drions ici avan­cer quelques élé­ments de réponse, ins­pi­rés par notre propre expé­rience.

L’obstacle le plus évident à la mis­sion de trans­mis­sion qui est celle de l’école est avant tout ins­ti­tu­tion­nel. Les pra­tiques de l’Éducation natio­nale ne font aucun cas de la trans­mis­sion : les pro­grammes peuvent bien évo­quer, ici ou là, la néces­saire « construc­tion d’une culture com­mune » (Pro­grammes de fran­çais en seconde géné­rale), mais jamais la trans­mis­sion de cette culture ne repré­sente un axe majeur et prio­ri­taire de l’école. On remar­que­ra, d’ailleurs, que le terme « construc­tion » ren­voie plus au bri­co­lage en com­mun de repères cultu­rels qu’à la trans­mis­sion d’une culture dont l’importance et l’unité feraient consen­sus. Dans les faits, si on lit encore les grandes œuvres du patri­moine lit­té­raire dans les lycées de centre-ville, par­tout ailleurs, les recom­man­da­tions de l’institution, notam­ment en matière de « lit­té­ra­ture de jeu­nesse », font froid dans le dos : ce n’est que nul­li­té, vacui­té, vul­ga­ri­té. Les ins­pec­teurs péda­go­giques et la hié­rar­chie sont, quant à eux, insen­sibles à l’exigence de la trans­mis­sion, quand ils n’y sont pas fran­che­ment hos­tiles. Mais l’obstacle ins­ti­tu­tion­nel le plus grave et celui qu’il sera extrê­me­ment dif­fi­cile, voire même impos­sible, de balayer, ce sont les pro­fes­seurs eux-mêmes. Mal for­més par cette école où ils enseignent aujourd’hui, recru­tés par­mi les pires élé­ments de leurs pro­mo­tions sur des cri­tères qui tiennent davan­tage à l’idéologie qu’à une saine péda­go­gie, suf­fi­sants et sûrs d’eux, incultes et ignares, si mal payés – il est vrai – qu’il leur est par­fois impos­sible de se loger à Paris et encore moins d’y éle­ver décem­ment une famille, ils sont les maillons faibles du sys­tème : n’ayant rien reçu, ils n’ont rien à trans­mettre. Pire : ils n’en ont pas même l’idée. Il ne faut pas oublier que l’école est à l’image de la socié­té, qui a en retour les écoles qu’elle mérite. Une socié­té sans tenue ne sau­rait récla­mer une école et des maîtres irré­pro­chables. Cette schi­zo­phré­nie est inte­nable.

Le fait est que nos gou­ver­nants, les parents des élèves, et même ces der­niers, ont inté­gré ce qu’exige de l’école  une socié­té capi­ta­liste et libé­rale : la for­ma­tion des acteurs éco­no­miques de demain. Or, si l’on fai­sait au temps jadis (il faut remon­ter à l’Ancien Régime pour en retrou­ver les traces) des études pour éveiller et for­mer l’intelligence, on va aujourd’hui à l’école pour obte­nir un emploi immé­dia­te­ment ren­table et mon­nayable sur le mar­ché éco­no­mique. Jean-Claude Michéa (L’enseignement de l’ignorance, Paris, Cli­mats, 1999), s’appuyant sur des docu­ments offi­ciels éma­nant de l’OCDE ou de l’Union euro­péenne, a bien mon­tré que le monde actuel a besoin de trois sortes d’acteurs éco­no­miques, aux­quels cor­res­pondent les écoles qui les forment : une petite élite des­ti­née à four­nir les mana­gers de demain rece­vra une édu­ca­tion de qua­li­té (ou ce qui s’en approche dans le monde mar­chand) ; aux futurs cadres moyens, une école dis­pen­sant des « savoirs jetables » suf­fi­ra : d’où l’idéal prô­né d’une for­ma­tion tout au long de la vie, tarte à la crème des libé­raux et des syn­di­cats dits réfor­ma­teurs ; aux der­niers, les plus nom­breux, des­ti­nés à occu­per les emplois pré­caires, qui ne repré­sentent aucun inté­rêt pour le mar­ché, une édu­ca­tion indi­gente, que les cyniques ont bap­ti­sée tit­ty­tain­ment, devra être pro­po­sée. À bien y regar­der, même les plus favo­ri­sés des élèves, ceux qui sont des­ti­nés à deve­nir les cadres et les diri­geants de demain, ne reçoivent pas grand-chose : l’enseignement qui leur est dis­pen­sé est majo­ri­tai­re­ment scien­ti­fique, en tout cas mathé­ma­tique ; il ne fait pas la part belle ni à la réflexion ni à la culture de l’esprit cri­tique. Si les mathé­ma­tiques et les sciences expé­ri­men­tales tiennent le haut du pavé dans l’éducation contem­po­raine, c’est qu’elles sont un lan­gage uni­ver­sel et, par­tant, déra­ci­né. Avec elles, il n’est pas ques­tion d’interpréter quoi que ce soit, il s’agit de mettre en appli­ca­tion des théo­rèmes et des règles dans les­quelles la fan­tai­sie per­son­nelle et l’originalité n’ont pas leur place (on l’aura com­pris, l’auteur de ces lignes est pro­fes­seur de Lettres. Il ne doute pas que, à très haut niveau, les mathé­ma­tiques soient un outil pour pen­ser le monde qui nous entoure. Mais avant d’arriver à une telle abs­trac­tion, com­bien d’heures pas­sées sur les bancs de l’école pour par­ve­nir à un médiocre niveau d’applicant ? Et ce, à l’âge où, pour se for­mer, l’intelligence a besoin de lire, de contem­pler, de rêver, de s’ennuyer…).

Il faut, pour être exact, sou­li­gner que la pen­sée laï­carde et radi­cale de gauche n’est pas non plus exempte de res­pon­sa­bi­li­té dans l’effondrement de la trans­mis­sion à l’école. Au contraire, elle le reven­dique comme l’un de ses moyens d’action. Ain­si Vincent Peillon, ancien ministre de l’Éducation natio­nale, voit dans l’école de la Répu­blique l’outil indis­pen­sable pour fabri­quer le citoyen de demain. D’accord en cela avec Aris­tote, pour qui tout régime poli­tique qui veut se main­te­nir a inté­rêt à for­mer par l’éducation des citoyens à son image, l’idéologue reven­dique ce rôle pour l’école : la Révo­lu­tion fran­çaise n’est pas ache­vée, elle doit être conti­nuée à tra­vers l’école et la reli­gion répu­bli­caine. Pour cela, les jeunes citoyens doivent être for­més, for­ma­tés dans les écoles de la Répu­blique. On a pu consta­ter ces der­niers mois une viru­lence gou­ver­ne­men­tale accrue envers les écoles hors contrat : elle est le fruit de la mise en appli­ca­tion d’une telle doc­trine. Dans ce cadre, du pas­sé fai­sons table rase : de trans­mis­sion, il n’en est plus ques­tion. Les grandes œuvres de l’esprit ne sont convo­quées que si elles sont à même de ser­vir à la for­ma­tion du citoyen : il ne s’agit plus de trans­mettre quelque culture com­mune que ce soit, mais de fabri­quer un citoyen nou­veau, déra­ci­né de sa terre et de sa culture, pour l’inscrire dans une idéo­lo­gie. Il est vrai que cela ne s’oppose pas à la vision libé­rale d’un indi­vi­du qui n’existe que par son rôle éco­no­mique, rai­son pour laquelle droite et gauche, se suc­cé­dant aux affaires, mènent peu ou prou la même poli­tique édu­ca­tive.

Ce rapide coup d’œil ne pré­tend pas, on s’en doute, à l’exhaustivité, mais il vou­drait mettre en évi­dence une réa­li­té trop sou­vent mise de côté par les auteurs de diag­nos­tics sur l’état de l’école : si les uns se refusent à trans­mettre, les autres ne veulent pas rece­voir. Or, on ne peut don­ner à qui refuse ce qu’on lui offre. Sommes-nous défi­ni­ti­ve­ment sor­tis de la socié­té de la gra­tui­té, du don et du contre-don ? Dans un livre récent, Fran­çois-Xavier Bel­la­my (Fran­çois-Xavier Bel­la­my, Les déshé­ri­tés : ou l’urgence de trans­mettre, Paris, Plon, 2014), pour défendre l’urgence à trans­mettre aux géné­ra­tions sui­vantes, com­met­tait à notre sens une erreur d’appréciation lorsqu’il écri­vait que « la culture est pro­pre­ment ce qui se trans­met ». Cela est juste si l’on entend par « culture » un ensemble d’éléments intel­lec­tuels (faits his­to­riques, don­nées scien­ti­fiques, œuvres d’art, etc.) qu’il s’agit de por­ter à la connais­sance de celui qui les ignore, pour en mon­trer la beau­té, la gran­deur, l’importance. Mais cette culture-là ne suf­fit pas à créer une culture au sens de civi­li­sa­tion, faite d’une vision du monde et du par­tage de valeurs com­munes. Elle risque, au contraire, d’être une culture hors-sol, qui ne trans­met plus que les lam­beaux de ce qui autre­fois fut vivant : une forme de phi­lis­ti­nisme élé­gant, mais vain. Autre­ment dit, à quoi bon apprendre les dates des vic­toires napo­léo­niennes et de ravi­ver le sou­ve­nir glo­rieux des batailles de l’Empire, si l’on doit par ailleurs allu­mer des bou­gies et dépo­ser des fleurs sur les lieux des atten­tats qui nous frappent régu­liè­re­ment ? Nous dirons donc en conclu­sion que la culture est l’âme et la vie d’un peuple, et que l’école ne peut trans­mettre aux élèves que les élé­ments qui lui per­mettent de s’approprier sa propre culture. Il faut choi­sir : La Fon­taine ou Canal + ; on ne peut pas avoir les deux.

Fabien Niez­go­da
Pro­fes­seur de Lettres clas­siques