#ColloqueILIADE : Comment la tradition grecque s’est transmise au Moyen Âge : « Aristote au Mont-Saint-Michel »

#ColloqueILIADE : L’école et la transmission

#ColloqueILIADE : Comment la tradition grecque s’est transmise au Moyen Âge : « Aristote au Mont-Saint-Michel »

Comment la tradition grecque s’est transmise au Moyen Âge : “Aristote au Mont-Saint-Michel”, intervention de Fabien Niezgoda lors du colloque « Européens : transmettre ou disparaître ».

Il est assez peu cou­rant que des contro­verses sur la trans­mis­sion de manus­crits médié­vaux dans les abbayes béné­dic­tines ou sur le par­cours de let­trés byzan­tins abou­tissent, sous les yeux du grand public, à des tri­bunes polé­miques ou à des péti­tions rageuses. C’est pour­tant ce qui s’est pas­sé, au prin­temps 2008, après la publi­ca­tion d’Aris­tote au Mont-Saint-Michel. L’auteur, Syl­vain Gou­guen­heim, pro­fes­seur à l’École nor­male supé­rieure de Lyon, médié­viste répu­té dont les tra­vaux font auto­ri­té, fait alors paraître ce livre, sous-titré « Les racines grecques de l’Europe chré­tienne », dans la pres­ti­gieuse col­lec­tion « L’Univers his­to­rique » des édi­tions du Seuil.

Les pre­mières recen­sions dans la grande presse sont plu­tôt élo­gieuses : par exemple, dans le Monde des livres, le phi­lo­sophe Roger-Pol Droit résume ain­si le pro­pos de l’ouvrage, jugé « pré­cis, argu­men­té [et] fort cou­ra­geux » : « contrai­re­ment à ce qu’on répète cres­cen­do depuis les années 1960, la culture euro­péenne, dans son his­toire et son déve­lop­pe­ment, ne devrait pas grand-chose à l’islam. En tout cas rien d’essentiel. » Mais, bien­tôt, un tir de bar­rage est déclen­ché par cer­tains uni­ver­si­taires, par­mi les­quels se trouvent d’ailleurs peu de médié­vistes, ain­si que le relè­ve­ra Jacques Le Goff, « outré par les attaques ». On pointe dans le texte de Gou­guen­heim quelques approxi­ma­tions pour dis­qua­li­fier l’ensemble de la démons­tra­tion. On en rajoute dans le pro­cès d’intention. On rameute un maxi­mum de péti­tion­naires, dont un cer­tain nombre n’ont alors pas encore pu prendre connais­sance du livre, y com­pris quelques cher­cheurs étran­gers qui ne lisent pas le fran­çais. Quelques mois plus tard, à rebours de toute la tra­di­tion intel­lec­tuelle de la dis­pu­ta­tio, des col­loques à charge seront orga­ni­sés en l’absence du prin­ci­pal inté­res­sé, pour dénon­cer cette « isla­mo­pho­bie savante » que l’on prête à Gou­guen­heim et à quelques autres, comme Rémi Brague ou même Fer­nand Brau­del.

Les cri­tiques font feu de tout bois, et on recon­naît sans peine l’argumentaire du « chau­dron per­cé » décrit par Freud : Syl­vain Gou­guen­heim, affirment ses détrac­teurs, ne répé­te­rait au fond que des évi­dences bien connues de tous les spé­cia­listes ; par ailleurs, ajoutent-ils, il défor­me­rait les faits ; enfin, ses conclu­sions seraient dic­tées par une idéo­lo­gie appa­ren­tée à la théo­rie hun­ting­to­nienne du « choc des civi­li­sa­tions ».

Quelle est, au juste, la thèse déve­lop­pée par Syl­vain Gou­guen­heim dans ce livre, des­ti­né à « don­ner à un public aus­si large que pos­sible […] des élé­ments […] issus des tra­vaux de spé­cia­liste, sou­vent peu média­ti­sés », et qui lui valut un tel ostra­cisme ?

Aris­tote au Mont-Saint-Michel remet en cause l’idée reçue selon laquelle le haut Moyen Âge aurait été un âge obs­cur, où la tra­di­tion cultu­relle antique se serait per­due, avant qu’un « Islam des Lumières » n’ensemence un Occi­dent à la traîne. Il ne s’agit certes pas de négli­ger les échanges cultu­rels qui n’ont ces­sé de mettre en contact les rives de la Médi­ter­ra­née, ce que l’on peut obser­ver par exemple à par­tir du XIIIe siècle, quand les ordres men­diants se mirent à tra­vailler avi­de­ment sur les com­men­taires d’Aristote faits par les savants arabes Avi­cenne ou Aver­roès. Gou­guen­heim montre tou­te­fois que cette idée a don­né nais­sance à une vul­gate cari­ca­tu­rale, dont un des exemples les plus célèbres est Le soleil d’Allah brille sur l’Occident de l’islamologue nazie Sigrid Hunke, ouvrage beau­coup tra­duit et réédi­té à par­tir des années 1960, nour­ri d’une vio­lente hos­ti­li­té envers le judéo-chris­tia­nisme et la civi­li­sa­tion médié­vale. C’est cette vul­gate qui ins­pire encore cer­tains manuels sco­laires quand ils évoquent la « brillante » civi­li­sa­tion de l’islam abbas­side en l’opposant, pour citer un exemple repro­duit à l’envi, aux pra­tiques pré­ten­du­ment arrié­rées de la méde­cine franque.

Pour Syl­vain Gou­guen­heim, non seule­ment cette image d’arriération qui colle au haut Moyen Âge tient du cli­ché, mais l’Occident n’a en fait jamais ces­sé de pui­ser à la source grecque. Certes, après Boèce, la perte du bilin­guisme latin-grec qui avait été celui des élites de l’Empire romain entraî­na en Occi­dent l’impossibilité d’accéder à des œuvres que les Anciens n’avaient sou­vent pas jugé utile de tra­duire en latin. Mais l’Empire byzan­tin allait consti­tuer pen­dant des siècles un for­mi­dable conser­va­toire de cette culture grecque. Et les let­trés d’Occident ne ces­sèrent de cher­cher à renouer avec elle, ne serait-ce que parce que les Évan­giles eux-mêmes ont été rédi­gés en grec, ou que la lit­té­ra­ture des Pères de l’Église uti­lise les caté­go­ries logiques de la pen­sée hel­lé­nique. Si une bonne par­tie de cet héri­tage (Homère, Épi­cure, le théâtre…) ne serait légué par Byzance à l’Occident qu’au XVe siècle, c’est dès les pre­miers siècles du Moyen Âge que des Orien­taux, fuyant notam­ment des per­sé­cu­tions liées à l’iconoclasme impé­rial ou à la conquête arabe, se réfu­gièrent en Europe de l’Ouest, appor­tant avec eux leur culture et leurs com­pé­tences lin­guis­tiques : « Para­doxa­le­ment, l’Islam a d’abord trans­mis la culture grecque à l’Occident en pro­vo­quant l’exil de ceux qui refu­saient sa domi­na­tion. »

L’intérêt accor­dé à la filière espa­gnole, en rai­son des tra­duc­tions des com­men­taires d’Aristote par Aver­roès, effec­tuées à Tolède, et de leur influence sur la phi­lo­so­phie tho­miste au XIIIe siècle, a par ailleurs conduit à négli­ger d’autres foyers essen­tiels de tra­duc­tion et de trans­mis­sion, pour­tant anté­rieurs : celui consti­tué par les chré­tiens d’Antioche autour de la pre­mière croi­sade, ou encore le scrip­to­rium du Mont-Saint-Michel, où fut reco­pié et dif­fu­sé le tra­vail du per­son­nage mécon­nu qu’est Jacques de Venise, auteur de très nom­breuses tra­duc­tions d’Aristote en latin dès la pre­mière moi­tié du XIIe siècle.

Sur­tout, le rôle accor­dé à l’intermédiaire ara­bo-musul­man dans la trans­mis­sion des textes grecs fait trop sou­vent l’objet d’une cer­taine confu­sion. Si le Proche-Orient fut en effet un théâtre essen­tiel de cette trans­mis­sion, les acteurs de celle-ci furent bien plus des Syriaques que des Arabes, les textes ayant été d’abord tra­duits du grec vers le syriaque, et seule­ment ensuite vers l’arabe ; de plus, ces éru­dits qui se pen­chaient sur les textes grecs étaient essen­tiel­le­ment des chré­tiens, par­fois des juifs, beau­coup plus rare­ment des musul­mans. Du reste, si la culture isla­mique a en effet pui­sé des connais­sances à la source grecque, elle a tou­jours uti­li­sé pour cela un crible, rete­nant et appro­fon­dis­sant sur­tout des élé­ments à forte valeur uti­li­taire : mathé­ma­tiques, méde­cine (sur­tout pra­ti­quée par des Arabes chré­tiens), astro­no­mie (néces­saire pour fixer le début du Rama­dan), etc. À l’inverse, elle tint à dis­tance aus­si bien les élé­ments lit­té­raires et poé­tiques (déva­lo­ri­sés par rap­port à la langue arabe, insur­pas­sable en tant que langue de la révé­la­tion) que les élé­ments phi­lo­so­phiques les moins com­pa­tibles avec la reli­gion musul­mane : « on retint en géné­ral de l’héritage grec ce qui ne venait pas contre­dire l’enseignement cora­nique. » D’ailleurs, ceux qui, tels Al-Fara­bi, Avi­cenne ou Aver­roès, pra­ti­quaient l’étude de la fal­sa­fa le fai­saient dans un cadre mar­gi­nal, sans com­mune mesure avec les ins­ti­tu­tions qu’allaient être les Uni­ver­si­tés euro­péennes : l’hellénisation du monde musul­man, en fin de compte, est res­tée assez super­fi­cielle, celui-ci n’ayant aucune rai­son de se cher­cher des « racines » en dehors du Coran. Il est signi­fi­ca­tif éga­le­ment qu’un ouvrage aus­si essen­tiel que la Poli­tique d’Aristote n’ait alors fait l’objet d’aucune tra­duc­tion en arabe, alors que sa lec­ture allait nour­rir les réflexions sur le pou­voir dans l’Europe de la fin du XIIIe siècle, aus­si bien dans les com­munes ita­liennes que chez les légistes de Phi­lippe le Bel.

Une des leçons essen­tielles que l’on peut enfin rete­nir du tra­vail de Syl­vain Gou­guen­heim est sans doute le regard à peu près constant que l’Europe médié­vale a por­té sur la pen­sée grecque, en laquelle elle voyait incon­tes­ta­ble­ment une des racines de sa propre civi­li­sa­tion. En témoignent les dif­fé­rentes « renais­sances » qui ryth­mèrent le Moyen Âge : la renais­sance caro­lin­gienne d’abord, avec Alcuin, Égin­hard ou Jean Scot Éri­gène ; la renais­sance otto­nienne ensuite, dont la reno­va­tio impe­rii vou­lait s’appuyer sur le « vivace génie des Grecs », qu’évoque dans une lettre à Ger­bert d’Aurillac le jeune empe­reur de l’an mil, Otton III, lui-même fils d’une prin­cesse byzan­tine ; la renais­sance du XIIe siècle, enfin, qu’illustre à mer­veille la for­mule fameuse de l’humaniste Ber­nard de Chartres com­pa­rant les let­trés de son temps à des « nains juchés sur des épaules de géants ». Indis­cu­ta­ble­ment, la pen­sée grecque antique était une réfé­rence essen­tielle pour les clercs du Moyen Âge, et ils cher­chèrent acti­ve­ment à renouer avec elle ; tous les vec­teurs étaient utiles qui per­met­taient de pui­ser à cette source, mais il faut bien com­prendre que « l’Europe a pris connais­sance des textes grecs parce qu’elle les a recher­chés, non parce qu’on les lui a appor­tés. »

Fabien Niez­go­da